Nous nous trouvions dans la cour du Palais. M. King m'offrit d'employer son crédit pour me procurer la vûe de tout ce qui n'étoit pas fermé pour les Étrangers. Il s'adressa au Maître des Cérémonies, dont il fut reçû avec beaucoup de politesse. Ce Palais, qui est environné d'un large fossé, & qui a plûtôt l'apparence d'un Château fortifié, se nomme lePaceban. Il n'a pas moins d'une demie lieuë de tour. Il est bâti presqu'entierement de bois; car les pierres sont si rares dans l'Isle de Java, que les ruës mêmes de Bantam ne sont point pavées. Tous les murs sont revêtus de peintures fort vives, mais si mal dessinées, qu'après avoir vû les animaux, les arbres, & les autres figures qu'on a voulu représenter, il est encore assez difficile de les y reconnoître. De la première cour qui est environnée de cocos, joints par un grillage fort épais qui sert de mur, le Moyetan ou Maître des Cérémonies, nous fit entrer par un vaste sallon, dans une cour fermée de bâtimens. Les peintures en étoient beaucoup plus fraiches que celles de la première façade. Cette cour est le poste ordinaire de la Garde intérieure qui se retire dans le sallon pendant la nuit, & même pendant le jour, quand le mauvais tems ne permet point d'être à découvert. Les armes des Gardes sont suspenduës au long des murs, c'est-à-dire leurs arcs, leurs fléches, & quelques arquebuses qui leur viennent anciennement des Anglois; car ils ont continuellement la zagaye en main. Leur habillement est une sorte de veste qui leur serre le corps jusqu'à la ceinture, & qui s'élargit autour des cuisses en descendant cinq ou six doigts au-dessous des genoux. Leur ceinture est fort large. Ils portent sur la tête un bonnet surmonté de plumes d'Autruches; & comme on choisit les plus vigoureux Soldats pour cet office, ils ont tous l'air fort guerrier. Ils nous saluerent à notre passage avec la zagaye. Leur nombre étoit d'environ deux cens.
Le Moyetan nous fit entrer dans un autre sallon, moins grand, mais beaucoup plus orné que le premier. Nous y trouvâmes les Officiers de la Garde intérieure, vêtus dans la même forme que leurs Soldats, mais d'une étoffe fort riche. Le fond en étoit de soye, entremêlée d'un tissu d'or qui serpentoit en différentes figures. Ils avoient à la main, au lieu de zagaye, une espece de dard plus court, orné d'or au lieu de fer. Une clé que le Moyetan portoit à sa ceinture, & qui est le signe de la faveur pour tous les Grands de l'État, nous ouvrit une porte dorée, par laquelle nous entrâmes dans un long appartement. Les murs en étoient ou dorés comme la porte, ou couverts par intervalles d'un fort beau verni, qui représentoit diverses figures d'animaux & quelques païsages mal dessinés. Je ne parle que des trois premières chambres; car les suivantes & plusieurs cabinets, qui me parurent fort bien distribués, étoient tapissés d'étoffes dont la beauté exciteroit de l'admiration, si le dessein en étoit aussi régulier que le fond & les couleurs en sont magnifiques. La plûpart de ces pièces étoient sans siéges, à la réserve de quelques sofas, & d'un grand nombre de coussins qui étoient en pile dans les coins de chaque chambre. Il ne se présenta point un seul Esclave dans notre marche. M. King, à qui je demandai la cause de cette solitude, me dit que dans tous les appartemens du Roi, il n'y avoit point habituellement dix domestiques. Le gros des Officiers qui le servent, est dans un quartier séparé; & ceux qui demeurent plus près de sa personne n'y sont que pour avertir au premier signe celui dont le Roi demande quelque service.
La cour où la vûe donnoit par les fenêtres, étoit une espéce de jardin, distribué en allées, & rempli de caisses qui contenoient différens arbrisseaux. Au fond l'on voyoit une grille, percée en arcades, qui donnoient passage dans un jardin beaucoup plus grand, & qui laissoient appercevoir deux aîles de bâtimens dont mes yeux ne purent mesurer l'étenduë. M. King me dit qu'il n'étoit permis à personne de passer cette grille, si l'on n'étoit appellé par un ordre exprès du Roi. L'appartement qu'il habite est dans l'une des deux aîles; l'autre est habité par ses femmes. Des deux côtés, il y a d'autres cours par derriere, qui servent au logement des domestiques, & qui ont leur entrée par d'autres portes du Palais. On n'y trouve ni salles pour les Conseils, ni même aucun appartement pour les Audiences. L'usage ancien du Païs, est que le Roi convoque l'assemblée de ses Conseillers dans une plaine voisine de la Ville, où l'on traite les plus grandes affaires de l'État. Il est vrai qu'il y en a peu d'importantes depuis que les Hollandois tiennent le Païs & la Capitale même en bride par leurs Garnisons. Ainsi, le Roi de Bantam n'a qu'une autorité dépendante qui ressemble peu au Pouvoir Souverain; & comme il est le plus puissant de tous les Princes Indiens de l'Isle, on peut se former là-dessus une juste idée des autres.
Rien ne me parut plus curieux & plus agréable dans son Palais qu'une grande Voliere où l'on a rassemblé toutes les especes d'Oiseaux qui sont connus dans les Indes. La variété de leurs figures & de leurs plumages forme un spectacle dont mes yeux ne pouvoient se rassasier. D'ailleurs, la Voliere est si belle qu'on la prendroit pour un Temple magnifique. Elle est à l'extrémité du quartier des Femmes, pour leur servir d'amusement. Notre Guide avertit M. King dans cet endroit, qu'il ne pouvoit nous faire pénétrer plus loin. Mais il nous accorda par différentes ouvertures la vûë des Jardins, où je remarquai beaucoup plus de beautés en Cabinets vernis & en Treillages, qu'en Allées, en Fleurs & en Parterres. La plûpart des Arbres n'y sont que des Cocos. Les Arbrisseaux & les Plantes ont besoin d'être renouvellés trop souvent dans un climat si chaud, & demandent autant de soins pour être garantis des ardeurs du Soleil, qu'on en apporte dans l'Europe à les défendre du froid. Les trois Rivières qui arrosent la Ville fournissent néanmoins de l'eau en abondance à toutes les parties du Jardin, & secondent l'Art des Jardiniers. Mais en général, si les Jardins des Indes contiennent des ornemens plus précieux que les nôtres, ils n'en approchent point pour l'ordre & l'agrément.
Le Moyetan joignit à ses politesses une collation de Fruits délicieux. Son logement, comme celui de tous les autres Officiers de la Couronne, est au quartier des Domestiques; mais dans une cour séparée, qui marque la différence du rang & des dignités. Il nous fit voir aussi celle des Officiers subalternes, qui est un péristile, par le moyen duquel on en fait le tour à couvert pour la commodité du service. Leurs chambres & leurs appartemens sont dans de longues galeries, qui ressemblent beaucoup à celles des Couvens. Enfin, dans un Palais d'une si grande étenduë, je ne vis point une seule Piece d'Architecture qui pût me faire prendre une idée plus avantageuse du goût & de l'industrie des Indiens.
Cette visite fut suivie de celle de la Ville, dont M. King me fit parcourir les plus belles ruës. N'étant point pavées, le fond en est presque toujours ou sale ou poudreux. Mais toutes les maisons sont riantes par la continuité des Vernis & des Peintures. Il n'y a point d'Édifices Publics, excepté quelques Lieux de retraite pour les Malades & pour les Pauvres. Les Marchands & les Ouvriers sont reçus, chacun suivant leur espece, dans des ruës différentes, où l'on ne voit rien qui n'ait rapport à leur Profession. Ils y ont des Chefs de Police qui veillent à l'entretien du bon ordre, & qui jugent toutes leurs affaires en dernier ressort. Les ruës des Marchands d'Étoffes & de Bijoux sont d'une richesse & d'une propreté surprenante. En marchant par la Ville, je fus témoin plusieurs fois d'un usage fort incommode pour le Peuple. Les Grands Seigneurs ne paroissent jamais en Public, sans être précédés d'un Officier qui porte devant eux un sabre dont le fourreau est de velours cramoisy, & sert à faire connoître la dignité du Maître. À cette vûe, tous les Passans sont obligés de se prosterner, & ceux qui manqueroient à ce devoir seroient maltraités sur le champ par les Esclaves de la suite, qui sont toujours en fort grand nombre. Les Étrangers sont dispensés de cette humiliante soumission, mais l'usage est qu'ils y suppléent en s'arrêtant dans la ruë, & en faisant au Seigneur Indien une profonde inclination. Mon fils, qui m'accompagnoit, ayant fait mal-à-propos quelques pas au long des maisons tandis que nous étions à voir une de ces marches, fut averti fort brusquement par un Esclave de se tenir dans le respect dont personne n'est dispensé.
Nous rendîmes visite à quelques Indiens de la connoissance de M. King, qui nous reçurent avec beaucoup de caresses: Ils nous présentérent d'excellens Vins de plusieurs endroits renommés, avec une sorte de Pâtisserie composée de Ris, de Miel & d'Épices. Outre l'agrément du goût, elle a la propriété de nettoyer l'estomach, & de le fortifier. Les Maisons particulieres, celles du moins des Seigneurs & des riches Marchands, ne sont guéres inférieures à celle du Roi que par l'étenduë. Les Meubles & les Ornemens en sont dans le même goût; & j'aurois même préféré pour mon séjour celle d'un Marchand nomméCalite, qui, après s'être enrichi par son Commerce dans le Golphe Persique, s'étoit attaché à se rendre la vie heureuse par toutes les commodités & les agrémens, qu'il pouvoit tirer de ses richesses.
