L’Auteur pour obéïr aux ordres de son Maitre l’informe de l’Etat del’Angleterre,aussi bien que des causes de la Guerre entre quelques Potentats del’Europe; &commence à lui donner quelques idées sur la Nature du Gouvernement de l’Angleterre.
JE prie le Lecteur de se souvenir, que ce que je vai dire à present est un Extrait de plusieurs Conversations que j’ai euës avec mon Maitre pendant l’espace de plus de deux années. A mesure que je faisois de nouveaux progrès dans la Langue desHouyhnhnms, il me proposoit de nouvelles Questions. Il m’interrogea sur l’Etat del’Europe, sur le Commerce, les Manufactures, les Arts & les Sciences; & chaque Réponse que je lui faisois donnoit lieu à de nouvelles Demandes. Mais je mettrai seulement ici en substance les Entretiens que nous eumes sur ma Patrie, que je rangerai dans un certain ordre, sans avoir égard aux tems ni à d’autres circonstances, qui y donnérent occasion. La seule chose qui m’embarasse, c’est qu’il me sera très dificile de rendre avec fidelité les Argumens & les Expressions de mon Maitre: Mais j’espèrepourtant qu’à travers d’une Traduction barbare on ne laissera pas d’entrevoir la beauté & la justesse de son Esprit.
Pour obéïr donc à ses Ordres, je lui racontai le fameux Evenement connu sous le nom de laRevolution, la longue guerre commencée alors par le Prince d’Orangecontre laFrance, & renouvellée par la presente Reine; Guerre dans laquelle presque toutes les Puissances de l’Europeont été engagées. Je calculai à sa demande, que pendant le cours de cette guerre un million deYahoosavoit été tué, que plus de cent Villes avoient été prises, & trois fois autant de Vaisseaux coulez à fond. Il me demanda quelles étoient ordinairement les causes pourquoi un pays entroit en guerre avec un autre. Je répondis que ces causes étoient sans nombre, mais que je lui ferois l’énumeration des principales: Que quelquefois c’étoit l’Ambition des Princes qui s’imaginent toujours n’avoir pas assez de pays ni assez de Peuples pour leur Domination: Quelquefois la corruption des Ministres, qui engagent leurs Maitres dans une guerre pour se rendre necessaires, ou pour détourner l’Attention de dessus leur mauvaise Administration. Que la difference en fait d’opinions avoit couté la vie à plusieurs millions d’Hommes: par exemple, si de lachairest dupain,ou dupainde lachair; si le jus d’un certainfruitest dusangou bien duvin; s’il vaut mieuxbaiser un pilier,ou lejetter dans le feu; quelle est la meilleure couleur pour unhabit, laNoire, laBlanche, laRouge,ou laGrise; & si cet Habit doit êtrelongoucourt,étroitoularge,saleounet, avec plusieurs autres problemes du même genre. Jamais les guerres ne sont plus cruelles & plus sanglantes, ou ne durent plus long-tems, que quand c’est la diversité d’Opinion qui les a allumées, principalement quand cette Diversité ne regarde que des choses indiferentes.
Quelquefois deux Princes se brouillent ensemble pour savoir qui des deux chassera un Troisiéme de ses Etats, sur lesquels aucun d’eux ne pretend avoir le moindre Droit. Souvent un Prince declare la guerre à un autre, de peur que celui-ci ne le previenne. Quelquefois une guerre s’allume, parce que l’Ennemi est tropfort, & quelquefois parce qu’il est tropfoible. Quelquefois nos voisinsontde certaines choses dont nousmanquons,&manquentde certaines choses que nousavons; & nous nous entretuons jusqu’à ce qu’ils prennent les nôtres & nous donnent les leurs. On peut avec justice faire la guerre à un Allié qui possede de certaines Villes qui sont en nôtre Bienséance, ou bien une étendue de pays, qui s’il étoit joint au nôtre, lui donneroit une Figure plus reguliere. Si un Prince envoye des Troupes dans un pays, dont le peuple est pauvre & ignorant, il peut legitimement exterminer la moitié des Habitans & reduire l’autre moitié en Esclavage, dans le Dessein de les civiliser & de corriger la Ferocité de leurs mœurs. C’est une pratique très ordinaire & très honorable, quand un Prince demande du secours à un autre pour chasser un Usurpateur, & puis s’empare du païs, & tue, emprisonne, ou envoye en Exil, le Prince à l’aide de qui il est venu. Etre alliez par Naissance ou par Mariage, est une feconde source de Querelles entre deux Potentats, & plus il y a de proximité dans la parenté, plus la Disposition à se quereller est grande: les Nationspauvressontde mauvaise Humeur; & les Nationsrichessontinsolentes;or qui ne voit quel’insolence& lamauvaise Humeurne s’acorderont jamais? Toutes ces raisons font que le metier deSoldatpasse pour le plus honorable de tous: parce qu’unSoldatest unYahoo, loüé pour tuer de sang froid le plus d’Animaux de son Espece, quoi qu’ils ne lui ayent jamais fait le moindre mal.
Il y a encore une autre sorte de Princes enEurope, qui n’ont pas les reins assez forts pour faire la guerre eux-mêmes, mais qui prêtent leurs Troupes à des Nations riches, à tant par jour pour chaque Homme; & c’est là un de leurs plus solides & de leurs plus honêtes Revenus.
Ce que vous venez de me conter (me dit mon Maitre) au sujet de la guerre, me donne de grandes idées de cette Raison dont vous pretendez être douez: Cependant c’est une espèce de bonheur que le pouvoir de vous autresYahoosn’est pas proportionné à vôtre Malice, & que la nature vous a mis dans l’Impuissance presque absolue de faire du mal.
Car vos bouches n’étant pas avancées comme celles de plusieurs autres Animaux, il est très dificile que vous vous mordiez les uns les autres. Pour ce qui regarde vos pieds de devant & de derriére, ils sont si tendres & si peu propres à nuire, qu’un de nosYahoosen ataqueroit une douzaine des vôtres. Ainsi quand vous avez fait monter si haut, le nombre de ceux qui avoient été tuez dans de certaines guerres, il faut necessairement que vous ayez ditla chose qui n’est pas.
