Nous n'avions employé que les voiles superfluës du Vaisseau; & cette perte méritoit effectivement peu de regret. Ce fut néanmoins le prétexte que M. Rindekly fit valoir pour s'obstiner dans son opinion. Le Prince qui n'étoit pas revenu de son ressentiment, ne nous vit pas faire les préparatifs de notre départ sans se livrer à de nouvelles fureurs. Il ne considera point si c'étoit l'impuissance qui avoit causé notre refus; il jugea du chagrin qu'il nous causeroit en nous enlevant tout ce que nous avions tiré de son Païs, par l'ardeur que nous avions eûë à l'amasser; & dès les premiers mouvemens qu'il nous vit faire pour retirer nos voiles, il prit des mesures pour sa vangeance. Les conjonctures lui étoient d'autant plus favorables, que peu de jours auparavant il lui étoit revenu des Montagnes cent vingt ou trente de ses plus braves Chasseurs. Il les joignit à sa Milice, qui étoit d'environ cent hommes; & l'ordre qu'il leur donna d'abord, fut d'arrêter tous les gens de notre Équipage qui se trouveroient dispersés. L'habitude que nous avions prise de vivre familierement avec les Nègres ayant beaucoup diminué nos précautions, il y eut dès le premier jour dix-huit de nos gens arrêtés. Nous ne nous apperçûmes de leur absence que le soir, à l'appel qui se faisoit régulierement dans le Vaisseau; & nos soupçons ne tombant point encore sur la véritable cause du péril, nous nous figurâmes qu'à la veille de notre départ, ils avoient voulu donner quelque chose de plus à leurs plaisirs. Cette erreur nous entraîna dans une autre. Le lendemain, dès la pointe du jour, nous envoyâmes de divers côtés dix hommes pour les rappeller, dans la crainte de causer trop d'effroi par le signal du canon. Ces dix hommes eurent le même sort que leurs compagnons; & le Prince jugeant bien que la trahison ne lui réussiroit pas plus long-tems, fit assembler ses Troupes entre l'Embouchure de la Rivière & le Vaisseau. Ce fut de quelques Nègres mêmes, que nous apprîmes notre disgrâce. Elle nous fit frémir, car nous ne pûmes envisager sans horreur tout ce que nous avions à craindre de la fureur & de la perfidie d'une Nation barbare. Cependant un peu de réflexion nous fit penser que le Prince Nègre étoit sans prudence. Ses Troupes étant au-dessous de nous, rien n'auroit pû nous empêcher de mettre douze ou quinze hommes résolus dans la Chaloupe, qui auroient remonté la Rivière jusqu'à Delaya, ou de remonter avec le Vaisseau même, & non-seulement de réduire sa Capitale en cendres, mais de nous saisir assez facilement de lui, de ses femmes & de toute sa Cour. C'étoit le sentiment de M. Rindekly dans son premier transport. La terreur de nos armes lui faisoit croire le succès certain. Mais il nous restoit un juste sujet de crainte pour nos Compagnons, qui auroient été le premier objet de la vangeance des Sauvages.
L'Interpréte, que le besoin où nous étions de son secours nous fit appeller à notre délibération, s'offrit volontairement à tenter l'esprit du Prince par des voies plus douces. Nous prîmes confiance à ses offres. Il se chargea de lui représenter l'affection que nous lui avions marquée par notre conduite & par nos présens, la surprise & la douleur que nous ressentions de ses violences, & le désir que nous avions de ne pas nous voir forcés d'employer contre lui les armes terribles qu'il nous connoissoit. Le refus que nous avions fait de lui fournir de l'eau-de-vie & du tabac, n'étant venu que de l'épuisement de nos provisions, nous lui laissions la liberté de visiter lui-même ou de faire visiter notre Vaisseau par un de ses gens, pour s'assurer que nos excuses étoient de bonne foi. Notre dessein à la vérité étoit de partir; mais nous lui promettions de revenir incessamment, avec une plus grande abondance d'eau-de-vie, de toutes sortes de Marchandises. Cette courte harangue fut répetée vingt fois à l'Interpréte, pour nous assurer de sa mémoire.
Il se rendit à Delaya. Le Prince, qui connoissoit son attachement pour nous, le reçut avec plus de douceur que nous n'avions osé l'esperer. Il écouta nos propositions; & prenant aussi-tôt son parti, comme s'il l'eut médité d'avance, il lui déclara qu'ayant violé la promesse par laquelle nous nous étions engagés à lui fournir de l'eau-de-vie, nous avions mauvaise grace de nous plaindre qu'il violât les siennes; que si les provisions nous avoient manqué, nous n'étions pas moins coupables de l'avoir trompé, en promettant ce que nous ne pouvions exécuter; que nos armes l'effrayoient d'autant moins, qu'il sauroit se vanger sur nos Compagnons si nous entreprenions de lui nuire; qu'il consentiroit néanmoins que nous quittassions son Païs pour aller faire de nouvelles provisions dans le nôtre; mais à deux conditions. L'une, que les gens qu'il avoit fait arrêter demeurassent pour caution de notre retour; & l'autre, que pendant notre absence nous laissassions à leur garde les lingots & les anneaux que nous avions tirés de ses Sujets.
Cette réponse, qui nous parut fidelle dans la bouche de l'Interpréte, calma du moins une partie de nos inquiétudes. C'étoit beaucoup que des violences commencées si brusquement, se changeassent tout d'un coup en négociation. Nous n'avions pas voulu risquer d'aller nous-mêmes, ni d'envoyer le moindre de nos gens à Delaya, pour ne pas exposer notre liberté; mais il nous sembla qu'avec le tour que prenoient nos différends, nous pouvions entreprendre de les terminer sans médiation; & M. Rindekly résolut de voir lui-même le Prince pour s'expliquer avec lui. J'exigeai néanmoins de son amitié qu'il lui feroit demander une conférence hors de l'Habitation. Elle fut accordée. Le Prince ne balança point à se rendre avec une douzaine de ses gens dans un petit bois qui fut marqué pour le lieu du rendez-vous. M. Rindekly affecta de ne se faire accompagner que de six des nôtres, pour rendre quelque déference à l'autorité Souveraine; mais il étoit plus sûr de cette escorte, que le Prince ne devoit l'être de la sienne.
De quelque manière qu'on veuille juger de son action, je ne prétens la justifier que par l'excès de sa vivacité, ou peut-être par le fond de ressentiment qu'il conservoit avec raison, contre un homme qui avoit commencé une injuste querelle. Non-seulement il n'avoit point emporté la résolution qu'il exécuta, mais dans la suite il m'a cent fois protesté, qu'après en avoir recueilli le fruit, il en avoit senti quelques remords; & sans porter la Religion plus loin qu'un homme de Mer, il a toujours attribué nos disgrâces suivantes à cette malheureuse avanture. La conférence, après avoir commencé paisiblement, se termina par des injures si picquantes, que le Prince barbare ayant porté la main sur un sabre qu'il tenoit de nous, pour maltraiter l'Interpréte que M. Rindekly forçoit de parler, nos six Soldats n'attendirent point l'ordre exprès de leur Chef. Ils étoient armés de leur fusils & de pistolets. Chacun d'eux tira son coup, dont ils tuérent, à bout portant, six Sauvages de l'escorte du Prince. M. Rindekly leur défendit absolument d'insulter le Prince. Dans la vûe qui lui avoit fait tolerer cette violence, il étoit important que ce fier Nègre ne fut point maltraité. Son effroi & celui des six hommes qui lui restoient, pouvoit suffire pour l'humilier. Il se jetta contre terre, aussi consterné du bruit, que du prompt effet de nos armes. M. Rindekly ne lui laissa point le tems de revenir de cette épouvante. Il lui fit dire par l'Interpréte que si tous nos Compagnons ne nous étoient pas rendus sur le champ, il devoit s'attendre au même sort, lui & toute sa Nation; & le forçant de se relever pour le suivre, il le conduisit jusqu'à la Chaloupe, dont il n'étoit éloigné que d'environ deux cens pas.
L'ordre de nous renvoyer nos gens fut porté à Delaya par un des six Nègres. M. Rindekly eut la constance d'attendre leur arrivée sur le bord de la Rivière, assez sûr de pouvoir gagner le Vaisseau dans sa Chaloupe, s'il s'appercevoit qu'au lieu d'éxécuter la volonté du Prince, ses Sujets pensassent à le vanger. Mais en donnant trop à sa vivacité, il n'avoit presque rien donné au hazard. Il connoissoit le caractere des Nègres. Le récit que le Député du Prince ne manqua point de faire à Delaya, nous fit renvoyer avant la nuit vingt-huit de nos gens, qui y avoient été gardés fort étroitement depuis quatre jours. Ils se mirent dans des Barques, pour gagner le Vaisseau par le Fleuve. Et quoiqu'on eût porté parole à l'Habitation que le Prince seroit rendu avec la même fidélité, une multitude de Nègres, descendant au long du Fleuve, vint le redemander, en poussant des cris de douleur & d'effroi.
M. Rindekly ayant eu le tems de considerer de sang froid l'excès auquel il s'étoit emporté, ne jugea point à propos de le renvoyer libre sans avoir pris d'autres précautions pour notre retraite. Il laissa la permission de se retirer à trois des cinq Nègres qui lui restoient, après s'être engagé à eux & à lui qu'il ne lui arriveroit aucun mal. L'ayant fait passer ensuite dans la Chaloupe avec les deux autres, il nous les amena comme en triomphe, accompagné de nos vingt-huit hommes qui le suivoient dans leurs Barques.
Il s'étoit passé dans cette expédition toute la longueur d'un des plus grands jours de l'Été. L'inquiétude commençoit à me tourmenter mortellement, lorsque je vis descendre cette petite Armée au long du Fleuve. M. Rindekly, en m'apprenant son avanture, ne s'expliqua point si nettement, que je ne m'apperçusse bien qu'il avoit quelque chose à se reprocher. Il étoit naturellement honnête homme, & sensible aux mouvemens de l'humanité. Mais la raison de notre sûreté, par laquelle il s'étoit crû justifié, m'empêcha aussi de le presser trop sur le droit qu'il s'étoit attribué de faire donner la mort à six Sauvages. Il y avoit peu d'apparence d'ailleurs que tout autre parti nous eût réussi de même: car sans parler de notre or, qui ne méritoit pas sans doute d'être mis en balance avec la vie de six hommes, peut-être n'aurions-nous point obtenu par d'autres voies la liberté de nos Compagnons.