L'amitié de M. King devint si vive pour mon fils & pour moi, qu'après m'en avoir renouvellé les assurances, il m'offrit volontairement de m'accompagner à Batavia, pour faciliter le succès de ma Commission par son crédit. Je ne prévoyois point encore combien ce secours me seroit bientôt nécessaire. Aussi le refusai-je d'abord, par la seule crainte d'abuser de cet excès de politesse. Nos Vaisseaux ne devant pas s'arrêter long-tems au Port de Bantam, je ne pensois point à faire le Voyage de Batavia par terre, comme M. King me le proposoit. Mais l'industrie de M. Fleet avoit déja fait bien du chemin. Le refus que je faisois de ses services, & l'indifférence que je marquois pour son amitié l'avoient irrité jusqu'à lui faire chercher les moyens de me nuire. Il avoit pris des informations parmi les Hollandois sur le sujet de mon Voyage. Une Commission aussi importante que la mienne étoit une belle carriere pour l'artifice. Il étoit parti aussitôt pour Batavia, & s'étant adressé au premier Commis de l'Amirauté, il l'avoit déja rempli des préventions les plus malignes contre mon caractere & contre mon entreprise. Je ne connus cette perfidie que par ses effets. Après avoir passé six jours à Bantam, je me remis en mer au premier signe de mon Capitaine. M. King, qui n'étoit jamais sans quelques affaires à Batavia, me promit de m'y rejoindre, & trouva dans sa politesse un motif de plus pour hâter son Voyage.
Un heureux Vent nous ayant fait sortir du Détroit dès le même jour, nous entrâmes le lendemain dans le Port de Batavia. La nature n'a rien fait de si propre à charmer les yeux que les environs de cette fameuse Ville. On connoît l'industrie des Hollandois pour tirer parti des moindres avantages de la situation, & pour les embellir. La petitesse de leur Païs les forçant de n'y rien négliger, ils ont appris par des expériences continuelles à forcer toutes les difficultés du terrein. Mais n'en ayant point trouvé à Batavia, toute leur attention s'est tournée au soin de l'ornement. Des Canaux, des Allées d'Arbres, des Bâtimens magnifiques sont les premiers objets qui se présentent à ceux qui touchent au rivage; & la Campagne ne paroît qu'une grande Ville, au milieu de laquelle Batavia est comme resserrée. Ce n'est pas qu'elle manque d'étenduë. Elle n'en a gueres moins qu'Amsterdam; elle est bâtie dans le même goût, c'est-à-dire que toutes ses ruës sont arrosées d'un large Canal, & plantées de grands Arbres qui donnent des deux côtés un ombrage continuel. Le Port est large & commode. C'est ce qui se présente à la première vûë. Mais les beautés particulieres, les richesses & le Faste de cette magnifique Ville surpassent toutes les Descriptions. Nous y arrivâmes le 2 de Septembre.
L'année avoit été malheureuse pour le Commerce. Outre un grand nombre de naufrages, les Corsaires avoient enlevé ou pillé tant de Vaisseaux, que la consternation étoit répanduë parmi les Marchands. Il n'y avoit point dans le Port de Batavia la moitié des Vaisseaux qu'on y voit tous les ans. Nous remerciâmes le Ciel de nous avoir conservés au milieu de tant de périls, & nos Capitaines se flatérent d'en tirer plus de profit de leur Cargaison. Tandis qu'ils s'occuperent de leurs affaires, je fis l'ouverture des miennes au Conseil de l'Amirauté, qui étoit demeuré en possession des effets de la Compagnie de Londres. Mes explications furent écoutées; mais je conclus de quelques réponses des Officiers du Conseil qu'on m'avoit nui dans leur estime. Ma défiance ne tombant encore sur personne, je résolus seulement d'éclaircir ce soupçon. Je pressai les Officiers de parler nettement. Ils m'avoüerent enfin, sans me nommer le Délateur, qu'ils avoient appris de quelques personnes bien informées, que je prenois faussement le titre de Commissionnaire de la Compagnie Angloise, & que le véritable Député étant mort au Cap de Bonne-Espérance, je m'étois attribué le droit de lui succéder sans aucune sorte d'autorité. Ils ajouterent qu'ayant déja été remercié de mes services par M. Sprat, je ne devois pas être surpris que dans une affaire délicate le Conseil de l'Amirauté crût avoir besoin de quelque précaution, & que s'ils étoient fort éloignés de m'accuser de mauvaise foi, leur propre intérêt ne les obligeoit pas moins à garder les mesures de la prudence. J'entrevis deux choses dans cette réponse. Premierement, quelque maligne insinuation, dont je ne pouvois accuser que les Hollandois de notre Équipage; & je crus démêler en second lieu que Messieurs du Conseil saisissoient volontiers ce prétexte pour éloigner des demandes importunes. Je me défendis comme je le devois par la simple exposition des circonstances où je me trouvois au Cap; & je produisis, en bonne forme, la résignation que le Facteur Anglois m'avoit faite, en mourant, de tous les Pouvoirs dont il étoit revêtu. On reçut mes Pieces pour les examiner à loisir. M. Fleet, que je rencontrai dans les ruës de Batavia, ne paroissant point dans toutes ces occasions, je continuai d'accuser les Hollandois de ma disgrâce, & je commençai à craindre de ne pas remporter le fruit que j'avois espéré de mon Voyage.
Cependant, je ne laissai point de satisfaire ma curiosité en visitant toutes les parties de Batavia. Les Hollandois n'y différent de ceux de leur Païs que par la corruption des mœurs, & par le faste, qui y est porté à l'excès. Les plus sages & les plus grossiers y prennent bientôt le goût de toute la mollesse Asiatique. Le luxe de leurs habits & de leurs meubles, la multitude de leurs Esclaves, l'air de grandeur & d'opulence avec lequel ils paroissent en public, & la dépense qu'ils font pour leur table & pour leurs plaisirs, donnent la plus haute idée du monde d'une République qui est representée à deux mille lieuës de son centre par de tels Sujets. Le Gouverneur, le Président du Conseil & tous les Conseillers paroissent autant de Souverains qui disposent de tous les tresors des Indes, & qui n'ont besoin que d'un signe pour se faire obéïr. La même magnificence est répanduë dans tous les Ordres de leur Nation. On ne voit point passer dans les ruës la femme d'un Marchand, sans la prendre à son Train pour une Princesse qui marche en Triomphe au milieu de ses Sujets. Elle est portée sur un Brancard soutenu par un grand nombre d'Esclaves. Elle en a d'autres qui la précedent, d'autres qui la suivent. L'or & la soie éclatent sur sa voiture & dans ses habits. Elle est garantie du Soleil ou de la pluie par des tentures dont la galanterie égale la richesse. On est ébloüi de la multitude & de l'éclat de ses diamans. Enfin, rien n'est trop somptueux & trop brillant pour les Hollandois de Batavia; & s'ils amassent facilement des richesses, ils les prodiguent de même.
Il ne me fut pas difficile, dans cette abondance de l'or & de l'argent, de me faire compter tout d'un coup la valeur de mes lingots. On me proposa de me les acheter en masse, sur une estimation vague de la quantité de l'or, en me faisant entendre que cette voie étoit à mon avantage. Mais ce qui m'arrêtoit dans l'affaire de ma Commission ne pouvoir servir à me donner beaucoup de confiance pour un Traité de cette nature. Je voulus que mes lingots fussent mis au creuset, & ne pouvant être trompé au poids ni au prix de l'once, je tirai de tout ce que j'avois apporté la valeur de cinq mille ducats en différentes especes d'or. Ainsi, prenant cette portion pour le quart de mes Lingots, je me trouvois riche d'environ vingt-cinq mille pistoles. Que le sentiment de ma reconnoissance se renouvella vivement pour M. Rindekly, à qui j'avois l'obligation de ce commencement de fortune!
La Maison de Ville, la Salle du Conseil, l'Arsenal, Les Magasins, sont des Édifices à Batavia, dont on admire la beauté. Tous ces Bâtimens, comme la plûpart des ruës de la Ville, portent les mêmes noms qu'à Amsterdam. C'est cette Capitale du Commerce de Hollande qu'on a voulu représenter dans la Capitale du Commerce Hollandois aux Indes Orientales. Tout y porte quelque ressemblance, jusqu'aux lieux de débauche qui sont relégués de même dans certains quartiers de la Ville, & qui païent une contribution à l'État. Ce n'est pas sans raison que je les nomme. Mon fils, qui n'étoit encore qu'un enfant, s'y laissa malheureusement entraîner par quelques jeunes gens, sous prétexte de voir les raretés du Païs. Ces lieux dangereux sont peuplés d'Indiennes, qui excellent dans toutes sortes d'exercices agréables, qui chantent, qui dansent, qui ont l'art d'exciter vivement les passions. Ce spectacle frappa mon fils jusqu'à lui faire oublier que la nuit étoit fort avancée; & quoique ses Compagnons m'ayent protesté, comme lui, qu'il s'étoit conduit avec sagesse, il se trouva mêlé dans la querelle de quelques yvrognes qui attirérent la Garde par leurs excès. On ne mit point de distinction entre l'innocent & le coupable. Il fut mené avec les autres à la Prison de nuit, d'où il eut beaucoup de peine à me faire avertir de son embarras. Le mien étoit déja fort grand, de le voir si long-tems à revenir. Je sortis avec une inquiétude mortelle, & toutes mes sollicitations n'ayant pû me le faire rendre avant le jour, je passai le reste de la nuit dans sa Prison.
Cet incident n'avoit rien qui fût propre à deshonorer mon fils, ni qui dût rejaillir sur moi, dont l'empressement ne pouvoit passer que pour un mouvement de tendresse paternelle. Cependant, M. Fleet ne laissa point échapper cette nouvelle occasion de me nuire. Dès le lendemain, le cours de mes affaires m'ayant conduit au Conseil, j'eus la mortification de m'entendre reprocher que je perdois mon fils par mes exemples, & que ma conduite ne détruisoit pas les mauvais offices qu'on m'avoit rendus. Ainsi, l'on me rendoit responsable d'une folie de jeunesse, à laquelle je n'avois aucune part, & l'on supposoit que j'avois été le guide de mon fils dans une avanture scandaleuse. Je réussis néanmoins fort aisément à dissiper cette noire imputation: mais je n'en augurai pas mieux de la disposition du Conseil. Il sembloit qu'il me fît grace en se rendant à la preuve de mon innocence.