Ce Trait d’Ignorance me fit sourire: & comme je n’étois pas tout à fait aprentif dans le metier de la guerre, je lui fis la Description des Canons, des Coulevrines, des Mousquets, des Carabines, des Pistolets, des Boulets, de la Poudre, des Epées, des Bayonnettes, des Siéges, des Retraites, des Attaques, des Mines, des Contremines, des Bombardemens & des Combats de mer: J’ajoutai, que dans ces Combats il restoit quelquefois vingt mille Hommes de chaque côté, & que c’étoit quelque chose d’inexprimable que le Feu continuel, le Bruit & la Fumée de nos Canons, aussi bien que les Cris des Blessez & des Mourans: Que dans les Rencontres sur terre, les Vainqueurs se baignoient dans le Sang; fouloient aux pieds de leurs Chevaux ceux sur qui ils venoient de remporter la victoire, & laissoient leurs Cadavres pour servir de nourriture aux Chiens, aux Loups, & aux Oiseaux de proye. Et pour exalter la valeur de mes Compatriotes, je lui protestai que je leur avois vu faire sauter en l’air tout d’un coup une centaine d’Ennemis dans un Siége, & que les corps morts étoient retombez à re en mille piéces, au grand Divertissement des Spectateurs.
J’alois entrer dans un plus grand détail, quand mon Maitre m’imposa silence. Il dit, Que quiconque connoissoit le naturel desYahoos, les croiroit aisément capables de tous les Crimes dont je venois de parler, si leur Force étoit égale à leur Mechanceté. Que mon Discours avoit non seulement augmenté l’Horreur qu’il avoit pour ces Bêtes, mais aussi excité en lui un Trouble ignoré jusqu’alors. Qu’il craignoit que ses Oreilles ne s’acoutumassent à entendre des choses abominables, & que cette indignation dont il étoit frapé à present ne diminuât insensiblement. Que quoi qu’il eut de la Haine pour lesYahoosde son païs, il les blamoit néanmoins à cause de leurs Qualitez odieuses, aussi peu qu’unGnnayh(sorte d’Oiseau de proye) à cause de sa cruauté. Mais que quand une Créature, qui prétend etre douée de Raison, est capable de certains Forfaits, la corruption de cette Faculté lui paroissoit ravaler ceux qui en étoient les Auteurs au dessous même de la condition des Bêtes brutes.
Il ajouta, qu’il n’en avoit que trop entendu sur le sujet de la guerre: mais qu’un autre point lui faisoit de la peine à present. Que je lui avois dit que quelques personnes de mon Equipage avoient quité leur Patrie, parce qu’elles avoient été ruïnées par des proçes. Qu’il ne sentoit pas que pour avoir quelque diferend avec un autre, il falut faire de grandes Depenses pour qu’un Juge décidat qui des deux avoit tort ou raison.
Je repondis, que je n’étois guéres versé dans tout ce que nous apellons procedures, parce que je n’avois presque jamais eu de Commerce avec des gens de Barreau, excepté une seule fois que j’avois employé quelques Avocats pour demander Reparation d’une injustice qui m’avoit été faite, sans avoir pu en venir à bout: Que néanmoins ayant eu ocasion de former des Liaisons avec quelques personnes ruinées par des procès & obligées ensuite par la misère à quiter leur Patrie, je me faisois fort, de lui donner sur ce sujet au moins quelques idées superficielles.
Je lui dis que ceux qui faisoient profession de cette science, égaloient en nombre les Chenilles de nos Jardins, & que, quoique tous en general eussent la même profession, il y avoit neanmoins quelque Diference dans leurs Fonctions. Que le nombre prodigieux de ceux qui s’apliquoient à cette science, étoit cause que tous n’en pouvoient pas subsister d’une maniére legitime & honête, & qu’ainsi il faloit necessairement que plusieurs eussent recours à l’Adresse & à l’Artifice. Que parmi ceux-ci il y en avoit quelques uns qui des leurs plus tendre Jeunesse s’étoient apliquez à aprendre l’Art de prouver que leNoirestBlanc, & que leBlancestNoir. Que la Hardiesse de ces gens & l’Audace de leurs pretentions étoient si grandes, qu’ils en imposoient au Vulgaire, parmi lequel ils passoient pour des personnes d’une Habileté consommée, ce qui les mettoit plus en vogue que tous leurs autres Collegues. Ce fut à eux, lui dis-je en poursuivant mon Discours, que j’eus à faire dans le procès que je perdis; & je ne saurois mieux vous faire connoitre leur maniére de plaider que par un Exemple.
Suposons que mon Voisin aye envie d’avoir maVache,il louë un de ces Avocats pour prouver que maVachelui apartient. Il faut alors que j’en louë un autre pour defendre mon Droit, parce qu’il est contre toutes les Regles de laLoiqu’un homme defende sa propre Cause. Or dans ce cas moi à qui la Vache apartient, j’ai deux grands dèsavantages. Premierement mon Avocat étant, comme je l’ai dit, accoutumé dès sa Jeunesse à defendre la fausseté & l’injustice, est tout à fait hors de son Element, quand il est question de parler en faveur de l’Equité; car comme cette Fonction lui est entiérement nouvelle, il s’y prendra surement de travers, quand même il voudroit faire de son mieux. Le second Desavantage, c’est que la Nature de mon Affaire exige que mon Avocat prenne de grandes précautions; car, comme la subsistance de tant de personnes dépend de l’ocupation qu’elles ont, si mon Avocat plaide ma cause de maniére que mon Affaire soit d’abord expediée, il est sur de s’atirer, sinon l’indignation de ses Superieurs, du moins la haine de ses Confréres, qui le regarderont comme une espèce de serpent qu’ils nourissent dans leur sein. Le cas ainsi posé, je n’ai que deux methodes de garder maVache. L’une est de corrompre l’Avocat de ma partie, en lui promettant double salaire; & cet Artifice doit naturellement me reussir, puisque l’Education & le Caractère du personnage dont il s’agit me donnent lieu d’esperer qu’il trahira celui qui a eu l’imprudence de se fier à lui. L’autre methode est, que mon Avocat n’insiste point sur la justice de ma Cause, & reconnoisse que maVacheapartient à ma partie adverse: parce que l’Evenement à demontré mille & mille fois, qu’un grand prejugé en faveur du succès d’une Cause, est quand elle est notoirement injuste.
