Crocodiles.
Le26, une nature nouvelle se développa sous nos yeux: des palmiers-doum, beaucoup plus grands que ceux que nous avions vus, des tamaris gigantesques, des villages d'une demi lieue de long, et cependant des terres qui avaient été inondées, et qui étaient restées incultes. Les habitants ne voulaient-ils cultiver que ce qui devait suffire à leur nourriture, et priver ainsi leurs tyrans du superflu de leurs travaux? Dans l'après-midi, causant avec Desaix, il me parlait des crocodiles: nous étions dans la partie du Nil qu'ils habitent; devant nous étaient des îles basses de sable, comme celles où ils se montrent; nous vîmes quelque chose de long et brun à travers nombre de canards; c'était un crocodile; il avait quinze à dix-huit pieds; il dormait: on lui tira un coup de fusil, il entra doucement dans l'eau, et en ressortit quelques minutes après; un second coup de fusil l'y fit rentrer, il en ressortit de même: je lui trouvai le ventre beaucoup plus gros que ceux des animaux de même espèce que j'avais vus empaillés.
Nous apprîmes qu'une partie des Mamelouks avait passé à la rive droite du fleuve, et que l'autre suivait la route d'Esné et de Syène. Desaix fit partir sa cavalerie à minuit pour tâcher d'atteindre ces derniers.
Le 27, nous partîmes à deux heures du matin; à huit, nous trouvâmes un crocodile mort sur les bords du fleuve: il était encore frais; il avait huit pieds de long: la mâchoire de dessus, la seule mouvante, s'ajuste assez mal avec celle de dessous; mais son gosier y supplée, il se plisse comme une bourse et son élasticité fait l'office de la langue, dont il manque absolument: ses narines et ses oreilles se ferment comme les ouïes d'un poisson; ses yeux, petits et rapprochés, ajoutent beaucoup à l'horreur de sa physionomie.
Thèbes.
Àneufheures, en détournant la pointe d'une chaîne de montagnes qui forme un promontoire, nous découvrîmes tout à coup l'emplacement de l'antique Thèbes dans tout son développement; cette ville dont une seule expression d'Homère nous a peint l'étendue, cette Thèbesaux cent portes; phrase poétique et vaine que l'on répète avec confiance depuis tant de siècles. Décrite dans quelques pages dictées à Hérodote par des prêtres égyptiens, et copiées depuis par tous les autres historiens; célèbre par ce nombre de rois que leur sagesse a mis au rang des dieux, par des lois que l'on a révérées sans jamais les connaître, par des sciences confiées à de fastueuses et énigmatiques inscriptions, doctes et premiers monuments des arts, respectés par le temps; ce sanctuaire abandonné, isolé par la barbarie, et rendu au désert sur lequel il avait été conquis; cette cité enfin toujours enveloppée du voile du mystère par lequel les colosses même sont agrandis; cette cité reléguée, que l'imagination n'entrevoit plus qu'à travers l'obscurité des temps, était encore un fantôme si gigantesque pour notre imagination, que l'armée, à l'aspect de ses ruines éparses, s'arrêta d'elle-même, et, par un mouvement spontané, battit des mains, comme si l'occupation des restes de cette capitale eût été le but de ses glorieux travaux, eût complété la conquête de l'Égypte. Je fis un dessin de ce premier aspect comme si j'eusse pu craindre que Thèbes m'échappât; et je trouvai dans le complaisant enthousiasme des soldats des genoux pour me servir de table, des corps pour me donner de l'ombre, le soleil éclairant de rayons trop ardents une scène que je voudrais peindre à mes lecteurs, pour leur faire partager le sentiment que me firent éprouver la présence de si grands objets; et le spectacle de l'émotion électrique d'une armée composée de soldats, dont la délicate susceptibilité me rendait heureux d'être leur compagnon, glorieux d'être Français.
La situation de cette ville est aussi belle qu'on peut se la figurer; l'étendue de ses ruines ne permet pas de douter qu'elle ne fût aussi vaste que la renommée l'a publié: le diamètre de l'Égypte n'étant pas assez grand pour la contenir, ses monuments s'appuient sur les deux chaînes qui la bordent, et ses tombeaux occupent les vallées de l'ouest jusque bien avant dans le désert. Je fis une vue de sa situation dès l'instant où je pus distinguer ses obélisques, et ses portiques si fameux: je pensais bien que, tout aussi empressés que moi, mes lecteurs verraient avec intérêt l'image d'un objet aussi curieux d'aussi loin qu'on peut l'apercevoir, et qu'en général le premier devoir d'un voyageur est de rendre compte de toutes ses sensations, sans se permettre de les juger et de les dénaturer. C'est pourquoi je me suis fait une loi de donner à la gravure mes dessins tels que je les ai faits d'après nature: et j'ai tâché de conserver à mon journal la même naïveté que j'ai mise dans mes dessins.
Quatre bourgades se disputent les restes des antiques monuments de Thèbes; et le fleuve, par la sinuosité de son cours, semble encore fier de traverser ses ruines.
Entre midi et une heure, nous arrivâmes à un désert qui était le champ des morts: la roche, taillée dans son plan incliné, présente dans les trois faces d'un carré des ouvertures régulières, derrière lesquelles de doubles et triples galeries et des chambres servaient de sépultures. J'y entrai à cheval avec Desaix, croyant que ces retraites sombres ne pouvaient être que l'asile de la paix et du silence; mais à peine fûmes-nous engagés dans l'obscurité de ces galeries que nous fûmes assaillis de javelots et de pierres par des ennemis que nous ne pouvions distinguer; ce qui mit fin à nos observations. Nous avons appris depuis qu'une population considérable habitait ces retraites obscures; qu'y contractant apparemment des habitudes farouches, elle était presque toujours en rébellion avec l'autorité, et devenait la terreur de ses voisins: trop pressés pour faire plus ample connaissance avec les habitants, nous rétrogradâmes avec précipitation; et pour cette fois nous ne vîmes Thèbes qu'au galop.