Dans cet intervalle, M. King arriva de Bantam, & me chercha aussitôt avec empressement. Il n'apprit pas mes chagrins sans douleur. La multitude d'amis qu'il avoit dans la Ville lui fit espérer de découvrir qui m'avoit suscité tant d'obstacles. Il reçut enfin les éclaircissemens qu'il cherchoit d'un Écrivain du Conseil, qui avoit entendu les déclamations de M. Fleet. Nous reconnûmes alors que je devois conserver peu d'espérance, puisque la facilité qu'on avoit eûë à saisir une si frivole occasion de rejetter mes demandes, prouvoit clairement qu'on étoit résolu de fermer l'oreille à toutes mes sollicitations. Il y avoit dans le Port un Vaisseau qui étoit arrivé de Canton, & qui devoit relâcher au Cap de Bonne-Espérance, en reprenant la route de Hollande. Attiré, comme j'étois, par les promesses de M. Rindekly, & craignant de le manquer à son passage, je balançai si je devois remettre plus loin mon départ. M. King n'eut à m'opposer que les mouvemens de l'amitié, qui lui faisoit souhaiter de ne nous séparer jamais. Il entra même dans mon impatience, lorsqu'après avoir fait une nouvelle tentative au Conseil, la réponse que j'en obtins nous fit voir qu'on ne cherchoit plus qu'à se délivrer de mes importunités. J'abandonnai par son avis la poursuite de cette affaire, & j'emploïai le reste du tems dans la société de quelques honnêtes gens dont il m'avoit procuré l'amitié. Mais avant mon départ, j'eus l'occasion de me confirmer dans la pratique d'une vertu que M. Sprat m'avoit déjà fait exercer. Un jour où je commençois à faire les préparatifs de mon voyage, je vis entrer chez moi M. Fleet, qui, sans donner la moindre couleur à l'indifférence que nous avions toujours marquée l'un pour l'autre, me félicita de l'occasion que je trouvois de retourner au Cap. Ensuite, affectant quelque regret d'avoir vû manquer ma Commission, il ajouta que malgré le peu d'espoir qu'il avoit, comme moi, d'obtenir du tems ce que je n'avois pas d'abord emporté, il vouloit se charger de mes instructions, & chercher des conjonctures plus favorables pour les faire valoir, en m'offrant de prendre avec moi des engagemens qui me laisseroient toujours la principale direction de cette affaire, au Cap même, d'où je ne manquerois pas de facilités pour me faire instruire de ce qui se passeroit à Batavia. Le pouvoir que j'ai toujours eu sur mes plus justes ressentimens me fit écouter ce discours sans émotion, & prendre le parti de supprimer les explications & les reproches. Je répondis à M. Fleet, qu'il n'y avoit aucune apparence que ce qui n'avoit pu se faire goûter dans ma bouche, trouvât plus de faveur où de justice sur ma simple procuration; & je lui déclarai que mon dessein étoit de renvoyer leurs instructions à Messieurs de la Compagnie de Londres, par la première voie que je trouverais au Cap.
J'avois passé six semaines à Batavia, dont je ne retirai point d'autre utilité que l'échange de mes lingots, & le plaisir d'avoir vu une si belle Ville. À l'égard du Commerce, quoiqu'il ne me fût point inutile d'avoir observé les usages & les différentes méthodes d'une Nation aussi éclairée que les Hollandois, je ne trouvai point mille choses ausquelles je m'étois attendu. À la réserve des Marchandises qui se consument par l'usage, le Commerce de Batavia n'est que d'entrepôt. Ainsi, l'on n'y voit ni Manufactures, ni Ouvriers d'une habileté extraordinaire, ni inventions nouvelles; enfin, rien de ce qui s'offre de toutes parts à Londres & à Amsterdam. Tout y est apporté des Indes pour la Hollande ou de la Hollande pour les Indes. On y travaille néanmoins les Perles & les autres Pierreries. Mais la plûpart des autres Marchandises sont ou dans les Magasins, d'où elles doivent être transportées suivant leur destination, ou sur les Vaisseaux qui s'arrêtent au Port, & qui payent les droits du partage, soit en allant, soit à leur retour. Je parle du moins de ce qui est tombé sous mes yeux, car j'ai peine à croire que ma qualité d'étranger fût une raison qui eût fait dérober le reste à ma curiosité. Les Hollandois avec qui j'étois venu s'ouvroient à moi sans réserve, & M. King devoir être bien instruit après vingt ans de séjour qu'il avoit fait à Bantam & dans les autres parties de l'Isle.
Mon retour au Cap de Bonne Espérance fut ennuyeux, mais sans danger. L'Enchuysen, sur lequel j'étois monté, devoir entrer dans le Golphe Persique, & relâcher dans divers Ports où la Compagnie Hollandoise des Indes Orientales a des Comptoirs. Celui d'Ormutz, qui est aujourd'hui fort médiocre, nous arrêta long-tems. On y étoit occupé des mouvemens de la Cour de Perse, & chacun prenant parti suivant ses intérêts ou son inclination, la crainte des armes étoit beaucoup plus écoutée, que le soin du commerce. M. Dairy, Directeur Hollandois du Comptoir, étoit fort attaché à l'ancienne Race des Rois de Perse, & ne doutant point que la révolution, dont cette Maison sembloit menacée par le mécontentement de tous les Grands, & par la foiblesse du Ministère, ne tournât du moins à l'avantage de quelque Prince du même Sang; il n'avoit point balancé à se déclarer ouvertement contre les Rebelles. Cependant leur Parti se fortifioit de jour en jour, & l'on se croyoit à la veille de quelque scène sanglante. Nous aurions repris la Mer dans ces circonstances, si M. Dairy, qui commençoit à sentir la grandeur du péril, n'eut fait naître divers obstacles à notre départ, dans la seule vûë de grossir autour de lui le nombre des Hollandois. Il nous donnoit un jour à souper, au Capitaine, à moi & à quelques honnêtes gens du Vaisseau, dans un fort beau Jardin qu'il avoit à peu de distance de la Ville. Pendant que nous étions à table, il entra dans la Maison plusieurs Persans de la plus vile populace, qui vinrent à nous le sabre à la main, en nous menaçant des plus sanglantes extrêmités. Nous n'étions point en état de nous défendre. Ils nous firent quitter nos places, & s'y mettant avec beaucoup d'insolence, ils mangèrent avidemment tout ce qu'on nous avoit servi. M. Dairy se défiant que cette insulte lui venoit d'un des principaux Officiers de la Ville, qui favorisoit le parti des Rebelles, marqua moins de ressentiment que de bonté aux misérables qui nous avoient outragés. Il se plaignit seulement qu'ayant dessein de lui demander à souper, ils n'eussent pas mieux aimé le devoir à son inclination qu'à leur propre violence. Mais ces brutaux, devenus plus hardis par notre facilité, lui répondirent que tous ses biens appartenoient aux Persans, puisqu'il les avoir acquis parmi eux, & qu'ils n'attendroient point sa permission pour les prendre.
Nous passâmes près de deux mois à Ormutz au milieu de ces allarmes, jusqu'à la nouvelle que M. Dairy prit grand soin de répandre, que les troupes du Roi s'étoient assemblées en assez grand nombre pour le faire respecter dans sa Capitale. Enfin nous quittâmes cet ennuyeux séjour; & comme si le vent eut secondé notre impatience, nous l'eûmes favorable jusqu'au Cap de Bonne Espérance.
Il s'étoit passé près de neuf mois depuis le départ de M. Rindekly. Je ne fus pas surpris qu'il ne fut point encore revenu d'un si long Voyage; mais je me figurois que son retour ne pouvoit être éloigné. En effet, après une fort heureuse navigation, il arriva au Cap le 14. de Mars. C'étoit une année entière depuis que nous étions sortis de la Tamise. Il avoit eu toutes sortes de succès dans sa course. Il revenoit chargé des richesses des Indes, après y avoir porté celles de l'Europe. Son or étoit encore en lingots, & quoiqu'il n'eût pas manqué d'occasions pour s'asurer que les apparences ne l'avoient pas trompé, il fut ravi d'en recevoir une nouvelle certitude par la somme que j'avois reçue des Hollandois. J'avois médité plusieurs projets que je lui communiquai dans notre première entrevue. Mais quoiqu'il en reconnût les avantages, il me les fit abandonner pour en suivre un qu'il avoit formé lui-même, & que je goûtai plus que tous les miens. Ce fut de retourner à Londres avec lui, d'y mettre à couvert la meilleure partie de nos richesses, & d'employer le reste pour acheter ou faire construire un Vaisseau qui rendît nos desseins indépendans d'autrui. J'entrai d'autant plus volontiers dans ce plan, qu'il assuroit le repos de ma famille; car il n'y avoit aucune apparence de pouvoir me charger de ma femme & de mes enfans dans nos courses, au lieu qu'en les conduisant en Angleterre, j'étois du moins assez riche pour les y laisser dans une situation honnête, qui deviendroit vraisemblablement encore plus douce à l'avenir.
Avant que de partir, M. Rindekly me pressa d'accepter sa main pour ma fille. Mais la joie que j'eus de le retrouver dans cette disposition, ne m'empêcha point de lui représenter une difficulté qui m'arrêtoit. Après avoir refusé de la marier à un Hollandois, sous le seul prétexte de l'âge, je ne pouvois passer sur cet obstacle en faveur de mon ami, sans blesser tous les Hollandois du Cap à qui je devois plus de reconnoissance. J'obtins de M. Rindekly qu'il modérât son impatience jusqu'à Londres; ce qui ne me délivra point de mille importunités que le Hollandois redoubla tous les jours jusqu'au moment de notre départ.
L'ardeur qui nous pressoit pour l'exécution de nos desseins, nous fit éviter tout ce qui pouvoir retarder notre navigation. Étant partis du Cap le 2 d'Avril, nous entrâmes dans la Tamise le 7. de Juin, & nous n'essuyâmes que deux jours de mauvais tems dans une si longue route. Je descendis à Gravesend avec toute ma famille. Heureusement la Maison que j'avois occupée à Londres se trouvoit à vendre à mon arrivée. Je l'achetai pour une somme assez médiocre. J'avoïe que la seule raison qui m'en inspira l'envie, fut de reparoître avec quelque avantage dans un quartier où personne n'avoit ignoré ma ruine, sur-tout à la vue de M. Sprat qui demeurait dans la même rue. Mais sa mort, qui arriva trois semaines après mon retour, me priva d'une partie de cette satisfaction.