Loin de maltraiter le Prince, nous nous efforçâmes de lui faire sentir par notre conduite le tort qu'il s'étoit fait en renonçant à notre amitié. On lui fit voir de ses propres yeux, que la seule impuissance nous avoit forcés d'interrompre nos subsides. Il feignit de se rendre à toutes nos raisons; mais l'Interpréte nous avoüa que dans ses réponses, il laissoit échaper plusieurs mots qui marquoient la violence de son ressentiment. Nous ne lui promîmes pas moins que s'il vouloit s'engager à nous bien recevoir, nous reparoîtrions bien-tôt dans son Païs avec des provisions plus abondantes. Il ne se fit pas presser pour y consentir. Enfin, comme la manœuvre étoit prête & que le vent paroissoit favorable, nous lui dîmes qu'étant prêts à partir, & sûrs d'ailleurs de la force invincible de nos armes, nous comptions pour rien les Troupes qu'il avoit à l'Embouchure de la Rivière, dans l'espérance ridicule de nous incommoder apparemment au passage; mais que s'il vouloit nous donner une preuve de réconciliation, il devoit leur envoyer l'ordre de se retirer. Cette résolution parut lui couter quelque chose, comme s'il eut appréhendé que la retraite de ses Troupes ne nous donnât plus de hardiesse à le maltraiter, ou plus de facilité à tourner notre vangeance sur ses Sujets. Cependant la vûe de nos canons & de nos fusils, sur lesquels nous prenions soin de lui faire jetter les yeux par intervalles, eut le pouvoir de le déterminer. Il fit partir un de ses gens dans une Barque, qui exécuta sans doute l'ordre que nous lui avions demandé, car nous ne vîmes aucun corps de Troupes en descendant la Rivière. M. Rindekly voulut qu'en le renvoyant libre, au moment que nous mîmes à la voile, on donnât de nouveaux sujets de se loüer de notre générosité. Quoiqu'il restât autour du Vaisseau plusieurs Barques, sur lesquelles nos Prisonniers étoient revenus de Delaya, il me proposa de le conduire au rivage dans la Chaloupe, & nous y mîmes tout ce qui nous restoit d'ustenciles & de petites marchandises à l'usage des Nègres. Cette occasion fut une faveur du Ciel pour Jenli, qui se trouva sur le bord de la Rivière avec un grand nombre d'autres Sauvages. Elle y étoit pour dire le dernier adieu, par ses regards, à l'Écrivain, que l'inconstance, ou la jalousie, faisoit partir avec beaucoup d'indifférence. Un mouvement de pitié pour une femme, qui valoit mieux que ses pareilles, & qui entendoit assez notre Langue pour nous être utile, me fit renaître la pensée de lui offrir une situation plus douce avec nous. Elle l'accepta, & le Prince appaisé par nos caresses & par les présens que je fis débarquer avec lui, ne s'opposa point à son départ.
Nous sortîmes du Fleuve à pleines voiles. M. Rindekly vouloit saluer les Nègres d'une décharge de toute notre artillerie, & leur laisser pour adieu une nouvelle impression de terreur. Je m'opposai à ce dessein, qui étoit capable de détruire la mémoire de nos bienfaits. Nous devions, après tout, plus d'affection que de haine aux Sauvages. Si les richesses que nous emportions n'avoient pas répondu à notre attente, elles étoient si supérieures à nos frais, que nous ne pouvions regréter les peines de notre entreprise. Suivant nos calculs, le fruit de notre Voyage montoit à plus d'un million de livres, tant en anneaux, qu'en poudre & en lingots. Je me trouvai si riche du quart de cette somme, qui devoit me revenir dans nos partages, que je ne souhaitai que de le mettre à couvert en retournant droit à Londres. M. Rindekly ne se rendit pas volontiers à cette proposition. Il panchoit, sinon à retourner bien-tôt sur la même Côte, du moins à faire valoir nos trésors dans d'autres parties du commerce, en attendant que la prudence nous permît de tenter une nouvelle entreprise chez les Nègres. Mes instances néanmoins l'auroient fait consentir à notre retour, si d'autres évenemens ne nous avoient forcés de prendre un parti fort différent.
En sortant de la Rivière de Pasamba, nous trouvâmes deux Vaisseaux Espagnols, montés comme le nôtre, moitié en guerre, moitié pour le commerce, qui revenoient des Philippines par cette route avec une riche cargaison. Cette rencontre nous alloit déterminer à suivre comme eux la route de l'Europe, du moins jusqu'aux Canaries, où nous aurions mieux aimé renouveller nos provisions que dans tout autre lieu. Mais à l'occasion d'une dispute de Matelots, il s'éleva une querelle si vive entre les deux Capitaines & le nôtre, qu'abusant de la supériorité du nombre pour nous traiter d'héretiques & de misérables, ils nous mirent dans le cas de ne pouvoir nous faire raison que par les armes. M. Rindekly comptant trop sur le courage de nos gens, repassa dans notre Bord, d'où la seule politesse l'avoit fait sortir, pour crier aux armes d'un ton furieux. Il ne voulut écouter ni mes conseils, ni mes prieres. Je vis en un moment l'image d'une guerre sanglante au milieu de la paix.
Les deux Espagnols marquerent moins d'emportement dans les suites de cette action. Ils gagnérent le dessus du vent, & se reposant sur cet avantage, ils sembloient attendre que les premières hostilités vinssent de nous. Je pris droit de leur modération pour renouveller mes efforts sur l'esprit de M. Rindekly. Enfin, j'arrêtai l'ordre qu'il alloit donner de lâcher sa bordée; mais je ne pus l'empêcher d'écrire sur le champ aux deux Capitaines, que s'il ne vouloit point donner naissance à la guerre entre deux Nations, qui faisoient encore profession de paix, il étoit résolu de soutenir sa querelle particuliere, & qu'avec un de ses gens, il les défioit tous deux dans un combat de Chaloupe à Chaloupe. Il leur laissoit le choix des armes & du nombre des Rameurs. À ce défi, qui étoit accompagné de quelques injures, les Espagnols répondirent qu'ils n'étoient point les maîtres de leurs personnes lorsqu'ils commandoient les Vaisseaux d'autrui, mais que s'ils étoient attaqués sur leur Bord, ils promettoient de se bien défendre. Cette réponse fut regardée de M. Rindekly, comme une nouvelle insulte. Je n'aurois pas eu le pouvoir de l'arrêter, si je ne l'eusse fait enfin souvenir qu'il alloit ruiner sa femme & toute ma famille. J'avois eu besoin moi-même d'un motif si puissant pour moderer mon indignation au récit de sa querelle.
Cependant les deux Espagnols profitérent du vent, & tirérent à nos yeux vers les Canaries. Nous les suivîmes. Douze jours que nous employâmes dans cette route n'ayant pas suffi pour calmer la bile de M. Rindekly, il voulut absolument relâcher dans une des Isles, se faire conduire dans la Chaloupe à celle de Canaries, & tirer raison des deux Capitaines par un combat reglé. Je lui représentai envain que dans les sujets de mécontentement qui croissoient tous les jours entre l'Angleterre & l'Espagne la prudence ne nous permettoit pas de nous exposer à trop de hazards; qu'il étoit déja fort heureux pour nous que les deux Capitaines eussent ignoré la querelle des deux Nations, & n'en eussent pas pris droit d'agir avec plus de rigueur; enfin que nous avions des biens & une réputation de sagesse à conserver. Il croyoit satisfaire à toutes mes objections, en me répondant qu'il vouloit s'exposer seul avec un de ses gens, & que l'honneur lui étant plus cher que la fortune & la vie, il n'étoit pas capable de s'éloigner sans avoir tiré vangeance d'un affront qui le déshoneroit. Nous relâchâmes dans l'Isle de Ferro, d'où il fit partit le plus adroit de nos gens dans une Barque du Païs, pour aller prendre des informations sur l'arrivée des deux Capitaines au Port de Canaries. Il les reçut avant la fin du jour; mais elles étoient capables de le refroidir. Ses ennemis n'avoient pas manqué en arrivant de faire le récit de leur avanture. Ils s'en étoient plaints comme d'une injure que la seule considération de la paix leur avoit fait supporter; & mettant enfin tout le tort de notre côté, ils avoient échauffé d'autres Capitaines Espagnols, déja irrités contre les Anglois, jusqu'à leur faire prendre la résolution de sortir du Port pour nous chercher.
Notre situation devenoit fort dangereuse, car il ne falloit pas esperer de demeurer long-tems cachés à Ferro. Il n'y avoit pas plus d'apparence de pouvoir nous remettre en Mer au risque de tomber entre les mains des Espagnols. Quatre jours s'étant passés dans cet embarras, nous renvoyâmes, le cinquiéme jour, un de nos gens au Port de Canaries. Il savoit parfaitement la Langue Espagnole, & s'étant mêlé, comme la première fois, parmi quelques Habitans de Ferro, il devoit seulement s'informer si la première chaleur de nos ennemis les avoit fait sortir du Port. Il trouva les deux Capitaines dans la situation où il les avoit laissés, mais prêts à remettre à la voile pour l'Europe, avec un autre Vaisseau marchand de leur Nation, qui faisoit la même route. Nous respirâmes à cette nouvelle, & notre espérance fut qu'en les laissant partir avant nous, la Mer nous redeviendroit libre. Trois jours se passérent encore, sans aucun trouble de la part des Habitans de Ferro, qui se souvenoient d'avoir vû M. Rindekly & moi deux ans auparavant, & qui avoient été satisfaits de notre conduite. Enfin nous nous flattions d'être à la fin du péril, lorsqu'on nous avertit qu'il entroit trois Vaisseaux dans la Rade de Ferro. La plus grande partie de notre Équipage étoit à terre. Toute notre diligence ne put nous faire regagner assez-tôt notre Bord, pour nous mettre en état de nous défendre, & la défense d'ailleurs n'auroit fait qu'assurer notre ruine.