Mon sort était de séjourner des mois à Zaoyé, à Bénisouef, à Girgé, et de passer sans m'arrêter sur les grands objets que j'étais venu chercher. Nous arrivâmes un moment après à un temple, que je dus juger des plus anciens à son délabrement, à sa couleur de vétusté plus prononcée, à sa construction moins perfectionnée, à l'excessive simplicité de ses ornements, à l'irrégularité de ses lignes, de ses dimensions, et surtout à la grossièreté de sa sculpture. Je me mis bien vite à en faire un dessin, puis, galopant après les troupes qui marchaient toujours, j'arrivai à un second édifice beaucoup plus considérable et bien mieux conservé. Je trouvai en chemin une statue de granit noir, je dis granit, en attendant qu'il soit décidé quelle est cette matière que l'on a longtemps appelée basalte, et dont sont faits les magnifiques lions égyptiens qui sont au bas de la rampe du Capitole.
À son entrée deux môles carrés flanquent une porte immense: contre le mur de l'intérieur sont sculptés en deux bas-reliefs les combats victorieux d'un héros; cette sculpture est de la composition la plus baroque, sans perspective, sans plan, sans distribution, et comme les premières conceptions de l'esprit humain qui a toujours la même marche. J'ai vu à Pompéi des dessins faits par des soldats romains sur le stuc des murailles; ils ressemblaient entièrement aux dessins des nôtres, à ceux de tout enfant qui veut rendre ses premières idées, lorsqu'il n'a encore ni vu, ni comparé, ni réfléchi. Ici le héros est gigantesque, et les ennemis qu'il combat sont vingt-cinq fois plus petits: si c'était déjà une flatterie des arts, elle était sans doute mal entendue, puisqu'il devait être honteux pour ce héros de n'avoir à combattre que des pygmées.
C'est à quelques pas de cette porte que sont les restes d'un colosse énorme; il a été méchamment brisé, car les parties épargnées ont tellement conservé leur poli, et les fractures leurs arêtes, qu'il est évident que si l'esprit dévastateur des hommes leur eût permis de confier au temps seul le soin de ruiner ce monument, nous en jouirions encore dans tout son entier; il suffit de dire, pour donner une idée de sa grandeur, que la largeur des épaules est de vingt-cinq pieds, ce qui donnerait à peu près soixante-quinze à la figure entière; exacte dans ses proportions, le style en est médiocre, mais l'exécution parfaite; dans sa chute il est tombé sur le visage, ce qui empêche de voir cette partie intéressante; la coiffure étant brisée, on n'est plus dans le cas de juger par ses attributs si c'était la figure d'un roi ou d'une divinité: était-ce la statue de Memnon ou celle d'Ossimandué?..... Les descriptions faites jusqu'à présent, comparées sur les lieux aux monuments, jettent plutôt de la confusion dans les idées qu'elles ne les éclaircissent. Si c'était celle de Memnon, ce qui est le plus probable, tous les voyageurs depuis deux mille ans se seraient trompés dans l'objet de leur curiosité, comme on le voit par l'inscription de leur nom sur un autre colosse, dont j'aurai à parler tout à l'heure.
Il reste un pied de cette première statue, qui est détaché et bien conservé, très susceptible d'être transporté, qui pourrait donner en Europe une échelle de comparaison des monuments de ce genre, et faire pendant aux pieds colossaux qui sont dans la cour du Capitole à Rome. L'enceinte dans laquelle est cette figure était, ou un temple, ou un palais, ou peut-être tous les deux à la fois; car si le bas-relief convenait à un palais de souverain, huit figures de prêtres devant deux portiques de l'intérieur convenaient aussi à un temple, à moins qu'elles ne fussent là pour rappeler au souverain que, conformément aux lois, les prêtres devaient toujours servir et assister Sa Majesté. Au reste cette ruine, située sur le penchant de la montagne, et n'ayant jamais été habitée dans les temps postérieurs, est si bien conservée dans ses parties encore debout, qu'elle a moins l'aspect d'une ruine que d'un édifice que l'on bâtit, et dont les travaux sont suspendus: on y voit nombre de colonnes jusqu'à leurs bases; les proportions en sont grandes, mais le style, quoique plus pur que celui du premier temple, n'est cependant pas comparable à celui de Tintyra, ni pour la majesté de l'ensemble, ni pour la délicatesse de l'exécution des détails. Il aurait fallu le temps de la réflexion pour en concevoir le plan; mais on avait pris le mouvement du galop, et il fallait suivre de près pour n'être pas arrêté pour toujours dans ses observations.
On fut attiré dans la plaine par deux grandes figures assises, entre lesquelles, selon les descriptions d'Hérodote, de Strabon, et de ceux qui ont copié ces écrivains, était la fameuse statue d'Ossimandué, le plus grand de tous les colosses: Ossimandué lui-même avait été si glorieux de l'exécution d'une entreprise si hardie, qu'il avait fait graver une inscription sur le piédestal de cette statue, dans laquelle il défiait la puissance des hommes d'attenter à ce monument ainsi qu'à celui de son tombeau, dont la fastueuse description ne paraît qu'un rêve fantastique. Les deux statues encore debout sont sans doute celles de la mère et du fils de ce prince, dont Hérodote fait mention; celle du roi a disparu; le temps et la jalousie s'étant disputé à l'envie sa destruction, il n'en reste plus qu'un rocher informe de granit; il faut le regard obstiné de l'observateur accoutumé à voir pour distinguer quelques parties de ces figures échappées à la destruction, et encore sont-elles si insignifiantes qu'elles ne peuvent donner aucune idée de sa dimension: les deux qui sont encore existantes ont cinquante à cinquante-cinq pieds de proportion; elles sont assises, les deux mains sur leurs genoux: ce qui en reste conservé fait voir que le style en était aussi sévère que la pose en est droite. Les bas-reliefs et les petites figures qui composent le fauteuil de celle qui est plus au sud ne manquent cependant ni de charme ni de délicatesse dans l'exécution; c'est contre la jambe de celle du nord que sont écrits en grec les noms des illustres et anciens voyageurs qui sont venus entendre les sons de la statue de Memnon. C'est ici que l'on peut se convaincre de l'empire de la célébrité sur l'esprit des hommes, puisque, dans des temps où l'ancien gouvernement égyptien et la jalousie des prêtres ne défendaient plus aux étrangers d'approcher de ces monuments, l'amour du merveilleux agissait encore sur ceux qui venaient les visiter; qu'au siècle d'Adrien, éclairé des lumières de la philosophie, Sabine, la femme de cet empereur, qui elle-même était lettrée, voulut bien, ainsi que les savants qui l'accompagnaient, avoir entendu des sons, qu'aucune raison physique ni politique ne pouvaient plus produire: mais l'orgueil de monumenter son nom en l'inscrivant sur de telles antiquités aura fort bien pu faire écrire les premiers noms, et le désir bien naturel d'associer le sien à cette espèce de gloire y aura fait ajouter les autres; telle est sans doute la cause de ces innombrables inscriptions de noms de toutes dates et en toutes langues.