À l'exemple de M. Rindekly, je m'occupai sérieusement à mettre de l'ordre dans mes affaires. Nous commençâmes par son mariage, qu'il désiroit avec autant d'ardeur que moi. Ce lien, joint à celui d'une vive amitié, lui fit regarder ma famille comme la sienne, & depuis ce jour, on ne distingua plus qui de nous deux étoit chargé des soins paternels. Il voulut que dans notre absence sa femme continuât de vivre dans ma Maison, & qu'elle en fît tous les frais. Les Espagnols commençoient alors à causer de l'inquiétude à nos Marchands, & sous prétexte d'arrêter la contrebande, ils s'étoient saisis de quelques-uns de nos Bâtimens. Dans la résolution où nous étions toujours de cacher notre projet, nous trouvâmes dans les circonstances un prétexte pour armer un Vaisseau, moitié en guerre, moitié en marchandise. M. Rindekly en fit toute la dépense, & ne laissa pas de reconnoître, dans notre Traité d'association, que la moitié du Vaisseau m'appartenoit. Il fut achevé en moins de trois mois. Nous le fîmes percer pour vingt pièces de canon; & suivant nos arrangemens, l'Équipage devoit être de cent hommes. Mais n'admettant que des gens résolus & qui eussent déjà porté les armes, nous ne pûmes parvenir qu'au nombre de soixante-cinq. Outre l'encouragement d'une bonne paye, nous leur fîmes entendre, sans leur expliquer nettement nos espérances, qu'il n'étoit pas question d'un commerce incertain, & qu'il ne falloit avec nous que de la hardiesse & du courage pour s'enrichir. L'or que nous avions rapporté faisoit beaucoup de bruit à Londres, quoique M. Rindekly eût engagé par ses libéralités son ancien Équipage à se taire, & que dans la même vue il l'eût repris à notre service. On publioit du moins que nous avions fait un butin considérable sur les Côtes d'Afrique, & le silence que nous affections, augmentoit encore l'opinion de nos richesses.
Il dépendit de moi de partir avec une Commission directe des Marchands intéressés au Vaisseau de Batavia. En me remerciant de ce que j'avois entrepris pour leur service, ils me pressèrent de faire le même Voyage, & de recevoir d'eux-mêmes la qualité de leur Ministre. Quand mes propres intérêts auraient pu s'accorder avec cet emploi, il n'y auroit eu qu'une raison qui pût me le faire accepter. On comprend que c'eût été le plaisir d'humilier M. Fleet, & de faire prendre une meilleure idée de moi au Conseil Hollandois. Mais ayant été capable de modérer mon ressentiment à Batavia, il devoit me coûter beaucoup moins à vaincre dans l'éloignement où j'étois. Je conseillai néanmoins à ces honnêtes Marchands, & ce conseil étoit un nouveau service, de s'épargner l'embarras d'une nouvelle députation, en priant M. King par leurs Lettres, de prendre en main leurs intérêts. L'éloge que je leur fis de son esprit & de sa probité, n'étoit pas moins une justice que je rendois à son mérite, qu'une marque de reconnoissance dont je me croyois redevable à son amitié.
Notre impatience nous faisant mépriser les dangers de l'hyver, nous partîmes sur la fin de l'automne, dans un tems fort doux à la vérité, mais qui cessa de l'être après huit jours de navigation. Le vent qui nous avoit manqué les premiers jours, devint si contraire, que nous délibérâmes si nous ne devions pas retourner au Port de Londres pour y attendre une meilleure saison. Cependant l'espoir de quelque changement nous fit lutter courageusement contre les flots. Nous eûmes en effet des alternatives de beau tems, qui nous mirent en moins de cinq semaines à la hauteur de l'Isle de Madère. Là nous essuyâmes un danger plus terrible que toutes les tempêtes. Ayant rencontré un Vaisseau Espagnol qui nous refusa le salut, M. Rindekly plein du ressentiment qui étoit commun à tous les Anglois, & sûr d'ailleurs de notre supériorité, ne fut pas fâché de mettre le courage de nos gens à l'épreuve. Il fit tourner brusquement la voile vers les Espagnols, & sa résolution, s'il les eut pû joindre, étoit d'aller tout d'un coup à l'abordage. Mais leur Vaisseau étoit plus léger que le nôtre, & le même vent qui nous avoit jettés si près de Madère, favorisoit leur fuite. Lorsqu'ils se crurent assez proches de l'Isle pour nous échapper, ils nous lâchèrent toute leur bordée, avec tant d'adresse ou de bonheur, qu'un boulet pénétra jusqu'à nos poudres, & nous mit dans une double allarme par l'ouverture qu'il nous fit en flanc. Notre Capitaine, furieux de cette disgrâce, s'obstina dans sa poursuite, & les saluant à son tour d'une affreuse décharge de tout son canon, il les auroit forcés jusques dans le Port, si je ne lui avois représenté que la victoire même entraînoit notre perte. Nous n'eûmes pas peu de peine à nous servir du vent, pour nous éloigner d'un lieu où nous devions nous attendre qu'on ne nous laisseroit pas le tems de respirer.
Nous fûmes consolés de cet accident par la rencontre que nous fîmes le lendemain d'un Vaisseau de notre Nation, qui revenoit de la Barbade avec une riche carguaison de Sucre. Nous l'avertîmes de se défier des Espagnols. Il nous rendit le même service en nous apprenant qu'il avoit rencontré, quatre jours auparavant, deux Corsaires, ausquels il ne s'étoit dérobé qu'à force de voiles. Quoique nous ne fissions point la même route, nous redoublâmes notre vigilance & notre précaution. L'air devenant plus doux à mesure que nous approchions des Côtes d'Afrique, nous nous retrouvâmes bien-tôt dans la route que nous avions observée avec tant de soin l'année précédente.
Je n'ai pas crû qu'il fut nécessaire d'expliquer jusqu'ici quel étoit le premier but de notre course. Nous cherchions cette même Côte où nous avions placé toutes nos espérances de fortune. Non-seulement nous nous étions munis d'un excellent Pilote; mais ayant remarqué que l'ignorance des lieux nous avoit causé bien des fatigues & des erreurs, nous avions pris un homme versé dans la Géographie & l'Astronomie, qui s'occupoit continuellement à dessiner les différentes formes de la côte, & qui suivant avec méthode le nombre de ses Plans, se mit en état de produire dans une ligne toute la longueur de l'Afrique. Il avoit soin de distinguer tous les lieux par leurs noms connus, & d'en donner à ceux qui n'en avoient pas. Mais l'estime que nous faisions de ses talens nous avoit aveuglés sur le fond de son caractère. Il nous trahissoit, sans que nous pussions nous en défier, & ce travail si constant n'étoit pas pour nous servir. Ce fut le hazard qui nous en donna la connoissance. Un jour qu'il avoit laissé sa clé à la cassette où tous ses Papiers étoient renfermés, M. Rindekly, sans autre intention que d'examiner ses Plans, ouvrit la cassette, & fut tenté par la vue d'un Parchemin scellé du Sceau d'Angleterre. Il eut la curiosité de lire ce qu'il contenoit. C'étoit un Ordre du Roi, contrôlé par M. Cragg Secrétaire d'État, par lequel M. Gant, c'étoit le nom de notre Dessinateur ou de notre Écrivain, étoit autorisé non-seulement à nous suivre, mais à faire la Relation de nos entreprises, & à veiller aux intérêts de la Couronne. L'indignation du Capitaine faillit d'abord à le jetter dans des extrêmités qui lui auroient peut-être coûté quelque jour sa fortune & la vie. Mais notre bonheur commun me fit arriver dans la Cabane au moment qu'il étoit prêt d'éclater. Il eut le tems de m'apprendre la cause de son trouble, parce que M. Gant étoit occupé à dessiner sur le tillac. Je ne ressentis pas moins d'agitation que lui. Cependant un peu de réflexion sur cet événement me fit juger que nous n'avions point à choisir d'autre parti que celui de la modération. Je conseillai au Capitaine de fermer la cassette, & de ne rien changer à sa conduite avec l'Écrivain; mais de lui faire entendre que dès notre départ nous n'avions point ignoré sa Commission, & que nous étions surpris seulement qu'il nous en eût fait si long-tems un mistère. Ma pensée étoit de l'entendre, & de juger ensuite par sa réponse des mesures que nous avions à prendre pour nous délivrer de ses observations.
Cet expédient eut une partie de l'effet que j'avois souhaité. M. Gant, dans l'embarras qu'il ressentit à nos premières ouvertures, & tremblant d'autant plus pour sa sûreté qu'il avoit effectivement de la perfidie à se reprocher, se leva de table où nous étions, & courut à sa cassette, d'où il se hâta de nous apporter sa Patente, pour arrêter, par la vue des Ordres du Roi, les effets qu'il craignoit de notre ressentiment. Mais affectant plus de tranquillité qu'il ne s'y étoit attendu, nous l'exhortâmes à se remettre de sa crainte. Il nous raconta que sur le bruit de notre découverte, qui avoit été jusqu'aux Ministres, il avoit reçu ordre de se rendre à la Cour, & que M. Cragg l'ayant d'abord interrogé sur l'Emploi qu'il avoit dans notre Vaisseau, & ne le trouvant informé d'aucun de nos desseins, lui ayoit proposé de la part du Roi de se charger de la Commission qu'il avoit acceptée. Il ajouta qu'on nous soupçonnoit d'avoir découvert quelque Mine d'or d'une richesse extraordinaire, & que c'étoit là-dessus précisément que rouloient ses instructions.