Il ne nous auroit pas été plus avantageux de disputer notre liberté dans Ferro même, où nous étions sans armes & sans secours. D'ailleurs, ne pouvant nous persuader qu'une querelle particuliere, qui n'avoit ét suivie d'aucune hostilité, nous exposât aux plus furieux effets de la guerre, nous prîmes le parti d'attendre que les Espagnols nous expliquassent leurs intentions.
De notre Vaisseau, dont ils s'étoient saisis sans résistance, ils firent avertir le Capitaine de s'y rendre immédiatement. Je l'accompagnai. Nos ennemis, car c'étoient eux-mêmes, & leur dessein n'étoit que de nous chagriner par des humiliations, reçûrent M. Rindekly d'un air arrogant. Ils lui demandérent compte de sa Commission, de son Voyage & de ses Marchandises, en feignant de douter si nous n'avions pas fait la contrebande dans les Colonies Espagnoles. Je reconnus que M. Rindekly étoit capable de déguiser son ressentiment. Il répondit de bonne foi à toutes ces questions. Les prétextes leur manquant pour nous chercher querelle, ils continuérent seulement de nous humilier en faisant la visite du Vaisseau. Notre crainte étoit qu'ils ne découvrissent notre or, & que la vûe d'une si belle proie ne les rendît plus injustes qu'ils n'affectoient de vouloir l'être. Mais en observant ma Cabane, ils apperçûrent mon Journal qui étoit ouvert sur une table, parce que j'y ajoutois tous les jours quelques circonstances. Ils le parcoururent, & leurs yeux tombérent sur la description de Carthagène, qui se présentoit dès les premières pages. Cette découverte les occupa long-tems. Enfin bornant leurs réflexions, ils déclarérent à M. Rindekly, que des observations si particulieres, sur un lieu de cette importance n'avoient point été faites sans quelques vûes; que dans un tems où les Espagnols avoient de ce côté-là tant de plaintes à faire des Anglois, ils se croyoient obligés d'en informer le Roi leur Maître; qu'ils ne prétendoient pas décider si nous devions être regardés comme les ennemis de l'Espagne, mais que se rendant droit à Cadix, ils ne nous feroient pas beaucoup de tort en nous y conduisant avec eux, & que nous y aurions la liberté de justifier nos intentions.
Nous sentîmes amérement la nécessité de céder à la force. Cependant les circonstances mêmes nous faisant connoître qu'on n'avoit pas d'autre vûe que de nous chagriner, M. Rindekly prit un air ouvert pour assurer que nous relâcherions volontiers à Cadix. L'unique loi qui exerça beaucoup sa patience, fut celle qu'ils lui imposérent de passer dans un de leurs Vaisseaux pour y servir d'otage. Ils distribuérent aussi une partie de nos gens sur leurs trois Bords, & mirent à leur place assez de monde pour se rendre maîtres du nôtre. J'obtins la liberté d'y demeurer. Le vent nous étant favorable, ils nous pressérent de les suivre, avec toutes les précautions qui pouvoient les assurer de nous. Il me parut fort surprenant que dans toutes ces exécutions il ne leur échapât rien, ni à M. Rindekly, qui eut le moindre rapport à notre querelle.
Notre sortie de Ferro eut pour eux l'air d'un triomphe, & pour nous celui de l'esclavage le plus humiliant. Mais notre disgrâce ne dura que six jours. En approchant de l'Europe, nous découvrîmes cinq grands Vaisseaux que nous reconnûmes bien-tôt pour des Anglois. Ils voguoient à pleines voiles & Pavillon déployé, tandis que nous avions beaucoup de peine à nous servir du vent, qui avoit changé pendant la nuit. Quoique je m'attendisse bien que cette petite Flotte ne passeroit pas sans reconnoître la nôtre, & que je me crusse déja presque certain de notre délivrance, il me vint à l'esprit de charger secretement un de nos Matelots d'arborer tout d'un coup notre Pavillon. Cette idée me réussit avec tant de bonheur, que les cinq Anglois profitant de l'avantage du vent, s'approchérent de nous à la portée du canon, avant que les Espagnols eussent commencé à se reconnoître. Ils devinérent une partie de la vérité par les apparences; & le signe par lequel ils firent connoître aussi-tôt leurs intentions, força nos ennemis de plier leurs voiles pour les attendre.
Ils étoient en état de se faire respecter. C'étoit cinq Vaisseaux de guerre, qui transportoient quelques Troupes à la Jamaïque, pour appaiser la révolte des Nègres de cette Isle qui s'étoient soulevés contre les Anglois. Tandis que les Capitaines Espagnols cherchoient les moyens de leur faire approuver leur conduite, & que l'un d'eux les alloit joindre dans la Chaloupe, je me mis dans la nôtre, avec un air d'autorité auquel personne n'eut la hardiesse de s'opposer. Je fis tant de diligence, qu'ayant prévenu l'Espagnol, j'eus le tems d'informer le Chevalier Shelton, qui commandoit l'Escadre Angloise, du prétexte qu'on avoit pris pour nous arrêter. Il étoit prudent. Nos affaires ne nous permettoient point de nous brouiller ouvertement avec l'Espagne. Après m'avoir fait expliquer dans les termes les plus précis le fond & les circonstances du démêlé, il prit un parti que nos ressentimens mêmes ne nous empêchérent point d'approuver. Il reçut honnêtement le Capitaine Espagnol. Loin de lui faire un crime de l'excès de ses précautions pour la sûreté de Carthagène, il loüa ses craintes; mais les tournant ensuite en badinage, il lui conseilla de me rendre mon Journal, qui n'étoit que l'amusement d'un Voyageur, & de prendre confiance à la parole que j'allois lui donner de n'en jamais faire un usage pernicieux pour l'Espagne. Ce conseil eut toute la force d'une menace sérieuse. L'Espagnol embarrassé s'excusa sur la fidélité & le zéle qu'il devoit à sa Patrie. Il me prit à témoin qu'il n'avoit fait aucune insulte à notre Vaisseau, & se retira sur le champ pour rendre la liberté à M. Rindekly & à tous nos gens.
Je ne cachai point à M. Shelton que malgré ces apparences de réconciliation, j'appréhendois tout encore du caractere des Espagnols. Il ne me conseilla pas lui-même de m'exposer à leur ressentiment dans la même route. Cependant, comme il n'y avoit point de tempéramment entre la nécessité de les suivre & le parti d'accompagner l'Escadre Angloise, je résolus d'attendre M. Rindekly pour nous déterminer. Il se réjouissoit déja de l'occasion qui se présentoit de faire le Voyage de l'Amérique en sûreté. Son inclination avoit toujours été de ne pas retourner à Londres sans une riche carguaison, & de faire valoir auparavant une partie de nos richesses dans les Colonies; de sorte qu'il se déclara tout d'un coup pour le parti de suivre M. Shelton.
Ainsi nos incertitudes, & nos dangers mêmes, servirent à nous procurer toute la sûreté que nous pouvions esperer pour ce Voyage. Le vent ne nous servit pas moins heureusement. M. Shelton, qui avoit plusieurs fois fait la même route, devoit toucher aux Isles du Cap Verd, où il avoit quelques affaires d'interêt à démêler. Quoiqu'il ne se proposât point d'y employer la force, il nous dit agréablement, qu'on se faisoit rendre une justice plus prompte à la tête d'une Escadre.
Il s'y arrêta peu. Ayant repris directement notre route vers l'Amérique, un vent du Sud nous jetta fort loin vers le Nord. Il dura plusieurs jours avec la même violence. Nous eûmes la vûe de Sainte Marie, une des Açores, & le 24. de Septembre, nous nous trouvâmes fort près d'une Isle déserte dont nous n'avions pas le nom dans nos Cartes. L'accès nous en parut si facile, qu'ayant été un peu maltraités par le vent, nous prîmes le parti d'y mouiller l'ancre. Les gens de M. Shelton la nommérent Shelton Iland. Elle est au 38edegré 15 minutes de latitude, & son circuit nous parut d'environ cinq ou six lieuës. Nous y trouvâmes quantité de bois, des fraises, des groseilles, & beaucoup d'églantiers. Nos gens y virent des grues, des herons, & plusieurs autres oiseaux qui nichent sur les rochers. Ils y rencontrérent aussi quelques poules qu'ils prirent facilement. Le rivage étoit couvert de coquillage; de moules, de la couleur des nacres de perles; mais en ayant ouvert quelques-unes, nous n'y trouvâmes qu'un petit poisson assez sec & dont le goût ne nous parut point agréable. Il sort du milieu de l'Isle plusieurs sources si abondantes, qu'elles forment tout d'un coup une Rivière. Nos gens s'occupérent pendant deux jours à la pêche & à la chasse. Mais quelques-uns se trouvérent fort mal d'avoir mangé trop de fruits & de légumes sauvages, sur-tout des patates ou des pommes de terre, qui causérent la dissenterie à ceux qui en avoient pris avec excès. Nous remîmes à la voile le 26, & n'ayant rien souffert de la Mer pendant le reste de notre navigation, nous arrivâmes à Port-royal le 13. d'Octobre.
Le bruit de notre arrivée, avec six cens hommes que M. Shelton avoit à Bord, fit bien-tôt rentrer une partie des Barbares dans la soumission, & les plus obstinés se retirérent dans les Montagnes, où l'on ne pensa point à les poursuivre. Son Voyage n'étoit point inutile, puisqu'il produisit tout d'un coup l'effet pour lequel il étoit entrepris. Cependant après avoir distribué une partie de ses Troupes dans les Forts, il paroissoit déterminé à retourner promptement en Europe avec le reste. Nouveau sujet d'incertitude, du moins pour moi qui brûlois de me revoir à Londres, & qui étois comme averti par un pressentiment secret des disgrâces dont nous étions menacés. Le sentiment de M. Rindekly ne laissa point de l'emporter. Il vouloit qu'il ne manquât rien à notre fortune, & que nous ne retournassions à Londres, que pour nous y reposer dans l'abondance pendant tout le reste de notre vie. Plusieurs de nos gens, dont les désirs étoient plus bornés, demandérent le partage de notre or. Il se fit avec toute la bonne foi qui avoit été la baze de notre societé. Cependant la plûpart de ceux mêmes qui avoient pressé cette distribution, se rengagérent à notre service; de sorte qu'après le partage & les Congés accordés au gré de ceux qui les demandoient, nous nous trouvâmes encore avec quarante-cinq hommes d'Équipage. M. Rindekly possedoit admirablement l'art de séduire les esprits par les plus grandes espérances. Les preuves qu'il nous avoit données de son habileté servoient encore plus à soutenir la confiance. Il nous proposa de pénétrer dans le Golfe du Méxique, où nous apprenions que les François commençoient à négliger un fort bel établissement, après l'avoit entrepris avec une ardeur extraordinaire. Son dessein n'étoit pas de rien usurper sur une Nation qui nous étoit attachée par une solide alliance. Mais depuis les expériences que nous avions faites en Afrique, il avoit pour principe, qu'il y avoit toujours beaucoup à gagner chez les Nations Sauvages qui voyoient des Européens pour la première fois; & sans s'ouvrir de toutes ses espéranees, il nous exhortoit à nous fier à sa conduite.