J'avais à peine commencé à dessiner ces colosses que je m'aperçus que j'étais resté seul avec mes fastueux originaux, et les pensées que leur dénuement m'inspirait; effrayé de celui où je me trouvais, je me remis au galop pour rattraper mes curieux compagnons, déjà arrivés à un grand temple, près du village de Medinet-Abou. J'observai en courant que l'emplacement du tombeau d'Ossimandué était cultivé, que par conséquent l'inondation y arrivait; ce qui prouvait, ou que le lit du Nil était exhaussé, ou qu'anciennement il y avait eu quelque quai ou digue pour empêcher les eaux d'inonder cette partie de la ville, qui, dans le moment où nous la traversions, était un vaste champ de blé bien vert, et qui promettait une abondante récolte.
À droite et attenant au village de Medinet-Abou, au bas de la montagne, est un vaste palais, bâti et agrandi à diverses époques.
Ce que j'ai pu observer de positif dans la rapidité de ce premier examen, que nous faisions à cheval, c'est que le fond de ce palais, qui est adossé à la montagne, et qui me parut la partie la plus anciennement construite, était couvert d'hiéroglyphes, très profondément creusés, et sans aucun relief; que la catholicité, dans le quatrième siècle, s'est emparée de ce temple, et en a fait une église, en y ajoutant deux rangs de colonnes dans le style du temps, pour pouvoir soutenir une couverture. Au sud de ce monument, il y a des appartements égyptiens avec des fenêtres carrées, et des escaliers; c'était le seul édifice que j'eusse vu encore qui ne fût pas un temple; à côté, des fabriques reconstruites avec des matériaux plus anciens, devant lesquelles sont une façade et une cour qui n'ont jamais été achevées. C'était plutôt là un coup d'oeil, une reconnaissance faite à la hâte qu'un véritable examen. La première soif de curiosité satisfaite, Desaix s'était remis au galop comme s'il eût vu les Mamelouks dans la plaine; il nous mena encore à deux grandes lieues de là coucher à Hermontis, où pour ma part je fus logé dans un temple.
Hermontis--Arbre à Miracles.
Jepouvais enfin descendre de cheval: il y avait encore un moment de jour; j'en profitai pour en faire bien vite une vue. La figure de Typhon ou d'un Anubis est si souvent répétée dans l'intérieur de ce temple qu'on peut croire que ce monument lui était consacré; il est représenté debout avec un ventre de cochon surmonté de mamelles semblables à celles des Égyptiennes d'à présent; j'en fis un dessin. À l'orient, à cent toises du temple est un réservoir assez grand, revêtu en belle pierre, dans lequel on descendait par quatre escaliers.
À deux cents toises plus loin dans la même direction sont les ruines d'une église, bâtie dans le quatrième ou cinquième siècle, des plus beaux débris égyptiens; des colonnes de granit superbes décoraient la nef: mais tout est renversé; il ne reste debout que le cul-de-four du choeur et l'arrachement des murs de l'enceinte: cette destruction est de mains d'hommes; l'édifice était trop bien construit pour qu'il n'eût pas résisté au temps.
Le jour cessa, et je rentrai, la tête étourdie de la profusion d'objets qui avaient passé sous mes yeux dans un si court espace de temps; je croyais avoir rêvé durant toute cette journée si abondante; et en effet je me serais alimenté délicieusement un mois entier de ce qu'il m'avait fallu dévorer dans douze heures, sans que je pusse me promettre seulement de trouver le lendemain un moment pour y réfléchir.
Le 28 au matin, je vis un tamaris d'une grosseur énorme, planté sur le bord du Nil; il avait été déraciné par les inondations progressives, et enfin renversé; la plus grande partie de ses racines dressées avait produit des feuilles; les anciennes branches qui l'avaient reçu à terre, et qui s'y étaient fichées, lui servaient de pied; de sorte que son énorme tronc, resté suspendu horizontalement par une confusion dans le système de la circulation, végétait dans tous les sens, et lui donnait un si étrange aspect, que les Turcs n'avaient pas manqué d'en faire un arbre à miracle: je l'aurais dessiné, si dans ce moment je ne m'étais pas trouvé un peu en arrière de la division, et s'il n'eût pas fallu le détailler scrupuleusement pour faire bien concevoir ce phénomène végétal.
À notre halte nous trouvâmes un autreétranglementdu Nil, dont je fis le dessin. La chaîne libyque, tournant tout à coup à l'orient, vient serrer le Nil contre la chaîne arabique; pressé entre ces deux obstacles, le fleuve a triomphé de celui qui lui offrait le moins de résistance; le courant a dans ses accroissements miné et dégradé un lit de gravier qu'il a trouvé sous le plateau du rivage libyque; la partie supérieure, manquant de base, a fait la bascule, et de sa déchirure a formé les deux pointes de rocher que l'on voit dans l'estampe, où j'ai représenté la halte que nous y fîmes. Ce rocher, appelé Gibelin ou les deux Montagnes, sert de limite à une subdivision de la Haute Égypte, et, sous le dernier gouvernement, était devenu une barrière pour les beys rebelles qui étaient relégués dans le haut Saïd, barrière que les exilés ne pouvaient franchir sans être hors la loi. C'est ainsi que dans les dernières années Osman bey, après avoir été envoyé à Cosséir accompagné d'hommes qui étaient secrètement chargés de le tuer, au lieu de l'embarquer pour la Mecque où il était sensé être exilé, prévint ses assassins, vola le bâtiment richement chargé, se sauva dans la Haute Égypte, rassembla assez de Mamelouks pour obliger Mourat de traiter, et de lui céder la souveraineté de tout l'espace entre Gibelin et Syène.