Nous balançâmes si cette franchise ne devoit pas nous rendre la confiance que nous avions eue pour lui; car nous l'avions pris sur le témoignage de nos meilleurs amis; & paroissant se repentir de nous avoir trahis, il nous offroit de réparer cette faute par un redoublement de zèle & d'affection. Mais nous conçûmes qu'il ne seroit pas le maître lui-même de garder notre secret à son retour, & que pour peu qu'on découvrît notre marche par d'autres indiscrétions, l'ordre particulier qu'il avoit accepté, donneroit sur lui des droits de contrainte qu'on n'avoit pas sur nous. Ainsi, sans lui communiquer nos idées, nous prîmes la résolution de changer de route. Rien n'étoit si éloigné de nos intentions que de lui faire violence. Nous résolûmes seulement de le mettre, sous quelque prétexte, dans le premier Port où nous trouverions un Vaisseau de notre Nation, & de l'aider, si c'étoit son dessein, à retourner en Angleterre. Étant rassuré par nos manières, il employa toute son adresse pour sçavoir de nous par quelle voie nous avions découvert sa Commission; mais sa curiosité fut mal satisfaite. Cependant le changement de notre route lui fit juger aisément que nous n'avions point apporté ces lumières de Londres. M. Rindekly déclara que par des raisons qui tourneroient à l'avantage de tout le monde, nous étions résolus d'aller directement à la Jamaïque. La surprise fut extrême dans l'Équipage. Mais la confiance qu'on avoit à nous, empêcha les plus hardis de murmurer. Nous quittâmes ainsi les Côtes d'Afrique, & nous ne donnâmes plus notre Voyage que pour une entreprise ordinaire de commerce.
En effet, comme nous étions chargés d'une quantité considérable d'excellentes Marchandises, nous pouvions trouver quelque avantage à la Jamaïque & dans nos autres Colonies. Mais les Impressions de crainte qui étoient restées à M. Gand produisirent une fâcheuse révolution dans sa santé. Il fut saisi d'une fièvre ardente, qui lui ôta la vie dans six jours. Ce nouvel incident changeoit notre situation. Nous commençâmes, M. Rindekly & moi, par apposer le scellé à sa cassette, à la vûë de tout l'Équipage; & cette précaution nous parut nécessaire pour nous rassurer contre bien des craintes. Il ne nous échappa rien néanmoins qui pût en faire soupçonner la cause. Ensuite, ne nous trouvant point assez éloignés de notre première route pour rejetter plus loin nos projets, nous retournâmes vers l'Afrique avec une nouvelle ardeur.
Après bien des recherches, d'autant plus pénibles, que le vent ne nous servoit pas toujours à notre gré, nous découvrîmes le Cap d'or; c'étoit le nom que nous lui avions donné dans notre langage mystérieux. Nous jettâmes l'ancre dans le même lieu, où nous l'avions jetté autrefois si heureusement. La Mer étoit tranquille, & nous étions à couvert sous la pointe du Cap, qui s'avance beaucoup.
Il n'étoit plus question de déguiser nos espérances à des gens qui n'étoient avec nous que pour les seconder, & qui devoient nécessairement en partager le fruit. M. Rindekly assembla l'Équipage. Il expliqua sans détour que nous n'étions pas loin du lieu que nous avions cherché; qu'après l'expérience de l'année précédente, il ne falloit pas douter qu'il n'y restât beaucoup d'or, qui pouvoir passer sur le champ dans notre Vaisseau; mais qu'étant plus capables que les Nègres d'en recueillir dans les sources que nous connoissions, il falloir moins penser d'abord à la surprise ou à la violence, qu'à nous rétablir dans l'amitié & la confiance des Sauvages. Ensuite proposant un partage, suivant la résolution qu'il avoit prise avec moi, il promit avec serment qu'en qualité de Chefs, nous nous contenterions tous deux de la moitié du butin, & que tout le reste serait partagé entre l'Équipage. Cette proposition satisfit tout le monde, & fut ratifiée de part & d'autre par un nouveau serment. La joie & l'ardeur se répandirent dans tout le Vaisseau. Il ne restoit plus qu'à chercher les moyens d'entrer en communication avec les Sauvages. Nous n'avions pas attendu si tard à commencer cette délibération. Mais les difficultés se faisoient beaucoup mieux sentir si proche de l'exécution.
Il ne s'offroit que deux Partis; l'un de nous présenter à eux; & l'autre d'attendre le passage de quelqu'une de leurs Barques & d'en prendre occasion, comme il nous étoit arrivé la première fois, de les gagner par nos caresses. Celui de faire notre descente au-dessus de leur Habitation, devoit être réservé pour la derniere ressource, c'est-à-dire, pour le cas où la violence deviendroit nécessaire. Ce n'étoit pas le plus mal arrangé ni le moins médité: mais en détruisant toutes nos espérances pour l'avenir, il les réduisoit aux fruits d'un pillage fort court & fort incertain. Entre nos préparatifs, nous avions un Nègre du Cap de bonne Espérance, que nous y avions acheté, dans la seule vûe d'en faire notre Interpréte. Si ces misérables étoient sensibles à quelque chose, nous aurions pû nous flater que notre douceur lui auroit inspiré de l'attachement pour nous: mais ils ne sont capables d'être conduits que par la crainte, & nous ne pouvions nous servir de lui sans l'accompagner nous-mêmes. Cependant il nous devint fort utile au moment que nous nous y attendions le moins. Après une nuit fort obscure, pendant laquelle nous n'étions point encore sortis de notre irrésolution, il apperçut aux premiers rayons du jour, une Barque qui côtoyoit le rivage vers la pointe du Cap, & qui continuoit de voguer sans que les Nègres qui la conduisoient parussent nous découvrir. Nos lunettes nous firent voir qu'ils n'étoient que cinq ou six. Le Capitaine ne balança point à descendre lui-même dans la Chaloupe, suivi seulement de quatre de nos plus braves gens & de notre Nègre. Il joignit facilement les Sauvages. Ink, nous avions donné ce nom au nôtre, se fit entendre d'assez loin par ses signes pour les guérir de leur première frayeur. Ils se laissèrent aborder, & la facilité avec laquelle Ink leur persuada qu'ils dévoient être sans crainte, nous parut d'un fort bon augure. Ils suivirent la Chaloupe jusqu'au Vaisseau. Nous n'avions point oublié par quelles amorces il falloir les prendre. On leur prodigua du bœuf salé; & si nous eûmes plus de réserve pour l'eau-de-vie, ce ne fut que dans la crainte de les rendre moins propres à nous servir. Ils nous reconnurent, le Capitaine & moi.
Ce que nous pûmes tirer d'eux par le ministère de notre Interpréte, nous apporta peu d'explication. Quoiqu'ils se remissent notre visage, & qu'ils nous marquaient même de la joie de nous revoir, à peine se souvenoient-ils de ce qui s'étoit passé il y avoit un an. Ils ne purent du moins nous apprendre comment le bruit de notre arrivée étoit allé jusqu'à leur Prince, ni pourquoi il s'étoit assemblé tant de Barques & de gens armés pour venir apparemment nous attaquer; ce qui leur restoit de plus présent, étoit le bruit de notre canon. Cependant ils nous assurèrent que nous serions bien reçûs dans leur Habitation, & qu'on nous y avoit regretés. Sans savoir jusqu'où devoit aller notre confiance, nous prîmes le parti de hazarder quelque chose sur ce seul fondement. M. Rindekly ne balança point à se faire le Chef d'une députation, qui n'étoit pas sans danger. Mais il fallait montrer aux Nègres un visage connu, & le choix ne roulant qu'entre nous deux, il voulut absolument en courir les risques. Il chargea la Chaloupe d'un tonneau de bœuf salé, d'un baril d'eau-de-vie, & de tout ce qui pouvoit plaire aux Sauvages. Il prit avec lui Ink, dix hommes résolus, qui pouvoient se servir également du sabre & de la rame. Nous convîmmes qu'en touchant au rivage, il laisseroit deux de ses gens dans la Chaloupe, pour nous donner avis du premier accueil qu'il y recevroit; & que nous avançant beaucoup plus près de la Côte avec le Vaisseau, nous nous mettrions en état de lui donner un prompt secours si nous étions trompés dans la confiance que nous prenions aux Barbares.
Toutes ces précautions furent inutiles pour sa descente. Il se fit précéder d'un quart d'heure par deux des six Nègres que nous avions reçus à Bord. Les autres nous demeurèrent en otages. La douceur avec laquelle nous les avions traités produisît dans l'Habitation les mêmes effets que l'année précédente. Le rivage se trouva couvert à son arrivée d'une multitude de Sauvages, parmi lesquels il reconnut le fils du vieillard à qui nous avions eu l'obligation de nos lingots. Il lui fit demander par l'Interpréte des nouvelles de son père. Sa réponse fut touchante, & servit à lever toutes nos incertitudes. Le malheur d'un père n'avoit pû sortir sitôt de sa mémoire. Il raconta au Nègre que le Prince de la Nation, qui demeuroit à Delaya, Ville ou Habitation considérable à quelques lieuës de la Mer, ayant appris notre arrivée l'année d'auparavant, & les présens que nous avions faits à son père, étoit tombé dans une violente fureur. Se croyant méprisé de nous, & jugeant son autorité violée par un de ses principaux Sujets, il avoit fait descendre sur le champ toute sa Milice au long du Fleuve, avec ordre de se saisir de nous & de tout ce que nous avions apporté. Après le mauvais succès de leur entreprise, sa fureur s'étoit changée en rage. Il a voit enlevé au vieux Chef les présens qu'il avoit reçûs de nous, & l'ayant puni par un long suplice, il lui avoit enfin donné la mort.
Ce récit auroit été capable d'effrayer un homme moins intrépide que M. Rindekly. Mais trouvant au contraire dans les fureurs du Prince une raison d'en espérer un accueil favorable, lorsque nous irions directement à lui & que nous lui offririons, avec nos excuses, de l'amitié & des présens, il résolut de tenter cette dangereuse avanture. Loin d'attendre quelque chose de la force, il me renvoya la moitié de son monde. Mais en me faisant expliquer ses intentions, il me prioit d'ajouter une quantité d'eau-de-vie & de bœuf salé à celle qu'il avoit emportée dans la Chaloupe, & d'y joindre ce que nous avions de plus propre à séduire les yeux du Prince. J'exécutai d'autant plus volontiers ses ordres, qu'il ne me fit représenter que les facilités de son entreprise. Je lui envoyai quelques pièces d'écarlate, plusieurs mouchoirs de la même couleur, quantité de miroirs, d'étuis & de couteaux, avec un fusil & deux sabres fort ornés. J'y joignis même un grand portrait, qui ne pouvoit manquer de passer parmi des Sauvages pour une pièce fort rare.