J'avois des liaisons trop étroites avec lui pour lui contester trop ardemment ses principes, & je devois être convaincu d'ailleurs de la sincerité de son zéle pour l'interêt commun de notre famille. Je cédai à la vraisemblance de ses raisonnemens, avec la seule exception que la moitié de notre or demeureroit à la Jamaïque, & que nous ne risquerions point tout le fond de notre fortune. Mais je fus surpris de lui entendre assurer qu'il pensoit si peu à risquer notre or, que son dessein au contraire étoit d'employer seulement ce qui seroit nécessaire pour la carguaison du Vaisseau, & que pour les marchandises dont il vouloit la composer, il n'avoit besoin que d'une somme médiocre. En effet, il nous chargea de liqueurs fortes, de bas, de bonnets & de camisoles de laine, d'ustenciles de fer, & de toutes les bagatelles qui nous avoient procuré tant de faveur chez les Nègres. À l'objection que je lui fis, que dans toutes les parties du Golphe, où il parloit toujours de pénétrer, les Amériquains accoutumés au commerce des Nations de l'Europe, n'avoient plus la même avidité pour ces petites marchandises, il me répondit que c'étoit les Européens eux-mêmes qui s'étoient accoutumés à ne leur en plus porter dans cette fausse opinion; que n'ayant pas fait inutilement quatre Voyages en Amérique, il savoit de quel prix les habillemens de laine, les ustenciles de fer, & sur-tout les liqueurs fortes étoient toujours pour les Sauvages; que son embarras n'étoit point de leur faire agréer des biens de cette nature; mais de trouver dans les Païs que nous allions visiter, des Sauvages qui nous fissent gagner beaucoup au change, & qu'il avoit là-dessus depuis long-tems des idées qui ne pouvoient guéres le tromper. Enfin, tout m'étant agréable, avec la condition de laisser notre or derriere nous, je m'engageai à le suivre sur la seule confiance que j'avois à son esprit & à son amitié.
Il ne me fit pas long-tems, néanmoins, un mystere de son projet. Il avoit observé dans ses Voyages précédens que depuis le Traité de l'Assiento, ceux de nos Marchands qui entreprenoient le Commerce clandestin n'avoient guéres d'autre vûë que de suppléer au Vaisseau annuel, en lui fournissant par la voie qui portoit le non de Commerce des Chaloupes, dequoi se remplir à mesure qu'il se vuidoit, soit à Veracruz, soit à Porto-Bello; ou que le principal terme du moins étoit toujours quelqu'une des Villes où les Espagnols tenoient leurs grands Marchés. Il se proposoit au contraire d'abandonner les routes communes, pour s'arrêter sur les Côtes où il n'auroit affaire qu'aux Sauvages. Il avoit un Mémoire des lieux où se faisoient les principales pêches des perles, & d'où l'or passoit pour venir en plus grande abondance. Les Espagnois n'ayant point de Troupes dans tous ces quartiors, il se promettoit qu'avec un Vaisseau aussi-bien armé que le nôtre, nous nous ferions respecter d'eux s'il s'y trouvoit quelques gens de leur Nation; & qu'avec des denrées, qui ne passoient point pour marchandises de contrebande, nous engagerions les Naturels à nous faire tous les avantages que les Espagnols ne tiroient d'eux que par leurs duretés & leurs violences.
J'avoüe que cette explication augmenta ma confiance. M. Rindekly, qui s'étudioit de plus en plus à ne rien négliger, prit une autre précaution que je trouvai fort sage, & que la suite de notre entreprise nous fit reconnoître fort nécessaire. Il obtint du Gouverneur de la Jamaïque, après lui avoir communiqué une partie de son dessein, des Lettres de Commission, pour porter les plaintes de nos Colonies à tous les Gouverneurs & les Officiers Espagnols, des hostilités que leurs Gardes-Côtes commettoient sans cesse contre nous, sous le prétexte d'arrêter le commerce clandestin. Cet office, qui n'étoit borné à aucun lieu, nous donnoit la liberté de nous présenter sur toutes les Côtes, où nous pouvions supposer que les Anglois avoient souffert quelque violence, & Milord Harbert, Gouverneur de la Jamaïque, nous en fit expédier d'autant plus facilement les Lettres, que dans les sujets réels que nous avions de nous plaindre des Espagnols, il favorisoit toutes les entreprises qui étoient à l'avantage de notre commerce.
Nous partîmes ainsi sous les plus heureux auspices, & tranquilles du moins, sous la garantie du droit des Gens. M. Rindekly fit tourner la voile droit à la Havana. Je lui avois promis tant de confiance, que je ne lui demandai pas même quelles étoient ses premières vûes. Nous arrivâmes le troisiéme jour à l'entrée du Port, qui est un Canal fort étroit, de la longueur d'un demi mille, au Nord-Ouest de l'Isle de Cuba. Cette entrée étoit défenduë par plusieurs Forts. Le Commandant à qui nous déclarâmes notre Commission, nous demanda le tems d'en donner avis au Gouverneur de la Ville; ce qui nous fit demeurer vingt-quatre heures dans le Canal. On nous accorda la liberté d'entrer dans le Port. Nous admirâmes sa beauté. C'est un Bassin qui a la forme d'un quarré long, du Nord au Midi. Le Canal qui forme l'entrée, est au coin du Nord-Ouest, & les trois autres coins forment trois grandes Bayes, au fond d'une desquelles, qui est au coin du Sud-Est, on découvre la Ville deGuan Abacoa, éloignée par terre d'environ deux lieuës de la Havana, mais d'une lieuë seulement par la Mer.
À l'Ouest se présente la Havana, dans une délicieuse plaine qui s'étend au long du rivage. Sa figure est ovale, & commence à un demi mille de la Bouche du Port. Autrefois les Maisons n'étoient que de bois, mais depuis l'année 1536, on les a bâties de pierres dans le goût de celles d'Espagne. Les Édifices sont fort beaux, mais ils ont peu d'élevation. Les ruës sont étroites, extrêmement propres, & si droites qu'on les croiroit tirées à la ligne. On y compte onze Églises, tant Paroisses que Monastères, & deux magnifiques Hôpitaux. Au milieu de la Ville est une belle Place quarrée, dont tous les Bâtimens sont uniformes. Rien n'approche de la magnificence & de la richesse des Églises. Les lampes, les chandeliers & tous les ornemens des Autels, sont d'or ou d'argent. On y admire plusieurs lampes d'un travail exquis, & dont le poids est de deux cens marcs.
Nous fûmes reçus des Espagnols avec une politesse affectée, qui ne donna qu'un sujet de rire à M. Rindekly, parce qu'il lui étoit indifférent de quel œil on regardoit sa Commission. Pendant quelques jours qu'il employa gravement à traiter avec le Gouverneur, je cherchai d'autant plus curieusement à prendre une connoissance particuliere de la situation & du commerce de la Ville, que les Espagnols s'efforcent de dérober toutes ces lumiéres aux Étrangers. La Havana fut bâtie par Jean Velasques, qui s'empara de l'Isle de Cuba en 1511, avec l'assistance du fameux Barthelmi de las Casas, qui ayant embrassé dans la suite l'Ordre de Saint Dominique, devint Évêque de Chiapa dans la nouvelle Espagne, & nous a laissé l'Histoire des cruautés des Espagnols dans les Indes. En 1561, l'on ne comptoit encore que trois cens Espagnols à la Havana, ce qui est confirmé par notre Chilton, qui eut alors l'occasion d'observer ce qu'il a publié dans sa Relation. Du tems d'Heirera, c'est-à-dire en 1600, le nombre étoit augmenté jusqu'à six cens familles. Aujourd'hui l'on fait monter toute la Ville, en y comprenant les Noirs & les Mulâtres, à dix mille familles.
Les Habitans ont dans les manières un air de politesse & d'ouverture qu'on ne trouve point dans les autres Colonies Espagnoles. Cette façon libre est répanduës jusques dans les femmes, quoiqu'elles ne sortent jamais de leurs maisons sans être couvertes d'un grand voile. Elles savent presque toutes la Langue Françoise: elle imitent aussi la même nation dans leur coëffure & dans leur habillement. À la surprise que je témoignai là-dessus, on me répondit que ces usages s'étoient introduits depuis que la Maison de Bourbon est sur le trône d'Espagne, & que plusieurs familles Françoises sont venuës s'établir à la Havana. On m'apprit qu'en 1703, lorsqu'on y faisoit des réjouissances à l'honneur de Philippe V, M. du Casse, Officier François, s'y étant trouvé avec son Escadre, les Espagnols le priérent de se joindre à eux pour cette fête. Il fit débarquer cinq cens de ses Soldats, qui firent les exercices militaires sur la grande Place, & qui causérent tant d'admiration aux Habitans, que la Ville se trouva disposée à recevoir tous les François qui souhaiteroient de s'y établir.
Les alimens les plus communs à la Havana, sont la chair de porc & celle de tortuë, dont on porte même une quantité considérable en Espagne. Le porc y est très-nourrissant; & contre sa nature ordinaire, il y resserre le ventre au lieu de le relâcher. Quelques-uns de nos Anglois furent étonnés, qu'après s'être fait purger, le Médecin leur ordonna de manger du porc roti. On coupe la chair des tortuës en pièces fort longues, qu'on sale beaucoup & qu'on fait ensuite secher au vent. Les Matelots la mangent avec de l'ail, & lui trouvent le goût du veau. Mais toutes les autres provisions, à la réserve du vin qui est fort bon à la Havana, y sont d'une cherté extraordinaire. Le pain même n'y est point à bon marché. Le poisson & la viande de Boucherie y sont sans goût.
