Le Docteur Towns prétend que le sang des Nègres est aussi noir que leur peau. Il a vû, dit-il, tirer du sang à vingt au moins de ces malheureux, soit dans la santé ou la maladie, & la superficie en étoit aussi noire que le paroît notre sang lorsqu'on l'a conservé pendant quelques jours dans un bassin. Il en conclut que la noirceur est une qualité qui leur est absolument naturelle, & qui ne leur est pas communiquée par l'ardeur du Soleil; d'autan-plus, ajoute-t'il, que les autres créatures qui vivent sous le même climat ont le sang aussi vermeil que nous l'avons en Angleterre.
Mais avec quelque habileté que le Docteur ait communiqué cette prétendue découverte à la Société Royale, j'ai sçu de plusieurs honnêtes gens de la Barbade, ce qu'il ne m'étoit pas venu à l'esprit d'éclaircir dans mes deux voyages d'Afrique: 1º. Que par des expériences continuelles, ils étoient surs que le sang des Nègres n'est pas différent du nôtre: 2º. Qu'il est même arrivé plus d'une fois que par divers accidens un Nègre est devenu presque aussi blanc que nous. On me raconta l'exemple récent d'un Esclave du Colonel Titcomb, qui s'étoit tellement brûlé dans une chaudiere de sucre, qu'il s'étoit élevé dans toutes les parties de son corps une multitude infinie de pustules blanches. À mesure qu'il se rétablit, sa peau acquit une parfaite blancheur, & devint si tendre qu'elle étoit blessée de l'ardeur ordinaire du Soleil; de sorte que, par un sentiment d'humanité, son Maître le fit revêtir d'habits comme un domestique blanc. Les Médecins de Bridgetown, qui ont fait la dissection de plusieurs Nègres, m'ont assuré aussi qu'il n'y avoit aucune différence entre les parties intérieures de leur corps, & celles des Habitans de l'Europe.
Un Chef de Plantation a sa demeure au milieu de ses Nègres; c'est-à-dire, qu'étant logé avec toutes les commodités possibles, pour lui & pour tous les domestiques qui le servent dans sa maison; il est environné, à quelque distance, des huttes de ses Esclaves, qui forment de petits Villages dont il est le souverain Maître. Leur nourriture est fort misérable, elle consiste en légumes & en fruits, que leurs femmes cultivent, avec quelques morceaux de porc salé qu'on leur accorde deux ou trois fois la semaine. Lorsqu'il meurt quelques bestiaux de maladie, ils se jettent sur cette proie, que les domestiques blancs dédaignent, & rien ne peut representer l'avidité avec laquelle ils s'en remplissent l'estomac.
Les amusemens des Nègres consistent à danser le Dimanche au son de deux instrumens qui forment une mélodie fort bizarre, ou à lutter, les hommes pêle-mêle avec les femmes. Les Anglois n'ont guéres d'autres plaisirs que celui de la table & des cartes, ou des autres jeux de hazard. Il reste dans le bois quelques animaux sauvages; mais en général le Pays n'est pas propre à la chasse. Les bals sont fort en usage entre les jeunes gens, tandis que ceux d'un âge plus avancé employent une partie du jour à boire. Le vin de Madère, quoique trop chaud peut-être pour un climat qui l'est beaucoup aussi, fait leurs plus cheres délices; & ce n'est point une chose rare pour un homme en bonne santé, que d'en boire chaque jour cinq ou six bouteilles. Ils en previennent les mauvais effets en se procurant des sueurs abondantes. Une proprieté du vin de Madère, du moins à la Barbade, est de ne pouvoir se conserver dans une cave fraîche. Les vins de France & du Rhin y perdent leur force, quelque moyen qu'on employe pour les soutenir, & celui de Canarie n'y est point estimé.
Il est venu quelquefois à la Barbade des Troupes de Comédiens de Londres, qui n'ont point eu sujet de se repentir du voyage. Nous trouvâmes à Bridgetown des Marionetes nouvellement arrivées, & nous admirâmes l'ardeur des plus honnêtes gens à se procurer tous les jours la vûe d'un spectacle si puérile. La Salle des representations étoit mieux ornée que celles des plus célebres assemblées d'Angleterre, & le prix fort supérieur à celui des Théâtres de Londres.
Parmi toutes ces observations, je me gardai bien de négliger celles qui pouvoient m'apporter de nouvelles lumiéres pour le commerce. Quoique le sucre fasse le principal fond des richesses de l'Isle, il y a fait naître tant d'autres moyens de s'enrichir, que ce ne sont pas aujourd'hui les Chefs des Plantations qui passent pour les plus opulens. Si l'on considere combien de gens sont employés dans ce petit coin du monde, on ne sera pas surpris que les seules nécessités des Habitans forment une carriere fort vaste pour toutes sortes de Négoces. Il ne partoit point autrefois, moins de quatre cens Vaisseaux de la Barbade, richement chargés pour Londres; d'où l'on peut inferer quelle prodigieuse quantité de mains étoient employées à ces expéditions. La seule subsistance de tant de bouches entraînoit un commerce à la nouvelle Angleterre & à la Caroline, pour les provisions; au nouvel Yorck & à la Virginie, pour le pain, la farine, le Porc, le bled d'Inde & le tabac; en Guinée, pour les Nègres; à Madère, pour le vin; aux Terceres & à Fyall, pour le vin & l'eau-de-vie; aux Isles de May & de Curacao, pour le sel; & en Irlande, pour le bœuf & le porc. Mais depuis la grande guerre du commencement de ce siécle, ce nombre de quatre cens Vaisseaux est diminué à 250; ce qui ne laisse pas de porter plus de sucre en Europe que toutes les autres Isles n'en fournissent ensemble. Dans l'origine, les Habitans plantérent aussi du Tabac, qu'ils envoyoient en Angleterre; mais il se trouva si mauvais qu'on fut obligé d'abandonner ce commerce. Celui de l'indigo succeda; mais l'Isle en produit à present fort peu. Le gimgembre & le coton en viennent toujours avec abondance. Les Marchands de la Barbade tirent cinq pour cent pour les commissions de vente & de retour.
Malgré la chaleur du climat l'air y est si humide que le fer le plus net ne peut être exposé une nuit à l'air sans être couvert de roüille le lendemain; ce qui augmente beaucoup le commerce des instrumens de fer. Le cuivre est d'un grand usage pour la fabrique du sucre. Il est remarquable que les horloges & les montres vont rarement bien dans l'Isle; mais je suis persuadé que la faute vient des Ouvriers, ou peut-être encore plus de la négligence des Habitans, qui ne prennent pas soin assez souvent de nettoyer les ressorts. Je connois un honnête homme, qui, ayant porté à la Bardade une montre qu'il avoit déja depuis quatre ans, l'y conserva saine & réguliere pendant sept autres années, sans y avoir fait faire la moindre réparation. C'en est assez pour accuser d'erreur ceux qui attribuent le désordre de leurs montres au climat. Il n'y a point d'especes de marchandises qui ne puissent être portées à la Barbade avec la certitude d'un prompt débit, parce que tout le monde y est riche, & que l'Isle manque de la plûpart des biens de l'Europe.
Sous le régne de Charles II. la Barbade, & nos autres Isles, furent accusées de faire enlever en Angleterre de jeunes enfans, qu'on transportoit sur les Vaisseaux sans la participation de leurs parens. Le Chevalier William Hayman, fameux Marchand de Bristol, fut obligé de se défendre contre cette accusation devant la Justice, & ne parvint jamais à se justifier clairement; mais les loix ont été si severes en Angleterre & dans les Colonies, qu'elles ont fait abandonner cet odieux trafic.