Après cet étranglement du cours du Nil la vallée s'élargit sans que la culture y gagne rien; de vastes champs gercés par le séjour des eaux avaient attendu en vain qu'on leur prêtât ce qu'ils auraient rendu à si gros intérêts.
Esné, l'ancienne Latopolis.
Le29, nous arrivâmes le matin d'assez bonne heure à Esné, la dernière ville un peu considérable de l'Égypte; Mourat avait été obligé de l'abandonner la veille quelques heures avant l'arrivée, de notre cavalerie, d'y brûler une partie de ses tentes, et du gros bagage qui aurait pu ralentir sa marche. Nous dûmes donc juger qu'il était déterminé à quitter l'Égypte et à s'enfoncer dans la Nubie, dans l'espoir de nous fatiguer, et de nous disséminer; le pays n'offrant point le moyen de nourrir en masse notre armée, il pouvait espérer de rassembler des forces, et de venir par le désert attaquer nos détachements.
Esné est l'ancienne Latopolis; on voit encore sur le bord du Nil quelques débris de son port ou quai, qui a été souvent rétabli, et qui, bien qu'on y fasse quelques réparations, est dans un état déplorable. Il y a aussi dans la ville le portique d'un temple, que je crois le monument le plus parfait de l'antique architecture: il est situé près du bazar, sur la grande place, et en ferait un ornement incomparable, si les habitants pouvaient soupçonner son mérite; au lieu de cela, ils l'ont masqué de méchantes masures en ruine, et l'ont livré aux usages les plus abjects: le portique est très bien conservé et d'une grande richesse de sculpture; il est composé de dix-huit colonnes à chapiteaux évasés; ces colonnes sont élancées, et me parurent aussi élégantes que nobles, quoiqu'on ne puisse juger de leur effet que de la manière la plus désavantageuse à l'architecture; il faudrait déblayer, pour savoir s'il reste quelque partie de laCella: je fis le mieux que je pus la vue pittoresque et un plan de ce monument; les hiéroglyphes en relief, dont il est couvert en dedans comme en dehors, sont d'une exécution soignée; on y remarque un zodiaque, de grandes figures d'hommes à têtes de crocodiles; les chapiteaux, quoique presque tous différents, sont d'un bel effet, et, ce qui pourrait ajouter à la preuve que les Égyptiens n'ont rien emprunté des autres nations, c'est qu'ils ont pris tous les ornements dont ces chapiteaux sont composés, des productions de leur pays, telles que le lotus, le palmier, la vigne, le jonc, etc., etc. Je ne sortis de ce temple que lorsqu'il fallut se remettre en route: nous laissâmes la moitié de notre infanterie et de notre artillerie à Esné, pour marcher plus lestement dans un pays dont les ressources diminuaient à chaque lieue, et devenaient presque à rien; nous vînmes coucher à trois lieues et demie d'Esné.
Le 30, après trois heures de marche, à trois quarts de lieue du fleuve, sur le bord du désert, nous trouvâmes une petite pyramide de cinquante à soixante pieds de base, bâtie en moellons, trop petits pour avoir conservé leur assise; aussi le revêtement en est-il dégradé du haut jusqu'en bas.
Hiéraconpolis.
Àdeuxheures et demie, en avant d'Edfu, nous trouvâmes les ruines d'Hiéraconpolis, qui consistent dans les restes d'une porte d'un édifice considérable, à en juger par la grosseur des pierres, l'étendue des débris, et le diamètre des chapiteaux frustes que l'on trouve épars çà et là sur le sol; la nature du grès dont était bâti le temple d'Hiéraconpolis est si friable, que l'édifice n'a conservé aucune forme, et que les détails sont tout à fait perdus. À quelques toises plus loin, on en distingue avec peine un autre encore plus dégradé: les restes de la ville ne sont plus que des monceaux de briques très cuites, et quelques fragments de granit. Je dessinai ce que je pus de ces ruines presque effacées; je m'y suis représenté avec toute ma suite et dans le délabrement où m'avaient réduit les fatigues de la route.
Edfu, ou Apollinopolis la grande; son magnifique Temple.
Nousvîmes de l'autre côté du fleuve descendre deux cents Mamelouks avec leurs équipages; nous sûmes depuis que c'était Elfy-bey, qui, blessé à Samanhout, n'avait pas voulu passer les cataractes avec les autres beys. En approchant, nous admirions la superbe et avantageuse situation d'Apollinopolis la grande; elle dominait le fleuve et toute la vallée de l'Égypte, et son superbe temple pyramidait encore sur le tout comme une citadelle qui aurait pu commander le pays: cette idée dérive si naturellement de sa situation, que ce temple n'est connu dans le pays que sous le nom dela forteresse. Je prévoyais avec chagrin que nous arriverions tard et que nous partirions le lendemain de grand matin. Je me mis au galop pour devancer les premiers soldats, et avant que les derniers rayons du jour cessassent d'éclairer le pays. Je n'eus que le temps cette fois de parcourir à cheval cet édifice, dont la grandeur, la noblesse, la magnificence et la conservation surpassent tout ce que j'avais encore vu en Égypte et ailleurs; il me fit une impression gigantesque comme ses dimensions. Cet édifice est une longue suite de portes pyramidales, de cours décorées de galeries, de portiques, de nefs couvertes, construites, non pas avec des pierres, mais avec des rochers tout entiers. La nuit était venue avant que j'eusse eu le temps de faire le tour de ce surprenant monument; et je recommençai à gémir sur le sort qui m'obligeait de voir si rapidement ce qui méritait tant d'admiration. La conservation de cet édifice antique contraste merveilleusement avec les ruines grisâtres des habitations modernes construites dans son intérieur; une partie de la population du village habite le temple dans des huttes, bâties dans les cours et sur les combles, et qui, semblables aux nids des hirondelles dans nos maisons, les salissent sans les masquer ni les dégrader. Au reste, ce mélange, fâcheux au premier coup-d'oeil, produit un contraste pittoresque qui donne tout à la fois une échelle, et des hommes et des temps: d'ailleurs, avons-nous le droit de trouver ridicule que des peuples ignorants appuient leurs faibles constructions, et ne craignent pas de masquer des beautés sur lesquelles ils n'ont jamais arrêté leurs regards, tandis que nous laissons les arènes de Nîmes encombrées de masures?