C’est une maxime parmi ces gens, Que tout ce qui a été fait auparavant peut legitimement se faire encore: Voila pourquoi ils gardent soigneusement par écrit toutes les Decisions déjà faites, même celles qui par Ignorance ou par Corruption renversent les Regles les plus ordinaires de l’Equité & de la Raison. Toutes ces Decisions deviennent entre leurs mains des Autoritez, par lesquelles ils tachent de blanchir les Crimes les plus noirs, & de justifier les pretentions les plus iniques; & cette pratique leur réüssit si bien, qu’il n’est guères possible d’imaginer un procès, dans lequel les deux parties n’ayent plus d’une Decision à alleguer en leur Faveur.
En plaidant, ils evitent soigneusement de venir au fait; mais en recompense, ils aimeroient mieux renoncer à leur profession que d’oublier la moindreCirconstanceinutile. Par exemple, pour ramener la supposition que je viens de faire, ils ne s informeront pas de quel Droit ma partie adverse pretend que maVachelui apartient, mais si cetteVacheest noire ou blanche; si ses Cornes sont longues ou courtes; si le Pré dans lequel elle paît est rond ou quarré; à quelle Maladie elle est sujette, & ainsi du reste: après quoi ils consultent tous les Arrêts rendus en pareil cas, renvoyent la Decision de la cause à un autre tems, & de Renvoi en Renvoi, vingt ou trente ans après, le Juge declare qui a Tort ou Raison.
Il faut remarquer aussi que ces Messieurs ont un Jargon qui leur est particulier, intelligible pour eux seuls, & que c’est dans ce Jargon que leurs Loix sont écrites. C’est par là principalement qu’ils ont réüssi à confondre le vrai & le faux, le juste & l’injuste; & ils en sont si bien venus à bout, qu’ils sont capables de plaider pendant trente ans, pour savoir si un Champ qui a apartenu à mes Ayeux depuis six generations est à moi ou bien à un Etranger, qui n’a jamais pretendu être de mes Parens.
Pour ce qui regarde l’Examen de ceux qui sont acusez de Crimes d’Etat, les procedures ne sont pas si longues: Car si ceux qui sont à la tête des Affaires prennent soin (comme ils n’y manquent guères) de faire donner ces sortes de Commissions à des gens de Loi, dont la complaisance & l’habileté leur sont connues, ceux-ci, dès qu’ils savent les intentions de leurs Protecteurs, ne manquent pas de condamner ou d’absoudre les Accusez, & cela sans faire tort à aucune des Formes prescrites parla Loi.
Mon Maitre m’interrompit en cet endroit pour me dire, que c’étoit bien dommage que des Hommes qui avoient autant de Connoissances & autant de Talens que ces Avocats, ne s’apliquassent pas plûtot à en faire part aux autres. Je repondis que leur profession emportoit tout leur tems, & qu’ils n’avoient pas même le loisir de penser à autre chose. Que cela étoit si vrai, que hors de leur metier, ils étoient d’une ignorance & d’une stupidité au dessus de toute expression: & qu’on avoit remarqué qu’ils étoient Ennemis jurez de tout ce qu’on apelle connoissances, comme s’ils avoient resolu de chasser la Raison de toutes les Sciences, après l’avoir bannie de leur profession.
Suite du Discours de l’Auteur sur l’Etat de son païs, si bien gouverné par une Reine qu’on peut s’y passer de premier Minisire. Portrait d’un pareil Ministre.
MOn Maitre me parut ne pas ajouter tout à fait foi à ce que je venois de lui raconter, parce que comme il me le declara ensuite, il lui étoit impossible de comprendre pourquoi les gens de Loi prendroient mille peines, & feroient ensemble une sorte de Confederation d’iniquité, & cela simplement pour chagriner les Animaux de leur Espece. A la verité, ajouta t-il, vous m’avez dit qu’ils étoient payez pour cela, mais ces Termes n’excitent pas la moindre idée en moi. Pour resoudre cette Difficulté, je fus obligé de lui décrire l’usage de la monnoye, les Materiaux dont on en faisoit, & la valeur des Metaux. Je lui dis que quand unYahooavoit une grande quantité de ces Metaux precieux, il pouvoit aquerir tout ce qu’il vouloit, de magnifiques Habits, de beaux Chevaux, de grandes Terres, des Mêts exquis, & de jolies Femelles.
Que la monnoye seule faisant de si admirables effets, nosYahoosne croyoient jamais en avoir assez à depenser ou à garder, suivant que leur inclination naturelle les portoit à la profusion ou à l’avarice. Que les Riches jouissoient du travail des pauvres, & que ceux-ci étoient mille contre un en comparaison de ceux là. Que le gros de nôtre Peuple menoit une vie miserable, & étoit obligé de travailler pendant toute l’année depuis le matin jusqu’au soir pour fournir à un petit nombre de Riches tout ce que leurs Caprices ou leur Vanité leur faisoit souhaiter. J’entrai dans un assez grand Detail sur ce sujet: Mais mon Maitre ne m’entendit pas mieux pour cela; parce qu’il lui avoit plu de se mettre en Tête que tous les les Animaux avoient une sorte de Droit sur les productions de la Terre, & bien particuliérement ceux qui presidoient sur les autres.