La Jurisdiction de la Havana s'étend sur la moitié de l'Isle, comme celle deSan Jago de Cubasur l'autre partie. Quoique San Jago ait toujours passé pour la ville Capitale, la Havana ne lui céde cet avantage que pour le nom, car elle est la résidence du Gouverneur général de l'Isle & de tous les Officiers du Roi, tandis que San Jago n'a qu'un Gouverneur subalterne. Elle est aussi le Siège Épiscopal, dont le revenu annuel est de cinquante mille écus. Les environs de la ville sont la plus belle & la plus fertile partie du païs. Le reste de l'Isle est si sec & si montagneux, qu'on n'y trouve ni Fermes, ni troupeaux.
Mais c'est par l'importance de sa force & de son commerce, qu'il faut considerer la Havana. Je réserve pour ceux qui nous gouvernent, toutes les observations de M. Rindekly & les miennes sur le premier de ces deux articles, & je me garderai bien de les exposer au hazard d'être traduites dans quelque autre Langue, pour servir de préservatif contre l'utilité que l'Angleterre en peut tôt ou tard esperer. Par bien des questions hazardées, M. Rindekly étoit parvenu à se faire éclaircir quantité de vûës qu'il avoit formées anciennement, & quelques-unes dont il étoit redevable à l'article de mon Journal, où j'avois inseré la Relation de Carthagène. Revenant toujours à l'idée qu'on se trompoit en croyant les Naturels de l'Amérique revenus du goût qu'ils avoient eu pour nos petites denrées, il esperoit beaucoup plus de cette voie que d'un commerce régulier; & suivant ses mesures, il se croyoit également à couvert, & de la crainte des Espagnols & du reproche de violer la Justice.
Je ne sai si nous devions souhaiter de faire un plus long séjour à la Havana; mais un Officier du Gouverneur vint nous déclarer qu'ayant rempli suffisamment notre Commission, il n'y avoit plus que des vûës suspectes qui pussent nous arrêter. Cette explication, jointe au soin qu'on avoit eu de retenir constamment notre Équipage à bord, nous fit craindre quelque insulte des Habitans, si nous différions notre départ jusqu'au lendemain. Mr Rindekly, qui savoit beaucoup mieux que moi la Langue du païs, nous avoit entendu nommer dans plus d'une occasion,traîtres&Lutheriens. Nous étions d'ailleurs assez satisfaits du Gouvernement. Notre Commission portoit, non-seulement de faire des plaintes contre les Gardes-Côtes, qui nous avoient enlevé plusieurs Bâtimens sous de faux prétextes, mais de protester que la Nation n'ayant aucune part aux entreprises supposées de quelques particuliers, les articles fondamentaux du Commerce n'en devoient rien souffrir; & quant aux Barques & aux Vaisseaux qui nous avoient été pris, nous avions demandé que les Marchands interessés fussent entendus dans leurs allégations, & qu'il ne leur fût pas nécessaire de recourir à la Cour de Londres, ou à celle de Madrid, pour faire entendre & recevoir les preuves de leur innocence. Le Gouverneur nous avoit répondu, après quelques jours de délibération, que la témerité des Contrebandiers étant portée à l'excès, il ne falloit pas s'étonner que les Espagnols fissent tout ce qui dépendoit d'eux pour les réprimer; que les Gardes-Côtes n'exécutoient là-dessus que les Ordres de la Cour; & que, s'il étoit vrai qu'ils les eussent quelquefois excedés, c'étoit à la Cour même qu'il falloit adresser nos plaintes, puisque c'étoit d'elle qu'ils recevoient directement leur Commission. Quoiqu'une réponse si vague ne tendît qu'à se défaire promptement de nous, M. Rindekly avoit insisté sur plusieurs Barques qui avoient été prises hors du Golfe, & qui ne pouvoient être accusées, par conséquent, du commerce clandestin. Il avoit reclamé leurs effets avec beaucoup de force; mais comme il ne pensoit qu'a nous ménager le tems dont nous avions besoin, il s'étoit rendu ensuite à la réponse du Gouverneur, qui se retranchoit toujours dans les bornes de son pouvoir, & qui nous renvoyoit à la Cour, ou au Gouverneur général.
La joie qu'on eut de nous voir partir fut une nouvelle marque de l'impatience & du regret avec lequel on nous avoit soufferts pendant neuf jours. Nous débauchâmes un Nègre, que toutes les précautions des Officiers du Port ne purent empêcher de gagner notre Vaisseau, & de s'y tenir caché. En sortant du Canal, M. Rindekly affecta de reprendre au Sud la route de la Jamaïque; c'étoit celle qui convenoit aussi à son premier dessein. Nous rencontrâmes vers San Antonio, quelques Marchands Espagnols, qui nous laisserent passer sans obstacles; & passant à la vûe de la Jamaïque avec un vent favorable, nous entrâmes dans la Grande Mer, pour gagner les petites Antilles, comme si notre dessein eût été de nous rendre à la Barbade. Mais coupant en plein Sud, nous prîmes directement vers celle de la Marguerite, où l'importance de notre entreprise étoit d'arriver sans être apperçus des Gardes-Côtes. La fortune nous seconda si heureusement que nous ne fûmes point retardés par les vents que nous redoutions en doublant le Cap de Vela. Nous étant trop approchés de la Grenade, nous évitâmes un autre danger, en reconnoissant aussi-tôt notre erreur; & M. Rindekly, qui connoissoit beaucoup mieux toutes ces Mers que les Côtes d'Afrique, nous fit découvrir, vers le soir, le Château de Monpatre, au Cap de l'Est de la Marguerite.
Quoique les Espagnols n'y ayent aucune garnison; comme c'est le lieu où la petite Flotte qu'ils y envoyent tous les ans pour la pêche des Perles, va jetter l'ancre, & qu'il y reste plusieurs de leurs Marchands ou de leurs Facteurs, nous cherchâmes quelque lieu plus écarté pour aborder. Le fond se trouvant excellent au Nord-Est, nous entrâmes au commencement de la nuit dans une petite Baie, où l'obscurité ne nous empêcha point d'appercevoir de la fumée qui s'élevoit en tourbillons. Nous jettâmes l'ancre aussi-tôt; & M. Rindekly, croyant le Vaisseau sans péril dans un lieu si paisible, ne se fia qu'à lui-même du soin de prendre les premières informations. La Lune, qui commença bien-tôt à paroître, lui fit remarquer plus distinctement que la fumée sortoit de quelques cabanes. Il se mit dans la Chaloupe avec huit de nos gens. Ayant gagné le rivage, il se trouva éloigné, d'environ deux milles, des cabanes qu'il avoit apperçues. Il fit ce chemin avec le même courage. C'étoit une petite Habitation de Mulâtres, qui parloient presque tous la Langue Espagnole. Il en fut reçu avec hnmanité; & sans leur expliquer ses desseins, il parla de son arrivée comme si le mauvais état de notre Vaisseau l'eût forcé de s'arrêter au premier lieu qui s'étoit offert.
Il revint fort content de la douceur des Mulâtres. Il avoit appris d'eux que les Vaisseaux Espagnols étoient partis de l'Isle depuis six semaines, mal satisfaits de la pêche de cette année; mais loin d'être refroidi par le peu d'avantage qu'ils en avoient tiré, il en conclut, au contraire, que ce qui n'étoit pas tombé entre leurs mains devoit être resté dans l'Isle, & ce n'étoit pas sans fondement qu'il formoit cette conjecture. Il sçavoit par d'autres informations, que les Mulâtres & les Nègres qu'ils employoient à la pêche, ne se trouvant point assez payés ou récompensés de leurs peines, commençoient à prendre l'usage de leur dérober les plus belles Perles, & qu'ils se trouvoient mieux de les donner aux Hollandois, qui venoient furtivement de Curassos, & même de Surinam. Dès la pointe du jour nous vîmes arriver cinq ou six Barques, que nous ne fîmes pas difficulté de laisser approcher. Nous reçûmes à bord plusieurs Mulâtres, ausquels nous rendîmes fort avantageusement les honnêtetés qu'ils avoient faites au Capitaine. Ils n'attendirent point qu'on leur parlât de Perles, pour nous en faire voir de fort belles. M. Rindekly, sans marquer trop d'empressement, leur offrit quelques Bonnets & quelques Camisoles qu'ils accepterent avec beaucoup de joie. En effet, ces misérables manquoient de tout, & se croyoient fort heureux de recevoir des presens utiles, eux que les Espagnols font travailler avec une dureté surprenante, sans autre fruit qu'une mauvaise nourriture. Cette première visite nous valut quinze grosses Perles, qui ne nous coûterent pas deux pistoles en marchandise. Mais, sur ce qu'ils nous assurerent eux-mêmes que nous n'aurions pas de peine à nous en procurer un grand nombre, nous leur fîmes voir nos provisions de liqueurs fortes, & toutes nos autres denrées, en les leur proposant comme un prix que nous distribuerions libéralement à ceux de qui nous recevrions les plus grands services.
J'étois d'avis d'attendre à bord ce que produiroient nos promesses; mais l'ardeur de l'Équipage, & celle de M. Rindekly même, ne put se moderer à la vûe d'une si belle carriere. La moitié de nos gens quitterent le Vaisseau, dans la résolution, non-seulement de chercher d'autres Habitations, mais d'aller jusqu'à Makanas, qui en est une plus considérable à quelques lieues de la Mer. Le bruit de notre débarquement y arriva plûtôt qu'eux. Tout ce qu'il y avoit de Mulâtres & d'Amériquains, à qui il étoit resté des Perles, vinrent au bord du rivage, où je ne doutai point, en les voyant, du motif qui les amenoit. Je fis un négoce si avantageux, dans l'absence de M. Rindekly, qu'il fut surpris du trésor qu'il trouva dans une grande caisse à son retour. Il avoit beaucoup moins réüssi par la peine qu'il s'étoit donnée de parcourir une longue étendue de Côtes. La Marguerite n'est point une petite Isle. On ne lui donne pas moins de trente-cinq lieues de tour; & si toutes ses parties ressemblent à celle dont nous avions la vûe, elles doivent être fort agréables. Elle n'est séparée de la nouvelle Andalousie que par un détroit de huit ou neuf lieues. L'Isle est riche en fruits & en pâturages, ce qui fournit aux Habitans de quoi se nourrir avec abondance; mais manquant d'industrie & de commerce, par la faute des Espagnols, qui dans l'immense étenduë de Païs dont ils sont les Maîtres, ne cherchent que l'or & l'argent, & les pierres précieuses; à peine les Insulaires les plus aisés ont-ils de quoi se mettre à couvert de l'injure des saisons. Ils ont si peu d'eau douce, qu'ils sont obligés de la tirer du continent par des Barques qui vont & reviennent continuellement.