J'avois fait approcher le Vaisseau si près du rivage, que je découvrais sans peine tous les mouvemens des Nègres. Ceux du Capitaine pouvant encore moins m'échaper, je le vis rentrer dans la Chaloupe avec ses gens, & tourner au long de la Côte pour gagner l'Embouchure du Fleuve. Je le recommandai au Ciel, avec toute la confiance que je devois mettre dans son esprit & dans son courage. Il fut absent trois jours, pendant lesquels je n'eûs pas peu d'embarras à écarter les Nègres qui venoient sans cesse autour de moi dans leurs Barques. Enfin, je le vis reparaître au quatrième jour, lorsque mon inquiétude commençoit à devenir si pressante, que je délibérais déjà si je ne devois pas m'avancer sur ses traces, & tenter même de remonter le Fleuve jusqu'à l'Habitation du Prince.
Il s'étoit déchargé de ses présens; ce qui me fit juger en l'appercevant de loin, qu'il me rapportoit d'heureuses nouvelles. Son air de satisfaction me le confirma. Tout l'Équipage s'étant assemblé pour le recevoir, il nous apprit qu'il n'avoit découvert l'Habitation du Prince que vers la nuit, & qu'il avoit mieux aimé la passer dans la Chaloupe, que de s'exposer dans l'obscurité au milieu des Barbares. Mais le jour étant venu l'éclairer, il s'étoit présenté hardiment à l'entrée de l'Habitation, & sans paraître surpris de la foule qu'il vit bientôt assemblée, il s'étoit fait conduire au Palais, si je ne doit pas dire à la Cabane du Prince. Son unique précaution avoit été de faire écarter sa Chaloupe à quelque distance du rivage, & d'ordonner aux gens qu'il y laissa, de n'y recevoir aucun Nègre. Il avoit trouvé au Prince l'air dur & farouche; mais dès les premières ouvertures qu'il lui avoit faites par la bouche de l'Interpréte, & sur-tout après l'explication des présens, il avoit vû sa physionomie s'éclaircir. Nos excuses pour l'année précedente avoient été fort bien reçûes. Il n'avoit été question que de faire apporter les présens, ce qui s'étoit exécuté avec une promptitude surprenante. Toute la Cour, si ce n'est pas profaner ce nom, en avoit admiré la beauté & la richesse. Le Prince, qui n'étoit couvert que d'une peau de tigre, s'étoit fait revêtir, on plûtôt envelopper aussi-tôt d'une piece d'écarlate. Il s'étoit consideré long-tems dans un de nos plus grands miroirs, dont ceux de l'année d'auparavant lui avoient appris l'usage. Enfin, il avoit avallé sur le champ plusieurs verres d'eau-de-vie, & faisant servir des rafraîchissemens au Capitaine, il avoit mangé en même-tems une fort grosse piece de notre bœuf. Des commencemens si heureux ayant donné au Capitaine la hardiesse d'expliquer ses intentions, le Prince avoit paru surpris que nous fissions plus de cas des anneaux, que lui & la plûpart de ses gens portoient aux oreilles, ou du métail dont ils étoient composés, que des richesses que nous lui apportions en eau-de-vie & en petites marchandises. Il avoit assuré le Capitaine qu'il lui laisseroit la liberté, à ce prix-là, de s'accommoder dans le Païs de tout ce qui lui conviendroit.
Cependant il étoit arrivé un incident qui avoit presque ruiné nos espérances. Le Capitaine n'avoit pas jugé à propos de mettre le fusil au nombre de ses présens. Mais ayant le sien, lui & tous ses gens, cette vûe avoit frappé le Prince, qui n'avoit point oublié l'ancien fracas de notre artillerie. Il les avoit pressés si fortement de lui en abandonner un, que le refus paroissant l'irriter, M. Rindekly lui avoit remis le sien. Ce grossier Sauvage l'avoit d'abord manié si brusquement, qu'ayant porté la main sur le chien avant que le Capitaine s'en fut défié, le coup étoit parti, avoit blessé un Nègre au bras, & tué un autre Nègre à cinquante pas du premier. L'épouvante s'étoit répanduë vivement dans toute l'assemblée. Le Prince même, regardant le Capitaine avec effroi, lui avoit laissé douter quelques momens s'il n'en devoit pas craindre quelque chose de funeste. Mais les explications de notre Interpréte avoient calmé ce mouvement. M. Rindekly avoit fait dire au Prince que la crainte même du malheur qui venoit d'arriver avoit été la cause de son premier refus, que ce dangereux instrument ne convenoit qu'à nous, & qu'il seroit pernicieux à tous les Nègres qui voudroient s'en servir. Et pour le rassurer entierement, il avoit remis le chien du fusil dans son repos, en donnant sa parole, que par la seule réparation qu'il venoit d'y faire, il ne causeroit plus ni de bruit, ni de mal sans son ordre. Il pouvoit prendre cet engagement, puisqu'il le rendit au Prince sans l'avoir chargé. Ainsi loin de nous devenir nuisible, cet accident ne servit qu'à faire prendre à la Nation une plus haute idée de nous, par l'impression qui leur demeura de notre pouvoir.
M. Rindekly n'avoit pas quitté le Prince sans avoir fait avec lui une sorte de Traité, dont il lui avoit fait répeter plusieurs fois les articles. Le principal, après celui de notre sûreté, étoit qu'en fournissant le Prince d'eau-de-vie pendant notre séjour dans ses États, nous aurions la liberté, non-seulement de tirer de la Rivière & du Païs tout ce qu'ils pouvoient produire, mais celle encore de commercer de bonne foi avec ses Sujets. À ces conditions réciproques, il nous étoit permis de faire remonter la Rivière à notre Vaisseau, & d'user librement de toutes les commodités du Païs.
Nous aurions fait éclater notre joie par une décharge de toute notre Artillerie, si nous n'avions été retenus par la crainte de causer trop de fraïeur à nos Hôtes; mais le Capitaine fit distribuer à tout l'Équipage de quoi célébrer un jour si fortuné, & dès le même jour nous entrâmes sans précaution dans la Rivière, dont il avoit observé la profondeur dans sa route. Elle faisoit si peu de circuits, qu'avec fort peu de vent nous n'employâmes point quatre heures à remonter jusqu'à l'Habitation du Prince. Notre dessein n'étoit pas de nous tenir renfermés entre deux rives, au danger de nous ressentir quelque jour de l'inconstance des Nègres. Mais il nous parut nécessaire de soutenir l'idée que la Capitale avoit prise de nous, & de faire voir que ce que nous demandions par amitié, nous étions peut-être en état de l'obtenir par la force. Effectivement le bruit de nos armes à feu nous auroit soumis toute la Nation, & nous n'aurions point eû d'éloignement pour cette voie si nous avions pû faire autant de fond sur la durée que sur la facilité de notre conquête.
La vûë de notre Vaisseau remplit d'étonnement & d'admiration le Prince & tous ses Nègres. Nous le reçûmes à bord avec peu de suite, en lui déclarant que nous n'aurions jamais cette déférence que pour sa personne. Il prit plaisir à la bonne chere que nous lui fîmes, & notre manière de servir lui causa beaucoup de satisfaction. Il avoit avec lui quatre de ses femmes, qui dévorerent nos mets, & qui s'enyvrerent de quelques verres d'Eau de vie. L'expérience qu'il avoit déja faite de cette liqueur le fit boire avec plus de mesure. Mais étant échauffé néanmoins de ce qu'il avoit bû, il observa toutes les parties du Vaisseau avec une vive curiosité. Nos Canons le frapperent encore plus. Il nous fit diverses questions, ausquelles nous ne répondîmes qu'en le priant de ne pas s'approcher trop d'un Instrument beaucoup plus dangereux pour les Nègres que nos Fusils. Le Capitaine, qui rapportoit tout à nos projets, lui demanda s'il vouloit connoître par quelques effets la puissance de ces terribles machines. Il y consentit, avec quelques marques de crainte. Nous lui dîmes qu'il y auroit trop de danger pour lui à demeurer si près; que ces furieux instrumens n'étoient familiers qu'avec nous; que non seulement il devoit passer sur le rivage, mais qu'il étoit à propos que toute l'Habitation fût avertie, afin qu'elle entendît sans effroi ce que nous ne voulions faire que pour lui apprendre l'utilité de notre amitié. Il se fit conduire au rivage. Son impatience paroissoit mêlée de fraïeur. Il donna des ordres qui furent répandus aussitôt dans l'Habitation, & qui attirerent une foule de Nègres sur le bord du Fleuve. Nous avions profité de cet intervalle, pour faire renouveller les charges de toute notre Artillerie. Le bruit de 20 pièces de Canon & de plus de soixante Fusils qui tirerent au même moment, la fumée qui environna tout d'un coup le Vaisseau, & le mouvement même de l'eau qui fut agitée par un effort si violent, causerent au Prince & à tous les Nègres une fraïeur qui ne peut être representée. Ils se jetterent à terre, & se presserent contre le sable, comme s'ils eussent esperé de pouvoir s'y cacher. Le Capitaine & moi, nous eumes le tems de gagner le rivage dans la Chaloupe, avant qu'ils fussent revenus de leur consternation. L'air riant que nous prîmes en relevant le Prince acheva de leur persuader que ceux qui causoient sans effort des révolutions si surprenantes, étoient des Hommes d'une espece supérieure. Ils nous auroient adorés si nous avions exigé des honneurs divins; mais nous pouvions supposer sans témérité que le Prince & toute la Nation étoient assujettis par la terreur autant que par l'intérêt.
