Chapter 9

Combat de Cavalerie contre les Mamelouks.

Nousapprenions par nos espions que les Mamelouks remontaient le moins qu'il leur était possible au-delà des cataractes, qu'ils ravageaient les deux rives du Nil qui leur fournissaient encore quelques fourrages. Ils avaient fait venir de Deir et de Bribes des provisions en farine et en dattes; mais l'aga qui y réside leur signifiait que ce secours allait tarir. Ils occupaient dix lieues d'espace sur l'une et l'autre rive; leur arrière-garde n'était qu'à quatre lieues de nous, d'où ils savaient tout ce que nous faisions, comme nous étions instruits de tous leurs mouvements par les mêmes moyens, et peut-être par les mêmes émissaires, qui fidèlement servaient les deux partis avec la même exactitude.

Le général Daoust avait rencontré Assan-bey sur la rive droite, vis-à-vis d'Edfu, au moment où il s'approchait du Nil pour faire de l'eau: le danger éminent de perdre ses équipages le fit charger avec fureur; l'empressement des nôtres de s'en emparer, et un peu de mépris qu'ils avaient pris à la bataille de Samanhout, les firent attaquer avec trop de négligence. Ce combat de deux cents cavaliers, contre deux cents cavaliers fut plutôt une mêlée qu'une bataille; les deux partis firent preuve d'une valeur inouïe. La charge dura une demi-heure: le champ de bataille resta aux Français; mais Assan-bey obtint ce qu'il avait voulu, c'était de sauver ses équipages: il resta trente à quarante morts de notre côté et autant de blessés; il y eut douze Mamelouks de tués et beaucoup de blessés: Assan le fut à la jambe: de sorte que personne n'eut à s'applaudir de cette rencontre.

Carrières.

Nousallâmes à la recherche des barques que les Mamelouks avaient essayé de remonter: notre projet était en même temps de voir les cataractes; nous rencontrâmes à travers les rochers de granit les carrières d'où l'on détachait les blocs qui servaient à faire ces statues colossales, qui ont été l'objet de l'admiration de tant de siècles, et dont les ruines nous frappent encore d'étonnement; il semble que l'on ait voulu illustrer les masses qui les ont produites, en laissant sur la place des inscriptions hiéroglyphiques qui en font peut-être mémoire. L'opération par laquelle on détachait ces blocs devait être la même que celle que l'on emploie de nos jours, c'est-à-dire, que l'on préparait une fente, et que l'on faisait éclater la masse par une suite de coins frappés tous à la fois. Les arêtes de ces premières opérations sont conservées si vives dans cette matière inaltérable, qu'il semble encore que les travaux n'en ont été suspendus que d'hier. J'en fis un dessin. La qualité de ce granit est si dure et si compacte, que les rochers qui se trouvent dans le courant, au lieu de se dégrader en se décomposant, ont acquis du lustre par le frottement de l'eau. Le plus beau granit, le plus abondant, est le granit rose; le gris est souvent trop micacé: entre ces blocs on trouve des veines de quartz très brillant, des couches d'une pierre rouge qui tient de la nature et de la dureté des porphyres, et d'autres lits de cette pierre noire et dure, que nous avons prise longtemps pour du basalte, et que les Égyptiens ont souvent employée pour leurs statues de moyenne grandeur.

Cataractes--Île et Monuments de Philae.

Àunelieue et demie au-delà des carrières les rochers se multiplient, et forment une barre, où nous trouvâmes les barques des Mamelouks fixées, entre les rochers jusqu'à la première crue du fleuve; les paysans des environs en avaient pris les agrès et les provisions. Nous quittâmes là le petit bateau dans lequel nous étions venus, et, remontant à pied un quart-d'heure, nous vîmes ce qu'on est convenu d'appeler lacataracte. Ce n'est qu'un brisant du fleuve qui s'écoule à travers les roches, en formant dans quelques endroits des cascades de quelques pouces de hauteur; elles sont si peu sensibles qu'on pourrait à peine les exprimer dans un dessin: j'en fis seulement deux de la barre où finit la navigation, afin de détruire l'idée qu'on s'est faite de la chute de ces fameuses cataractes; au reste, elles feraient un beau tableau en les peignant avec la couleur qui les caractérise. Ces montagnes, toutes hérissées d'aspérités noires et aiguës; sont réfléchies d'une manière sombre dans le miroir des eaux du fleuve, contraint et rétréci par nombre de pointes de granit qui le partagent en déchirant sa surface, et le sillonnent de longues traces blanches; ces formes et ces couleurs austères sont contrastées par le vert tendre des groupes de palmiers jetés çà et là à travers les rochers et la voûte azurée du plus beau ciel, du monde: ce tableau bien fait aurait le singulier avantage d'offrir tout à la fois l'image d'une nature vraie et tout à fait nouvelle. Lorsque l'on a passé les cataractes, les rochers s'élèvent, et à leurs sommets s'amoncellent des blocs de granit, qui semblent pyramider et s'équilibrer pour produire des effets pittoresques. C'est à travers cette nature âpre et austère que l'on découvre tout à coup les superbes monuments de l'île de Philae, qui forment un brillant contraste et une des plus merveilleuses surprises qu'un voyageur puisse éprouver. Le Nil fait un détour comme pour venir chercher et enceindre cette île enchantée, où les monuments ne sont séparés que par quelques bouquets de palmiers, ou des rochers, qui ne semblent conservés que pour grouper les richesses de la nature avec les magnificences de l'art; et faire un faisceau de tout ce qu'elles peuvent rassembler de plus pittoresque et de plus imposant. L'enthousiasme qu'éprouve à tout moment le voyageur à la vue des monuments de la Haute-Égypte peut paraître au lecteur une perpétuelle emphase, une monotone exagération, et n'est cependant que la naïve expression du sentiment qu'impose la sublimité de leur caractère; c'est la défiance que j'ai de l'insuffisance de mes dessins pour donner l'idée de ce grand caractère, qui fait que je cherche, par mes expressions, à rendre à ces édifices le degré de surprise qu'ils inspirent, et celui d'admiration qui leur est dû.

Il n'y avait point d'habitants sur la terre ferme, ils avaient même quitté Philae, et s'étaient retirés sur une seconde île plus grande, où ils faisaient des cris de sauvages, que l'on nous assura être des cris de frayeur; nous fîmes ce que nous pûmes pour leur persuader de nous envoyer une barque qui était aprouée à leur bord; nous ne pûmes rien en obtenir. Au reste, comme cette branche du Nil est étroite, cela ne m'empêcha pas de faire des vues de l'île sous les trois aspects qu'elle pouvait nous offrir.

Nous revînmes fort contents de notre journée; mais cet aperçu ne me paraissait pas suffisant pour des objets d'antiquité aussi importants, pour des monuments aussi considérables, aussi conservés, et dont les détails devaient être si intéressants.

Quelques jours après nous apprîmes que les Mamelouks de la rive droite venaient fourrager jusqu'à deux lieues de nous; nous nous mîmes en devoir de les repousser; nous partîmes avec quatre cents hommes, et nous avançâmes sur Philae par la route de terre à travers le désert: ce que cette route a de particulier, c'est qu'on voit qu'elle a été tracée, relevée en chaussée, et très pratiquée autrefois; cet espace était le seul en Égypte où un grand chemin fût d'une absolue nécessité; le Nil cessant d'être praticable à cause des cataractes, toutes les marchandises du commerce de l'Éthiopie qui venaient aborder à Philae, devaient être transportées par terre à Syène, où on les embarquait de nouveau. Tous les blocs que l'on rencontre sur cette route sont couverts d'hiéroglyphes, et semblaient être là pour entretenir les passagers. Je fis des dessins de plusieurs de ces rochers; un plus étrange présente la forme d'un siège que l'on a achevé de façonner en fabriquant dans le massif un escalier pour arriver à la foulée du fauteuil; le tout couvert d'hiéroglyphes, dont la plupart sont fort soignés; j'ai fait le dessin de ce bloc, et celui de l'inscription.