Suite de la Marche dans la Haute-Égypte.--Détresse de l'Armée.--Ruines de Silsilis.--Anecdotes.--Gazelles.--Arrivée à Syène.
Au-delàd'Edfu le pays se resserre; il n'y a plus qu'un quart de lieue entre le désert et le fleuve. À midi, nous fîmes halte sur le bord du Nil: la cavalerie nous avait devancés; au moment de nous mettre en route, elle nous fit dire que nous allions avoir à traverser un désert de sept lieues: la journée étant trop avancée pour nous engager dans une marche aussi longue, nous couchâmes dans un village abandonné, où heureusement il y avait du bois.
Le 30, nous partîmes à trois heures: après avoir marché une heure dans le pays cultivé, nous entrâmes dans la montagne composée d'ardoise pourrie, de grès, de quartz blanc et rose, de cailloux bruns, avec quelques cornalines blanches. Après cinq heures de marche dans le désert, les souliers étaient déchirés, les soldats attachaient ce qu'ils avaient de linge à leurs pieds, une soif ardente les dévorait; on ne pouvait trouver de l'eau que dans le Nil, dont les rives étaient aussi arides que le désert: la division était harassée, et pour arriver au fleuve il fallait se détourner d'une lieue; mais la soif commanda, on y arriva excédé; les équipages, dont les animaux n'avaient eu aucun pacage la veille, affaiblis par la faim, n'avaient pu suivre que partiellement. Quelle fut la détresse, lorsqu'il fallut annoncer à la troupe qu'il n'y avait rien à manger! nous nous regardions tristement; on n'entendait aucun murmure: mais un morne silence, mais les larmes, triste avant-coureur du désespoir, étaient bien autrement terribles. Après quelques instants de cette affreuse situation, un chameau qui portait une légère petite charge de beurre nous joignit avec quelques-uns de ceux dont les provisions étaient mangées; on chercha au fond des sacs, on les secoua, on parvint à ramasser de quoi faire une distribution d'une poignée de farine: on proposa de faire des beignets; un arbre nous donna du feu; l'occupation chassa les idées mélancoliques, et la gaieté française ramena parmi nous le courage accoutumé. Nous partîmes bien vite sur notre lest; mais à peine en route, nos pauvres chevaux qui n'avaient pas mangé de beignets roulaient sous nous d'inanition; il fallait les mener en main, il fallait les soutenir ou les abandonner; il fallait marcher, ce que j'aurais cru impossible sans la nécessité: maisil y avait urgence; et nous avions appris l'étendue des ressources que ce mot fait trouver.
Une demi-heure, après avoir passé le premier désert, nous trouvâmes les ruines de Silsilis, qui consistent en débris, en briques, et dans les restes d'un temple, dont les murs les plus élevés n'excèdent pas maintenant trois pieds au-dessus du sol. On peut reconnaître encore que la nef du temple, couverte d'hiéroglyphes, était entourée d'une galerie, à laquelle, dans un temps postérieur, on avait ajouté un portique sans hiéroglyphes; nous rentrâmes une troisième fois dans le désert; une hyène suivit la colonne pendant assez longtemps.
Le rocher devient graniteux, avec des cailloux de toute couleur et de toute espèce, que leur dureté rendait susceptibles d'un poli brillant; j'en trouvai de cornaline, de jaspe, et de serpentine; le sable n'est formé que des débris de toutes les matières primitives et constituantes du granit. Nous arrivâmes à un plateau élevé, d'où on découvre une vaste étendue dans laquelle on voit serpenter le Nil; après avoir coulé le long du Mokatam, il revient au nord-ouest pour courir de nouveau au nord. À cet angle, on distingue les ruines d'un phare, qui servait peut-être à éclairer cette partie tortueuse de la navigation; à l'autre angle, on voit les hauteurs d'Ombos; déployant de beaux monuments; au coude du fleuve, une de ses branches forme une île inondée, et qui vaut à elle seule vingt lieues carrées de tout le pays qui l'avoisine: sa position la sauva des incursions de la cavalerie Mamelouk et de notre visite; les habitants de terre ferme s'y retirèrent, nous abandonnant le grand village de Binban, accoudé au désert et aussi triste que lui. C'est là que nous arrivâmes après onze heures de marche. Le troupeau de boeufs qui nous suivait s'était égaré; il fallait l'attendre avec la peur qu'il n'eût été enlevé: le village ne nous offrait que quelques murailles; elles furent fouillées jusqu'à leur fondation. Je fus témoin dans cet instant d'une scène qui offrait un contraste frappant de la brutalité la plus farouche et de la sensibilité la plus hospitalière. Dans le moment où j'observais que si l'avarice est ingénieuse à trouver une cachette, le besoin l'est peut-être plus encore pour la découvrir, un soldat sort d'un trou, traînant après lui une chèvre qu'il en avait arrachée: il était suivi d'un vieillard portant deux enfants à la mamelle; il les laisse sur la terre, tombe à genoux, et, sans proférer une parole, il montre, en versant un torrent de larmes, que ces enfants vont mourir si la chèvre leur est enlevée. L'aveugle et sourd besoin n'est point arrêté par ce tableau déchirant, et la chèvre est déjà égorgée: dans le même instant arrive un autre soldat, tenant dans ses bras un autre enfant, qu'une mère, en fuyant devant nous, avait sans doute été obligée d'abandonner dans le désert; malgré le poids dont était chargé ce brave homme, son sac, son fusil, ses cartouches, la lassitude de quatre jours de marche forcée, le besoin de sauver cette malheureuse petite créature la lui avait fait ramasser soigneusement; il l'apportait depuis deux lieues dans ses bras: ne sachant plus qu'en faire dans ce village abandonné, il aperçoit un seul habitant, il voit deux enfants, et, sans prendre d'autres informations, il lui laisse encore l'objet de sa sollicitude avec l'enthousiasme d'un être sensible qui fait une bonne action.