Les Espagnols, n'étant pas toujours assez forts pour contraindre les Naturels à leur pêcher des Perles, amenent souvent avec eux des Esclaves Nègres qu'ils employent à cet exercice. Mais ces malheureux, qui sont obligés de plonger jusques sous les rochers pour en arracher les huîtres, & qui ignorent ordinairement la manière de se défendre des Monstres marins, périssent en grand nombre, soit qu'ils soient étouffés par l'eau, ou dévorés par les Requins. Aussi la pêche la plus abondante se fait-elle dans l'absence des Espagnols, par les Amériquains du Païs, qui sçavent mieux se garantir des périls de la Mer. Mais s'ils ne sont pressés par un extrême besoin, ils cachent à l'arrivée de ces rigoureux Maîtres des richesses qui ne leur procurent pas les biens qui leur sont les plus nécessaires. Nous remarquâmes qu'ils avoient beaucoup plus d'inclination à trafiquer avec nous qu'avec les Hollandois, parce qu'ils conservent le souvenir d'une ancienne descente de quelques Vaisseaux de Hollande, qui pillerent l'Isle avec toutes sortes de désordres & de cruautés. Ils sont exposés d'ailleurs aux ravages des Filibustiers, qui viennent souvent troubler leur pêche, & qui leur ravissent cruellement le fruit de leur travail. Mais le soin qu'ils ont de cacher ce qui est déja recueilli, fait qu'ils ne perdent gueres que les Perles qu'ils pêchent actuellement.
Enfin, si nous épuisâmes une grande parti de nos provisions, nous les crûmes réparées au centuple par trois grandes caisses des plus belles Perles du monde que nous recueillîmes en moins de quinze jours. Nous ne nous serions point lassés si-tôt d'une si heureuse entreprise, si nous n'avions appris, par les Barques qui apportent de l'eau du Continent, que les Espagnols étoient avertis de notre expédition, & qu'ils pensoient à nous faire repentir de notre hardiesse.
M. Rindekly jugea que dans la crainte d'être poursuivis par les Gardes-Côtes, nous n'avions point d'autre route à prendre que celle de la Barbade. Outre la Commission du Gouverneur de la Jamaïque, il avoit eu soin de prendre des Lettres de recommandation à Port-Royal, pour quelques riches Négocians de la Barbade, & même pour l'Isle Françoise de la Martinique, qui en est fort voisine. Il se proposoit de mettre nos richesses en dépôt dans l'une ou l'autre de ces deux Iles, & d'y renouveller nos provisions. Nous quittâmes la Marguerite dès la nuit suivante; & prenant entre l'Isle de la Trinida & celle de Tabago, nous arrivâmes heureusement, en moins de vingt-quatre heures, à l'entrée de la Baye de Carlille, au fond de laquelle Bridgetown est située.
Cette Ville, qui est la Capitale de la Barbade, a porté autrefois le nom de Saint-Michel. Elle est au 12edegré 55 minutes de latitude, comme on a pris soin de le marquer en gros caracteres sur la première Maison du Port. Les vapeurs, qui semblent la couvrir continuellement dans une situation fort basse & fort marécageuse, nous empêcherent de l'appercevoir en entrant dans la Baye; mais ces nuages se dissiperent à mesure que nous en approchions. Nous n'y trouvâmes rien de désagréable que les marais & les terres mortes dont elle est environnée. Elle contient environ douze cens Maisons, toutes bâties de pierres. Les rues sont larges, les édifices fort élevés, & les loyers aussi chers que dans les quartiers les plus frequentés de Londres. La principale Église ne le cede point en grandeur à nos plus vastes Cathédrales. Le clocher en est beau & contient sept cloches: dont l'orgue & l'horloge sont deux pièces fort estimées.
Les Forts qui défendent l'accès de la Ville sont construits avec tant d'habileté que s'ils étoient aussi-bien munis qu'ils doivent l'être, ils n'auroient rien à redouter des plus puissantes attaques. Le premier qui est à l'Ouest, & qui se nomme James-Fort, est monté actuellement de dix-huit pièces de canon. Mylord Grey, qui a été Gouverneur de l'Isle, y a fait bâtir une Salle pour le Conseil qui est d'une beauté extraordinaire. À la pointe d'une langue de terre qui s'avance dans la mer, est un autre Fort, nommé Willonghby, qui contient douze pièces de canon. La Côte de la Baye de Carlille, depuis le Fort de Willonghby jusqu'à celui de Needham, est défenduë par trois batteries; & le Fort de Needham a vingt pièces de canon. Au-dessus, & plus avant dans les terres, le Chevalier Bevill Granvill a commencé une Citadelle, qu'on nomme, à l'honneur de la Reine Anne, le Fort-Saint-Anne. Ce sera la plus forte place de l'Isle, mais elle ne coûtera pas moins de trente mille livres sterlings. Le Conseil de la Barbade se laissa entraîner dans cette dépense, sur l'avis que M. d'Herbeville faisoit de grands préparatifs à la Martinique pour nous venir attaquer. Il y pensoit effectivement, mais ayant été détourné de cette entreprise par les difficultés, il alla porter l'orage à Saint-Christophe, & particuliérement à Nevis, qu'il ruina tout-à-fait. À l'Est de Bridgetown, est un cinquiéme Fort muni de douze canons. Toutes ces fortifications rendent la Ville si sure & si tranquille, qu'elle est devenue la plus riche des Antilles. Les Marchands n'y craignent aucun danger. Aussi leurs magasins & leurs boutiques sont-ils aussi richement fournis qu'à Londres. On trouve à Bridgetown des Auberges, des cabarets, des lieux d'amusement comme dans les plus grandes Villes de l'Europe. On y a établi un Bureau de Poste pour les lettres, & toutes les semaines il en part un Pacquebot, qui les porte en terre ferme pour être distribuées dans toutes les parties des Indes Occidentales.
La Baye de Carlille, au fond de laquelle est Bridgetown, a plus de fond & de largeur qu'il n'en faudroit pour contenir cinq cens Vaisseaux. Il y avoit un Mole, qui s'étendoit depuis James-fort jusqu'à la Mer, mais il fut ruiné par un horrible tempête en 1694. On peut juger de la force & de la grandeur de Bridgetown par le nombre de sa Milice. On y compte douze cens hommes de guerre, qui portent le nom deRegiment Royal, ou de Regiment des Gardes à pied. C'est dans cette Ville que le Gouverneur, le Conseil, la Chancellerie, & toutes les Cours d'affaires ont leur Siège. En un mot, si le lieu de sa situation étoit aussi sain, qu'il est fort & commode, elle pourroit passer pour la meilleure de nos Places en Amérique, comme elle en est la plus riche. À l'est de la Ville est un Magasin à poudre, bâti de pierre, avec une forte garde.
J'ai commencé par faire la description de ce qui se présente à la première vûë. Le Gouverneur, à qui nous fîmes notre visite au moment de notre arrivée, nous traita moins comme des Marchands que comme des Députés du Gouverneur de la Jamaïque. M. Rindekly, en lui montrant sa Commission, affecta de lui rendre compte de notre voyage à la Havana, & feignit de n'avoir pris par la Barbade que pour s'informer s'il n'y avoit pas quelques nouveaux sujets de plaintes contre les Espagnols, avant que de nous rendre à Carthagène, & dans leurs autres Ports. Nous apprîmes, dans cette première Audience, qu'il étoit arrivé, huit jours auparavant sur les Côtes de l'Isle, un accident fort tragique. On y avoit trouvé une Barque sans Matelots, & sans aucun autre guide, quoiqu'elle eût une petite voile tenduë, dans laquelle étoient les corps de huit hommes à qui l'on avoit coupé la tête. Ces cadavres étoient nuds, & ne portoient aucune marque à laquelle on pût distinguer de quelle Nation ils étoient. Cependant la forme de la Barque, & la couleur de la chair, qui étoit plus brune que nos Anglois ne l'ont naturellement, avoient fait conjecturer que ce devoit être des Espagnols. Il restoit à sçavoir si cette boucherie étoit l'effet de quelque vengeance des Habitans de l'Isle, ou si elle venoit des Espagnols mêmes, qui pouvoient avoir abandonné la Barque aux flots après avoir massacré huit de leurs propres gens. Toutes les recherches qui s'étoient faites par l'ordre du Gouverneur n'avoient encore pû rien éclaircir.
M. Rindekly, ne pouvant esperer de la discretion de notre équipage, que l'histoire de nos Perles demeurât cachée, prit le parti de confesser au Gouverneur l'obligation que nous avions au vent de nous avoir jetté dans la Marguerite. Cet aveu, qu'il ne put s'empêcher de faire en riant, laissa voir assez que nous n'y avions point été conduits par le seul hazard. Mais on étoit avec les Espagnols dans des termes qui pouvoient faire passer ces entreprises pour de justes represailles. Ils avoient pris recemment cinq grosses Barques, parties d'une autre Baye de la Barbade, & chargées pour la Jamaïque, sans autre prétexte que de les avoir trouvées un peu trop à gauche de leur route, quoique la force du vent fût une juste excuse. Nous en concluions que puisqu'ils abusoient du vent pour nous piller mal-à-propos, il nous étoit permis d'employer, dans l'occasion, les mêmes prétextes pour nous dédommager de toutes ces pertes.