Une autre particularité de cette route, ce sont les ruines de lignes construites en briques de terre cuites au soleil, dont la base a quinze à vingt pieds d'épaisseur: ce retranchement longeait la vallée en bordant la route, et aboutissait à des rochers et à des forts à près de trois lieues de Syène. Quoique ces murailles fussent construites de matériaux peu précieux, elles ont été d'une dépense de fabrication qui atteste l'importance qu'on avait mise à la défense de ce point: seraient-ce les restes de la fameuse muraille élevée par une reine d'Égypte appelée Zuleikha, fille de Ziba, l'un des Pharaons et qui s'étendait de l'ancienne Syène jusqu'où est à présent El-Arych, et dont les Arabes appellent les fragments Haïf-êl-adjouz, ou la muraille de la vieille?

Nous trouvâmes les habitants de Philae revenus à leur habitation, mais bien décidés à ne point nous recevoir; nous attribuâmes encore cette mauvaise volonté à la peur que nous leur causions, et nous continuâmes notre route: au-delà de Philae le fleuve est absolument libre et navigable; après avoir dépassé un fort arabe et une mosquée du même temps, le rivage du Nil devient peu à peu impraticable; au lieu de cette profusion de monuments et d'inscriptions, nous ne vîmes plus qu'une nature pauvre, livrée à elle-même, et sur des rochers quelques habitations qui ressemblaient à des huttes de sauvages; nous entrâmes dans un désert coupant un angle du Nil pour raccourcir le chemin; et après avoir gravi et descendu pendant plusieurs heures des vallées aussi creuses que si nous eussions été dans une région sujette aux orages et aux torrents, nous débouchâmes sur le Nil par un ravin qui nous amena à Taudi, mauvais village sur le bord du fleuve; à notre approche les Mamelouks venaient d'abandonner ce village, laissant leurs plats, leurs marmites, et jusqu'à la soupe qu'ils avaient préparée, et qu'ils devaient manger sitôt le soleil couché; car c'était le mois du ramadan, espèce de carême, pendant lequel les Musulmans, les soldats même ne mangent point, tant que le soleil est sur l'horizon.

Les Goublis.

Nousenvoyâmes un espion pendant la nuit; nous sûmes à la pointe du jour qu'à Démiet, quatre lieues plus haut que Taudi, les Mamelouks se trouvant encore trop près de nous, après avoir fait rafraîchir leurs chevaux, étaient repartis à minuit. Notre but de les éloigner étant rempli, nous reprîmes la route de Syène. J'avais déjà assez de l'Éthiopie, des Goublis, et de leurs femmes, dont l'extrême laideur ne peut être comparée qu'à l'atroce jalousie de leurs maris: j'en vis quelques-unes; comme j'inspirais aux maris moins de peur que les soldats, ils en mirent un certain nombre sous ma sauvegarde dans une cabane, devant la porte de laquelle je m'étais établi pour passer la nuit. Surprises par notre marche détournée, à la chute du jour, elles n'avaient pas eu le temps de fuir et de se cacher dans les rochers, ou de passer le fleuve à la nage: elles avaient absolument la farouche stupidité des sauvages. Un sol âpre, la fatigue, et une nourriture insuffisante altèrent sans doute en elles tous les charmes de la nature, et donnent même à leur jeunesse l'empreinte et la dégradation de la décrépitude. Il semble que les hommes soient d'une autre espèce, car leurs traits sont délicats, leur peau fine, leur physionomie animée et spirituelle, et leurs yeux et leurs dents admirables. Vifs et intelligents, ils mettent dans leur langage tant de clarté et de concision, qu'une phrase courte est toujours la réponse complète à la question qu'on leur a faite: leur caractère de vivacité est plus analogue au nôtre que celui des autres orientaux; ils entendent et servent vite, dérobent encore plus lestement, et sont d'une avidité pour l'argent, qui ne peut être justifiée que par leur excessive pauvreté, et comparée qu'à leur frugalité. C'est à toutes ces raisons que doit être attribuée leur maigreur, qui ne tient point à leur mauvaise santé, car leur couleur, quoique noire, est pleine de vie et de sang, mais leurs muscles ne sont que des tendons: je n'en ai pas vu un seul gras, pas même charnu.

Prise de l'Île de Philae.

Ilfallait affamer le pays pour tenir l'ennemi éloigné; nous achetâmes le bétail, nous payâmes la récolte en herbes, les habitants nous aidèrent eux-mêmes à arracher ce qu'elle leur promettait de provision, et nous suivirent avec ce qu'ils avaient d'animaux. Emmenant ainsi toute la population, nous ne laissâmes derrière nous qu'un désert. En revenant, je fus de nouveau frappé de la somptuosité des édifices de Philae; je suis persuadé que c'est pour produire cet effet que les Égyptiens avaient porté à leur frontière cette splendeur de monuments. Philae était l'entrepôt d'un commerce d'échange entre l'Éthiopie et l'Égypte; et voulant donner aux Éthiopiens une grande idée de leurs moyens et de leur magnificence, les Égyptiens avaient élevé nombre de somptueux édifices jusques aux confins de leur empire, à leur frontière naturelle, qui était Syène et les cataractes. Nous eûmes encore un pourparler avec les habitants de l'île; il fut plus explicatif: ils nous signifièrent que deux mois de suite nous viendrions tous les jours sans qu'il nous fût jamais permis d'arriver jusqu'à eux. Il fallut encore pour cette fois nous le tenir pour dit, car nous n'avions pas de moyens de rien changer à leur décision: mais comme il eût été d'un mauvais exemple qu'une poignée de paysans pût être insolente à quatre pas de nos établissements, on remit au lendemain à leur faire des observations qui pussent changer quelque chose à leur détermination. On y retourna effectivement avec deux cents hommes; ils ne les virent pas plutôt qu'ils se mirent en état de guerre: elle fut déclarée à la manière des sauvages, avec des cris répétés par les femmes. Les habitants de l'île voisine accoururent avec des armes qu'ils faisaient briller comme des lutteurs; il y en avait de tout nus, tenant d'une main un grand sabre, de l'autre un bouclier, d'autres avec des fusils de rempart à mèches et de longues piques; en un moment tout le rocher de l'est fut couvert de groupes d'ennemis. Nous leur criâmes encore que nous n'étions pas venus pour leur faire du mal, que nous ne leur demandions qu'à entrer amicalement dans l'île: ils répondirent qu'ils ne nous en donneraient jamais les moyens, que leurs barques ne viendraient point nous chercher, et qu'enfin, ils n'étaient pas des Mamelouks pour reculer devant nous: cette fanfaronnade fut couverte des cris d'unanimité qui retentirent de toutes parts: ils voulaient batailler; ils s'étaient défendus contre les Mamelouks; ils avaient battu leurs voisins; ils voulaient avoir la gloire de nous résister, et même de nous braver. Aussitôt l'ordre fut donné à nos sapeurs d'abattre les toits des huttes de terre ferme qui pouvaient nous fournir du bois pour faire un radeau: cet acte fut la déclaration de guerre; ils tirèrent sur nous; postés et cachés dans les fentes des rochers, ils nous couvraient de balles, fort bien ajustées. Dans ce moment arriva une pièce de canon dont la seule vue porta leur rage au dernier degré; dès lors il n'y eut plus de communication entre la grande île et l'île de Philae; ceux de la grande emmenèrent leurs troupeaux, leur firent passer le bras du fleuve, et allèrent les perdre dans le désert.

On s'aperçut que le bois de palmier était trop lourd et prenait l'eau, il fallut remettre au lendemain la descente: la troupe resta; on fit venir tout ce qu'il fallait pour la fabrication d'un radeau de grandeur à porter quarante soldats. Ce travail occupa tout le lendemain; ce retard augmenta l'insolence de ces malheureux, qui osèrent proposer au général de payer cent piastres pour passer seul et désarmé dans l'île: mais la scène changea quand tout à coup ils virent la grande île inondée de nos volontaires dont la descente avait été protégée par du canon à mitraille; la terreur succéda, comme de coutume, à l'insuffisante audace; hommes, femmes, enfants, tout se jeta dans le fleuve pour se sauver à la nage; conservant le caractère de la férocité, on vit des mères noyer les enfants qu'elles ne pouvaient emporter, et mutiler les filles pour les soustraire aux violences des vainqueurs. Lorsque j'entrai le lendemain dans l'île, je trouvai une petite fille de sept à huit ans, à laquelle une couture faite avec autant de brutalité que de cruauté avait ôté tous les moyens de satisfaire au plus pressant besoin, et lui causait des convulsions horribles: ce ne fut qu'avec une contre opération et un bain que je sauvai la vie à cette malheureuse petite créature qui était tout à fait jolie. D'autres, d'un âge plus avancé, se montrèrent moins austères, et se choisirent elles-mêmes des vainqueurs. Enfin cette colonie insulaire se trouva en quelques instants dispersée, ayant fait, relativement à ses moyens, une perte immense et irréparable.