Ce prejugé lui donna la curiosité de savoir, enquoi consistoient ces mêts exquis, dont je venois de parler, & comment il se pouvoit faire que quelqu’un de nous en manquat. Sur quoi je lui fis l’Enumeration de toutes les sortes qui me vinrent dans l’Esprit, aussi bien que des differentes maniéres de les acommoder, ce qui ne pouvoit se faire sans envoyer des Vaisseaux dans diferentes parties du Monde, pour en raporter des Fruits rares & des Liqueurs d’un goût excellent. Je lui protestai, qu’on étoit obligé de faire du moins trois fois le Tour de nôtre Terre, avant qu’une de nos Femelles de Distinction eut un Dejeuner qui fut dans l’ordre. Il dit, que ce devoit être un bien miserable païs que celui qui ne nourrissoit pas ses Habitans. Mais ce qui l’étonnoit principalement, c’est qu’un païs aussi étendu que le nôtre avoit si peud’Eau douce,que nôtre Peuple se trouvoit reduit à la necessité de faire venir sa Boisson par mer. Je repliquai, que l’Angleterre(ma chére Patrie) produisoit trois fois autant d’Alimens que ses Habitans pouvoient en consumer: que la même proportion avoit lieu à l’égard des Liqueurs dont ils se servoient pour étancher leur soif; & que ces Liqueurs se faisoient du fruit de certains Arbres, & étoient une excellente Boisson. Mais que pour satisfaire l’intemperance des Males & la vanité des Femelles, nous envoyons dans d’autres pays la plus grande partie des utiles productions de nos Terres, pour en raporter des choses qui ne servoient qu’à nous jetter dans des Maladies, & qu’a nourir nôtre extravagance & nos vices. D’où il s’ensuivoit necessairement, que plusieurs de mes Compatriotes étoient reduits à la necessité de gagner leur vie par de lâches ou par d’injustes moyens: comme qui diroit par le vol, le parjure, l’adulation, le jeu, le mensonge, l’Art d’empoisonner, ou celui de faire des Libelles. Et ce ne fut pas sans peine que je vins à bout de faire comprendre à mon Maitre le sens de ces diferentes Expressions.
Le Vin, continuai-je, n’est pas aporté dans nôtre païs, parce que nous manquons d’Eau ou d’autres Liqueurs, mais à cause que c’est une Boisson qui nous réjouit, qui chasse nos chagrins, augmente nos esperances, diminue nos frayeurs, & nous prive pendant quelque tems de l’usage d’une importune Raison; apres quoi nous ne manquons guères à tomber dans un profond sommeil, quoi qu’il faille avoüer que nous nous reveillons presque toujours malades, & que l’usage de cette Liqueur est pour nous une source feconde d’incommoditez, qui abrégent nôtre vie & ruinent nôtre Santé.
Le gros de nôtre Nation gagne sa Vie en fournissant aux personnes Riches, & en general à tous ceux qui ont de quoi payer leurs Marchandises ou leurs peines, en leur fournissant, dis-je, toutes les choses dont ils ont besoin. Par exemple, quand je suis chez moi, & habillé comme je dois l’être, je porte sur mon corps le Travail de plus de cent Ouvriers; la construction & l’ameublement de ma Maison en demandent une fois autant, & il en faut plus de mille avant que ma Femme soit ajustée depuis les pieds jusqu’à la tête.
J’allois lui parler d’une autre sorte de gens qui s’atachent à guerir les maux du corps, ayant eu ocasion de lui dire que plusieurs de mes Matelots étoient morts de Maladie. Mais j’eus toutes les peines du monde à me faire entendre. Il comprenoit bien, disoit-il, qu’unHouyhnhnmdevenoit foible & languissant quelques jours avant sa Mort, ou se faisoit quelque blessure par malheur. Mais il lui paroissoit impossible que la Nature, qui a un si tendre soin pour tous ses Ouvrages, put engendrer dans nos corps tant d’incommoditez & tant de maux, & il me pria de lui expliquer un phenomène si singulier & si bizarre. Je lui dis, que la solution de ce probleme n’étoit pas dificile, & que le Deréglement de nôtre conduite étoit la seule cause de nos maladies. Que nous mangions quand nous n’avions pas faim, & que nous beuvions sans avoir soif: Que nous passions des nuits entiéres à boire des Liqueurs fortes sans rien manger, ce qui nous mettoit le Feu au corps, & précipitoit ou empêchoit la digestion. Que desYahoosFemelles, après s’être prostituées pendant quelque tems, gagnoient de certaines Maladies douloureuses, qu’elles communiquoient à ceux qui avoient commerce avec elles. Que ces maladies & plusieurs autres se transmettoient de Pere en Fils; qu’on n’auroit jamais fait si l’on vouloit composer un Catalogue exact de tous les maux auxquels le corps Humain est sujet; puisqu’il n’y avoit point de partie qui n’en eut cinq ou six cens pour sa part. Que l’Envie que nous avions d’être gueris de tant de maux avoit multiplié parmi nous les Medecins, c’est à dire, des Hommes qui se piquent de réüssir dans ces sortes de guerisons. Je me suis apliqué, ajoutai-je, pendant quelque tems à cette Science, qui d’ailleurs a quelque Affinité avec ma profession; ainsi je puis dire sans vanité, que je sçai la Methode que ces Messieurs observent dans leurs Cures.
Leur grand principe est, Que toutes les Maladies viennent deRepletion, d’oùils concluent que pour guerir les indispositions dans leur source, il faut faire au Corps desEvacuations, soit par le passage naturel, soit par la bouche. Pour cet éfet, ils s’atachent à former de plusieurs Herbes, Mineraux, Gommes, Huiles, Coquilles, Sels, Excrémens, Ecorces d’Arbres, Serpens, Crapauds, Grenouilles, Araignées, & Os d’Hommes morts, la plus abominable & la plus degoutante Composition qui leur soit possible; Composition, que l’Estomac rend sur le champ, & c’est ce qu’ils apellentVomitif: ou bien ils ajoutent à cet admirable mélange quelques autres Drogues empoisonnées, qu’ils nous font prendre parhautou parbas, (suivant la fantaisie du Medecin) & ce Remede vexe si cruellement les Boyaux qu’ils font une Restitution presque aussi prompte que l’Estomac, & c’est ce qu’ils apellent unePurgationou unLavement. Car la Nature (comme le remarquent les Medecins) a destiné la bouche à l’Intromissiondu Manger & du Boire, & une autre partie à leur Ejection: d’où ces Messieurs concluent fort ingenieusement, que la Nature étant hors de sonAssiettedans ces maladies, il faut pour l’y remettre traiter le corps d’une maniére directement contraire à son Institution, c’est à dire, faire entrer de certaines Compositions par en bas, & faire sortir ce qu’on a dans le corps par la Bouche.