Comme nous avions pris des Lettres à la Jamaïque, pour deux Anglois qui faisoient depuis quelque tems leur séjour à Sainte-Lucie, M. Rindekly me proposa de faire le voyage de cette Isle, qui n'est guéres à plus de vingt lieuës de la Barbade, & j'approuvai le motif qui le portoit à me faire cette proposition. Nos Perles, étant un trésor sur lequel nous fondions de hautes espérances, il jugea qu'il n'y avoit point de précautions trop grandes pour la sûreté d'un tel dépôt; & que sans nous défier d'aucun des Marchands pour lesquels nous avions des Lettres, la prudence nous obligeoit de mettre nos richesses en differentes mains. Il avoit choisi à Bridgetown, le Chevalier John Worsum pour notre Dépositaire, & notre Correspondant dans la suite de nos entreprises. Après lui avoit remis deux de nos trois caisses, il me chargea de porter l'autre, qui contenoit presque autant de Perles que les deux premières, à M. Rytwood, à qui nous étions recommandés dans l'Isle de Sainte-Lucie.
Notre espérance étoit, qu'à la faveur du commerce qu'il faisoit à la Martinique, dans un tems où la paix étoit bien établie entre les deux Couronnes, il trouveroit le moyen de faire passer sûrement cette partie de notre bien en Angleterre, par la route de France.
Je partis, avec quatre de nos gens, dans une espece de Pacquebot, qui fait réguliérement cette route une fois chaque semaine. Nous arrivâmes le soir du même jour, & d'assez bonne heure pour observer toute la grandeur de l'Isle, qui est longue d'environ vingt-deux milles, sur onze de largeur. Elle est coupée par quelques Montagnes; mais la plus grande partie du terroir est excellente, & fort bien arrosée par quelques Rivières, ce qui lui donne un avantage considérable sur la Barbade. L'air y est aussi plus sain; & l'on attribue cette difference aux vents d'Est, qui tempere d'autant plus les ardeurs du climat, que l'Isle a moins de largeur, & que les Montagnes n'y sont pas fort élevées. Elle est remplie de grands arbres, qui fournissent d'excellent bois pour les édifices, & pour les moulins à vent; avantage dont la Barbade se ressent. Entre plusieurs bons Ports, on estime beaucoup celui qui porte le nom deLittle Carenage, où nos Anglois ont pensé long-tems à se fortifier.
Mais la France & l'Angleterre ayant fait inutilement diverses tentatives pour se mettre en possession de Sainte-Lucie, on en étoit revenu à l'ancienne convention, qui étoit d'user librement des avantages de l'Ile, sans aucune préférence entre les deux Nations. M. Rytwood y avoit jetté comme au hazard les fondemens d'une habitation; & ne pensant point à troubler les François, qui avoient formé la même entreprise dans plusieurs autres quartiers, il n'étoit point interrompu dans la sienne. Il nous dit que de quelque manière que les affaires pussent tourner, il avoit déjà tiré assez de profit de son travail pour ne pas regretter ses premiers frais, ni même la perte de ce qu'il employoit actuellement à le continuer. Il ne me fit pas pénetrer dans le fond de son commerce; mais en considerant le petit nombre de ses Ouvriers, le peu d'espace qu'il avoit défriché, & surtout l'etroite liaison qu'il avoit avec diverses François de l'Ile, & même de la Martinique; je n'eûs pas de peine à juger que ses principales affaires étoient secrettes, & qu'il tiroit adroitement parti du voisinage des deux Nations.
Il nous reçut avec beaucoup de caresses. Entre diverses recits de ses voïages il nous en fit un fort étendu de la fameuse navigation du Duc & de la Duchesse, deux Vaisseaux de Bristol, qui firent le tour du monde dans le cours des années 1708, 1709, 1710 & 1711. Il étoit Contremaître du Duc. Mais la relation de cette grande entreprise ayant été publiée à Londres en 1712, par le Capitaine Édouard Cooke, je n'en donnerai place ici qu'à ce qui peut eclaircir un fait assez interessant, dont on a négligé les circonstances dans le premier volume. Le Capitaine Cooke parle d'un William Selkirk, qui ayant été abandonné dans l'Ile de Fernandez y passa quatre ans & quatre mois sans aucune societé humaine. M. Rytwood nous apprit d'abord que ce malheureux solitaire se nommoit Selcrag, ce qu'il nous prouva aussi-tôt par la lecture même de son Journal, où il avoit eu soin de lui faire signer de sa propre main la vérité de son avanture; ensuite il nous lut ce qu'il me permit de transcrire dans le peu de tems que nous passâmes à Sainte Lucie.
»Le Duc & la Duchesse s'étant approchés de l'Ile de Fernandez, qui passoit alors pour deserte, depuis que les Habitans Espagnols avoient trouvé plus d'avantage à se retirer au continent; quelques gens de l'Équipage découvrirent sur la côte un homme qui faisoit voltiger une sorte de Pavillon blanc. On depêcha aussi-tôt l'Esquif du Duc, & j'en pris moi-même la conduite. À mesure que nous approchâmes du rivage, nous entendîmes clairement que l'Étranger imploroit notre secours en langue Anglose. Je lui criai de me montrer un endroit où nous pussions aborder sans peril. Il me donna de fort bonnes explications; & tandis, que nous remontions à force de rames vers le lieu qu'il m'avoit marqué, nous le vîmes courir au long de la côte avec autant de vitesse que l'animal le plus leger. Lorsque nous eûmes pris terre, il nous embrassa tous successivement avec des transports de joie, qui lui ôterent pendant quelque tems le pouvoir de parler. Enfin s'étant assuré par ma promesse que nous le prendrions à bord, il nous offrit de nous conduire à son habitation. Le chemin, n'en étoit pas long, mais il me parut fort difficile. Cependant le désir de voir un spectacle si extraordinaire, me fit hazarder l'entreprise avec deux de mes Matelots. Il fallut grimper sur plusieurs Rochers escarpés, pour arriver par cette voie sur un terrain fort agréable, couvert de verdure & planté de plusieurs arbres. Il y avoit deux petites cabanes, composées de terre & de branches, dont l'une servoit de logement à Selcrag & l'autre de cuisine: l'ameublement étoit conforme à la nature de l'édifice. Il consistoit en plusieurs peaux de chevres ou de boucs, étendues au long des murs, & sur des pierres assez unies qui servoient de planches. Une marmite de fer, une broche à rotir, & un grand couteau composoient tout le reste des meubles. À quelques pas de l'habitation étoit un petit troupeau de chevres que Selcrag avoit trouvé le moyen de prendre toutes jeunes, & qu'il avoit apprivoisées. Il en tua, sur le champ, une des plus grasses, dont il nous fit rotir les meilleurs parties; & pour des gens qui étoient depuis plus de trois mois en mer, ce repas grossier fut un festin delicieux. Nous le pressâmes de quitter promptement son désert, pour dissiper l'inquietude où l'on pouvoit être de notre rétardement. Il nous suivit volontiers: nous emportâmes une partie de ses chevres dans la Chaloupe.