Ils avaient pillé les barques que les Mamelouks n'avaient pu faire remonter, et avaient fait des magasins de ce butin, qui, par comparaison avec leurs voisins, les rendaient d'une richesse sans exemple, et pouvaient assurer leur aisance et leur repos pour nombre d'années; en quelques heures ils se trouvèrent privés du présent et de l'avenir, ils passèrent de l'aisance au besoin, et furent obligés d'aller demander asile à ceux chez lesquels ils avaient porté la guerre quelques jours auparavant. L'évacuation des magasins situés dans la grande île occupa les soldats tout le reste du jour; et j'employai ce temps à faire les dessins des rochers et des antiquités qui s'y trouvent.

Description des Ruines de Philae.

Cesruines consistent en un petit sanctuaire, précédé d'un portique de quatre colonnes, avec des chapiteaux très élégants, auquel on avait ajouté postérieurement un autre portique qui tenait sans doute à la circonvallation du temple. La partie la plus ancienne, travaillée avec plus de soin, était beaucoup plus décorée; l'usage qu'en a fait la catholicité en a dénaturé le caractère, en ajoutant des arcs aux formés carrées des portes. Dans le sanctuaire, tout auprès des figures d'Isis et d'Osiris, on voit encore l'impression miraculeuse des pieds de St. Antoine ou de St. Paul, hermite.

Le lendemain fut le plus beau jour de mon voyage: j'étais possesseur de sept à huit monuments dans l'espace de trois cents toises, et surtout je n'avais point à mes côtés de ces curieux impatients qui croient toujours avoir assez vu, et qui vous pressent sans relâche d'aller voir autre chose; point de tambours battant le rassemblement ou le départ, point d'Arabes, point de paysans; seul enfin, et jouissant à mon aise, je me mis à faire la carte de l'île et le plan des édifices dont elle est couverte.

J'étais à mon sixième voyage à Philae; j'avais employé les cinq premiers à faire les vues du dehors et des environs.

Cette fois-ci, qui était la première où je touchais au sol de l'île, je commençai d'abord par parcourir tout son intérieur, pour prendre connaissance de ses divers monuments, et m'en former, une idée générale, une espèce de carte topographique, contenant l'île, le cours du fleuve, et les particularités adjacentes. Je pus me convaincre que ce groupe de monuments avait été construit à des époques différentes, par diverses nations, et avait appartenu à divers cultes, enfin que la réunion de ces édifices, dont chacun était régulier, offrait un ensemble irrégulier aussi magnifique que pittoresque. Je distinguai huit sanctuaires au temple particulier, plus ou moins grands; bâtis à différentes époques, on avait respecté les uns dans la construction des autres, ce qui avait nui à la régularité de l'ensemble. Une partie des augmentations n'avait été faite que pour raccorder ce qui avait été construit antérieurement, sauvant le plus adroitement possible les fausses équerres et les irrégularités générales. Cette espèce de confusion des lignes architecturales, qui paraissent des erreurs dans le plan, produit dans l'élévation des effets pittoresques que ne peut avoir la rectitude géométral, multiplie les objets, forme des groupes, et offre à l'oeil plus de richesse que la froide symétrie. Je pus me convaincre là de ce que j'avais déjà remarqué à Tintyra et à Thèbes, que le système de construction était d'élever des masses, dans lesquelles on travaillait pendant des siècles aux détails de la décoration, à commencer par les lignes architecturales, passant ensuite à la sculpture des figures hiéroglyphiques, et enfin aux stucs et à la peinture. Toutes ces différentes époques dans les travaux sont très sensibles ici, où il n'y a de fini que ce qui est de la plus haute antiquité; une partie des constructions qui servaient à rattacher les divers monuments n'avait été ni ragréée, ni sculptée, ni même achevée de bâtir; le grand et magnifique monument carré long est de ce nombre: il serait difficile d'assigner un usage à cet édifice, si les détails des ornements représentant des offrandes n'indiquaient qu'il devait encore être un temple. Il n'a cependant ni la forme d'un portique ni celle d'un sanctuaire; les colonnes qui composent son pourtour, et qui ne sont engagées que jusqu'à la moitié de leur hauteur, ne portent qu'un entablement et une corniche sans toit ni plate-forme; il n'était ouvert que par deux portes sans cimaises qui le traversaient dans sa longueur. Élevé sans doute à la dernière époque de la puissance Égyptienne, l'art s'y manifeste dans sa dernière pureté; les chapiteaux y sont d'une beauté et d'une exécution admirables, les volutes et les feuilles, fouillées comme au beau temps de la Grèce, symétriquement diversifiés comme à Apollinopolis, c'est-à-dire, variés entre eux et semblables dans leurs correspondants, et tous assujettis à la même parallèle.

Je n'eus pas peu de peine à déblayer dans mon imagination ces longues galeries encombrées de ruines, à suivre les lignes des quais, à relever les sphinx et les obélisques, à rattacher les communications des rampes et des escaliers: attiré par les peintures, par les sculptures, j'étais assailli à la fois par tous les genres de curiosité, et, dans la crainte de faire partager mes erreurs à ceux auxquels je me proposais de rendre compte de mes sensations et de mes opérations, j'aurais désiré pouvoir tracer sur mon plan l'état des ruines et le mélange des décombres, et sur ce plan leur communiquer mes doutes et mes incertitudes, et les discuter avec eux. Que pouvait signifier ce grand nombre de sanctuaires si rapprochés et si distincts? étaient-ils consacrés à différentes divinités? étaient-ce des chapelles votives, ou des lieux de station pour les cérémonies du culte? Les sanctuaires les plus secrets contenaient encore de plus mystérieux sanctuaires, des temples monolithes, qui étaient des tabernacles qui contenaient ce qu'il y avait de plus précieux, ce qu'il avait de plus sacré, et peut-être même l'oiseau sacré qui représentait le dieu du temple, l'épervier, par exemple, qui était l'emblème du soleil, auquel précisément ce temple était consacré. Sous le même portique étaient peints dans les plafonds des tableaux astronomiques, des théories des éléments, et sur les murs, des cérémonies religieuses, des images des prêtres et des dieux; à côté des portes, les portraits gigantesque de quelques souverains, ou des figures emblématiques de la force et de la puissance menaçant un groupe de personnages suppliants, qu'elles tiennent d'une main par leurs cheveux rassemblés. Sont-ce des sujets rebelles? sont-ce des ennemis vaincus? je pencherais pour cette dernière opinion, parce que les figures représentant des Égyptiens n'ont jamais de longs cheveux.

Outre cette grande enceinte, où ce nombre de temples était rattaché et groupé par les logements des prêtres, il y avait deux temples isolés; le grand, dont j'ai déjà parlé, et un second, le plus joli que l'on puisse imaginer, d'une conservation parfaite, et d'une dimension si petite, qu'il donne envie de l'emporter. Je trouvai dedans les restes d'un ménage, qui me sembla être celui de Joseph et Marie, et me fit venir en pensée le tableau d'une fuite en Égypte du style le plus vrai et le plus intéressant. Si jamais on voulait transporter un temple d'Afrique en Europe, il faudrait choisir celui-ci, outre qu'il en offre toutes les possibilités par la petitesse de sa dimension, il donnerait un témoignage palpable de la noble simplicité de l'architecture Égyptienne, et deviendrait un exemple frappant que le caractère et non l'étendue fait la majesté d'un édifice.

Outre les monuments Égyptiens, on trouve au sud-est de l'île des ruines Grecques ou Romaines, qui m'ont paru être les restes d'un petit port, et d'une douane, dont le mur de la façade est décoré de pilastres et d'arcades d'ordre dorique; quelques arrachements de colonnes formaient devant une galerie ouverte, une espèce de portique: entre ces ruines et les monuments Égyptiens, on peut remarquer le soubassement d'une église Catholique, construite de fragments antiques, mêlés de croix et d'ornements Grecs du bas temps; car l'humble catholicité paraît n'avoir jamais été assez opulente dans ces contrées pour séparer tout à fait son culte du faste des temples idolâtres. Après avoir établi ses saints à travers les divinités Égyptiennes, elle a peint souvent S. Jean ou S. Paul à côté de la déesse Isis, et déguisé Osiris en S. Athanase; lorsqu'elle a quitté les temples, elle les a dégradés emportant les pierres toutes façonnées pour en bâtir ses églises.