Nous commençâmes de ce jour à nous croire aussi libres qu'à Londres, & nous recommandâmes à tout l'Équipage de ne pas nuire à l'opinion qu'on avoit de nous. Le Prince nous assigna quelques Cabanes pour le logement de nos Travailleurs. Mais en les acceptant, nous ne pensions point à les employer. Nous étions résolus, après avoir passé le jour au travail, de retourner chaque nuit au Vaisseau, & de jetter l'ancre à peu de distance de l'embouchure du Fleuve, vers le lieu où nous nous souvenions d'avoir observé la pêche des lingots. Nous fîmes au Prince de nouveaux présens en nous éloignant de l'Habitation. Ces libéralités ne pouvant nous appauvrir, les petits miroirs & les couteaux ne furent point épargnés aux principaux Nègres de sa Cour, dont la faveur pouvoit nous devenir nécessaire.
Quoique la saison ne fût point avancée pour l'Europe, nous ressentions une chaleur, qui, sur les bords d'une Rivière fort large & fort sabloneuse, nous faisoit craindre que ce ne fût la principale difficulté de notre entreprise. La rade que nous fûmes obligés de prendre pour la sûreté de notre Vaisseau étoit si brûlante, que l'ordre fut donné à quatre Matelots de tenir continuellement de l'eau sur les Ponts. Nous observâmes pendant quelques jours le lit du Fleuve & les différences de son cours avant que de fixer le principal lieu de notre travail; il nous parut que les Sauvages ne s'étoient déterminés dans ce choix qu'au hazard; & peut-être n'en portâmes-nous ce jugement que sur le petit nombre de lingots qui se trouvoient dans leurs Parcs. Il est vrai que si nous y en avions trouvé fort peu l'année précédente, celle où nous étions paroissoit encore plus stérile. Mais nous fîmes une observation qui ne nous étoit point échappée dès la première fois. Les Sauvages manquant d'art pour composer leurs Claies, ne les faisoient point assez serrées pour retenir jusqu'aux moindres parties de l'or qui rouloient avec le sable; ou plûtôt n'estimant que ce qui pouvoit servir à leur usage, ils méprisoient le reste comme une chose inutile. De ces observations, nous tirâmes, & la méthode de faire de nouvelles Claies, & la manière de les placer. Nos Ouvriers furent employés plus de huit jours à ces préparatifs.
Enfin, nous mîmes nos Instrumens en exercice. Les petits courans où l'eau sembloit se diviser après s'être brisée sous l'angle de quelque rive, furent les lieux ausquels nous nous attachâmes particulierement. Nous avions mille au moins de nos machines, distribuées dans l'espace d'une lieuë. Notre soin étoit exact à les faire visiter le matin & le soir, & chacun de nos gens avoit sa tâche, dont le sort avoit décidé. Mais après trois semaines d'une ardeur obstinée, à peine trouvâmes-nous dans nos Claies le poids d'une once d'or. Nous avions à bord un Fourneau, des Creusets, & tout ce qui étoit nécessaire à nos opérations. Le chagrin d'un profit si lent nous fit employer toutes sortes de voies pour le hâter. Nous laissâmes en plusieurs endroits une grande quantité de sable. Ne gagnant rien par cette méthode, nous rendîmes dans le Fleuve des Voiles au lieu de Claies. Mais les Nègres, qui ont presque tous de l'inclination au vol, nous les dérobérent dès la première nuit. Nous y mîmes des Gardes la nuit suivante. Cet essai nous apporta quelques particules de poudre d'or; mais nous conçûmes que les plus grosses parties roulant au fond plûtôt qu'elles n'étoient chariées par le courant, nos Voiles étoient de peu d'usage pour les arrêter. Nous joignîmes alors les Voiles aux Claies, & nous nous arrêtâmes à cette voie qui étoit en effet la plus sure.
Dans cet intervalle, nous n'avions pas négligé des recherches beaucoup plus certaines, & qui nous causérent moins d'embarras. C'étoit celle des lingots que les Sauvages avoient en réserve. Mais comme ils ne les amassoient que pour se faire des anneaux d'oreilles, & quelques autres parures à l'usage des femmes, nous n'en trouvâmes point d'aussi grands amas que nous l'avions esperé. Ils y attachoient d'ailleurs si peu de prix, qu'ils se bornoient à leur paire d'anneaux, sans se croire plus riches d'en avoir un grand nombre, & que le Prince même laissant le soin de la pêche des lingots à ses Sujets de l'Habitation maritime, prenoit peu d'intérêt à leur travail. Aussi étoit-elle fort négligée. Le trésor que nous avions découvert dans notre premier Voyage étoit comme le dépôt de tout ce qui s'étoit péché depuis un tems immémorial. Il se trouvoit chez le Chef de l'Habitation, mais le profit qui lui en revenoit ne consistoit que dans quelques présens de bêtes tuées à la Chasse, que les jeunes Nègres lui offroient pour obtenir dequoi se faire des Anneaux d'oreilles. Le Prince ayant toujours le droit de choisir la portion qui lui plaisoit dans toutes les Chasses, & participant de même à tous les autres biens de ses Sujets, n'avoit besoin d'entrer dans aucun détail pour sa subsistance & pour celle de sa suite.
Nous n'eûmes pas plus de difficulté à obtenir ce qui restoit de lingots au nouveau Chef de l'Habitation maritime que nous n'en avions eû l'année précédente. Un Baril d'Eau de vie & quelques autres présens nous en rendîrent les Maîtres. Mais la totalité du dépôt n'alloit pas au double de ce que nous avions emporté la première fois. Si nous découvrîmes dans les cabanes particulieres de petits amas dispersés, que divers Sauvages avoient recueillis, tous ces ruisseaux ne répondirent pas mieux à l'opinion que nous avions euë de la source. D'ailleurs, les Nègres ne nous les abandonnoient pas sans retour. Ils vouloient tous de l'Eau de vie, des Instrumens de fer & des Mouchoirs. Nos provisions & nos petites Marchandises commençoient à diminuer. Cette diminution fut encore plus précipitée lorsque nous fûmes réduits au Commerce des Anneaux. Nous ne nous étions pas trompés en le croyant le plus facile, mais quelque disposition que les Nègres marquassent à nous les ceder, c'étoit toujours au prix de nos denrées. Cent paires d'Anneaux qui étoient la dépoüille de cent Sauvages, & qui étant aussi minces que du Fil d'Archal, ne faisoient pas ordinairement, suivant nos évaluations, plus d'un marc d'or en sortant du creuset, nous coutoient notre Eau de vie & nos petites Marchandises, c'est-à-dire, ce qui commençoit à devenir pour nous plus rare & plus précieux que l'or même.
Quoique nos soins continuels se rapportassent à notre objet, je ne laissois pas de charger tous les jours mon Journal des remarques que la stupidité des Nègres me permettoit de faire sur leurs usages & sur leur gouvernement. Depuis la perte de notre Écrivain, nous étions peu capables d'Observations Géographiques. Nous sçavions par la hauteur du lieu que nous étions a l'extrêmité de la Nigritie. Le nom de cette côte, autant que nous l'avions pû démêler dans l'articulation des Sauvages, étoitPasamba. L'Habitation de leur Prince se nommoitDelaya, & celle qui étoit sur le bord de la Mer,Paraga. Ils avoient quelques autres Villes plus reculées dans les Montagnes, qui dépendoient moins immédiatement du même Maître, quoique dans les guerres qu'ils avoient quelquefois avec d'autres Barbares de leur voisinage, elles vinssent se ranger sous ses enseignes, & qu'elles lui payassent un tribut de Peaux & de Grains. Toute la Nation ne surpassoit pas le nombre de six mille Hommes. Nous n'y remarquâmes aucune trace de culte Religieux, à la réserve d'une sorte d'Adoration qu'ils rendent par leurs cris au Soleil & à la Lune lorsqu'ils commencent à les voir paroître. L'obéïssance qu'ils rendent à leur Prince ne regarde que la Guerre & la Chasse. Ils ont pour tout le reste d'anciens usages qui leur tiennent lieu de Loi. Les parens punissent entr'eux les Crimes qui se commettent dans les familles; & lorsqu'ils négligent des désordres trop éclatans ou pernicieux au bien public, leurs voisins, c'est-à-dire, les Habitans des Cabanes voisines, se réünissent en assez grand nombre pour les y forcer. Leurs occupations sont partagées entre la Chasse, la culture de quelques terres qui produisent une espece de Millet, & le soin des Troupeaux. Le Païs, quoique peu éloigné de la Ligne, & sujet à des chaleurs presque continuelles, qui ne sont tempérées que par la fraîcheur des nuits, paroît capable de porter toutes sortes de grains & de fruits. Ceux que la Terre y rend sans travail sont d'une force extraordinaire, ce qui est cause sans doute que les Nègres ne font pas leur principal objet de l'Agriculture. Les Troupeaux de Vaches & de Moutons n'y sont point en grand nombre, parce que le goût des Habitans pour les Animaux sauvages est comme proportionné à la gloire qu'ils tirent de la qualité de Chasseurs. Ce titre est le premier degré de distinction dans le Païs. Ils se servent de leurs fléches avec une adresse extrême, & leur intrépidité est surprenante dans les combats qu'ils livrent quelquefois de près aux Bêtes féroces. Le Fleuve, qu'ils nomment la petite Eau ou la petite Mer, leur sert à transporter une quantité prodigieuse de Venaison que leurs Chasseurs rapportent continuellement des Montagnes. J'ai compté dans le voisinage de Paraga plus de deux cent Barques ou Bateaux, dont la plus grande n'auroit pas contenu moins de six ou sept personnes; & l'on m'assura qu'il y en avoit le double actuellement employé au service des Chasseurs.