Si j'avais eu horreur de voir que la faim rendait un individu de mon espèce aussi féroce qu'une bête farouche, cet autre soldat m'avait soulagé, m'avait rattaché à l'humanité. Quelles sensations que celles produites par les vertus douces au milieu des horreurs de la guerre! l'âme flétrie en est ravivée; c'est un verre d'eau douce et fraîche présenté au milieu du désert. Je pus donner de l'argent, du biscuit au malheureux vieillard; mais ne pouvant rien pour les enfants, je me sauvai pour échapper au spectacle d'un malheur auquel il n'était pas en mon pouvoir d'apporter aucun secours.
Le 31, nouveaux déserts à traverser: nous trouvons le rocher alternativement de granit et de grès décomposé, formant une croûte friable et déchirante à la superficie, semblable à des scories. Dans les vallées où abonde le sable, sa surface y est unie et tendre comme la neige, de sorte que les traces des animaux s'y impriment avec la même facilité, et que l'on peut reconnaître ceux qui les ont traversées depuis le dernier vent; le plus souvent ce sont des traces de gazelles qui les sillonnent: ce joli petit animal, plus timide que farouche, après avoir pris sa nourriture sur le bord du fleuve, va cacher sa peur dans le silence du désert. Je remarquai avec une réflexion triste qu'un animal de proie accompagne presque toujours les pas de ce joli et frêle individu; la vitesse de sa course n'assure point sa liberté, et l'espace n'est point encore pour lui un asile contre la tyrannie: nous vîmes dans la journée deux de ces animaux, les plus élégants, les plus délicats de tous ceux de cette grande famille. Nous marchions aussi lentement que péniblement, nous arrêtant à chaque instant pour raccommoder nos chaussures, et reprendre haleine: dans l'après-midi, je trouvai en plein désert la trace d'un grand chemin antique, revêtu de chaque côté de grosses masses de pierres alignées, et qui conduisait en droiture à Syène. L'après-midi, la troupe était tellement fatiguée, qu'au sortir du désert on la laissa s'arrêter au premier endroit qui pût fournir de l'herbe à nos chevaux; je crois qu'il eût été impossible de les en arracher, ni de faire relever les soldats: pour moi, j'étais au terme de mes forces, et je restai comme attaché au sol où je m'assis, et j'y passai la nuit. Le lendemain nous n'eûmes que trois quarts de lieue à faire pour rejoindre la cavalerie, qui ne nous avait devancés que pour manger le pays devant nous; enfin nous touchions à Assouan ou Syène, le terme de notre marche. Le soldat oublia ses fatigues, comme s'il fût arrivé à la terre promise; comme si, pour retrouver un pays qui pût le nourrir, il n'eût pas dû refaire le même chemin qu'il venait de parcourir, si péniblement; mais le passé n'est déjà plus rien, et la jouissance présente laisse à peine entrevoir l'avenir incertain. Je ne voyais cependant guère que moi qui fusse dans le cas de se réjouir, puisque j'allais pour la première fois respirer et m'asseoir dans un pays où tout allait être intéressant.
La première bonne nouvelle que nous apprîmes fut que les Mamelouks n'avaient pas brûlé les barques auxquelles ils n'avaient pu faire franchir les cataractes: nous bivouaquâmes à Contre Assouan. Le matin, je montai au couvent de S. Laurent, qui est une mauvaise ruine. Au-dessus, est la tour des vents, qui est une vedette d'où on a la vue la plus étrange: c'est le bout du monde, ou plutôt c'est le chaos, dont l'air s'est déjà dégagé, et dont l'eau par filons, commençant aussi à se séparer de la terre, promet à la nature de la rendre féconde; en effet ses premiers bienfaits se manifestent sur les rochers de granit, où du sable et du limon déposés dans des creux organisent une base pour les végétations, qui se multiplient en s'agrandissant par gradation. À Éléphantine, la culture, les arbres, les habitations, offrent déjà l'image de la nature perfectionnée; c'est sans doute ce qui lui a fait donner en Arabe le nom de Qêziret-êl-Sag ou d'Isle Fleurie. Je fis un dessin de ce pays, qu'il faudrait peindre, et dont je ne puis offrir qu'une carte à vol d'oiseau.
Le 2 février, nous traversâmes le fleuve pour aller à la rive droite occuper Assouan ou Syène. Mourat-bey avait passé les cataractes, et s'étendait dans un long espace pour pouvoir faire subsister ses Mamelouks et ses chevaux: nous nous trouvions dans le même cas pour les nôtres.
Le 4, Desaix partit avec la cavalerie pour aller chercher Elfy-bey, que nous avions laissé derrière nous à la droite du fleuve. Je n'avais pas encore quitté Desaix depuis que j'étais sorti du Caire: j'ose dire avec quelque orgueil que ce fut un chagrin pour tous deux; nous avions passé ensemble des moments si doux et si répétés, marchant au pas côte à côte pendant douze à quinze heures de suite; nous ne causions pas, nous rêvions tout haut; et souvent, après ces séances si longues, nous nous disions: Combien nous aurons de choses à nous dire le reste de notre vie! Que d'idées administratives, sages, philanthropiques, arrivaient à son âme quand le son de la trompette ou le roulement du tambour cessaient de lui donner la fièvre guerrière. Que de notes intéressantes me fournirait aujourd'hui son étonnante mémoire! avec quel avantage je le consulterais! avec quel intérêt il verrait mon ouvrage, qu'il aurait regardé comme le sien! En s'éloignant de moi pour quelques moments, il semblait qu'il voulût par degrés m'accoutumer à le quitter.
Syène.--L'Isle d'Éléphantine.
J'allaiavec le général Belliard prendre possession du gouvernement de Syène. Pendant mon séjour dans cette ville, mes dessins vont suppléer à mon journal et le remplacer.