Que d'objets à questionner! et le temps s'écoulait; j'aurais voulu retenir le soleil: j'avais employé bien des heures à observer, je me mis à dessiner, à mesurer: je voyais se terminer l'enlèvement des magasins, je ne pouvais plus espérer de revenir à Philae: ce n'étaient pas ici mes bonnes gens de l'Éléphantine, et les troupes avaient été déjà trop fatiguées du siège de cette petite île. Je la quittai les yeux fatigués de tant d'objets, et l'âme remplie des souvenirs qui y étaient attachés; j'en partis a la nuit fermée, chargé de mon butin, et de ma petite fille, que je remis au cheikh d'Éléphantine, qui la rendit à ses parents.

On avait eu le projet de mettre Syene en état de défense: l'ingénieur Garbé avait choisi pour élever un fort une plate forme sur une éminence, au sud de la ville, qui en commandait toutes les approches, et d'où on découvrait tout le pays d'alentour. Il nous manquait pelles, pioches, marteaux et truelles; on forgea tout: nous n'avions pas de bois pour faire des briques; on rassembla toutes celles des vieilles fabriques Arabes. Semblable aux cohortes Romaines qui avaient déjà habité le même lieu, la brave vingt-et-unième ne connut point de difficultés, ou les surmonta toutes. Chaque individu était taxé à deux voyages par jour pour le transport des matériaux; beaucoup avaient peine à se porter eux-mêmes, et personne ne se dispensa d'un seul voyage: les bastions furent tracés, et les travaux conduits avec une telle célérité, qu'en peu de jours l'on vit la forteresse sortir de ses fondements; en même temps l'on bastionna et crénela une fabrique Romaine, bien bâtie et assez bien conservée, qui avait été un bain, et qui, par sa situation, avait le double avantage de protéger le cours du fleuve.

Le terme de la marche des Français en Égypte fut inscrit sur un rocher de granit au-delà des cataractes. Je profitai de l'occasion d'une reconnaissance qui était portée dans le désert de la rive gauche, pour aller chercher les carrières dont parle Pococke, et un ancien couvent de cénobites; après une heure de marche nous découvrîmes ce monument dans une petite vallée, entourée de roches décrépites, et des sables que produit leur décomposition. Le détachement, en poursuivant sa route, me laissa à mes recherches dans ce lieu.

À peine le détachement fut-il parti que je fus épouvanté de mon isolement. Perdu dans de longs corridors, le bruit prolongé que faisaient mes pas sous leurs tristes voûtes était peut-être le seul qui depuis plusieurs siècles en eût troublé le silence. Les cellules des moines ressemblaient aux cases des animaux d'une ménagerie; un carré de sept pieds n'était éclairé que par une lucarne à six de hauteur: ce raffinement d'austérité ne dérobait cependant aux reclus que la vue d'une vaste étendue du ciel, d'un aussi vaste horizon de sable, d'une immense lumière aussi triste et plus atténuante que la nuit, et qui les eût pénétrés peut-être encore davantage du sentiment affligeant de leur solitude: dans ce cachot une couche de brique, un enfoncement servant d'armoire étaient tout ce que l'art avait ajouté au lissé des quatre murailles: un tour placé à côté de la porte prouve encore que c'était isolément que ces solitaires prenaient leur austère repas. Quelques sentences tronquées, écrites sur les murs, attestent seules que des humains habitaient ces repaires: je crus voir dans ces inscriptions leurs derniers sentiments, une dernière communication avec les êtres qui devaient leur survivre, espoir dont le temps, qui efface tout, les a encore frustrés. Je me les peignais expirants et voulant dire quelques mots qu'ils n'avaient pas eu la force d'articuler. Oppressé du sentiment que m'inspirait cette suite de mélancoliques objets, je courus chercher l'espace dans la cour: entourée de hautes murailles crénelées, de chemins couverts, et d'embrasures de canons, tout y annonçait que les orages de la guerre avaient, dans ce lieu funeste, succédé à l'horreur du silence; que cet édifice, enlevé aux cénobites qui l'avaient construit avec tant de zèle et de constance, avait à diverses époques servi de retraite à des partis vaincus, ou de poste avancé à des partis vainqueurs. Les différents caractères de sa construction peuvent encore servir d'époques à l'histoire de ce monument: commencé dans les premiers siècles de la catholicité, tout ce qui a été construit par elle conserve encore de la grandeur et de la magnificence; ce que la guerre y a ajouté à été fait à la hâte, et se trouve plus ruiné que les premières constructions. Dans la cour une petite église bâtie en briques non cuites atteste encore qu'un plus petit nombre de solitaires sont revenus dans un temps postérieur en reprendre possession; enfin une dévastation plus récente laisse penser qu'il n'y a que quelques siècles que ce lieu a été rendu tout à fait à l'abandon et au silence auxquels la nature l'avait condamné.

Le détachement qui m'y avait laissé vint me reprendre; et il me sembla en m'en allant sortir d'un tombeau. J'avais fait le dessin de ce triste lieu en attendant le détachement. À l'égard des carrières que je trouvai près de là, ce ne sont point celles où se taillaient les obélisques; les obélisques sont toujours de granit; les roches de granit sont éloignées de ce lieu-ci, et ces roches sont de grès; ce qui en reste de curieux ce sont les fragments de routes inclinées, sur lesquelles on faisait glisser les masses, qui étaient ainsi conduites au fleuve pour y être embarquées et servir à la fabrication des différents édifices.

Nous apprîmes que les Mamelouks, qui avaient fui devant nous à Démiet avaient pris le désert de droite, et étaient descendus pour aller rejoindre Assan-bey; que Mourat, après de vives discussions, avait rassemblé tout ce que le pays supérieur pouvait lui fournir de vivres, et qu'il rétrogradait par le désert de gauche, ne laissant derrière lui que le vieux Soliman, qui tenait Bribe avec quatre-vingts Mamelouks. N'ayant plus rien à faire à Syene, nous en partîmes le 25 Février: j'y serais resté volontiers encore deux semaines; mais j'aurais redouté d'y voir arriver les vents brûlants du printemps: j'en avais déjà éprouvé douloureusement la secousse; trois jours de vent d'est en Janvier avaient enflammé l'atmosphère comme elle l'est dans notre canicule; ensuite avait succédé un vent de nord si froid, qu'en quatre heures il m'avait donné la fièvre. Espérant me reposer, je me mis sur les barques; elles devaient marcher à la même hauteur que les troupes qui reprenaient la route que j'avais déjà faite; et j'espérai par celle du fleuve voir Ombos, et les carrières de Gebel Silsilis, que j'avais laissées à gauche en montant.

À peine embarqué, j'éprouvai tous les inconvénients de cette manière de voyager; le vent, l'impossibilité de faire manoeuvrer les gens du pays, les cris vains de nos Provençaux, tout se réunissait pour notre supplice. Embarqués le 25, nous n'arrivâmes que le 27 à Com Ombos, au moment où le vent devenait favorable pour passer outre: on était trop pressé d'en profiter pour que j'osasse proposer de mettre une heure à terre; je n'eus que le temps d'observer un instant, et de faire bien vite une esquisse du site et de la position avantageuse des monuments. L'antique Ombos, où était révéré le crocodile, s'appelle encore Com Ombos (montagne d'Ombos); elle est effectivement posée sur une éminence qui domine le pays, et s'avance jusque sur le bord du fleuve. Si tous les fragments qu'on y voit encore appartenaient, comme il paraît, à un seul édifice, il était immense. Au centre, est un grand portique en colonnes à chapiteaux évasés, de la plus grande proportion: à la partie sud, une porte est conservée dans son entier; elle tenait à un mur de circonvallation qui est détruit: à l'ouest et sur le bord du Nil, s'élevait un môle énorme, ruiné à présent dans sa partie supérieure; les débordements du fleuve en ont déchaussé des fondations de quarante pieds de profondeur, elles étaient construites avec la même solidité et la même magnificence que ce qui servait de décoration. Au nord, dans la même direction, on voit les restes d'un temple ou galerie, de proportion plus petite, avec des colonnes à chapiteaux à tête. Dans l'espace entre ces deux derniers édifices était un parapet en pierres de taille, qui laissait voir le grand temple au milieu, et devait produire un effet aussi théâtral que magnifique. Il est bien prouvé que les Égyptiens tentaient plus au grandiose, même à l'effet pittoresque, qu'à la régularité symétrique; ils la remplaçaient par de belles masses, par de la richesse, par de grands partis, et par des effets imposants. Avaient-ils tort? c'est une grande question. Quoi qu'il en soit, et quel que fût le reste de ce qui composait la ville antique d'Ombos, elle ne pouvait offrir qu'un aspect très majestueux, puisque dans l'état de dégradation où elle est, et malgré les méchantes huttes dont ces monuments sont encombrés, ses formes offrent encore le tableau de ruine le plus magique qu'il fût possible d'imaginer.