Mais par dessus les maladies réelles, nous sommes sujets à plusieurs autres, qui sont seulement imaginaires, pour lesquelles les Medecins ont inventé des Remedes du même genre: Ces Remedes ont pourtant des Noms, puis que les Maladies en ont bien; & c’est de ces sortes de Maladies que nosYahoosFemelles sont ordinairement ataquées. Nos Medecins excellent sur tout enpronostics,& il leur arrive rarement de s’y tromper; parce que dans des maladies réelles, & un peu malignes, ils predisent presque toujours que le Malade enmourra,ce qu’il depend toujours d’eux de rendre vrai, au lieu qu’il n’est pas en leur pouvoir de le guerir: Et voila pourquoi on court toujours grand risque entre leurs mains, dès qu’ils ont tant fait que de prononcer la fatale sentence, parce qu’ils n’aiment pas à en avoir le Dementi.
Ils sont aussi d’une utilité infinie à des Maris & à des Femmes, qui ne s’aiment point, à des Fils ainez, à des Ministres d’Etat, & souvent à des Princes.
J’avois déjà eu auparavant quelques Conversations avec mon Maitre sur la Nature duGouvernementen general, & particuliérement sur celle du nôtre, qui est l’objet de l’Etonnement & de l’Envie de tout l’Univers. Mais venant par hazard de prononcer le mot de Ministre d’Etat; il m’ordonna de lui dire, quel espèce deYahooje désignois proprement par ce Terme.
Je lui repondis, que nôtre Reine étant exempte d’Ambition, & n’ayant aucun dessein d’augmenter sa puissance aux Depens de ses Voisins, ou au prejudice de ses propres sujets, étoit si éloignée d’avoir besoin de quelques Ministres corrompus, pour executer ou pour couvrir quelques sinistres Desseins, qu’elle dirigeoit au contraire tous ses Dessens au Bien de son Peuple; & que bien loin de confier entiérement son pouvoir à quelques Favoris, ou à quelques Ministres, elle soumettoit l’Administration de ses Ministres ou de ses Favoris au plus severe Examen de son grand Conseil: Mais j’ajoutai, que sous quelques Regnes precedens, & actuellement dans plusieurs Cours de l’Europe,il y avoit des Princes indolens, & Esclaves de leur plaisir, qui trouvant les rênes du Gouvernement trop pesantes pour leurs mains, les remettoient entre celles d’unPremier Ministre; dont autant que j’ay pu le conclurre, non seulement des Actions de ceux qui ont été honorez de cet Emploi, mais aussi de plusieurs Lettres, Memoires & Ecrits publiez par eux-mêmes, & contre la verité desquels personne ne s’est encore inscrit en faux, voici un fidele portrait.
UnPremier Ministreest un Homme entiérement exempt de Joïe & de Tristesse, d’Amour & de Haine, de Pitié & de Colere: toutes ses passions consistent dans une soif insatiable de Puissance, de Richesses, & d’Honneurs: Il se sert du Talent de la parole comme les autres Hommes, à une petite exception près, c’est qu’il ne parle jamais pour declarer ce qu’il pense: Il ne profére jamais uneVerité, que dans l’intention que vous la preniez pour unMensonge; ni unMensongeque dans le dessein que vous le preniez pour uneVerité: Ceux dont il dit du mal en leur absence, sont sur le point d’être avancez; & dès qu’il commence à vous donner des Loüanges, soit qu’il les adresse directement à vous mêmes, soit qu’il dise du bien de vous aux autres, vous pouvez compter que dès ce moment vous êtes perdu. La marque la moins équivoque qu’on est disgracié, est quand on reçoit de lui une promesse, sur tout si cette promesse est confirmée par serment: Car en ce cas un Homme sage se retire, & renonce a ses Esperances.
Il y a trois Methodes par lesquelles on peut parvenir au poste dePremier Ministre:La premiére, en faisant que de certaines personnes, soit Femme, soit Fille, soit Sœur, ayent une honnête complaisance pour les Desirs du Prince: La seconde, en trahissant ou en tachant de supplanter son predecesseur: & la troisiéme en declamant avec unZele furieuxcontre la Corruption de la Cour dans des Assemblées publiques. Mais tout Prince sage doit preferer aux autres ceux en qui il remarque cette derniére Qualité; parce que ces sortes de personnes ont toujours la plus lâche soumission pour la volonté & pour les passions de leur Maitre. CesMinistresdisposant de tous les Emplois, ont une extrême Facilité à gagner la pluralité des suffrages dans un Senat, & conservent leur Autorité par ce moyen; & au pis aller, unActe d’Amnistie (dont je lui decrivis la nature) les met à couvert de toutes poursuites; apres quoi ils prennent congé du public, chargez des Depouilles de la Nation.
Le Palais d’unPrémier Ministre,est une pepiniére où il s’en forme d’autres: Les Pages, les Laquais, & le Portier, en imitant leur Maitre deviennent desMinistres d’Etatdans leur diférens Départemens, & aprennent à exceller en trois choses; eninsolence, dans l’Art de mentir, & dans celui decorrompre ceux dont ils pretendent se servir pour venir à bout de leurs infames pratiques. Plusieurs personnes distinguées font reguliérement la Cour à ces Messieurs, qui quelquefois à force de Dexterité & d’Impudence ont le bonheur de succeder à leur Seigneur.
UnPremier Ministreest ordinairement gouverné par une Vieille Maitresse, ou par un jeune Valet de chambre, & ce sont là les deux Canaux par où passent toutes les graces, & qu’on pouroit apeller proprement les Regens du Royaumeen dernier Ressort.
Causant un jour avec mon Maitre sur laNoblessede mon pays, il me fit un compliment auquel je ne m’atendois pas. Je suis persuadé, me dit-il, que vous êtes issu de quelque Famille noble, puis qu’en Figure, en Couleur, & en Propreté, vous surpassez tous lesYahoosde nôtre Nation, quoi que vous leur cediez en Force & en Agileté, ce que j’attribue à la diference qu’il y a entre vôtre maniére de vivre & celle de ces autres Brutes: mais ce qui augmente encore les prejugez que j’ai en vôtre faveur, c’est que vous êtes doüé non seulement de la Faculté de parler, mais même aussi de quelques principes de Raison. Parmi nous, continuat-il, lesHouyhnhnms Blancs, lesAlezans, &lesGris de fer,ne sont pas si bien faits que lesBays, que lesGris pomelez, & que lesNoirs; ni ne naissent pas avec autant de Talens de l’ame, ni autant de capacité pour les mettre à profit; & voila pourquoi ils sont destinez à servir les autres, sans aspirer jamais à la moindre Autorité, ce qui passeroit chez nous pour quelque chose de monstrueux.