»L'explication qu'il nous donna de son avanture se réduisit aux circonstances suivantes. Il étoit Matelot de la Frégate les Cinq-ports, qui avoit touché à l'Ile de Fernandez il y avoit quatre ans & quatre mois. Une querelle sanglante qu'il avoit euë avec un de ses compagnons lui avoit fait prendre le parti de s'échapper, pour se mettre à couvert du châtiment. Dans l'incertitude des ressources nécessaires à la vie, il s'étoit muni du petit nombre d'instrumens que nous lui avions trouvés, & toute son étude avoit été de se cacher jusqu'au départ de son Vaisseau. Se trouvant seul dans un lieu où les anciens Espagnols n'avoient laissé aucune trace de culture, il avoit été forcé dabord de vivre de coquillages & des autres poissons qu'il pouvoit prendre sur le rivage. Mais ensuite il avoit cherché les moyens de mettre un peu plus de varieté dans ses alimens. L'Ile ne manquoit pas de chevres; la difficulté étoit de les prendre, au milieu des Rocs & des Montagnes, où les blessures qu'il leur faisoit quelquefois à coups de pierres, ne les empechoient pas de se refugier. La faim lui servit de maître; il s'accoutuma si bien à grimper & à courir lui-même sur les rochers, qu'il se saisit de plusieurs jeunes chevres; & se perfectionnant tous les jours dans cette exercice, il y acquit tant d'habileté, qu'il n'y avoit plus aucun de ces animaux qu'il ne fût sûr de prendre quand il s'étoit mis à le poursuivre. Sa vie devint ainsi beaucoup plus douce; il ne manquoit ni de chair ni de poisson; differens arbres lui fournissoient du fruit, & l'eau d'une riviere assez fraiche servoit à le préserver de la soif. Quelques Vaisseaux Espagnols avoient touché dans cet intervalle à l'Isle de Fernandez: mais les ayant reconnus, sans s'être laissé découvrir, il avoit mieux aimé demeurer avec ses chevres que d'être obligé de sa liberté à cette Nation. Un jour s'étant approché trop près du rivage, il avoit été poursuivi, & même atteint d'un coup de feu; mais l'agilité de ses jambes l'avoit sauvé du peril. Le plus grand mal qui lui fût arrivé pendant plus de quatre ans, étoit une chûte violente, qui l'avoit précipité du sommet d'un roc dans une vallée. Il n'avoit pû se traîner sans une peine mortelle jusqu'à son habitation, & n'ayant ni Chirurgiens ni remedes, il avoit été obligé d'attendre sa guerison de la nature, qui l'avoit rétabli par degrès. Cet homme extraordinaire étoit né à la Jamaïque, d'un pere Écossois & d'une mere Mosquite.»
Le Journal de M. Rytwood, étoit celui d'un homme de mer, qui s'attache plûtôt à la position des lieux, à la description des Côtes, des Ports, des Bayes, & des Parages, qu'à l'Histoire physique ou morale des païs qu'il visite. Cependant je tombai sur divers traits curieux, dont il m'accorda la communication. Je n'en rapporterai qu'un, dont l'exemple m'a paru singulier pour l'utilité du commerce. Après avoir passé quelque tems dans un Port de Californie, les deux Vaisseaux remirent à la voile, fortifiés de deux autres Bâtimens Anglois qui s'étoient joints à eux. Deux mois de navigation continuelle leur firent trouver la fin de leurs vivres, jusqu'à forcer les Capitaines de réduire leurs gens au quart de leur nourriture ordinaire. Ils étoient dans cet embarras, lorsqu'ils découvrirent les Isles des Larrons. L'Angleterre étant en guerre avec l'Espagne, ils prirent des Pavillons François & Espagnols pour s'approcher de l'Isle de Guam, où la nécessité les forçoit de prendre des rafraîchissemens à toutes sortes de prix. Entre plusieurs Chaloupes qui vinrent au-devant d'eux, & qui se nommentParamdans ce quartier du monde, il en parut une qui étoit envoyée par le Gouverneur Espagnol, pour sçavoir d'eux qui ils étoient & ce qu'ils désiroient; ils retinrent les deux principaux Officiers de cette Députation, & firent partir dans le Param leur interprete, avec cette Lettre au Gouverneur.
»M. nous sommes des Sujets du Roi d'Angleterre, que la disette d'eau & de vivres oblige de s'arrêter dans votre Isle en allant aux Indes Orientales. Quoique la guerre soit allumée dans l'Europe entre nos Maîtres, notre intention n'est pas de vous nuire, parce que nous n'avons point d'autres vûës que celles du commerce, & que notre situation, d'ailleurs, nous ôte l'envie de nous battre. Nous payerons argent comptant, ou par des équivalens de marchandise à votre choix, toutes les provisions dont nous avons besoin. Cependant, si vous abusez de l'embarras où nous sommes, & qu'après une demande si polie vous nous refusiez ce qui nous est nécessaire, notre désespoir nous fera trouver les moyens de nous en ressentir. Nous nous recommandons à votre humanité & à votre honneur, en vous assurant que vous pouvez vous fier entiérement à vos très-humbles Serviteurs, &c.»
Le Gouverneur, qui se nommoit Dom Juan Antonio Pimentel, ne demanda qu'un moment pour faire cette réponse:
»Messieurs, je reçois de vous une Lettre fort civile, dont le Porteur m'apprend l'extrêmité où vous êtes réduits. Je vous réponds avec la même civilité; & je vous offre tout ce que je puis pour votre secours. Mais je dois vous avertir que nous avons ici une maladie fort violente, qui a mis au tombeau une partie de nos Habitans. Quoique vous soyiez nos ennemis, je crois que dans l'état où nous sommes de part & d'autre, nous ne devons nous considerer que sous la qualité d'hommes, & que les devoirs que nous avons à remplir sont ceux de l'humanité. Si vous avez des Prisonniers Espagnols, vous trouverez bon seulement de me les remettre, & je vous accorderai tous les rafraîchissemens que vous désirez de votre très-humble, &c.»
Sur ces assurances les quatre Anglois ne firent pas difficulté de jetter l'ancre, & d'envoyer plusieurs de leurs Officiers au Port d'Umatta. On les y traita si honnêtement, que la confiance étant absolument établie, ils employerent huit jours à se procurer toutes sortes de rafraîchissemens. Mais ce qu'il y eut de plus extraordinaire, c'est que dans la satisfaction mutuelle des deux partis, le Gouverneur, & les principaux de ses Espagnols, s'étant assemblés, de concert avec les Officiers de l'Escadre Angloise, ils convinrent de se donner mutuellement un Certificat de politesse & d'humanité. Voici les termes de celui des Anglois:
»Nous Commandans, & principaux Officiers de quatre Vaisseaux d'Angleterre, reconnoissons ici qu'en arrivant à l'Isle de Guam, dans la nécessité d'un prompt secours de vivres, nous avons trouvé le plus honnête & le plus généreux accueil dans la bonté de l'honorable Dom Juan Antonio Pimentel, Gouverneur & Capitaine Général des Isles Marianes, qui nous a fourni, avec diligence, tout ce que nous avons désiré; & pendant le séjour que nous avons fait dans son Port, nous a traité avec beaucoup d'amitié. En reconnoissance, nous lui avons donné toute la satisfaction, & fait tous les présens que nous avons crû lui devoir; de quoi il a paru si content qu'il nous en a donné une attestation signée de sa main; comme celle-ci l'est aussi de la nôtre. William, Dampier, Robert-Fry, William-Stretton, Thomas-Dover, Woodes-Rogers, Stephen-Courtney, Edward-Cooke, Elias-Rytwood.»
De la part des Espagnols:»Nous, &c. certifions que quatre Vaisseaux Anglois, commandés par les Capitaines Rogers, Courtney, Dover, & Cooke s'étant presentés à l'Isle de Guam dans un grand besoin de provisions, & nous ayant demandé, avec beaucoup de civilité, de leur en accorder autant qu'il nous seroit possible; ils en ont reçu de nous comme ils le désiroient, les ont payées plus du double de leur valeur, & se sont conduits avec tant d'honnêteté que nous leur en donnons volontiers cette attestation signée de notre main. Dom Juan Antonio Pimentel, Gouverneur & Capitaine Général, Dom Juan Antonio Prettana, Dom Sebastian Luiz Romez, Dom Nicolas de la Vega, Dom Juan Nunez.»