Le lendemain je fus plus heureux; nous engravâmes vis-à-vis les grandes carrières de grès, taillées dans les montagnes qui aboutissent au Nil des deux côté de ce fleuve; ce lieu est appeléGebel Silsilis, il est situé entre Etfu et Ombos: le grès de ces carrières, étant d'un grain égal et d'une masse entière; on pouvait y couper les quartiers de la grandeur dont on avait besoin qu'ils fussent; c'est sans doute à la beauté et à l'égalité de cette matière que l'on doit la grandeur et la conservation des monuments qui font après tant de siècles l'objet de notre admiration. Aux immenses excavations et à la quantité de débris que l'on voit encore dans ces carrières on peut juger que les travaux en ont été suivis pendant des milliers d'années, et qu'elles ont pu fournir les matériaux employés à la plus grande partie des monuments de l'Égypte: l'éloignement ne devait effectivement apporter aucun obstacle à l'exploitation de ces carrières, puisque le Nil dans ses accroissements venait tout naturellement soulever et conduire à leur destination les batardeaux chargés dans l'autre saison des masses à transporter.

La manie monumentale des Égyptiens se manifeste de toutes parts dans ces carrières; après avoir fourni à l'érection des temples, elles étaient elles-mêmes consacrées par des monuments: les carrières mêmes étaient décorées par des temples. Sur la rive du Nil, on trouve des portiques avec des colonnes, des entablements, et des corniches couvertes d'hiéroglyphes taillés et pris dans la masse, et un grand nombre de tombeaux creusés aussi dans le rocher; ces tombeaux sont encore très curieux, quoique tous fouillés et méchamment défigurés.

Dans ce tombeau et dans nombre de plus petits qui sont auprès on trouve, dans de petites chambres particulières, de grandes figures assises; ces chambres sont ornées d'hiéroglyphes tracés sur la roche, et terminés en stuc, colorié, représentant toujours des offrandes de pains, de fruits, de liqueurs, de volailles, etc. Les plafonds, aussi en stuc sont ornés d'enroulements peints et d'un goût exquis; le sol est entaillé de plusieurs tombes de dimension juste, et de la même forme que les caisses des momies, et en même nombre que les figures sculptées: celles qui représentent des hommes ont de petites barbes carrées, avec des coiffures pendantes derrière les épaules; celles des femmes ont les mêmes coiffures, mais pendantes en avant sur leurs gorges nues.

Ces dernières ont d'ordinaire un bras passé sous celui de la figure qui est près d'elles, de l'autre elles tiennent une fleur de lotus, plante de l'Achéron, emblème de la mort. Les tombeaux où il n'y a qu'une figure sont apparemment ceux des hommes morts célibataires; ceux où il y en a trois, étaient peut-être des maris qui avaient eu deux femmes à la fois, ou l'une après l'autre; peut-être aussi lorsque deux frères mariés tous deux ne s'étaient fait préparer qu'un tombeau, se faisaient-ils représenter ensemble. L'ouverture toujours brisée de ces tombeaux ne m'a pas laissé observer comment ces monuments s'ouvraient ou se fermaient; ce que j'ai pu distinguer dans les parties restantes, c'est que les portes sont toutes décorées d'un chambranle, couvert d'hiéroglyphes, surmonté d'un couronnement à gorge formant une corniche, et d'un entablement sur lequel est toujours sculpté un globe ailé.

Sur le côté des portes j'ai rencontré plusieurs fois la figure d'une femme dans l'attitude de la douleur; c'était peut-être celle d'une veuve qui avait survécu à son époux: j'en ai dessiné une.

Le choix de ce site pour placer des tombeaux prouve que de tout temps, en Égypte, le silence du désert a été l'asile de la mort, puisqu'aujourd'hui encore, pour trouver un sol perpétuellement sec et conservateur, les Égyptiens portent leurs morts dans le désert, jusqu'à trois lieues de leur habitation, et vont cependant chaque semaine faire des prières sur leurs sépultures. À peine eus-je dessiné ce qui était le plus intéressant dans ces carrières que le vent nous rappela à bord.

En nous rapprochant d'Esné nous retrouvâmes des crocodiles: on n'en voit point à Syène, et ils reparaissent au-dessus des cataractes; il semble qu'ils affectent de préférence certains parages, et particulièrement depuis Tintyra jusqu'à Ombos, et que le lieu où ils sont le plus abondants, c'est près d'Hermontis. Nous en vîmes trois ici, dont un, beaucoup plus gros que les deux autres, avait au moins vingt-cinq pieds de long; ils étaient tous trois endormis: nous en approchâmes jusqu'à vingt pas; nous eûmes tout le temps de distinguer leur triste allure; ils ressemblaient à des canons sur leurs affûts. Je tirai sur le plus gros avec une charge et un fusil de munition; la balle frappa et glissa sur les écailles; il fit un saut de dix pieds de longueur, et se perdit dans le Nil.

À quatre lieues avant Esné je vis un quai revêtu, sur le bord du Nil; à cent toises de là, une porte pyramidale fort détruite, et six colonnes du portique et de la galerie d'un temple, qui doit être celui de Chnubis. Nous avions bon vent: demander une demi-heure eût été un crime de lèse service militaire; il fallut prendre en passant une petite vue pittoresque, que j'ai recommencée depuis d'une manière un peu moins incommode.

À une demi lieue plus bas, nous trouvâmes quatre autres crocodiles.

À la pointe du jour, nous arrivâmes à Esné. En abordant, nous entendîmes battre un rassemblement: j'avais déjà bien assez de la marine: je me sauvai plutôt que je ne descendis du bateau, et dix minutes après avoir mis pied à terre j'étais déjà à cheval tournant le dos à Apollinopolis et à Latopolis, auxquelles j'avais bien encore quelques questions à faire: mais tel était le sort de la guerre; et je devais me compter bien heureux que l'opiniâtre de Mourat-bey m'eût fait voir Syene. Il avait fallu pour cela que, sans autre plan qu'une constante obstination, il eût suivi chaque jour, l'impulsion du moment et de la circonstance.

La coalition des beys était déjà rompue; Soliman était resté à Déir; Assan, avec quarante Mamelouks, s'était séparé de Mourat à la hauteur d'Esné, et était remonté à Etfu; tous les cheikhs de gauche devaient se séparer plus bas: et Mourat, seul avec ses trois cent Mamelouks, devait descendre jusqu'au-delà de Siouth; mais rencontré à Souhama, au-dessous de Girgé, par le général Friand, qui avait détruit tous les rassemblements qu'il avait formés, il prit la route d'Élouah, l'une des Oasis, où il alla attendre ce que le sort ordonnerait de lui et de nous. Il y avait eu deux affaires entre les Mekkains et la division du général Friand, sur la rive gauche entre Thèbes et Kous; six cents de ces aventuriers y avaient péri: on attendait, disait-on, le shérif de la Mekke lui-même, qui, avec six mille des siens, devait se joindre aux huit à neuf cents qui restaient de la première croisade.

Le 4 Mars, au matin, nous arrivâmes à Hermontis; nous nous y arrêtâmes pour attendre des nouvelles des Mamelouks, des Mekkains, et du reste de notre armée, disséminée dans ce moment sur nombre de points.

Réduit au temple dont j'avais déjà fait la vue, j'allai de nouveau en questionner les hiéroglyphes, et dessiner tout ce qui me paraissait plus utile à présenter aux observations des curieux et des savants.