Je fis d'abord la vue que je viens de décrire, qui est une espèce de carte à vol d'oiseau, dans laquelle on peut voir d'un coup-d'oeil le tableau général du pays, l'entrée du Nil dans l'Égypte traversant le banc de granit qui forme ses dernières cataractes, l'île Éléphantine entre Contra Syène et Syène, les monuments de cette ville, dans lesquelles on peut distinguer les diverses époques, ou plutôt les périodes de son existence. Les ruines de sa première antiquité se font facilement reconnaître; ce devait être alors une cité bien considérable, si les édifices de droite et de gauche du Nil et ceux d'Éléphantine ne formaient qu'une même ville, comme on doit le croire, puisqu'ils ne sont séparés que par le fleuve, qui en cet endroit est plus profond que large: les ruines arabes sont groupées sur un rocher à l'est; au bas, sont des monuments Romains, que l'on retrouve aussi dans des fabriques dans l'île Éléphantine: à tout cela a succédé un grand village, mieux bâti, avec des rues plus droites que les villages ordinaires; ce que l'on doit attribuer à la présence de la pierre et à la quantité des anciens matériaux. Au milieu, est un château turc masqué de tous côtés, et qui ne peut être d'aucune défense.
Dans mes premières promenades, je dessinai les profils des objets dont j'avais fait la carte; et me rapprochant du rocher sur lequel était l'ancienne ville arabe, je fis celui de l'île Éléphantine et de ses monuments dont on peut voir le gisement avant d'en connaître les détails.
Nous employâmes nos premiers moments à nous établir: nous avions un assez beau quartier; c'était la maison du kiachef, bâtie en pierre, avec un étage, des terrasses, et des appartements voûtés: nous fîmes des lits, des tables, des bancs; se déshabiller, s'asseoir et se coucher me parut de la mollesse, une véritable volupté: les soldats en firent de même. Le second jour de notre établissement il y avait déjà dans les rues de Syène des tailleurs, des cordonniers, des orfèvres, des barbiers Français avec leur enseigne, des traiteurs et des restaurateurs à prix fixe. La station d'une armée offre le tableau du développement le plus rapide des ressources de l'industrie; chaque individu met en oeuvre tous ses moyens pour le bien de la société: mais ce qui caractérise particulièrement une armée française, c'est d'établir le superflu en même temps et avec le même soin que le nécessaire; il y avait jardins, cafés, et jeux publics, avec des cartes faites à Syène. Au sortir du village une allée d'arbres alignés se dirigeait au nord; les soldats y mirent une colonne milliaire avec l'inscription,Route de Paris, n° onze cent soixante-sept mille trois cent quarante: c'était quelques jours après avoir reçu une distribution de dattes pour toute ration qu'ils avaient des idées si plaisantes ou si philosophiques. La mort seule peut mettre un terme à tant de bravoure et de gaieté; les plus grands malheurs n'y peuvent rien.
De ce côté du fleuve, il n'y a d'autre reste de la ville égyptienne qu'un petit temple carré entouré d'une galerie, mais si détruite et si informe, qu'on n'y voit plus que l'embrasure de deux entrecolonnements, avec les chapiteaux, et une petite partie de l'entablement: ce fragment est ce que Savari, qui confesse n'être pas venu à Syène, indique sur parole comme pouvant être les restes de l'observatoire, dans lequel il faut, selon lui, chercher le nilomètre. J'ai fait le dessin particulier de cette petite ruine pour détruire une erreur dont on ne peut accuser notre ardent et élégant voyageur, qui a tout cherché, tout indiqué, et qui souvent a peint merveilleusement même ce qu'il n'avait pas vu.
Près de cette ruine, parmi les palmiers, sont des fragments d'un édifice qu'il faut, je crois, donner à la catholicité grecque; on voit encore debout deux colonnes de granit, deux chambranles de même matière, et des colonnes groupées contre deux faces d'un seul pilastre; ces deux derniers morceaux sont renversés.
L'île d'Éléphantine devint tout à la fois ma maison de campagne, mon lieu de délices, d'observation, et de recherches; je crois y avoir retourné toutes les pierres, et questionné tous les rochers qui la composent: c'était à sa partie sud qu'était la ville égyptienne et les habitations romaines et arabes qui lui ont succédé. On ne reconnaît l'occupation romaine qu'aux briques, aux tessons de poterie, aux petites déités de terre cuite et de bronze qu'on y trouve encore: on ne reconnaît celle des arabes qu'aux ordures dont elle a couvert le sol, et qui forment d'ordinaire les ruines de leurs édifices. Tous ceux des temps postérieurs ont à peine laissé des traces de leur existence; tout a péri devant ces monuments égyptiens, voués à la postérité, et qui ont résisté aux hommes et aux temps. Au milieu du vaste champ de briques et de terres cuites, dont je viens de parler, s'élève encore un très ancien temple carré, entouré d'une galerie en pilastres, avec deux colonnes au portique; il ne manque que deux pilastres à l'angle gauche de cette ruine: on y avait ajouté postérieurement d'autres édifices, dont il ne reste que quelques arrachements, qui ne peuvent rien indiquer de la forme qu'ils avaient, mais attester seulement que les accessoires étaient plus grands que le sanctuaire; ce dernier est couvert en dehors et en dedans d'hiéroglyphes en reliefs assez bien conservés et fort bien sculptés: j'ai dessiné tout un côté de la partie intérieure; celle qui lui fait face n'en est presque qu'une répétition. Cette espèce de tableau est d'autant plus intéressant à offrir à la discussion, qu'il est d'une unité que je n'avais pas encore rencontrée dans ces sortes de décorations, ordinairement partagées en compartiments: j'ai dessiné aussi tout un côté de l'extérieur, et un seul pilastre; tous les autres lui ressemblent à peu de chose près: la vue pittoresque de la totalité de ce petit édifice donnera une idée de son importance et de l'état de sa conservation.