Je lui fis de très humbles Remercimens de la bonne opinion qu’il avoit de moi; mais je l’assurai en même tems, que ma naissance n’étoit rien moins qu’illustre, devant le jour à de bons Bourgeois, qui avoient eu à peine les moyens de me donner une Education passable. Que laNoblesseétoit toute autre chose parmi nous que dans son pays; Que nos jeunes gens deQualitéétoient élevez dans la Paresse & dans le Luxe; qu’aussi tôt qu’ils avoient ateint un certain Age, ils consumoient leur vigueur, & contractoient d’infames maladies, par le commerce de quelques Femmes prostituées; & que quand leurs Biens étoient presque depensez, ils épousoient quelque Femme d’une naissance commune, uniquement pour son Argent, sans avoir jamais pour elle, ni avant ni après le Mariage, le moindre sentiment d’Estime ni d’Amitié. Que de ces Mariages inegaux naissoient des Enfans difformes & mal sains, d’où il arrivoit qu’une pareille Famille n’arrivoit presque jamais à la quatriéme generation, à moins que l’Epouse n’eut soin de choisir parmi ses Voisins ou ses Amis, un pére qui se portat bien, & le tout par interêt pour la santé de ses Enfans. Qu’un corps ruiné, un air maladif, & un visage pâle & defait, étoient les marques ordinaires d’un Homme de la plus haute Distinction; au lieu qu’une santé d’Atlete dans un Homme de qualité, forme la plus fletrissante de toutes les presomptions contre la sagesse de sa Mére.
Amour de l’Auteur pour sa Patrie. Observation de son Maitre sur le gouvernement del’Angleterre, tel qu’il avoit été décrit par l’Auteur, avec quelques comparaisons & parallêles sur le même sujet. Remarques duHouyhnhnmsur la Nature Humaine.
MEs Lecteurs s’étonneront peut-être de ce que j’étois si sincère sur le chapitre des Hommes, & cela en parlant à une Creature, à qui ma Ressemblance auxYahoosdu païs, avoit déjà donné très mauvaise opinion de la Nature Humaine. Mais je leur avoüerai ingenuement que les nombreuses vertus de ces admirablesHouyhnhnms,oposées à nos vices sans nombre, m’avoient ouvert les yeux à un point, que je commençai à envisager les Actions & les Passions des Hommes d’une maniére toute nouvelle, & à trouver que l’Honneur de mon Espèce ne meritoit pas le moindre menagement. D’ailleurs, il m’auroit été impossible d’en imposer à une personne d’une aussi merveilleuse penetration que mon Maitre, qui m’ouvroit chaque jour les yeux sur des Fautes que je faisois; Fautes que je n’avois jamaisaperçues, & qui parmi nous ne seroient pas même mises dans le Catalogue des Infirmitez Humaines. Ajoutez à cela que l’Exemple de mon Maitre m’avoit inspiré une parfaite Horreur pour tout ce qu’on apelle Fausseté ou Deguisement; & que laVéritéme paroissoit si aimable, que je ne pouvois concevoir comment il étoit possible qu’on lui manquât de Respect ou de Fidelité.
Mais il y avoit, si j’ose le dire, un Motif plus fort encore, qui me portoit à cet Excès de sincerité. A peine avois-je été un An dans Le païs, que je conçus tant d’Amour & tant de Veneration pour les Habitans, que je pris la ferme Resolution de ne plus retourner parmi les Hommes & de passer le reste de mes jours avec ces vertueuxHouyhnhnms,dont l’exemple & le commerce avoit déjà produit de si heureux effets sur moi. Mais la Fortune, mon éternelle Ennemie, me ramena malgré moi parmi lesYahoosde mon espece. Cependant, ce m’est à present une espèce de consolation, quand je songe, que dans ce que j’ai dit de mes Compatriotes, j’aiextenuéleurs defauts autant que j’osois devant un Auditeur aussi penetrant, & que j’ai donné à chaque Article le Tour le plusfavorabledont il étoit susceptible: Car, pour dire le vrai, je crois qu’il n’y a point d’Homme au Monde entiérement exempt de partialité en faveur de sa patrie.
J’ai raporté en substance les diferentes Conversations que j’ay euës avec mon Maitre, pendant la plus grande partie du Tems que j’ay eu l’Honneur de passer à son service; Conversations qui ont été bien plus longues, mais dont je n’ai mis icy qu’un Abregé, de peur d’ennuyer mes Lecteurs.
Quand j’eus repondu à toutes ses Questions, & que sa curiosité parut pleinement satisfaite; il m’envoya querir un jour de bon matin, & après m’avoir ordonné de m’asseoir, (Honneur qu’il ne m’avoit point fait jusqu’alors) il dit, qu’il avoit refléchi avec attention sur toute mon Histoire, pour autant qu’elle avoit raport à moi & à mon païs: Qu’il nous consideroit comme des Animaux, à qui, sans qu’il sçut comment, étoit tombée en partage une petite portion deRaison, dont nous ne nous servions que pour augmenter nos vicesNaturels, & pour en aquerir de nouveaux que la nature ne nous avoit point donnez. Que nous nous depouillions du peu de Talens qu’elle nous avoit accordez, mais qu’en recompense nous avions parfaitement bien réussi à multiplier nos Defauts & nos Besoins. Que pour ce qui me regardoit, il étoit clair que je n’avois ni la Force ni l’Agileté d’unYahooordinaire. Que l’Affectation de ne marcher que sur mes pieds de derriére, m’exposoit au Risque de tomber à tout moment. Que j’avois trouvé l’Art d’oter le poil de mon Menton, que la Nature y avoit mis pour defendre cette partie contre la Chaleur du Soleil, & contre la rigueur du Froid. Enfin que je ne pouvois ni courir avec vitesse, ni grimper sur des Arbres comme mesFreres(c’est le nom qu’il lui plut leur donner) lesYahoosdu païs.
Que nôtreGouvernement& nos Loix suposoient necessairement en nous de grands Defauts deRaison, & par cela même deVertu;parce que laRaisonseule sufit pour gouverner une Créatureraisonnable; d’où il s’ensuivoit clairement que c’étoit à tort que nous nous arrogions le Titre d’Animaux douez deRaison; come il avoit paru dans ce que j’avois raconté moi même de mes Compatriotes, quoi qu’il eut bien remarqué que pour leur concilier son Estime, j’avois caché plusieurs particularitez qui étoient à leur Desavantage, & souvent ditla chose qui n’est pas.