Je fus dans le cas de mieux observer l'emplacement de la ville antique, qui avait eu une circonvallation et possédé plusieurs temples. Mais toujours des temples! pas un édifice public, pas une maison qui eût eu assez de consistance pour résister au temps, pas un palais de roi! qu'était donc la nation? qu'étaient donc les souverains? Il me semble que la première était composée d'esclaves; les seconds, de pieux capitaines; et les prêtres, d'humbles et hypocrites despotes, cachant leur tyrannie à l'ombre d'un vain monarque, possédant toutes les sciences et les enveloppant de l'emblème et du mystère, pour mettre ainsi une barrière entre eux et le peuple. Le roi était servi par des prêtres, conseillé par des prêtres, nourri par eux; prêché par eux; chaque matin, après l'avoir habillé, ils lui lisaient les devoirs du souverain envers son peuple, envers sa religion; ils le menaient au temple; le reste du jour, comme le doge de Venise, il n'était jamais sans six conseillers, qui étaient encore six prêtres. Avec de telles précautions il ne pouvait peut-être pas y avoir de mauvais rois; mais qu'y gagnait le peuple, si les prêtres les remplaçaient? Les deux seuls souverains qui, selon l'histoire, aient osé secouer le joug, qui fermèrent les temples pendant trente ans, Chephrènes et Chéops, furent regardés et consignés dans les annales que les prêtres écrivaient, comme des princes rebelles et impies.

Le palais des cent chambres, le seul palais cité dans l'histoire de l'Égypte, fut l'ouvrage d'une nouvelle forme de gouvernement où les prêtres ne pouvaient avoir la même influence. Ces fameux canaux, dont l'histoire nous parle si fastueusement, n'ont conservé aucune magnificence, aucune digue, aucune écluse, aucun empellement: ce que j'ai rencontré d'épaulements et de quais sur le bord du Nil sont de petits ouvrages en comparaison de ces temples colossales et immortels dont les circonvallations occupaient une grande partie de l'emplacement des villes. Les Jésuites du Paraguay auraient peut-être pu nous donner le secret ou l'exemple du système de cette domination théocratique; et, dans ce cas, je ne verrais dans ce riche pays de l'Égypte qu'un gouvernement mystérieux et sombre, des rois faibles, un peuple triste et malheureux.

Le 6, nous nous mîmes en route pour aller à la rencontre d'Osman bey, que l'on disait devoir passer le Nil à Kéné. J'eus la douleur de traverser l'emplacement de Thèbes, et d'y éprouver encore plus de privations que la première fois: sans mesurer une colonne, sans dessiner une vue, sans approcher d'un seul monument, nous suivîmes les bords du Nil, également éloignés des temples de Médinet-a-Bou, du Memnonium, des temples de Kournou, que je laissais à ma gauche, des temples de Louxor et de Karnak, que je laissais à ma droite; des temples! encore des temples! toujours des temples! et pas un vestige de ces cent portes si vaines et si fameuses, point de murailles, point de quais ni de ponts, point de thermes, point de théâtres, pas un édifice d'utilité ou de commodité publique: j'observais avec soin, je cherchais même, et je ne voyais que des temples, des murailles couvertes d'emblèmes obscurs, d'hiéroglyphes qui attestaient l'ascendant des prêtres qui semblaient dominer encore sur toutes ces ruines, et dont l'empire obsédait encore mon imagination.

Quatre villages et autant de hameaux, au milieu de vastes champs, remplacent maintenant cette ville incompréhensible, comme quelques rejetons sauvages rappellent l'existence d'un arbre célèbre par la majesté de son ombre ou la douceur de ses fruits. Quittant à regret ce sol fameux, nous fîmes halte dans le faubourg de l'ouest, le quartier de la Nécropolis, où je retrouvai les habitants de Kournou, qui nous disputèrent encore une fois l'entrée des tombeaux, devenus leur asile; il eût fallu les tuer pour leur apprendre que nous ne voulions pas leur faire de mal, et nous n'avions pas le temps d'entamer la discussion: nous nous contentâmes de les bloquer pendant un petit repas que nous fîmes sur l'emplacement de leur retraite; je profitai de ce moment pour dessiner le désert et les dehors de ces habitacles de la mort. Vers le soir un de nos espions nous rapporta que les Mekkains, unis à Osman bey, nous attendaient retranchés à Benhoute, à trois lieues en avant de Kéné; qu'ils avaient du canon, et étaient résolus à faire la guerre et à tenter une bataille; ils ajoutèrent qu'ils avaient arrêté plusieurs de nos barques sur le Nil, et qu'après un combat opiniâtre, où beaucoup de paysans et de Mekkains avaient été tués, les Français avaient succombé sous le nombre et avaient été tous massacrés. Nous vînmes coucher sur les bords du fleuve: il fallait le traverser pour rencontrer l'ennemi; nous attendions nos barques qui suivaient. Nous vîmes, à n'en pouvoir douter, que nous étions observés de l'autre rive; à chaque instant des cavaliers armés arrivaient et repartaient: nous fîmes une marche rétrograde pour rencontrer notre convoi, que nous rejoignîmes bientôt; tout le reste de la journée fut employé à notre passage, que nous effectuâmes à él-Kamontéh. Le 8 Mars, nous nous mîmes en marche; à notre arrivée à Kous on nous confirma le récit de la veille.

Kous, placé à l'entrée de l'embouchure du désert qui conduit à Bérénice et à Cosséir, a encore quelque apparence du côté du sud; ses immenses plantations de melons, ses jardins, assez abondants, doivent la faire paraître délicieuse aux habitants des bords de la Mer Rouge, et aux voyageurs altérés qui viennent de traverser le désert; elle a succédé à Copthos par son commerce et par sa catholicité: car les Copthes en sont encore les plus nombreux habitants. Leur zèle vint nous donner tous les renseignements qu'ils avaient pu recueillir; ils nous accompagnèrent de leurs personnes et de leurs voeux jusqu'aux confins de leur territoire. Je fus frappé de l'intérêt sincère du cheikh, qui, croyant que nous marchions à une mort assurée, nous donna les avis les plus circonstanciés, sans nous cacher aucun de nos dangers, nous prévint avec la plus parfaite intelligence sur tout ce qui pouvait nous les rendre moins funestes, nous suivit aussi loin qu'il put, et nous quitta les larmes aux yeux. Desaix avait été huit jours à Kous; il avait beaucoup vu le cheikh; et ce tendre intérêt que l'on nous témoignait était un résultat bien naturel de l'idée avantageuse qu'il avait donnée de son caractère loyal et communicatif, de cette équité douce et constante qui lui valut dans la suite le surnom dejuste, le plus beau titre qu'ait jamais obtenu un vainqueur, un étranger arrivé dans un pays pour y porter la guerre.

Nous ne concevions rien à ces barques, à ce combat; nous étions bien éloignés de deviner l'importance du rapport qu'on nous avait fait: nous n'étions plus qu'à quatre lieues de l'ennemi; une heure après avoir dépassé Kous nous vîmes à notre droite, au pied du désert, les ruines de Copthos, fameuse dans le quatrième siècle par son commerce d'orient; on ne reconnaît son ancienne splendeur qu'à la hauteur de la montagne de décombres dont elle est entourée, et qui indique encore combien était grand l'emplacement qu'elle occupait. La ville antique est à présent aussi sèche et aussi déshabitée que le désert sur le bord duquel elle est située.

À peine avions-nous dépassé Copthos qu'on vint nous dire que l'ennemi était en marche: nous fîmes halte, et après un léger repas nous nous remîmes en mouvement pour joindre l'ennemi. Nous aperçûmes bientôt ses drapeaux; leur développement occupait une ligne de plus d'une lieue: nous continuâmes à marcher dans l'ordre que nous avions pris, c'est-à-dire, en bataillon carré, flanqué d'une seule pièce de canon de trois, et quinze hommes de cavalerie; nous avions l'air d'un point qui va toucher une ligne: nous entendîmes bientôt des cris, et nous nous rencontrâmes à un village que l'extrémité de leur développement était venue occuper; on détacha des tirailleurs qui au même instant se trouvèrent mêlés corps à corps avec eux: malgré quelques décharges efficaces de notre pièce, ils ne reculaient point; leur valeur et leur dévouement suppléaient chez eux à la pénurie des armes.