Toutes les Cartes se trompent, suivant le Journal de M. Rytwood, sur la position des Isles Marianes, ou des Larrons; il place l'Isle de Guam au 13 degré 30 minutes de latitude du Nord, & au 100 degré 20 minutes de longitude depuis le Cap Saint Luce en Californie. On ne compte pas moins de 2300 lieues de la nouvelle Espagne aux Isles des Larrons; mais les vents de commerce durent si constamment entre les Tropiques, que cette longue course est aisée, & se fait ordinairement dans l'espace d'environ 60 jours.
Les Espagnols de Guam raconterent à M. Rytwood, qu'un de leurs vaisseaux, faisant voile de Manille à la nouvelle Espagne, découvrit plusieurs Isles extrêmement agréables, & fort abondantes en or, en ambre-gris, &c. Ils les nommérentIsles de Salomon. Dans la suite ils ne manquerent pas d'envoyer plusieurs Vaisseaux pour les retrouver; mais toutes leurs recherches ont toujours été sans fruit; & plusieurs Chaloupes, ouParams, qui ont crû pouvoir tenter la même entreprise, ont disparu, sans qu'on en ait jamais entendu parler. On a placé ces Isles, dans les Cartes Espagnoles, au 15 degré 20 minutes de latitude du Nord, trois cens lieues à l'Est des Isles Marianes.
Le même Vaisseau qui les avoit découvertes, ayant besoin de se lester, prit, dans une de ces Isles, de la terre & des pierres pour s'en servir à cet usage. Lorsque le Vaisseau fut arrivé au Port d'Acapulco, & qu'on voulut le mettre en meilleur ordre, on découvrit que les pierres s'étant brisées dans plusieurs endroits, par l'agitation de la Mer, il y paroissoit des veines d'or très-pur. Mais l'étonnement fut bien plus vif pour ceux qui, visitant le foyer de la cuisine, qu'on avoit été obligé de réparer avec de la terre du même lieu, ils trouvérent un lingot d'or qui s'étoit fondu & réduit en masse par la chaleur continuelle du feu. C'est au Lecteur à juger de la vraisemblance de ces deux faits sur le témoignage des Espagnols. M. Rindekly & moi, qui nous étions familiarisés en Afrique avec les événemens de cette nature, nous comprîmes du moins que le récit qu'on avoit fait à M. Ritwood n'étoit pas impossible.
Mais ce que je tirai de plus utile & de plus remarquable du Journal de M. Ritwood fut une Table de la latitude & de la longitude des principaux Ports, Isles, Rivières, Bayes, Caps, & autres lieux remarquables de la Côte Occidentale de l'Amérique dans la Mer du Sud, depuis la Californie au Nord jusqu'au détroit de Magellan au Sud. Je le donnerai ici d'autant plus volontiers, que la mort de M. Rytwood semble m'en laisser la liberté; & qu'en joignant ces importantes observations à laDescription des Côtes de la Mer du Sud, qui fut publiée à Londres il y a vingt ans, il ne manquera rien aux Géographes pour faire une Carte exacte de toutes ces Côtes. On place à l'ordinaire le premier Méridien à la pointe la plus Occidentale de la grande Canarie.
Les deux Couronnes jouissant d'une paix bien cimentée durant la Régence, nos Vaisseaux & nos Marchands étoient aussi libres à la Martinique que dans nos Isles; M. Rytwood ne faisoit pas moins de commerce avec les François qu'avec la Jamaïque & la Barbade: & c'étoit précisement cette raison qui nous avoit fait penser à lui confier une partie de nos perles, dans l'esperance qu'il lui seroit aisé de les faire passer en France, où notre dessein étoit de faire valoir cette partie, comme nous destinions l'autre pour l'Angleterre. La probité de cette honnête Négociant étoit aussi bien établie que sa fortune. Aussi avions nous conçu qu'il me suffiroit de lui expliquer nos intentions: mais il y trouva des difficultés. Comme il ne pouvoit embarquer nos richesses à la Martinique sans la participation des Officiers de la Douanne, il me fit craindre que des Effets si peu ordinaires dans le commerce des deux Nations, ne fissent naître quelques obstacles qui entraîneroient des explications dangereuses. Nous n'étions pas bien avec l'Espagne: on pouvoit soupçonner naturellement que nos perles étoient la dépoüille de quelque Vaisseau Espagnol; & la France qui s'étoit reconciliée depuis peu de tems avec cette Couronne évitoit toutes les occasions de se mêler dans notre querelle. Enfin M. Rytwood me déclara qu'il ne répondoit point du sort de nos perles lorsqu'elles seroient sorties de ses mains. Je fus effraié de cette déclaration, & je pris le parti de remporter mes perles à la Barbade.
M. Rindekly me reprocha beaucoup d'avoir été trop timide, & nos Correspondans de Bridgetown nous prouverent par quantité d'exemples que les François étoient fort éloignés d'avoir des complaisances excessives pour les Espagnols. Nos trois caisses n'en demeurerent pas moins à la Barbade, comme si le Ciel qui ne vouloit pas que ce Trésor arrivât jamais en Europe nous eût coupé la voie la plus sûre pour l'y faire transporter.
Il y avoit trois semaines que nous étions à Bridgetown, & la crainte que nous avions eûë d'être recherchés par les Espagnols ne pouvant plus nous causer d'inquietude, nous remîmes à la voile pour nous rapprocher du continent. M. Rindekly m'avoit fait l'ouverture de ses nouveaux desseins; il vouloit gagner le Rio de la Hacha, sous les mêmes prétextes qui nous avoient heureusement reussi dans l'Isle de Cube, & remonter s'il étoit possible jusqu'à Rancherias, où il y avoit peu d'apparence que dans la saison où nous étions, nous pussions rencontrer beaucoup d'obstacles de la part des Espagnols. La Marguerite n'étoit rien en comparaison des esperances qu'il se formoit à Rancherias, non seulement pour les perles dont on prétend que la pêche y est fort abondante, mais pour l'or même qui s'y rassemble de diverses parties de ces riches Provinces. Nous rentrâmes dans la Mer du Nord, & nous avions déjà passé les petites Antilles, lorsqu'en doublant le Cap de Vela nous apperçumes trois Gardes-Côtes qui nous avoient decouverts avant que nous les eussions observés, & qui vinrent à notre rencontre avec toutes leurs Voiles. Il ne falloit rien esperer de la force contre trois Vaisseaux si bien armés. M. Rindekly recommanda soigneusement à tout l'Équipage de s'observer dans les discours, & d'éviter particulierement les détails qui auroient rapport à la Marguerite. Ensuite loin de faire voir de la défiance ou de la crainte, il se mit dans la Chaloupe avec quatre hommes seulement, pour aller au devant de nos Ennemis. Ils le reçurent à bord. Pendant plus d'une heure nous fûmes incertains de la manière dont il y étoit traité; mais les trois Gardes-Côtes s'étant approchés de nous à la portée du Canon, nous vîmes descendre plusieurs Espagnols dans leurs propres Chaloupes avec lesquels ils arriverent promptement à nous. Nous ne leur disputâmes rien. Ils monterent dans notre Vaisseau au nombre de douze, & s'arrêtant peu aux politesses avec lesquelles je les reçus, ils examinerent avec soin l'état de nos forces & la nature de nos provisions. Dans quelques discours qui leur échapperent j'entrevis autant de chagrin que de soupçons. Cependant après avoir fini leurs recherches, ils dépêcherent deux de leurs hommes dans une Chaloupe pour aller rendre compte apparemment de leurs observations à leurs Chefs. Tout notre Équipage murmuroit interieurement de cet air d'autorité, & mon principal soin étoit de le contenir: mais ne pouvant douter que M. Rindekly n'eût donné le tour le plus favorable à notre Commission, je supportois tranquillement des hauteurs qui pouvoient n'être que l'effet ordinaire du caractere Espagnol. M. Rindekly m'envoya aussi-tôt par un de ses gens l'ordre de le suivre. J'appris de son Messager qu'on ne lui avoit fait aucune violence. Mais les Capitaines Gardes-Côtes affectant de ne se pas fier à ses Passeports & à fa commission lui avoient déclaré qu'il falloit demeurer dans leur bord jusqu'à Carthagène, & M. Rindekly loin d'en marquer du chagrin leur avoit témoigné que dans le dessein où il étoit d'y aller volontairement, il acceptoit volontiers leur compagnie & leur escorte.