Comme notre unique affaire a Bridgetown étoit de renouveller nos provisions, & de mettre nos richesses en sureté, je laissai ce soin à M. Rindekly, pour observer particuliérement les proprietés d'un Pays dont nos Marchands s'étoient moins occupés jusqu'alors à nous faire des relations qu'à tirer de solides avantages. Je visitai dès le lendemain, avec M. Ogle, un des Négocians à qui nous étions recommandés, la nouvelle Maison qui a été bâtie à un mille de la Ville pour la résidence du Gouverneur, & qui se nommePilgrim, du nom de celui qui a vendu le fond. Elle est située à l'Est. C'est un Édifice qui feroit honneur à nos plus riches & nos plus fastueux Seigneurs en Europe. Du côté du Midi, à un mille & demi de Bridgetown, est un autre Maison, nommée Fontabel, qui servoit auparavant au même usage, & dont l'Isle fait encore la rente au proprietaire.
Depuis la Ville jusqu'à Fontabel, on a tiré au long de la Côte une ligne, qui est fortifiée d'un parapet, & l'on a placé à Fontabel une batterie de douze pièces de canon. De Fontabel à la Plantation de Chace, est une autre ligne qui n'est pas moins défendue; & de Chace jusqu'à la Baye de Mellou, on trouve des rochers & des monts fort escarpés, qui ont fortifié naturellement l'Isle de ce côté-là. À Mellou est encore une batterie de douze canons; & delà jusqu'à Hole, qui est une fort jolie Ville, on a fait divers retranchemens qui ne sont point interrompus. Hole est à sept milles de Bridgetown, & à neuf de Saint-Georges. Elle consiste en deux ruës, l'une qui borde l'eau, & d'où l'on entre dans celle qui forme proprement la Ville. On y compte un peu plus de cent maisons. Elle est extrêmement commode pour quelques Plantations voisines, qui y chargent leurs marchandises. On lui donne indifferemment le nom de Hole & de Jamestown, à cause de sa principale Église qui est dédiée à Saint James ou Saint Jacques. Le Port est défendu par un Fort muni de 28 pièces d'artillerie; & proche de la Paroisse de Saint James, qui forme une pointe, on a placé une autre batterie de huit canons.
De Hole à Saint Thomas, vers l'Est, on compte un mille & demi, & de Saint Thomas à Speight, environ six milles. La ligne dont j'ai parlé continue de régner au long de la Côte, depuis l'Église de Hole jusqu'à la Plantation du Colonel Alen, au-dessous de laquelle est le Fort de la Reine,Queensfort, monté de douze pièces de canon. La ligne continue ensuite jusqu'à la Baye de Reid, où est encore un Fort de quatorze pièces de canon; delà elle va joindre la Plantation de Scot, qui a un fort de huit canons. Elle gagne la Plantation de Baily, qui a aussi sa batterie; ensuite celle de Benson, puis celle de Heathcot, qui est fort proche de Speight, où est un Fort de dix-huit canons.
La Ville de Speight, est à trois mille & demi de Hole, & portoit autrefois le nom dePetit-Bristol. Après Bridgetown c'est la plus considérable de l'Isle. Elle est composée de quatre ruës, dont l'une s'appelle la ruë des Juifs. Les trois autres touchent au rivage. On y compte plus de trois cens maisons. C'étoit autrefois le lieu où les Marchands de Bristol abordoient par prédilection, ce qui a servi par degrés à former la Ville. Mais Bridgetown ayant attiré tout le commerce, Hole s'affoiblit tous les jours. Outre le Fort qui touche à la Plantation de Heathcot, il y en a deux autres; l'un au milieu de la Ville, avec onze pièces de canon; l'autre, à l'extrêmité, du côté du Nord, avec vingt-huit pièces.
De Speight la ligne continue l'espace de trois milles, jusqu'à la Baye de Macock, où l'on a bâti nouvellement un Fort, & delà jusqu'à la Paroisse de Sainte-Lucie, qui s'avance environ deux milles dans les terres. De Sainte-Lucie, en tirant vers le rivage du Nord, on rencontre une fort belle campagne; mais depuis Macock, en suivant la Côte, jusqu'à la pointe de Lambert, il y a plusieurs petites Bayes, chacune fortifiée d'un Fort; & de même dans l'espace de quatre milles qu'on compte depuis la pointe de Lambert, en suivant le rivage du Nord, jusqu'à la pointe de Deeble. Delà jusqu'à la Ville d'Ostin, qui est à l'Est, l'Isle est fortifiée naturellement par une chaîne de Monts, & de Rocs, qui la rendent inaccessible. De la pointe de Conset à la pointe du Sud, cette chaîne est extrêmement haute & sans interruption. La Mer est si profonde au long de cette Côte qu'il n'y a presque point de cables qui en puisse toucher le fond, & le rivage si difficile, qu'il est impossible d'en approcher.
Dans la partie de l'Isle qu'on nomme Scotland, ou l'Ecosse, il y a aussi une chaîne de Montagnes, dont la plus élevée s'appelle le Mont Helleby. C'est le plus haut lieu de la Barbade. Du sommet, on voit de tous côtés la mer autour de soi; & du pied des mêmes Monts sort la Rivière qu'on appelle aussi Scotland, qui tombe dans la Mer près du Mont Chanleky, en formant une espece de Lac vers son embouchure. Dans cette partie de l'Isle, la nature du terrein est telle que la surface s'écoule quelquefois à la profondeur d'un pied, ce qui cause un tort extrême aux Plantations.
En suivant le rivage depuis Sainte-Lucie, on trouve à cinq milles la Paroisse de Saint André, & trois milles plus loin celle de Saint Joseph, où prend sa source la Rivière de Saint Joseph, qui est la principale de l'Isle. Elle sort de la Plantation deDavid, & va se jetter dans la Mer au-dessous deHolder, après un cours qui n'est gueres que d'environ deux milles. Quelques-uns prétendent que les eaux de cette Rivière, & de celle de Scotland, sont quelquefois alterées par l'eau de la Mer, qui traverse le sable dans les grandes marées. Les plus éclairés assurent que c'est une erreur: Mais il est vrai que les marées couvrent souvent les pâturages & les plantations à quelque distance, ce qui rend alors le passage de ces lieux fort difficile.
Outre ces deux Rivières, on trouve presqu'à chaque Plantation des sources d'eau vive; & dans quelque endroit qu'on ouvre la terre, on est presque sur d'y rencontrer une source. De Saint-Joseph, on compte, au long de la même Côte, trois milles jusqu'à Saint-Jean. C'est dans cette Paroisse qu'est située la célebre Plantation du Colonel James Drax, qui, avec un fond de trois cens livres sterling, devint le plus riche de tous les Négocians de l'Isle. Trois milles plus loin, en tirant vers le Sud, on trouve les Paroisses de Saint-Philippe & de Saint-André. Là commence une chaîne de Montagnes qui régne depuis Valrond jusqu'au Mont de Middleton, & delà jusqu'à la Paroisse d'Harding. Cette partie de l'Isle est la derniere qui ait été habitée, à l'exception de Scotland. Trente ans après le premier établissement des Anglois, il n'y avoit encore aucune Plantation depuis la Baye de Codrington jusqu'à celle de Cottonhouse, qui est près d'Ostin. Tout étoit couvert de bois; au lieu qu'à present on trouve aussi peu de bois depuis Sainte-Lucie jusqu'à Ostin, qu'on y trouvoit alors peu de Maisons. De Saint-Philippe jusqu'à Christchurch, on compte sept milles.
La Ville d'Ostin, qui est voisine de Christchurch, a tiré son nom du premier Anglois qui s'y est établi. C'etoit un Fou, qui ne laissa point d'y amasser des richesses considérables, & dont le nom a prévalu sur celui de Charles Town, qu'on a voulu donner au même lieu. La Baye de cette Ville est flanquée de deux bons Forts, l'un vers la Mer, l'autre du côté de la Terre. La communication est libre entre les deux par le moyen d'une longue Plateforme. Le premier, qui est au Nord de la Ville, contient quarante pièces de canon; l'autre n'en a que seize ou dix-huit, mais ils défendent admirablement la Place. Elle est de la grandeur de Hole, & bâtie presque de même. On ne compte delà que six milles jusqu'à Bridgetown. Little Island, ou la petite Isle, en est éloignée d'un mille & demi. C'est-là que sont les fameux jardins de M. Pierce, où l'on voit des allées admirables d'Orangers & de Citroniers, des Bosquets de toutes sortes d'arbres les plus délicieux, des ouvrages d'eaux, avec une prodigieuse quantité de fruits & de fleurs.
Après avoir fait presque entierement le tour de l'Isle, où je ne manquai point d'observer plusieurs autres Bayes, telles qu'au Nord,River-Bay,Teut-Bay,Baker'sbay; à l'Est,Skullbay,Foul-Bay,Mill's-Bay,Long-Bay,Women's-Bay; au Sud-Ouest, entre la pointe de Deeble, & celle d'Ostin,Sixmen's-Bay; & du côté le plus Occidental de l'Isle,Cliff's-Bay; sans compter plusieurs autres petites Bayes, qui sont sans noms, ou qui portent celui du Chef de la Plantation voisine; j'observai aussi plusieurs torrens, qu'on honore du nom de Rivières, tels que celui de Hockletoncliff, dans la Paroisse de Saint-Joseph, qui se jette dans la Mer à un mille de la Rivière de ce dernier nom; le torrent de Hatches, dans la Paroisse de Saint-Jean, & celui de la Paroisse Saint-Philippe, qui se perd avant que d'arriver à la Mer; on trouve aussi de côté & d'autre des mares ou des étangs, qui ont été ouverts pour la commodité de l'eau. Entre Bridgetown & Fontabel, est un ruisseau qu'on appelle la Rivière Indienne,Indian River, qui roule assez d'eau pour aller jusqu'à la Mer.
La ligne, qui environne l'Isle presqu'entiere, consiste dans un fossé & un parapet de sable, haut de dix pieds, devant lequel est une forte haye d'épines, dont les pointes sont capables de faire des blessures dangereuses.
Une rareté particuliere à cette Isle, c'est le nombre extraordinaire de vastes caves qu'on y trouve de tous côtés. Il y en a de plusieurs milles de longueur, & dans lesquelles il coule souvent un ruisseau. Les Nègres s'y cachent lorsqu'ils ont quelque chose à redouter de la colere de leurs Maîtres. On prétend qu'elles servoient de retraite aux Caraïbes, lorsqu'ils possedoient ce Pays; mais il est incertain s'ils l'ont jamais possedé.