Ce qui le confirmoit dans cette opinion, c’est qu’il avoit remarqué, que si d’un côté je ressemblois auxYahoospar raport à la Figure du corps; de l’autre ces Brutes avoient une grande conformité avec nous à l’égard des inclinations & des qualitez de l’ame. Il me dit, que c’étoit une chose constante que lesYahoosavoient plus de haine les uns pour les autres que pour quelques Animaux d’une autre Espèce; & que la Raison qu’on en rendoit, étoit tirée de leur Difformité, que tous apercevoient dans les autres, sans la remarquer en eux mêmes. Que pour cette Raison il avoit trouvé que c’étoit une chose assez bien imaginée de nouscouvrirle corps, & que grace à cette precaution nous donnions moins lieu aux autres de concevoir contre nous cette Espèce de Haine que cause la Laideur. Mais qu’il trouvoit à present qu’il s’étoit trompé, & que les Dissentions de ces Bêtes dans son pays avoient la même cause que les nôtres, suivant la Description que j’en avois faite. Car, dit-il, si vous jettez à cinqYahoosautant de nourriture qu’il en faut pour cinquante, au lieu de manger paisiblement, ils se prendront par les oreilles, chacun d’eux tachantd’avoir tout pour lui seul; & que pour cette Raison, un Valet étoit toujours present quand lesYahoosmangeoient dans les Champs, au lieu qu’au Logis on les atachoit à une bonne Distance les uns des autres. Que si une Vache venoit à mourir de vieillesse ou par accident, avant qu’unHouyhnhnmput la faire transporter chez lui pour servir de nourriture à ses propresYahoos, ceux du voisinage venoient par Troupes pour la manger, d’où s’ensuivoit une Bataille telle que je l’avois décrite, quoi qu’il arrivat rarement qu’ils se tuassent les uns les autres, non pas manque de bonne volonté, mais faute d’instrumens convenables. D’autrefois desYahoosde diferent voisinage se sont livré bataille, sans qu’on put remarquer aucune cause visible qui les y portat: Ceux d’un District epiant toujours l’occasion de surprendre ceux d’un autre. Que si leur projet manque, ils s’en retournent chez eux, & faute d’Ennemis, ils se mordent & se dechirent les uns les autres.
Que dans de certains Champs de son pays, il y avoit desPierres Luisantesde diferentes couleurs, que lesYahoosaimoient à la fureur, & que comme cesPierresétoient quelquefois assez avant en Terre, ils passoient des jours entiers à creuser avec leur pates pour les en tirer, & les cachoient ensuite dans leurs Chenils; parce qu’ils regardoient comme le plus grand de tous leurs malheurs que quelqu’un de leurs Camarades trouvat leur Tresor. Mon Maitre ajouta, qu’il n’avoit jamais pu decouvrir la cause de leur Amour pour cesPierres, ni de quel usage elles pouvoient être à unYahoo;mais qu’il commençoit à croire que cela venoit du même principed’Avarice, que j’avois atribué à la Nature humaine: qu’un jour par maniére d’Epreuve, il avoit oté un monceau de cesPierresd’un endroit où un de sesYahoosles avoit enterrées; que quelques Heures après, cet Animal trouvant que son Tresor avoit été enlevé, s’étoit mis à jetter les cris les plus affreux, & avoit donné des marques de la plus profonde tristesse: qu’il n’avoit voulu ni manger, ni dormir, ni travailler, jusqu’à ce qu’il eut donné ordre à un Valet de remettre secretement cesPierresdans l’endroit où elles avoient été; ce qu’il n’eut pas plutôt fait que leYahooles retrouva, & retrouva avec elles sa premiére gayeté; mais il eut la precaution de les mieux cacher, & depuis ce tems là il m’a fort bien servi.
Mon Maitre m’assura de plus une chose,que j’eus occasion de remarquer moi même, c’est que c’étoit dans les Champs, où il y avoit le plus de cesPierresLuisantes, que se donnoient les plus frequentes & les plus cruelles Batailles.
Il dit, que c’étoit une chose ordinaire, quand deuxYahoosdécouvroient une pareillePierredans un Champ, & se batoient à quil’auroit, qu’un troisiéme se jettat sur le sujet de la Dispute, & l’emportat pour lui; ce qui, à ce que trouvoit mon Maitre, ne ressembloit pas mal auxDecisions de nos procès;en quoi je trouvai à propos de ne lui pas contredire, parce que le procedé du troisiémeYahoo, étoit plus équitable que plusieurs Sentences de nos Juges. Car, au bout du compte, chacun des deuxYahoosne perdoit que lapierrepour laquelle ils se batoient; au lieu que dans nosCours de Justiceil faut payer l’Arrêt qui nous deboute de nos pretentions.
Mon Maitre continuant son Discours, dit, que rien ne rendoit lesYahoosplus odieux, que cette Avidité universelle avec laquelle ils devoroient tout ce qu’ils trouvoient, soit que ce fussent des Herbes, des Racines, du Grain, de la Chair d’Animaux, ou toutes ces choses melées ensemble: Et qu’on avoit remarqué, comme une Bizarrerie qui leur étoit particulière, qu’ils aimoient mieux faire quelques Lieuës pour aller derober une Nourriture passablement mauvaise, que d’en avoir une bonne toute preparée chez eux. Par dessus cela ils sont insatiables, & quand ils ont dequoi, ils mangent à crever; & machent ensuite une certaineRacinequi leur donne une Evacuation generale.
Il y a aussi une autre sorte deRacinefortsucculente, mais qui est assez difficile à trouver, dont lesYahoossont fous, & qu’ils suçent avec un plaisir infini, ce qui produit en eux les mêmes Effets que le Vin fait sur nous; c’est à dire qu’ils s’embrassent, qu’ils se batent, qu’ils hurlent, qu’ils jasent, qu’ils se roulent à Terre, & puis qu’ils s’endorment dans la Bouë.