Ce contretems ne pouvoit avoir apparemment d'autre effet que de nous ôter le pouvoir d'aller à la Hacha, car nous ne devions pas esperer de sortir de Carthagène sans être observés, mais la direction de notre route étoit un soin qui n'appartenoit point aux circonstances. Nous suivîmes la loi de nos Guides jusqu'à Bocachica, d'où ils donnerent avis au Gouverneur de notre arrivée & de nos intentions. On nous apporta la permission d'entrer dans le Port, mais celle de débarquer ne fut accordée qu'au Capitaine avec quatre personnes de l'Équipage. Ces précautions nous surprirent peu. M. Rindekly me pria de demeurer à bord; mais le désir de vérifier par mes propres yeux la description que j'avois de Carthagène me fit souhaiter de gagner le rivage avec lui. Je n'oubliai point mon Journal, qui commençoit à grossir par le peu d'ordre que j'avois mis jusqu'alors dans mes Relations. On nous épargna le soin de nous procurer un logement en nous conduisant dans une grande maison d'où l'on nous déclara que nous ne devions point sortir sans l'ordre du Gouverneur: on ajoûta que tout ce qui seroit nécessaire pour les besoins de la vie, nous seroit fourni soigneusement à juste prix. Dès le premier jour, qui nous fut accordé pour nous reposer, un jeune Espagnol qui s'introduisit dans la chambre de M. Rindekly, se jetta à ses genoux pour le supplier de le recevoir dans notre Vaisseau & de le transporter dans quelqu'une de nos Colonies. J'étois présent à cette priere; je demandai au jeune homme s'il avoit formé seul ce dessein; il me confessa en rougissant qu'il devoit être accompagné d'une Demoiselle qui l'aimoit assez pour le suivre. Le service qu'il désiroit de nous devenant beaucoup plus important par cet aveu, nous lui en représentâmes le danger: mais il ne nous répondit que par de nouvelles instances; & pour nous attendrir en sa faveur, il nous raconta l'histoire de ses amours. Sa Maîtresse se nommoit Helena Parez: elle étoit fille unique d'un pere fort riche, qui la persecutoit depuis deux ans pour lui faire épouser un homme qu'elle haïssoit. Leur amour avoit commencé dès l'Enfance, & quoiqu'il n'eût point autant de biens qu'Hélena, sa naissance & sa fortune n'étoient pas méprisables. Il s'etoit fait proposer à Parez pour épouser sa fille; mais ce pere dur & opiniâtre avoit juré de suivre son premier choix. Dans l'intervale, Helena s'étoit liée à lui par tant de sermens & par les marques d'une si forte tendresse qu'il ne manquoit à leur mariage que la bénédiction du Prêtre. Ils s'étoient vûs avec des peines & des risques infinis, tantôt sortant la nuit pour la passer exposés à toutes les injures de l'air, tantôt escaladant les murs & les maisons pour s'introduire dans un appartement, & n'ayant mis jusqu'alors personne dans leur confidence. Enfin les persécutions du pere redoublant tous les jours, ils étoient persuadés qu'il ne leur restoit point d'autre ressource que la fuite; & leur espérance étoit, qu'après s'être mis en sureté ils se reconcilieroient aisément avec un pere qui n'avoit rien après tout de si cher que sa fille; ou s'ils y trouvoient trop de difficultés, ils étoient resolus de s'établir dans le premier lieu où leur amour ne seroit point traversé. M. Rindekly, qui avoit le cœur fort sensible, étoit porté à les satisfaire, en prenant de justes mesures pour assurer leur évasion: je n'en aurois pas été plus éloigné que lui, si j'y eusse vû la moindre facilité. Mais quelle apparence de leur rendre ce service, lorsqu'à-peine étions-nous sûrs de notre propre liberté. Cependant après en avoit conféré quelques momens, nous promîmes au jeune homme que s'il pouvoit gagner le bord de la Mer avec sa Maîtresse & nous joindre à la sortie du Port, nous ne ferions pas difficulté de le recevoir. Il parut transporté de notre promesse. Je le fis souvenir que dans une entreprise de cette nature, il ne falloit pas croire que les secours étrangers fussent toujours certains: nous n'avions point en Amérique de demeure fixe où nous pussions lui offrir les nôtres, & nous ne lui repondions pas que dans le lieu de sûreté où nous nous engagions à le conduire, il trouvât dans la liberalité d'autrui de quoi fournir à l'entretien de deux jeunes fugitifs qui n'avoient point d'autre justification que la force de l'amour. Ce langage étoit assez clair pour lui faire entendre qu'il ne devoit pas partir sans précautions: mais il n'avoit pas attendu jusqu'alors à les prendre. Il nous dit que si l'honneur & ses propres vûes lui eussent permis de profiter des offres d'Helena, il étoit sûr de pouvoir se mettre en possession tout d'un coup & de sa Maîtresse & d'une grande partie du bien qu'elle attendoit de son pere. Comme elle disposoit de tout dans sa maison, elle pouvoit à tous momens se saisir de l'argent de Parez & de ce qu'il avoit de plus précieux. Mais dans la résolution où il étoit de revenir à lui par la soumission, il ne vouloit pas lui donner de si odieux sujets de plainte. Il pouvoit faire sur le champ une somme considérable de son propre bien, & se mettre pour longtems à couvert de toutes sortes de besoins. Des sentimens si raisonnables acheverent de nous disposer à le servir: nous lui laissâmes le soin de ses préparatifs, & surtout de prendre des voies sûres & tranquilles pour joindre furtivement notre Vaisseau. Je le priai même, après lui avoir engagé notre parole, de ne pas se montrer dans notre logement pendant le séjour que nous ferions à Carthagène.
Le lendemain deux Officiers du Gouverneur étant venus nous prendre dans un de ses Carosses, nous fûmes conduits au Château où l'on nous fit attendre fort longtems son audiance. Après nous avoir fait introduire avec beaucoup de formalités, il nous demanda la lecture de notre Commission, dont les Capitaines Gardes-Côtes lui avoient déja fait le rapport. M. Rindekly la lut en Anglois, & commençoit ensuite à l'expliquer en Espagnol; mais quoiqu'on ne l'eût point interrompu dans sa lecture, un Interpréte qui accompagnoit le Gouverneur, le pria de lui laisser ce soin. Il en fit sur le champ une traduction fort fidelle, tandis que le Gouverneur affecta de nous faire plusieurs questions indifférentes, auxquelles nous repondîmes avec le même air de liberté. Prenant ensuite la traduction des mains de son interpréte, il la lut & la relut avec beaucoup d'attention. Elle étoit si claire que nous fûmes surpris qu'elle parût l'arrêter. M. Rindekly profita de son silence pour lui représenter de bouche ce qui n'étoit qu'imparfaitement dans la Commission. Il lui fit le dénombrement de nos pertes depuis plusieurs années, & sans vouloir justifier les Anglois qui avoient été surpris plusieurs fois dans le commerce clandestin des Chaloupes, il se plaignit que sous ce prétexte les Espagnols avoient non seulement insulté, mais saisi un grand nombre de nos Vaisseaux. Nous mêmes, qui étions chargés d'une Commission publique, ne venions-nous pas d'être arrêtés par les Gardes-Côtes? L'air d'empire & de triomphe avec lequel on nous avoit conduits jusqu'à l'entrée du Port n'étoit-il pas une véritable oppression? Enfin pour donner plus de poids à nos plaintes, M. Rindekly nomma plusieurs Bâtimens dont il demandoit expréssement la restitution, & particulierement un Vaisseau de l'Isle d'Antego, qui avoit été pris trois mois auparavant à la hauteur de San-Antonio.