Il y a peu d'édifices publics dans l'Isle de la Barbade. Les Négocians ont apporté, jusqu'à present, moins de soins à l'embellissement de leur demeure, qu'à l'augmentation de leurs richesses. Il n'y a que les Églises, la Maison du Gouverneur, & la Salle du Conseil qui soient bâties réguliérement. Les Maisons y sont extrêmement basses, & c'est apparemment la crainte d'un nouvel ouragan, tel que celui de 1667, par lequel tous les Édifices furent abbattus, qui empêche qu'on ne leur donne plus d'élévation. On n'y voit point de tapisseries, quoique l'humidité de l'air rende les appartemens fort mal sains; mais la même raison fait appréhender que les tapisseries ne fussent exposées trop-tôt à la pourriture. Cependant on trouve par-tout, sinon de l'élégance, du moins de la propreté & de la commodité.
On peut s'imaginer que le terroir de la Barbade est un des plus fertiles de l'Univers, puisque dès les premiers essais qu'on en a faits pour les cannes de sucre, il a rendu annuellement une moisson prodigieuse. Quoiqu'il ait aujourd'hui moins de fécondité, ce qui n'est pas surprenant après qu'on en a tiré tant de richesses, il ne laisse pas, avec un peu de culture, de produire encore des trésors si considérables qu'on a peine à se le persuader quand on ne connoît point le commerce de cette Isle. Chaque acre de terre, l'un portant l'autre, rend tous les ans à l'Angleterre 10 Schellings, qui font près de douze livres de France, sans y comprendre le profit du Plantateur, & l'entretien de plusieurs milliers de personnes qui vivent de ce commerce à la Barbade & à Londres. Enfin l'on ne connoît point de terre plus féconde. Les quartiers mêmes qui le sont le moins, tels que celui de Bridgetown, qui est fort sablonneux, rapportent abondamment pendant toute l'année. Les arbres & les campagnes y sont toujours couverts de verdure. On y voit constamment des fleurs & des fruits, c'est-à-dire, tous les agrémens, & toutes les promesses du Printemps, avec l'utile maturité de l'automne. Les Habitans y sont occupés sans cesse à semer ou à planter; mais sur-tout au mois de Mai & de Novembre, qui sont les saisons où l'on confie à la terre le bled des Indes, les patates, & toutes sortes de légumes.
On ne distinguoit d'abord aucune saison particuliere pour les cannes de sucre, parce que toutes les saisons étoient également favorables. Mais depuis qu'on s'est apperçû de quelque épuisement de la terre, qui a fait prendre le parti de la cultiver réguliérement, la saison pour planter les cannes de sucre est entre le mois d'Août & celui de Janvier.
Le sucre est la principale production de la Barbade. Les autres sont l'indigo, le cotton, le gingembre, & plusieurs sortes de bois, de plantes, de fruits, & de légumes, dont on trouve la description dans plusieurs Livres. Rien n'égale la beauté des jardins, dès qu'on donne le moindre soin à leur culture. Toutes les peintures qu'on fait des Champs Élisées n'approche point de ce spectacle. On trouve aussi dans l'Isle toutes les especes d'animaux que nous avons en Europe, avec plusieurs autres, tant de mer que de terre, qui sont inconnus dans d'autres lieux, & dont on trouve les noms & les proprietés dans M. Ligon, & dans le Docteur Stubs.
Une remarque à l'avantage de la Barbade, c'est que la plûpart des Chefs de Plantations sont des gens de qualité; ce qui lui donne une sorte de supériorité sur toutes les autres Colonies de l'Amérique, où l'on sçait que les premiers Habitans ont été presque tous des gens sans nom & sans aveu. Il est assez surprenant qu'il s'y trouve un Paléologue, descendu, suivant les prétentions de sa famille, des anciens Empereurs du même nom. C'est apparemment pour soutenir ces idées de Noblesse, que les Rois d'Angleterre créent souvent Chevaliers Baronets les plus riches Négocians de la Barbade. Il y en eut treize de créés tout-d'un-coup en 1661.
L'excellence du Pays y attira tant de monde dès l'origine de notre établissement, que vingt ans après, la milice y étoit plus nombreuse qu'elle ne l'est aujourd'hui à la Virginie, qui a cinquante fois plus d'étendue. On y comptoit alors onze mille hommes, tant d'Infanterie que de Cavalerie. Ce nombre se trouva si considérablement augmenté en 1676, sous le Gouvernement du Chevalier Jonathas Atkins, qu'on y en comptoit vingt mille, & cinquante mille habitans venus d'Europe, ou descendus de familles Européennes, avec quatre-vingt mille Nègres; ce qui faisoit en tout plus de cent cinquante mille âmes, dans une Isle qui n'est gueres plus grande que celle de Wight. Nous n'avons point de Provinces en Angleterre qui soient si peuplées. L'Angleterre contient quatre cent fois plus de terrein que la Barbade, & devroit avoir par conséquent cinquante millions d'habitans en proportionnant sur cette régle le nombre à l'étendue; tandis que, suivant tous les calculs, elle n'en a pas sept millions.
Cependant cette quantité de monde est fort diminuée à la Barbade depuis la retraite de plusieurs riches Négocians qui sont venus joüir de leur fortune en Europe, & par une funeste maladie qui fut apportée dans l'Isle en 1691. Il y est mort tant de Maîtres & d'Esclaves, qu'on n'y compte plus que sept mille hommes de milice, vingt-cinq mille habitans Anglois, & soixante ou soixante-dix mille Nègres. On distingue les Habitans en trois ordres: les Maîtres, qui sont, ou Anglois, ou Écossois, ou Irlandois, avec un petit nombre de Hollandois, de François, & de Juifs Portugais; les Domestiques blancs, & les Esclaves. Il y a des Domestiques blancs de deux sortes: ceux qui s'engagent volontairement en Europe, pour aller servir à la Barbade l'espace de quatre ans ou davantage; & ceux qui sont transportés en punition de quelque crime. Les honnêtes gens de l'Isle méprisoient autrefois ceux-ci jusqu'à refuser de s'en servir; mais les ravages de la maladie, & ceux de la guerre, les ont forcés d'employer tout ce qui se presente. À l'égard des autres, la plûpart sont de pauvres gens, que la misere, ou quelque sujet de chagrin a chassés de leur Patrie, & qui, après avoir rempli l'engagement de leur servitude, trouvent quelquefois le moyen de former une bonne Plantation qui les enrichit.
Les Maîtres vivent dans leurs Plantations comme autant de petits Souverains. Ils ont leurs domestiques pour le service de leur maison, & pour l'ouvrage de la campagne. Leur table est bien servie, leur suite nombreuse, leurs carosses, & leurs livrées beaucoup plus magnifiques que les équipages de Londres. Outre le train de terre, les plus riches ont des Barques fort ornées sur lesquelles ils se plaisent à faire le tour de l'Isle. Les Dames y sont vêtuës avec autant de goût, & de propreté que de magnificence. Leurs societés ne sont pas moins agréables que celles de Londres, ou du moins l'emportent beaucoup sur celles des plus honnêtes gens de nos Provinces. La générosité, la politesse, l'hospitalité, régnent dans toutes les parties de l'Isle. Leur nourriture commune est la même qu'en Angleterre; mais rien n'est comparable à la beauté de leurs desserts, qui sont composés de mille choses délicieuses que l'Isle produit en abondance. Cependant ils sont obligés de tirer leur farine, leurs vins, & presque toutes leurs liqueurs, de l'Europe. Un Domestique blanc s'achete vingt livres sterling, ou plus s'il sçait quelque métier; une femme dix livres, lorsqu'elle est jolie. Ils redeviennent libres lorsque le tems de leur service est expiré. La condition des Esclaves Nègres est fort misérable, parce que leur servitude dure toute leur vie. Ils coutent ordinairement trente ou quarante livres sterling; mais il s'en trouve de si habiles qu'on ne fait pas difficulté d'en donner jusqu'à deux ou trois cens livres sterling.
On les achete par lots sur les Navires qui les apportent de Guinée. Les Maîtres leur laissent la liberté de prendre deux ou trois femmes, dans l'espérance d'une plus grande multiplication; mais j'ai remarqué au contraire que l'excès du plaisir les énerve. Les femmes sont fidelles à celui qui passe pour leur mari, & l'adultere est regardé entr'eux comme un grand crime. Il y en a peu qui marquent du penchant pour le Christianisme. On ne leur impose là-dessus aucune loi; mais il est faux qu'on s'oppose à leur conversion. Ce changement n'en apporteroit point à leur état, & ne diminuëroit pas l'empire absolu que leurs Maîtres ont sur eux. La plûpart sont perfides & dissimulés; leur nombre, qui est au moins de trois pour un blanc, les rend si dangereux, qu'on est obligé, pour les tenir dans la soumission, de les traiter avec beaucoup de rigueur. D'ailleurs, la paresse & l'imprudence sont deux autres vices dont on en trouve très-peu d'exempts. Il est arrivé mille fois qu'un Nègre a ruiné la Plantation de son Maître par le feu, sans qu'on ait pû découvrir si c'étoit négligence ou malignité. On est surpris en Europe que leur multitude ne les encourage pas plus souvent à la révolte. Nos Anglois, à qui j'ai marqué le même étonnement, m'ont répondu que la plûpart étant de différentes Régions d'Afrique, vivent non-seulement sans le moindre commerce les uns avec les autres, mais avec une haine mutuelle, qui va jusqu'à les empêcher de se rendre certains services dont l'occasion se présente continuellement, & qui pourroient les soulager dans leur misere. D'ailleurs, on les entretient dans une si furieuse crainte des armes à feu, qu'à peine osent-ils lever les yeux sur un fusil. Lorsque les Troupes font l'exercice ou passent en revûë, on voit tous les Nègres tremblans comme s'ils croioient toucher à la derniere heure de leur vie. Ils sont tous Idolâtres, & l'on prétend que c'est le Diable qu'ils adorent. Mais un Maître ne s'attache guéres à pénétrer quelle est la Religion de ses Esclaves. Les Nègres Créoles sont moins grossiers. Les enfans des Afriquains perdent aussi quelque chose de la férocité de leurs peres.