Après que cet avant poste eut été détruit plutôt que repoussé, on trouva plus de résistance dans les villages, où les murailles et quelques armes à feu leur donnaient quelque égalité dans le combat; nous les repoussâmes cependant jusque sous un autre village à un quart de lieue plus loin: à cet instant, les Mamelouks commentèrent à parader, et à paraître vouloir charger notre droite pour faire diversion à l'avantage que nous prenions sur leur coalisé; nous marchâmes droit à eux, sans cesser ni même affaiblir le combat que les chasseurs livraient aux Mekkains; notre marche fière et quelques coups de canon nous délivrèrent du voisinage des Mamelouks, qui n'y allaient pas d'aussi bonne foi que les Mekkains, et voulaient seulement essayer si le nombre de ces derniers et leur bravoure détacheraient assez de soldats du grand carré pour qu'il pût être attaqué avec avantage. Après avoir délogé l'infanterie du second village, nous nous trouvâmes dans une petite plaine qui précédait Benhoute, où nous savions qu'était retranché le grand corps ennemi, et où s'étaient encore réunis tous ceux que nous avions déjà battus. Nous nous attendions bien à un combat sanglant; mais non à être canonnés par une batterie en ordre, qui nous envoyait tout à la fois et mitraille et boulets, qui arrivaient à notre carré et même le dépassaient. La mort planait autour de moi; je la voyais à tout moment; dans l'espace de dix minutes que nous fûmes arrêtés, trois personnes furent tuées pendant que je leur parlais: je n'osais plus adresser la parole à personne; le dernier fut atteint par un boulet que nous voyions tous deux arriver labourant le sol et paraissant au terme de son mouvement; il leva le pied pour le laisser passer, un dernier ressaut du boulet l'atteignit au talon et lui déchira tous les muscles de la jambe; blessure dont mourut le lendemain ce jeune officier, parce que nous manquions d'outils pour faire les amputations.

Nous crûmes que, selon l'usage du pays, leurs pièces sans affût n'avaient qu'une direction; mais nous ne fûmes pas peu surpris de voir leurs coups suivre nos mouvements, et nous obliger de hâter le pas pour aller occuper la tête du village, et y maintenir le combat, tandis que les carabiniers et les chasseurs étaient allés tourner leur batterie et l'enlever à la baïonnette. Au moment où l'on battait la charge, les Mamelouks se précipitèrent sur nos carabiniers, qui les reçurent avec un feu de mousqueterie qui leur fit tourner bride; puis, tombant sur la batterie, ils firent un massacre général de ceux qui la servaient: les pièces se trouvèrent Françaises, et on reconnut que c'étaient celles del'Italie, barque amirale de notre flottille. Nous espérions qu'après cette prise importante le combat allait finir par la dispersion ou la fuite de l'armée des Mekkains; une partie tint cependant encore assez longtemps dans un petit bois de palmiers, tandis que l'autre, et la plus considérable, faisait une espèce de retraite, que nous ne pouvions troubler, parce que, toutes les fois que nous dépassions les lieux couverts pour faire un mouvement rapide, les Mamelouks, que nous avions toujours en flanc, pouvaient nous attaquer et nous culbuter; il fallait donc marcher en ordre de bataille et toujours formés pour les recevoir. Il y avait déjà six heures que nous combattions sans relâche un ennemi inexpérimenté, mais brave, fanatique, et en nombre décuple, qui attaquait avec fureur et résistait avec obstination: il ne se repliait qu'en masse; il fallait tuer tout ce qui avait avancé en détachements. Harassés, haletants de chaleur, nous nous arrêtâmes un instant pour prendre haleine: nous manquions absolument d'eau, et jamais nous n'en avions eu autant de besoin. Je me rappelle qu'au fort de l'action je trouvai une cruche à l'angle d'une muraille, et que, n'ayant pas le temps de boire, tout en marchant je m'en versai l'eau dans le sein pour étancher l'ardeur dont j'étais dévoré.

Tant que l'ennemi eut ses batteries il se repliait avec confiance, parce qu'il se rabattait sur des forces nouvelles: nous dûmes même penser que son dessein avait été de nous attirer sur elles, mais qu'après les avoir perdues, le petit bois où il s'était retiré devenant son dernier point de défense, il tenterait le sort d'un dernier combat, se jetterait à l'eau, passerait le Nil, ou se joindrait aux Mamelouks, et disparaîtrait avec eux; ce qu'il nous était impossible d'empêcher: mais, en approchant de ce bois, nous aperçûmes qu'il contenait un gros village avec une maison de Mamelouks, fortifiée, crénelée, bastionnée, et d'une approche d'autant plus difficile que l'ennemi était fourni de toutes sortes d'armes et de munitions, que nous reconnûmes être des nôtres, tant par la portée des fusils que par les balles qu'il nous envoyait. Il y avait déjà plus de deux heures que nous attaquions cette maison de tous côtés, sans en trouver un qui ne fût meurtrier; nous avions perdu soixante hommes et nous en avions eu autant de blessés: la nuit venue, on mit le feu aux maisons adjacentes, on s'empara d'une mosquée, on sépara l'ennemi du Nil, et on travailla à rétablir les pièces reprises. De leur côté les assiégés s'occupaient à augmenter le nombre de leurs créneaux, à faire des batteries basses, et à pointer des canons qu'ils n'avaient point encore employés. Des paysans, qui s'échappèrent du feu des assiégeants et de celui des assiégés, vinrent nous dire que le lendemain du jour du départ du général Desaix pour aller poursuivre Mourat, les Mekkains, nouvellement descendus du désert, étaient venus attaquerl'Italieet la flottille qu'elle commandait; qu'après un combat de vingt-quatre heures, ceux qui la montaient engravèrent, et, craignant l'abordage, avaient brûlé la grande barque et monté sur les petites; mais qu'un grand vent ayant constamment contrarié leur manoeuvre, fatigués par le nombre et l'acharnement des assaillants, ces malheureux avaient tous été tués; que depuis ce temps les Mekkains n'avaient pensé qu'à rassembler tout ce que cette défaite leur fournissait de moyens d'attaque et de défense; qu'ils avaient échoué un de nos bâtiments, afin de forcer tout ce qui naviguerait sur le fleuve à passer sous leur batterie, et s'étaient ainsi rendus maîtres du Nil; que, malgré tout ce qu'ils avaient perdu de monde, ils étaient encore très nombreux et très déterminés.

À la pointe du jour, nous commençâmes à battre la maison en brèche: construite en briques non cuites, chaque boulet ne faisait point de progrès à cause des cours qui séparaient le corps de logis de la circonvallation. À neuf heures du matin, les Mamelouks s'avancèrent avec des chameaux comme pour porter des secours à la place; on marcha sur eux, et ils se retirèrent sans une véritable résistance: le général Belliard, voyant que les moyens conservatifs usaient et les hommes et le temps, ordonna un assaut, qui fut donné et reçu avec une valeur inouïe; on ouvrit sous le feu de l'ennemi la première circonvallation, et, à travers les fusillades et la sortie des assiégés, on introduisit des combustibles qui commencèrent à rendre leur retraite douloureuse: un de leurs magasins sauta; dès lors le feu les atteignent de toutes parts; ils manquaient d'eau, ils éteignaient le feu avec les pieds, avec les mains, ils l'étouffaient avec leurs corps. Noirs et nus, on les voyait courir à travers les flammes; c'était l'image des diables dans l'enfer: je ne les regardais point sans un sentiment d'horreur et d'admiration. Il y avait des moments de silence dans lesquels une voix se faisait entendre; on lui répondent par des hymnes sacrés, par des cris de combat; ils se jetaient ensuite sur nous de toutes parts malgré la certitude de la mort.

Vers la tombée du jour on donna un assaut; il fut long et terrible; deux fois on pénétra dans l'enceinte, deux fois on fut obligé d'en sortir: je n'étais pas tant effrayé de nos pertes que de la pensée qu'il faudrait recommencer de nouveaux efforts contre des ennemis toujours plus rassurés; je savais d'ailleurs que nous étions réduits à la dernière caisse de cartouches. Le capitaine Bulliot, officier d'une bravoure distingué, périt dans la dernière tentative: cet homme, connu par une insouciante imprudence, ému d'un sentiment de prédestination, me serra la main en m'entraînant avec lui, et me dit un adieu sinistre; l'instant d'après je le vis se traînant sur les mains, et cherchant à se dérober à la mort.

Quand la nuit fut venue on fit halte: il y avait deux jours que nous nous battions.