La réponse du Gouverneur fut si courte, & ses regards si sombres pendant toute l'audiance, que cet accueil nous auroit rendu ses intentions suspectes si l'on avoit pu trouver sur nous ou dans notre Vaisseau quelque prétexte pour nous chagriner. Mais dans la confiance que nous avions au bon ordre de nos affaires, nous lui fîmes de nouvelles plaintes de la froideur avec laquelle il s'expliquoit sur le sujet de notre voyage, & nous le priâmes, avec beaucoup de hardiesse, de considerer que les Anglois ne seroient pas toujours disposés à souffrir les injustices & les violences des Espagnols. Il ne fit point un mot de réponse à ce reproche; mais en nous congediant d'un air plus ouvert, il nous assûra que dans l'espace de vingt quatre heures nous connoîtrions ses véritables sentimens.
Nous sortîmes plus contens qu'il ne se l'imaginoit. Il suffisoit pour nous, qu'il eût écouté nos représentations, & que nous pussions tirer de cette audiance un nouveau droit ou plûtôt de nouvelles facilités pour l'execution de nos projets. Mais nous ne nous étions pas défiés depuis que nous étions sortis de notre Vaisseau, que par l'ordre du Gouverneur on avoit fait une très rigoureuse visite de notre cargaison. Les Gardes-Côtes retenus dans quelque respect par les premiers discours de M. Rindekly n'avoient osé pousser trop loin leurs recherches; mais à notre arrivée ils avoient averti le Gouverneur que nous étions chargés d'eau de vie & d'ustenciles. Quoique ces marchandises ne soient pas d'un grand usage dans la Baye de Carthagène ni sur la côte où nous avions été surpris, ce n'étoit pas sans dessein que nous les avions apportées. Nos gens qu'on avoit interrogés, ne s'étoient défendus qu'en protestant qu'ils ignoroient celui du Capitaine, & que nous étions partis de nos Isles dans la seule vûë d'éxecuter notre Commission. Cette réponse à laquelle nous leur avions recommandé de se borner, avoit si peu satisfait les Espagnols, que pendant l'audiance du Gouverneur on étoit entré dans notre logement par son ordre & l'on avoit visité fort curieusement nos papiers. Heureusement que dans ceux de M. Rindekly auxquels on s'étoit attaché plus particulierement; il ne s'étoit trouvé que des observations sans datte sur les moüillages & sur les Côtes. Comme il se reposoit du reste sur mon Journal, il ne jettoit sur le papier que ce qui avoit rapport à la Navigation; & ses mémoires, suivant l'ordre des lieux plûtôt que de celui des jours, pouvoient passer pour le fruit d'un autre voïage, dans tout autre tems qu'il nous auroit plû d'imaginer. La même précaution qui m'avoit fait prendre mon journal en sortant du Vaisseau, m'avoit porté a le mettre dans ma poche en allant à l'audiance. Tout ce que les Officiers du Gouverneur avoient découvert de plus, se reduisoit à des calculs de dépense, & à quelques évaluations où notre or & nos perles étoient nommés. Ce qui suffisoit pour faire naître des soupçons, n'étoit pas capable de donner des lumiéres qui pussent nous être nuisibles. Aussi n'avoit-t-on pris aucun de nos papiers, & nous n'apprîmes avec quelle curiosité on les avoit lûs que par le Mulâtre qui nous servoit depuis que nous l'avions amené de la Havana.
Cependant, comme il n'en falloit pas davantage pour nous faire juger du moins que nous étions suspects, nous attendîmes impatiemment la réponse du Gouverneur. Il se passa deux jours entiers, pendant lesquels nous demandâmes envain la liberté de voir la Ville; le troisiéme jour au matin, les mêmes Officiers qui nous avoient conduits à la première Audience vinrent nous prendre dans le même Carosse. Nous trouvâmes au Gouverneur un visage plus tranquille. Il nous dit à peu près dans les mêmes termes que celui de la Havana, qu'il ne connoissoit point, dans la conduite des Espagnols, d'injustices ni de violences dont les Anglois pussent se plaindre; que les Gardes-Côtes, & les autres Vaisseaux d'Espagne, ne faisoient rien que par les ordres du Roi leur Maître, & dont on ne prît soin d'envoyer des Mémoires fidéles à la Cour de Madrid; que c'étoit-là que nous devions faire entendre nos justifications, ou nos plaintes; mais qu'il doutoit qu'elles y parussent fort justes aussi long-tems; que celle de Londres n'arrêteroit pas les scandaleuses entreprises des Anglois contre les articles les plus formels du Traité. Il ajoûta que ses pouvoirs ne s'étendant pas plus loin, il ne pouvoit nous offrir avec cela que la liberté de partir.
Nous sentîmes combien il seroit inutile, & pour l'interêt de notre Nation, & pour le nôtre, d'insister sur nos demandes. Mais après que nous eûmes pris congé de lui, il nous fit rappeller, & s'étant fait attendre assez long-tems dans une Salle où l'on nous laissa seuls, nous commençâmes à craindre, qu'après nous avoir expediés assez civilement en qualité de Ministres publics, il ne revînt à nous faire quelque mauvaise querelle sur notre cargaison & nos papiers. Il nous parla effectivement de l'un & de l'autre, mais sans y joindre aucun reproche; & passant tout-d'un-coup au dessein qu'il avoit, & qu'il se flattoit, nous dit-il, que nous ne condamnerions pas, de nous faire escorter par ses Gardes-Côtes jusqu'à la Jamaïque, où il ne doutoit pas que nous n'allassions porter directement sa réponse; il nous fit comprendre fort clairement que cette précaution venoit de sa défiance, & que son dessein même étoit de nous la faire sentir. M. Rindekly, mortifié de voir toutes nos espérances reculées par ce contretems, crut se tirer d'embarras en répondant que les ordres dont il étoit chargé l'obligeoient d'aller à Porto-Bello. Je ne m'y opposerai point, reprit le Gouverneur, quoique je puisse vous assurer d'avance que la réponse que vous y recevrez sera conforme à la mienne; mais l'escorte que je vous donne ne vous sera pas moins utile pour cette route, & servira même à vous faire prendre la plus courte & la plus sure. Cette raillerie acheva de nous faire pénétrer ses intentions. Nous consentîmes, sans repliquer, à ce qui pouvoit nous arriver de plus fâcheux.
Mais le plus malheureux dans cette avanture, étoit le jeune Espagnol qui s'attendoit à nous suivre. Il sçut bientôt, par le bruit public, que nous devions être accompagnés des Gardes-Côtes; & dans un désespoir qui ne lui permettoit plus de rien ménager, il vint, les larmes aux yeux, nous apporter ses plaintes. Il ne nous restoit que de la compassion à lui offrir. Cependant, à force de raisonner sur sa situation, l'amour lui fit naître un expédient qui ne nous parut pas sans vraisemblance, & pour lequel nous ne lui refusâmes point notre secours. Ses vuës demandoient de la hardiesse; mais les Amans de cet âge la poussent toujours jusqu'à la témérité. Il lui vint à l'esprit, que ne devant pas craindre qu'on recommençât la visite de notre Vaisseau en sortant du Port, il pouvoit s'y rendre avec sa Maîtresse, dès la nuit suivante; & que de quelque manière qu'on pût expliquer leur fuite, on s'imagineroit d'autant moins qu'ils nous eussent suivis, que le voyage que nous allions faire à Porto-Bello, & la compagnie des Gardes-Côtes, ôteroient toute vraisemblance à cette supposition. Il se flattoit de demeurer caché dans le Vaisseau sous quelque déguisement. Enfin il comptoit encore plus sur notre inclination à l'obliger, dont nous lui avions déja donné des marques.