Les Hommes sont communément d'une taille médiocre, & tels pour la figure, que les Nègres de Guinée. S'il s'en trouve de plus hauts & de plus robustes, le droit du Prince est de les prendre pour sa Milice. Les femmes ont une sorte de beauté dans leur laideur. Elle consiste dans la bouche, qu'elles ont la plus agréable du monde. Leurs levres sont d'un rouge éclatant, & leurs dents de la plus parfaite blancheur. Elles ont aussi la gorge fort bien faite. Mais leur nez, qui est extrêmement plat, leurs yeux, dont le fond est couleur de pourpre, & leur peau grasse & luisante, excitent peu le penchant que nous avons naturellement pour leur sexe. Les mariages se font du consentement des Familles, & se rompent de même lorsqu'ils sont mal assortis. Mais un Mari est obligé de prendre soin de sa femme aussi long-tems qu'il ne s'en est pas séparé par un divorce reconnu. On ne leur fait point un crime d'en avoir plusieurs lorsqu'ils peuvent les entretenir, quoique le consentement de la famille n'intervienne que pour la première. La continence passe si peu pour une vertu dans les deux sexes, qu'ils cherchent à se marier dès que la nature les avertit qu'ils peuvent l'être; & la pluralité des Amans ou des Maris n'est jamais une raison qui inspire du dégoût pour une femme. Tous les Gens de notre Équipage se trouvérent fort bien de ce préjugé, par la facilité qu'ils eurent à se lier avec les jeunes filles & les veuves. Il falloit plus de réserve avec les femmes mariées, parce que les infidélités dans le mariage peuvent être une raison de divorce.
Dans les grandes chaleurs, qui ne reçoivent guéres d'interruption qu'au mois de Février & au mois de Septembre, ils sont nuds, hommes & femmes, sans autre voile pour la pudeur qu'une ceinture de Peau. Ils se couvrent dans les autres tems des plus belles Peaux qu'ils rapportent de leurs Chasses; mais avec quelque soin qu'ils les fassent sécher au Soleil, il y reste tant de saletés, & l'usage qu'ils ont de se frotter le corps de plusieurs sortes de graisses, les rend toujours si mal-propres, que la vûë n'en est pas moins blessée que l'odorat. Leurs amusemens les plus ordinaires sont des danses confuses, au son d'un Instrument qui s'enfle par le vent de la bouche, & qui étant pressé sous le bras, rend un bruit assez harmonieux par trois tuyaux de différente grosseur. Leurs mouvemens sont lascifs & toutes leurs postures fort libres; ce qui me surprit d'autant plus, que dans le tems même de leur nudité, on ne leur voit jamais prendre en public aucune liberté indécente. Leur mémoire est si bornée, qu'ils ne connoissent rien au-dessus du tems de leur vie, & qu'après quelques années d'intervalle, à peine se souviennent-ils des Personnes les plus cheres qu'ils ont perduës par la mort. Aussi rien ne les touche que ce qui remuë actuellement leurs sens, & l'exemple du passé n'a pas plus de force pour les persuader & pour les faire agir que la crainte du futur.
Il ne faut pas s'imaginer néanmoins que ce caractere soit si généralement celui de la Nation, qu'il ne s'y trouve quelques Particuliers que j'en excepte. Entre les jeunes filles ausquelles nos Gens s'efforcérent de plaire, il y en eut une, dont le nom étoitJenli, qui, si l'on met à part la noirceur, avoit le visage & la taille de nos plus belles filles de l'Europe. Il paroîtra fort étrange que ce qui nous la faisoit trouver charmante la rendit monstrueuse aux yeux des Sauvages, & que par cette raison personne presqu'alors n'avoit voulu l'épouser. Elle n'en fut que plus sensible aux caresses de nos Gens; & se trouvant pressée par la recherche d'un grand nombre, elle craignit fort sagement les effets de leur jalousie. Son goût s'étoit déclaré pour un jeune homme fort bien fait, qui, depuis la mort de notre Écrivain exerçoit le même Emploi sur le Vaisseau. Quoique ce degré lui donnât quelque supériorité sur le reste de l'Équipage, les autres ne s'étoient pas crus obligés de lui céder dans une concurrence d'Amour. Cependant Jenli s'obstinoit à les rejetter, & le ressentiment qu'ils en avoient leur avoit déja fait prendre des manières fort brusques avec l'Écrivain. Il se nommoitLinter. Je fus surpris que m'abordant un jour les larmes aux yeux, & me faisant des plaintes de quelques insultes qu'il avoit reçûës d'un Brutal, il me confessa que Jenli lui avoit touché le cœur, & qu'il l'aimoit assez pour en faire sa femme. Il m'assura que l'ayant observée de près, il avoit remarqué qu'elle n'avoit aucun commerce d'amour avec les Sauvages, & que s'y connoissant assez, il l'avoit trouvée Vierge. Il lui avoit appris déja quelques mots de notre Langue. Sa conduite, le langage qu'elle lui tenoit par ses signes & par d'autres expressions; enfin, l'indifférence qu'elle marquoit pour ceux qui s'empressoient autour d'elle, lui persuadoient qu'elle avoit du penchant pour lui. Il me conjuroit d'empêcher qu'on ne la chagrinât par d'indignes violences. Il sçavoit que c'étoit le dessein de plusieurs de nos Gens; mais il étoit résolu de la défendre au péril de sa vie.
Quoique je me sentisse le cœur touché de son amour & de ses larmes, j'avois conçu qu'il ne parloit d'en faire sa femme que pour m'engager à la faire respecter des autres, & je ne lui fis là-dessus qu'une réponse badine. Mais en confessant qu'il n'auroit pas pensé au mariage s'il avoit espéré de pouvoir la posséder librement, il me jura qu'il l'épouseroit sur le champ si je le permettois; que la couleur n'y faisoit rien; qu'à mesure qu'elle apprendroit notre langue on s'appercevroit comme lui qu'elle ne manquoit d'aucune qualité naturelle, & que le Commerce de l'Angleterre lui feroit acquerir toutes les autres: en un mot, qu'il aimoit mieux l'épouser que de courir le risque de la perdre, & qu'il prévoyoit d'ailleurs qu'à notre départ nous ne la souffririons point sur le Vaisseau avec une autre qualité que celle de sa femme. Je compris que dans l'ardeur d'une passion si vive, mes raisonnemens auroient peu de force pour le guérir, & je lui promis d'en parler au Capitaine.
Quelque autorité que l'amitié de M. Rindekly & le droit d'association me donnassent sur l'Équipage, je n'en usois jamais qu'avec quelque dépendance; autant pour donner l'exemple de l'obéissance à tous nos Gens, que pour marquer constamment à mon Gendre la reconnoissance que je lui devois. Il ne se faisoit jamais demander deux fois ce qu'il jugeoit capable de me faire plaisir; mais quoique je lui témoignasse du penchant à favoriser la passion du jeune Écrivain, il rejetta cette proposition avec beaucoup de fermeté. Ses objections furent si fortes que je n'y pûs rien opposer. Outre l'indécence d'un tel mariage.»Vous ne faites pas attention, me dit-il, que nous n'avons point un Homme dans l'Équipage à qui le seul goût de la débauche ne puisse faire naître la même envie, dans la supposition que des alliances de cette nature n'auront pas beaucoup de force en Angleterre.» Toutes les conséquences qu'il m'en fit craindre me parurent si justes & si fâcheuses, que je perdis le désir de rendre service à l'Écrivain. Mais pour éviter du moins les querelles dont nous étions menacés à l'occasion de Jenli, j'engageai M. Rindekly à défendre sous les plus rigoureuses peines qu'on fît la moindre violence aux femmes sauvages. Il établit la peine de mort pour ceux qui employeroient les armes dans la recherche d'une femme, soit contre les Nègres, soit contre nos propres Gens; & les autres punitions demeurerent à régler suivant la grandeur du crime. Linter se trouvant paisible possesseur de sa chere Jenli, perdit son amour par degrés. Cependant il lui apprit en fort peu de tems à s'expliquer en Anglois. Comme j'avois pris quelque intérêt à leur liaison, j'observai qu'il n'avoit pas mal jugé des qualités naturelles de cette femme, & que le hazard sembloit l'avoir déplacée en la faisant naître dans la Nigritie. Mais ce que j'admirai beaucoup plus, c'est que Linter eût commencé à s'en dégoûter, lorsqu'étant capable de se faire entendre, elle devoit lui paroître beaucoup plus digne de son affection. Je pensai dès ce moment à lui faire recueillir un autre fruit de la peine qu'elle avoit apportée à l'étude de notre Langue, en la faisant passer à Londres pour mener une vie douce auprès de ma femme.
Notre travail ne languissoit pas, & quoiqu'il fût beaucoup plus stérile que nous ne nous y étions attendu, il n'étoit pas tout-à-fait sans fruit. Mais tant de libéralités que nous avions répanduës dans la Nation, & le subside continuel que nous fournissions au Prince, épuisérent enfin toutes nos provisions. À peine nous restoit-il de l'eau-de-vie pour les nécessités du Vaisseau. Notre embarras n'avoit jamais été pour nos alimens, puisque nous trouvions l'abondance parmi les Nègres, & qu'ayant assez d'industrie pour tirer du sel de la Mer, nous avions suppléé aux diminutions de notre chair salée. Mais l'avidité du Prince augmentant tous les jours pour l'eau-de-vie, nous nous vîmes dans la nécessité de lui faire connoître qu'elle nous manquoit, & de le renvoyer à celle que nous promettions de lui apporter dans un autre Voyage. Malheureusement il étoit yvre lorsqu'il reçut cette réponse. Il s'emporta non-seulement en plaintes, mais même en ménaces, & notre Interpréte effrayé de ses discours nous communiqua la même frayeur par son récit. Nous tînmes aussi-tôt conseil. J'étois d'avis de partir, sans nous exposer aux suites de cet emportement, & d'éviter sur-tout la nécessité d'en venir à des violences, qui ne pouvoient servir qu'à nous fermer la voie du retour. Il nous étoit facile d'aller renouveller nos provisions, soit aux Canaries, soit au Cap de Bonne Espérance. Je pressai le Capitaine de suivre mon conseil, jusqu'à vouloir qu'il abandonnât nos claies & quelques centaines d'anneaux qui étoient à Delaya dans nos Cabanes. Mais il se reposoit trop sur l'impression qu'il croyoit avoir donnée de nos forces. En consentant à partir, il résolut de ne rien laisser derriere nous.