Était-ce là le temple de Cneph, le bon génie, le dieu égyptien, qui se rapproche le plus de nos idées de l'Être Suprême? ou bien ce temple, cité par les historiens, était-il celui que l'on voit à six cents pas plus au nord, qui est plus ruiné, de même forme, de même grandeur, et dont tous les ornements sont accompagnés du serpent, emblème de la sagesse et de l'éternité, et particulièrement du dieu Cneph. À en juger par tout ce que j'ai vu d'édifices égyptiens, ce dernier est de l'ordre le plus anciennement employé, il est absolument du genre du temple de Kournou à Thèbes, celui qui m'a paru le plus ancien de cette ville. Ce que j'ai trouvé de particulier à la sculpture de ce temple-ci, c'est plus de mouvement dans les figures, des robes plus allongées et se composant davantage: les trois figures de ce dernier bas-relief semblent remercier un héros de les avoir délivrées d'un cinquième personnage presque effacé, mais que l'on reconnaît être renversé. Cette sculpture, où il semble qu'il y ait une espèce de composition groupée, avec de la perspective, est-elle antérieure ou postérieure à celle où les Égyptiens avaient arrêté un rythme pour leurs figures, afin d'en faire, comme de l'écriture, des caractères, dont à la première vue on reconnût la signification, que l'on expliquât sans presque avoir besoin de les regarder? Il n'y a de conservé de ce dernier édifice qu'une colonne du portique, et tout un côté de la galerie en pilastres; le reste est absolument détruit.
Au milieu de l'île, il y a deux chambranles d'une grande porte extérieure, en blocs de granit, ornés d'hiéroglyphes: ce débris a sans doute appartenu à quelques monuments d'une grande magnificence, dont quelque faible fouille pourrait faire connaître l'étendue. À l'orient est encore un fragment d'édifice très petit et très soigné; ce que l'on en voit est le côté occidental d'une chambre étroite ou d'un très petit temple, et ce qui reste des hiéroglyphes est parfaitement sculpté; les ornements en sont surchargés du lotus, et entr'autres des fleurs de cette plante, dont la tige penchée semble être ranimée par une figure qui l'arrose comme dans le tableau que j'ai trouvé à Lolopolis. Cette chambre ou temple communiquait à un couloir plus étroit, qui, à en juger par une suite de fabriques, aboutissait à une galerie ouverte sur le Nil, et posant sur un grand revêtement qui défendait la partie orientale de l'île d'être dégradée par le remous du courant du fleuve: il reste encore trois portiques de cette galerie, et un escalier en granit qui descend jusque dans le fleuve; cette galerie, cette chambre décorée, et cet escalier, ne seraient-ils pas cet observatoire et ce nilomètre que les voyageurs cherchent en vain à Syène? Préoccupé de cette idée, j'ai bien regardé et n'ai pu découvrir aucune marque sur le revêtement de l'escalier qui indiquât aucune graduation; mais au reste les marches mêmes de l'escalier en eussent pu servir, et la partie supérieure de cet escalier étant encombrée, il est possible que les mesures soient marquées dans cette partie que je n'ai pu voir5.
Note 5:(retour)Strabon qui avait observé Syène avec soin; et qui l'a décrit avec détail, dit que ce nilomètre était un puits qui recevait les eaux du Nil, et que les marques d'après lesquelles on évaluait l'inondation étaient gravées sur les côtés de ce puits.
Toutes ces fabriques posent sur des masses de rochers, couverts d'hiéroglyphes gravés avec plus ou moins de soin. Plus loin, en s'avançant vers le nord, on trouve deux portions de parapet, qui laissent entre elles une ouverture pour descendre au fleuve: sur le flanc intérieur de droite est un bas-relief en marbre, représentant la figure du Nil, de quatre pieds de proportion, dans l'attitude d'un colosse qui est à Rome, et qui représente ce même fleuve. Cette copie de la même idée prouve tout à la fois que l'édifice est romain, qu'il est postérieur au temps où ce chef-d'oeuvre grec a été apporté à Rome, et que les Romains dans leur établissement à Syène, ayant pu ajouter les ornements de luxe et de superflu aux constructions de première nécessité, y avaient eu plus qu'une station militaire, mais une colonie puissante: les bains et ustensiles précieux en bronze que l'on y trouve encore journellement viennent à l'appui de cette opinion sur la richesse et la durée de cette colonie.
L'île d'Éléphantine, défendue au sud par des brisants, s'est sans doute fort augmentée au nord par des alluvions; ces alluvions deviennent journellement des terres labourées et des jardins assez agréables, qui, arrosés perpétuellement par des roues à chapelet, y produisent quatre ou cinq récoltes par an; aussi les habitants en sont-ils nombreux, aisés, et très accorts. Je les appelais de l'autre bord; ils venaient me chercher avec leurs barques; j'étais bientôt accompagné de tous les enfants, qui m'apportaient et me vendaient des fragments d'antiquité, et des cornalines brutes: avec quelques écus, je faisais nombre de petits heureux, et leurs parents devenaient mes amis; ils m'invitaient, me préparaient à déjeuner dans les temples où je devais venir dessiner; enfin j'étais comme le propriétaire bénévole d'un jardin, où tout ce que l'on cherche ailleurs à imiter était là en réalité, îlots, rochers, désert, champs, prés, jardins, bocage, hameaux, bois sombre, plantes extraordinaires et variées, fleuve, canaux et moulins, ruines sublimes: lieu d'autant plus enchanté que, comme les jardins d'Armide, il était environné des horreurs de la nature, de celles de la Thébaïde enfin, dont le contraste faisait sentir le bonheur. Les sens, l'imagination également en activité, je n'ai jamais passé d'heures plus délicieusement occupées que celles que j'ai données à mes promenades solitaires dans Éléphantine: cette île vaut à elle seule tout le territoire de terre ferme qui avoisine la ville.
La population de Syène est nombreuse; le commerce se réduit cependant au séné et aux dattes, et ces deux articles payaient tous les autres besoins des habitants, l'entretien d'un kiachef, d'un gouverneur, et d'une garnison turque: le séné qui croît aux environs de Syène est médiocre; on ne le vend qu'en le mêlant frauduleusement avec celui du désert qu'apportent les Barabra, et qu'ils vendent à-peu-près la centième partie de ce que nous le payons en Europe; il est vrai qu'il est imposé à nombre de droits avant d'y arriver, et que c'est un des articles les plus importants de la douane du Caire et d'Alexandrie. Le second article de l'exportation est celui des dattes; elles sont sèches et petites, mais si abondantes, qu'outre qu'elles font la nourriture principale des habitants, il en descend tous les jours des bateaux chargés dans la Basse Égypte.