Les circonstances rendoient sa proposition fort dangereuse. Cependant la bonté de notre cœur l'emporta. Je me souvins de mes filles, & ma tendresse agissant avec plus de force dans l'éloignement, je sentis que j'aurois voulu les rendre heureuses à toutes sortes de prix. La seule restriction que nous mîmes à nos promesses, regarda la manière d'arriver au Vaisseau. Nous consentions à recevoir les deux Amans; mais nous ne voulions pas contribuer à leur fuite, ni qu'on pût même nous accuser d'avoir favorisé leur départ. Spallo, c'est le nom que le jeune homme voulut se donner en quittant Carthagène, ne nous fit ses adieux que jusqu'à la nuit suivante, & partit charmé de l'interêt que nous prenions à sa fortune.
Nous regagnâmes notre Bord à l'entrée de la nuit, sans avoir vû Carthagène autrement que par nos fenêtres. Les trois Gardes-Côtes étoient à l'ancre si près de notre Vaisseau, qu'on s'entendoit de leurs bords au nôtre, sans effort pour prêter l'oreille. Nous convînmes de partir au premier vent qui favoriseroit la sortie du Port. Une partie de la nuit se passa. Au premier souffle du vent que nous attendions, les cris des Espagnols nous ayant avertis de mettre à la voile, je commençois à désesperer que nos jeunes Amans eussent trouvé le moyen de sortir de la Ville. Mais un homme de l'Équipage, que j'avois chargé de tenir les yeux ouverts de ce côté-là, vint me dire à l'oreille qu'il voyoit approcher une Chaloupe. Je tremblai qu'elle ne fût apperçue des Gardes-Côtes. L'amour la conduisoit avec son secours ordinaire, c'est-à-dire avec plus de bonheur que de prudence. Je me présentai moi-même à l'échelle, pour recevoir Spallo & sa Maîtresse. Cette jeune fille étoit tremblante; & lorsqu'ayant mis le pied dans le Vaisseau, son Amant lui eût appris que j'étois leur plus ardent Protecteur, elle se jetta sans réserve entre mes bras, pour me témoigner sa reconnoissance dans les termes les plus passionnés.
Je la trouvai digne du service que nous lui avions promis. C'étoit une brune, qui ne manquoit d'aucun des agrémens de son sexe, & qui joignoit beaucoup de maturité d'esprit aux charmes de la jeunesse. Quoique Spallo ne fût pas sans mérite, il me sembla fort inférieur à sa Maîtresse, & je n'eus pas de peine à comprendre qu'il fût disposé à tout sacrifier pour elle, avec le double motif de l'amour & de l'interêt. Ils n'étoient accompagnés que d'un seul Matelot, qu'ils avoient excessivement récompensé de ses services. J'admirai, sur leur récit, que sans le secours ni la participation d'aucun Domestique, ils eussent pû transporter au rivage deux grandes malles, qui contenoient leurs habits & leur argent. Leur secret n'avoit été confié qu'au Matelot qui les avoit servis. Avec tant de prudence dans leur conduite, je ne doutai point du succès de leur entreprise. M. Rindekly les mit dans un cabinet qui touchoit à sa chambre, & par le soin que je pris de détourner les gens de l'Équipage, à peine s'en trouva-t'il quatre à qui leur arrivée ne put être cachée.
Le jour commençoit à luire lorsque nous levâmes l'ancre. Nous affectâmes, en descendant au long du Canal, de ne pas faire des observations trop curieuses; de sorte qu'après avoir demeuré quatre jours à Carthagène, & traversé deux fois le Port, je me trouvai bien moins instruit par mes yeux que par la Relation qu'on m'avoit communiquée deux ans auparavant. La saison nous exposant beaucoup aux vents de Terre, qui sont toujours dangereux jusqu'à l'entrée du Golfe Darien, les Gardes-Côtes ausquels nous abandonnions le soin de nous conduire, nous firent prendre si fort au large que nous eûmes vers le soir la vûë de l'Isle de la Providence. Ce fut à l'occasion de cette Isle que nos deux jeunes Amans coururent un fort grand risque. Un des Capitaines Gardes-Côtes, qui nous avoit toujours traités avec beaucoup de politesse, profita du tems, qui étoit fort tranquille, pour se mettre dans sa Chaloupe, & nous surprendre dans notre Bord. Nous étions à table, au commencement de la nuit; les deux Amans y étoient avec nous. Le Garde-Côte, s'étant fait un plaisir d'entrer dans la chambre du Capitaine, sans nous avoir fait avertir de son arrivée, prit tout-d'un-coup son sujet de l'Isle de la Providence, dont il nous dit qu'il étoit venu nous apprendre les curiosités. La vûë d'un Espagnol causa tant de fraïeur à la Maîtresse de Spallo, que les marques qu'elle en donna ne purent manquer de la trahir. Le Garde-Côte, qui avoit à peine jetté les yeux sur elle, les y fixa si attentivement qu'il la reconnut pour une femme de sa Nation. En vain M. Rindekly s'efforça de lui ôter cette idée par une Histoire feinte qu'il tira sur le champ de son imagination. Je compris qu'une fable sans vraisemblance nous deviendroit plus nuisible que la vérité, & priant le Garde-Côte de me suivre dans le cabinet, pour soulager l'embarras des deux Amans, j'entrepris de le mettre dans leurs interêts par tous les motifs qui pouvoient faire impression sur un galant homme. Sans lui parler de ce qui s'étoit passé à Carthagène, je commençai l'Histoire de Spallo à son arrivée dans notre Vaisseau; je le priai de consulter son propre cœur, & de décider sur le parti que nous avions dû prendre à la vûë de deux jeunes gens qui s'étoient déja trop engagés en quittant leur famille, pour y reparoître sans honte, & qui n'avoient point d'autre ressource, si nous les eussions rejettez, que de se précipiter dans la Mer. C'étoit la crainte de les réduire à cet excès de désespoir qui nous avoit attendris autant que leurs prieres, & leurs larmes. Ils ne pensoient d'ailleurs qu'à se joindre par un mariage honnête, pour retourner aussi-tôt à Carthagène. Enfin les chagriner dans leur entreprise, c'étoit leur ôter tout à la fois l'honneur, la vie, & la fortune. Tandis que je plaidois leur cause auprès du Garde-Côte, il s'éleva un vent si furieux, que n'en ignorant point le danger dans cette Mer, il ne pensa qu'à regagner son Vaisseau, après m'avoir promis de ne pas nuire aux jeunes Amans, & de revenir pour lier connoissance avec eux. Mais nous ne devions pas si-tôt nous revoir; & lorsque nous nous croyions en sûreté de la part de nos plus dangereux Ennemis, nous ne sçavions pas à quel péril nous allions être exposés.
L'orage étant devenu furieux, nous fûmes emportés toute la nuit par les vents & les flots sans pouvoir tenir de route certaine. Au point du jour nous eûmes comme un présage du malheur qui nous menaçoit; ce fut un météore qui s'enflamma vers la Poupe du Vaisseau, & qui passant avec beaucoup de bruit à la hauteur de nos mâts comme un dragon de feu, s'alla dissiper vers la terre que nous commencions à découvrir. Nous avions perdu la vûë des Gardes-Côtes, & nous ignorions absolument dans quel lieu nous étions. Autant que nous en pouvions juger par le vent qui étoit venu de terre, & par la connoissance des courans, qui roulent avec violence dans le Golfe de Méxique, nous nous crûmes dans une large Baye de ce Golfe, & la terre que nous appercevions devoit être quelque partie du Méxique. Mais notre incertitude se changea bien-tôt dans une plus juste allarme. J'apperçus de loin neuf Pirogues, qui ne me parurent d'abord que des morceaux de bois flottans sur l'eau. J'en avertis le Capitaine; il me dit, après les avoir considerées: si nous étions dans une autre Mer, je croirois que ce seroit une armée de Sauvages qui iroient à quelque expédition; mais un moment après, les ayant vûs revirer, il s'écria,pare pare le canon, c'est un grand nombre de Sauvages. Comme ils étoient encore éloignés de nous, on eut le tems de se préparer au combat, ou de se mettre du moins en état de ne le pas craindre.