Au danger succédaient de tristes soins; nous entendions les cris de nos blessés, auxquels nous n'avions point de remèdes à donner, auxquels, faute d'instruments, on ne pouvait faire les plus urgentes opérations; nous avions perdu bien du monde, et nous avions encore bien des ennemis à vaincre: le besoin d'épargner de braves gens fit rétablir l'incendie à la place des assauts; on alluma des feux; à toutes les avenues on posa des postes; on se relayait pour prendre du repos; le carré reposa en bataille; le danger commandait l'exactitude du service: au milieu de la nuit, un âne, poursuivant une ânesse, entra au galop dans le quartier; chacun se trouva debout et à son poste avec un silence et un ordre aussi augustes que la cause en était ridicule.

Un malheureux évêque Copte, prisonnier dans le château, à la faveur des ténèbres se sauve avec quelques compagnons, et n'arrive jusqu'à nous qu'à travers le feu de nos postes, couvert de blessures et de contusions: après avoir pris quelque nourriture, il nous conta les détails des horreurs auxquelles il venait d'échapper. Les assiégés n'avaient plus d'eau depuis douze heures; leurs murailles hardaient; leurs langues épaissies les étouffaient; enfin leur situation était affreuse. Effectivement peu de moments après, une heure avant le jour, trente des assiégés les mieux armés, avec deux chameaux, forcèrent un de nos postes et passèrent. À la pointe du jour, on entra par les brèches de l'incendie, et l'on acheva d'assommer ceux qui, à moitié grillés, opposaient encore quelque résistance. On en amène un au général; il paraissait être un des chefs; il était tellement enflé, qu'en pliant pour s'asseoir, sa peau éclata de toute part: sa première phrase fut: Si c'est pour me tuer qu'on me conduit ici, qu'on se dépêche de terminer mes douleurs. Un esclave l'avait suivi; il regardait son maître avec une expression si profonde, qu'elle m'inspira de l'estime pour l'un et pour l'autre: les dangers qui l'environnaient ne pouvaient distraire un moment sa sensibilité; il n'existait que pour son maître; il regardait, il ne voyait que lui. Quels regards! quelle tendre et profonde mélancolie! qu'il devait être bon celui qui s'était fait chérir ainsi de son esclave! quelque affreux que fût son sort, je l'enviais: comme il était aimé! et moi, par un retour sur moi-même, je me disais: Pour satisfaire une orgueilleuse curiosité, me voilà à mille lieues de mon pays; j'accompagne des braves, et je cherche un ami; tandis que je m'afflige sur les vaincus, sur les vainqueurs, je vois frapper la mort autour, de moi; c'est toujours sa faux que je rencontre partout: hier j'étais avec des guerriers dont j'estimais la loyauté, dont j'admirais la bravoure brillante; aujourd'hui j'accompagne leur convoi; demain j'abandonnerai leurs restes sur une terre étrangère qui ne peut plus être que funeste pour moi: tout à l'heure un jeune homme brillant de santé et d'audace bravait l'ennemi qu'il allait combattre; je le vois attaquer une porte meurtrière, il tombe; aux expressions du courage succèdent les accents de la douleur; il appelle en vain; il se traîne, le feu le gagne, se communique aux cartouches dont il est chargé; il n'a déjà plus de forme, et cependant j'entends encore sa voix; et demain... demain son emploi consolera de sa perte le compagnon qui le remplacera. Ô homme, où puiserez-vous donc des vertus, si le métier le plus noble cache encore de si petites passions? Égoïste cruel, que le malheur ne corrige point, et qui devient atroce, parce que le danger ne permet plus de le cacher! c'est à là guerre qu'on peut vraiment le connaître et éprouver ses terribles effets. Mais tournons nos regards vers le beau côté du métier.

Le 9 au matin, le général Belliard eut le bonheur d'avoir à pardonner à ce qu'il avait fait de prisonniers, de pouvoir les renvoyer en leur faisant connaître notre générosité et la différence de nos coutumes. Plusieurs d'entre eux, émus de reconnaissance, les larmes aux yeux, demandaient à nous suivre: les Mamelouks parurent encore; nous marchâmes à eux: c'était une fausse attaque, pour donner à leurs chameaux le temps de faire de l'eau. Débarrassés du siège de la veille, nous les chassâmes jusqu'au désert: ce fut alors que nous vîmes toutes leurs forces rassemblées; elles consistaient en mille chevaux, autant de chameaux, et environ deux mille serviteurs à pied; le resté était composé des Mekkains, qu'ils avaient si perfidement engagés dans leur querelle, et si lâchement abandonnés. Nous crûmes d'abord qu'ils allaient s'enfoncer dans le désert; mais ils restèrent à mi-côte, mesurant leurs mouvements sur les nôtres, ayant en arrière des gens à cheval, qui les avertissaient par un coup de fusil, des haltes et des mouvements en avant que nous faisions. Nous sentîmes mieux que jamais combien il était inutile de les poursuivre quand ils ne voulaient pas se battre, et l'impossibilité de les surprendre dans un pays où il leur restait de chaque côté du fleuve une retraite toujours ouverte et toujours assurée, tant qu'ils conserveraient la supériorité de la cavalerie et qu'ils sauraient protéger leurs chameaux. Nous abandonnâmes donc une poursuite inutile, et retournâmes sagement à la garde de nos barques: le général Belliard passa le reste du jour à rassembler et faire charger ce qu'on avait repris d'artillerie, munitions et ustensiles de guerre.

C'est après l'accès que le malade sent ce que la fièvre lui a enlevé de forces. Tant que l'on avait tiré sur nous avec notre poudre et nos boulets, nous n'avions pas calculé ce qu'il fallait en dépenser pour épuiser ou reprendre celle qu'on nous avait enlevée; mais plus calmes, nous comptâmes cent cinquante hommes hors de combat, c'est à dire que nous avions joué à une loterie où chaque septième billet était un billet rouge, et qu'ayant, fait en munitions la dépense des deux côtés, il nous en restait à peine de quoi fournir à un combat; enfin que le convoi qui devait les remplacer était détruit avec tous ceux qui devaient le défendre; que nous étions à cent cinquante lieues du Caire où on ne nous croyait aucun besoin. J'avais admiré le courage tranquille du général Belliard pendant un combat de trois jours et deux nuits; je ne fus pas moins édifié de son intelligence administrative dans les heures qui suivirent cette action moins brillante que périlleuse: la moindre imprudence aurait mis le comble au malheur d'avoir perdu notre flotte; désastre que sa prudente intelligence n'avait pu réparer, mais dont au moins elle avait arrêté ce que les suites de cette perte auraient pu avoir de désastreux.

Pendant que l'on traitait du sort des habitants qui étaient restés à Benhouth, et de celui de ceux qui avaient fui, je ne fus pas peu surpris de trouver dans les postes que nous avions dans le village toutes les femmes établies avec une gaieté et une aisance qui me faisaient illusion; je ne pouvais pas me persuader qu'elles ne nous entendissent pas: elles avaient chacune fait librement leur choix, et en paraissaient très satisfaites: il y en avait de charmantes; il leur semblait si nouveau d'être nourries, servies et bien traitées par des vainqueurs, que je crois qu'elles auraient volontiers suivi l'armée. Appartenir est tellement leur destin, que ce ne fut que par le sentiment de l'obéissance qu'elles rentrèrent au pouvoir de leurs pères et de leurs maris; et, dans ces cas désastreux, elles ne sont point reçues avec cette jalousie scrupuleusement inexorable qui caractérise les Orientaux. C'est la guerre, disent-ils, nous n'avons pu les défendre; c'est la loi des vainqueurs qu'elles ont subie; elles n'en sont pas plus flétries que nous déshonorés des blessures qu'ils nous ont faites: elles rentrent dans le harem, et il n'est jamais question de tout ce qui s'est passé. Par des distinctions aussi délicates, la jalousie épurée ne devient-elle pas une passion noble dont on peut même s'enorgueillir? Nous apprîmes que le cheikh qui commandait ou plutôt exhortait les Mekkains s'était sauvé vers la fin de la dernière nuit; que pendant le siège il avait prié sans combattre; que de temps à autre il sortait de sa retraite, et disait aux siens: Je prie le ciel pour vous; c'est à vous de combattre pour lui. C'était après ces exhortations que nous avions entendu ces chants pieux, suivis de cris de guerre, de sorties, et de décharges générales.


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