J’ai observé moi même, que lesYahoossont les seuls Animaux du pays qui soient sujets à quelques Maladies; qui néanmoins sont en beaucoup plus petit nombre que celles que les Chevaux ont parmi nous, & qui neviennent point des mauvais Traitemens qu’on leur fait, mais de leur mal-propreté & de leur gloutonnerie.
Pour ce qui regarde les Sciences, les Loix, les Arts, les Manufactures, & plusieurs autres choses du même genre, mon Maitre avoüa qu’il ne trouvoit presque aucune conformité entre lesYahoosde son païs & ceux du nôtre: mais qu’en recompense il trouvoit une parfaite ressemblance dans nos Inclinations. A la verité, disoit-il, il avoit bien ouï dire à quelquesHouyhnhnms, qu’ils avoient remarqué que plusieurs Troupes deYahoosavoient un Espèce de Commandant, qu’il étoit facile de distinguer des autres, parce qu’il étoit toujours plusmal fait, &plusmechantqu’aucun des autres. Que ce Commandant avoit d’ordinaire un Favori le plussemblable à luiqu’il put trouver, dont l’Emploi étoit delecher les pieds & le Derriérede son Maitre, & d’amener desYahoosFemelles dans son Chenil;ce qui lui valoit de tems en tems quelque piéce de Chair d’Ane. Ce Favori est haï par toute la Troupe, & voila pourquoi afin de se mettre à couvert de leur Ressentiment, il se tient toujoursleplus près qu’il lui est possible de la personne de son Commandant, qui le conserve dans son Emploi, jusqu’à ce qu’il ait trouvé un Favori plus vilain & plus méchant que lui: mais aussi dès cet instant il est congedié, & son successeur aussi bien que tous lesYahoosde ce District, Jeunes & Vieux, Mâles & Femelles, viennent en corps, & déchargent leurs Ordures sur lui, depuis la Tête jusqu’aux pieds. Peut-être, ajouta mon Maitre, que ce que je viens de dire, seroit aplicable jusques à un certain point à vosCours,vosFavoris, & vosMinistres d’Etat: mais c’est de quoi vous pouvez mieux juger que moi.
Je n’osai rien repondre à cette maligne insinuation, qui rabaissoit l’intelligence humaine au dessous de la sagacité d’unChienordinaire, qui a l’Habileté de distinguer la voix dumeilleur Chien de la meute, sans se tromper jamais.
Mon Maitre m’aprit, qu’il y avoit dans lesYahoosde certaines Qualitez remarquables, dont je ne lui avois point fait mention, ou du moins sur lesquelles j’avois passé fort legérement, en lui parlant desYahoosde mon Espéce; si me dit, que ces Animaux, comme les autres Brutes, avoient leurs Femelles encommun; avec cette diference pourtant, que laYahoofemelle soufroit le mâle pendant qu’elle étoit enceinte, & que les Males se batoient avec autant d’Acharnement contre les Femelles que contre ceux de leur sexe: deux choses qui étoient d’une Brutalité sans exemple.
Une autre singularité odieuse qu’il avoit observée dans lesYahoos, étoit leur excessive saloperie dans le tems que tous les autres Animaux paroissent aimer la propreté. Pour les deux autres Accusations je fus charmé de les laisser passer sans rien dire, parce qu’aussi bien je n’avois rien à repondre. Mais pour la troisiéme il m’auroit été aisé d’y repondre, s’il y avoit eu dans le pays un seul Cochon (ce qui par malheur pour moi n’étoit pas.) Car quoi que cet Animal puisse d’ailleurs êtreplus aimablequ’unYahoo, il y auroit à mon avis de la partialité à dire qu’il fut plus propre; & c’est de quoi mon Maitre auroit été convaincu lui même, s’il avoit vu tout ce que ces Bêtes mangent, & avec quelle volupté elles se vautrent dans laBouë.
Mon Maitre fit encore mention d’une autre Qualité que ses Domestiques avoient aperçue en plusieursYahoos, & qui lui paroissoit entiérement inexplicable. Il dit, qu’il prenoit quelquefois fantaisie à unYahoo, de se retirer dans un Coin, de s’y mettre à hurler, & de donner des ruades à tous ceux qui s’aprochoient de lui, quoi qu’il fut jeune, se portât bien, & eut sufisamment à boire & à manger; que ses Domestiques ne pouvoient imaginer quelle Mouche l’avoit piqué: Et que le seul Remede qu’ils y savoient, étoit de le faire bien travailler; parce qu’ils avoient observé qu’un Travail un peu rude dissipoit insensiblement ces sortes de Fantaisies. Mon amour pour le Genre humain, m’imposa ici le plus profond silence; quoi que je demelasse fort bien dans ce que je venois d’entendre, ces sortes de Caprices, que produisent laParesse, laLuxure, & lesRichesses; Caprices dont je me ferois fort de guerir quelques uns de mes Compatriotes par lemême Regime.
Mon Maitre avoit aussi remarqué que souvent quelqueYahooFemelle se tenoit derriére un Banc ou un Buisson: que quand quelques jeunes Males passoient, elle se faisoit entrevoir, les agaçoit par des grimaces, puis faisoit semblant de se cacher; & que lorsque quelque Mâle s’avançoit, elle se retiroit tout doucement, en regardant souvent derriére elle, & s’enfuyoit avec une feinte Frayeur dans quelque endroit convenable, où elle savoit que le Mâle la suivroit.
D’autrefois, si une Femelle Etrangére vient parmi elles, Trois ou Quatre de son Sexe l’environnent, la considérent depuis la Tête jusqu’aux pieds, se font des grimaces les unes aux autres, & puis la plantent là d’un Air de Dedain & de Mepris.
Peut être qu’il y avoit un peu de Rafinement dans ces speculations de mon Maitre: Cependant, ce ne fut pas sans une Espèce d’Etonnement & même de Chagrin, que je considerai, que c’étoit peut être par instinct que les Femmes étoientEnvieuses,Coquettes, &Libertines.
Je m’atendois à tout moment que mon Maitre aloit acuser lesYahoosde l’un & l’autre sexe de certains Apetits dereglez, qui ne sont pas tout à fait inconnus parmi nous. Mais il semble que la Nature n’aye pas été pour eux une Maitresse fort habile; & que ces Voluptez étudiées soient les productions de nôtre seule Raison.