La principale des Pirogues laissant les huit autres derriere elle, vint nous reconnoître avec beaucoup de hardiesse. Elle portoit plus de cinquante Sauvages. Nous fîmes tous nos efforts pour la prendre de travers & passer pardessus; mais ils esquivérent adroitement. Notre canon étoit braqué pour prendre la Pirogue d'un bout à l'autre, & nous en chargeâmes deux pièces d'un gros boulet, d'une chaîne de fer, de deux sacs de mitrailles, & de quantité de balles de mousquet. La moitié des Sauvages ramoit. Tous les autres tenoient chacun deux fléches sur la corde de l'arc, prêts à les décocher. Lorsqu'ils furent à la distance de quarante pas, ils poussérent de grands cris, sans paroître effrayés de la masse de notre Vaisseau, & vinrent à nous pour nous attaquer; mais comme nous allions à eux le vent derriere, nos grandes voiles nous couvroient si bien qu'ils ne purent faire leur décharge, & l'un des deux Canoniers les voyant proches, prit si bien son tems pour mettre le feu à son canon, que le coup emporta presque la moitié des Sauvages. Si l'arriere de la Pirogue n'eut baissé, il n'en seroit pas échapé un seul. J'en vis tomber plus de vingt, & la Mer parut toute sanglante autour de notre Barque. La Pirogue fut fendue, & toute remplie d'eau; ce qui n'empêcha point ces furieux, lorsque le mouvement du Vaisseau nous eut mis à découvert, de nous tirer quantité de flèches qui blessérent deux de nos gens. Nous leur en tuâmes un grand nombre à coups de fusil. Les huit autres Pirogues avançant avec la même ardeur, l'obstination de ces misérables commençoit à nous causer d'autant plus d'inquiétude, que tout notre canon ne portoit point aussi heureusement que le premier coup. Un vieux Capitaine Sauvage voyant M. Rindekly sur le Pont, lui tira un coup de fléche avec tant de violence qu'elle se brisa contre un anneau de fer de la voile. Il ne le porta pas loin, car sur le champ M. Rindekly lui tira un coup de fusil dans le côté, qui le perça de part en part; & comme il prenoit son pistolet pour l'achever, le Sauvage, transporté de frayeur, se jetta dans la Mer avec son arc & ses flèches. Ce qu'il y eut de plus étrange, c'est que le reste des Sauvages qui étoient dans la Pirogue imiterent son exemple, & se precipitérent après lui. Si les Sauvages des autres Pirogues s'étoient avancés plus promptement, & nous eussent attaqués avec la même résolution, nous aurions eu beaucoup d'embarras à nous défendre; mais ayant vû le feu que nous avions fait sur la première, & s'appercevant que nous allions vers eux à toutes voiles, ils prirent l'épouvante, & gagnant le vent à force de rames, ils se sauvérent dans une petite Isle. Quinze ou vingt hommes qui s'étoient jettés à la Mer tous blessés, s'y retirérent aussi à la nage.
Aussi-tôt que nous en fûmes délivrés, nos gens s'efforcerent de sauver quelques Prisonniers qui étoient dans la Pirogue. On en tira facilement deux François; mais lorsqu'on voulut rendre le même service à une fille Angloise qui se fit reconnoître en parlant notre langue, une vieille Sauvage la mordit à l'épaule, & lui enleva autant de chair que ses dents en avoient pû saisir. Mais le Mulâtre que nous avions à bord, ennemi juré des Amériquains, lui tira un coup de pistolet qui lui perça le cou & qui lui fit lâcher prise; ce qui ne l'empêcha point de se jetter une seconde fois sur l'Angloise & de la mordre à la fesse avant que nous l'eussions tirée de la Pirogue. Un Nègre à qui notre coup de canon avoit coupé les deux jambes, refusa la main qu'on lui présenta pour le sauver: ensuite s'étant soulevé sur la Pirogue, il se jetta, la tête devant, dans la Mer; mais ses jambes n'étant pas tout-à-fait séparées de son corps, il demeura accroché par cette partie, & se noïa misérablement. On fit aussi les derniers efforts pour sauver une jeune Demoiselle Angloise maîtresse de cette fille qu'on avoit déja tirée dans le Vaisseau; mais la Pirogue ayant achevé de se fendre, nous la vîmes quelque tems sur un coffre, qui nous tendoit les mains. On alloit à elle avec la Chaloupe; le coffre tourna & nous cessâmes de la voir. Pendant que nous nous occupions à sauver ces misérables, le vieux Capitaine Sauvage revint à nous, tout blessé qu'il étoit, & sortant à demi corps hors de l'eau, comme un Triton, avec deux fléches sur la corde de son arc, il les tira dans le Vaisseau & se replongea aussi-tôt dans l'eau. Il revint ainsi genereusement cinq fois à la charge, & les forces lui manquant plûtôt que le courage, nous le vîmes défaillir & couler à fond. Un autre vieillard qui s'étoit tenu au gouvernail du Vaisseau, ayant lâché prise, se mit à crier & à nous supplier de lui sauver la vie. J'en priai instament M. Rindekly, qui pour me satisfaire lui fit jetter le bout d'une corde, mais si loin que ce malheureux ne put l'attraper; & voyant qu'il faisoit tous ses efforts pour regagner le Vaisseau, il lui tira au visage un coup de mousquet qui le fit couler à fond. Au commencement du combat, j'avois vû sur l'eau un petit Sauvage qui ne pouvoit avoir que deux ans, s'aidant déja de ses petites mains pour résister aux flots, mais il fut impossible de le sauver. La vieille Sauvage qui avoit reçû un coup de pistolet dans le col & un autre au dessous de la mammelle, eut la force de se sauver à la nage; & la première satisfaction que sa vangeance lui fit chercher en arrivant dans l'Isle, fut de prendre un petit François, âgé de douze-ans, de le lier par le milieu du corps, & de le traîner le long de la Côte entre les rochers, jusqu'à ce qu'il perdît la vie dans ce tourment. M. Rindekly, desespéré d'un si barbare spectacle, promit aux deux François que nous avions reçus, & dont l'un étoit oncle de cet enfant, que le jour ne se passeroit pas sans qu'ils fussent vangés. Ils nous apprirent que nous étions comme nous l'avions jugé, sur la Côte du Méxique, dans un lieu terrible par la cruauté des Sauvages qui l'habitoient. On les appelle les Chichiméques. Leur Nation est celèbre dans les Relations des Espagnols. Elle n'habite que des trous & des cavernes, d'où elle se repand, soit dans l'interieur des terres, soit sur les Côtes, pour y exercer ses brigandages. Un Vaisseau Anglois qui revenoit de Campêche, y ayant été jetté par la tempête, étoit tombé entre les mains de ces Barbares. Ils avoient traité l'Équipage avec la derniere inhumanité, & les malheureux que nous avions sauvés en étoient les restes. Nous consolâmes par nos caresses les deux François, qui étoient des Protestans établis à la Jamaïque. La servante Angloise trouva tout d'un coup une condition fort douce auprès de notre jeune Espagnole qui la prit à son service.