TOME SECOND

Quoiqu'il n'y eût rien à gagner dans la poursuite des sauvages, le ressentiment de notre propre injure, & le désir de vanger leur derniere barbarie, nous fit prendre la résolution de nous approcher de l'Isle où ils s'étoient réfugiés. Ils y étoient plus de trois cens. Le fond étant excellent dans toute la Baye, nous les serrâmes de si près que nous n'étions point à trente pas du rivage. La crainte de nos armes à feu, dont ils venoient de voir les effets, leur fit prendre la parti de s'éloigner, mais en bon ordre, & la flèche sur leur arc. M. Rindekly fit mettre en pièces toutes les Pirogues, non-seulement pour leur ôter le moyen de nous nuire, mais dans l'espérance que se rapprochant pour les défendre, ils nous donneroient la facilité de leur envoyer une décharge de toute notre artillerie, que nous avions chargée à chaînes & à mitraille. Il sembloit que l'instinct naturel leur fit juger de la portée de nos coups; car ils s'arrêtérent lorsqu'ils se crurent hors d'atteinte, & sans paroître embarrassés de leurs Pirogues, ils parurent attendre quelle seroit notre résolution. Je representai à M. Rindekly que le châtiment de ces Monstres étoit pour nous une foible satisfaction, & qu'il nous suffisoit d'en être heureusement délivrés. Il se rendit enfin à mes instances, & nous ne pensâmes plus qu'à profiter du vent pour nous éloigner de cette affreuse Baye.

Loin de craindre la rencontre des trois Gardes-Côtes, nous n'aurions pas regardé comme un mal d'en être accompagnés jusqu'à Porto-Bello, ni ce voyage même comme un obstacle à nos projets, si le désir de rendre service à nos deux Amans, n'eut été assez fort pour nous faire souhaiter de prendre une autre route. Mais si nous voulions nous rendre directement à la Jamaïque, nous n'ignorions point quelle seroit la force des courans entre la pointe de l'Isle de Cube, & celle de Merida. Il n'y avoit qu'un vent extrêmement favorable qui pût nous faire surmonter cet obstacle, & nous ne pouvions guéres nous y attendre au milieu de l'hyver, M. Rindekly panchoit beaucoup à risquer le passage, d'autant plus qu'ayant doublé une fois le Cap de Catoche, & nous retrouvant dans la Mer du Nord, le pis qui pouvoit nous arriver, s'il nous étoit trop difficile de gagner la Jamaïque, étoit de retomber dans la grande Baye de Honduras, ou sur la Côte de Nicaragua, lieux qui convenoient assez à nos espérances de commerce. Et si la même tempête, qui nous avoit jettés dans le Golfe de Méxique, y avoit aussi poussé les Gardes-Côtes, rien ne nous empêchoit d'espérer que nous ne pussions repasser en quelque sorte à la vûë de Carthagène, pour regagner Rio de la Hacha, qui avoit été notre premier but. Mais tous ces raisonnemens supposoient la liberté de les suivre. À peine eûmes-nous perdu de vûë la Côte des Chichiméques, que sans pouvoir pénétrer d'où vint le changement des courans, dans un tems d'ailleurs assez tranquille, au lieu de se porter suivant leur détermination ordinaire vers le Nord & les Côtes de la Floride, ils nous poussérent impétueusement au Sud, vers la Baye de Campêche. Le vent, qui devint Nord-Est vers le soir, acheva de nous jetter malgré nous dans cette route; & n'ayant pû nous en rendre maîtres pendant toute la nuit, notre étonnement fut extrême, au point du jour, de nous trouver à la vûë d'une Côte plate & sablonneuse, qu'il nous fut impossible de reconnoître dans nos Cartes. Nous jettâmes l'ancre à dix-huit brasses de fond, dans le dessein d'envoyer la Chaloupe au rivage. Dix de nos plus braves gens, qui se chargérent de nous rapporter bien-tôt des informations, furent de retour effectivement avant midi, & nous causérent quelque frayeur en nous apprenant que nous étions sur une autre Côte du Méxique, entre Tampico & Villa-ricca; mais ce n'étoit plus les Amériquains que nous avions a redouter, puisqu'ils étoient au contraire si humains dans cette Contrée qu'ils avoient fait l'accueil le plus favorable à nos dix hommes; c'étoient les Espagnols mêmes, qui sont plus jaloux de leur commerce du côté de Veracruz que dans tout autre lieu. Sur les explications que nos gens avoient tirées des Naturels, nous ne pouvions être à plus de douze lieues de Villa-ricca. Il nous parut impossible d'éviter la rencontre des Gardes-Côtes à si peu de distance de San Juan de Ulva, & nous ne prévîmes que de nouveaux embarras dans cette situation. M. Rindekly fut d'avis de faire valoir encore une fois notre Commission, & de nous rendre ouvertement à Veracruz. Il prétendoit, avec raison, que c'étoit l'unique moyen de nous garantir de tous les soupçons & de toutes les chicanes des Gardes-Côtes. Quoiqu'il fût peu naturel que nous eussions choisi le mois de Décembre pour un voyage de cette sorte, la vraisemblance pouvoit être sauvée par la multitude de nos pertes, qui paroissoient augmenter depuis le départ de la Flota & des Galions. D'ailleurs, comme c'étoit en hyver que la contrebande étoit poussée le plus ardemment, nous résolûmes d'ajouter aux termes de notre Commission que nous avions ordre d'observer par nos propres yeux jusqu'où nos Marchands portoient le désordre dont les Espagnols faisoient tant de plaintes.

Il n'y eut qu'Hélena & son Amant qui ne parurent point satisfaits de ce dessein. Leurs craintes étoient justes; mais l'interêt de notre sûreté devant l'emporter, nous les rassurâmes en convenant qu'Hélena feindroit d'être malade, & demeureroit au lit pendant qu'on feroit la visite du Vaisseau. À l'égard de son Amant, nous lui fîmes prendre l'habit & le bonnet d'un Matelot, assez sûrs de pouvoir le dérober en mille maniéres à la curiosité des Espagnols. Avec ces précautions, nous nous laissâmes entraîner par le vent, qui nous portoit directement vers la Baye. Mais il devint si impétueux, qu'appréhendant vers le soir les dangers d'une Côte que nous connoissions fort mal, nous prîmes le parti de nous mettre à la rade dans l'embouchure d'une Rivière où nous pouvions passer la nuit en sûreté.

À peine y eûmes-nous moüillé l'ancre, que nous en vîmes descendre une grande Barque, dont nous reconnûmes les Matelots pour des Espagnols. Ils s'arrêtérent d'autant plus facilement à la vûë de notre Vaisseau, qu'ils descendoient avec le vent contraire. Mais M. Rindekly, s'étant jetté aussi-tôt dans notre Chaloupe, alla vers eux avec quatre de nos gens, & sans les engager dans aucune explication, il leur demanda naturellement à quelle distance nous étions de San Juan de Ulva, où nous étions fort impatiens d'arriver. Cette ouverture, ayant dissipé leur crainte, ils lui dirent que de Villa-ricca, dont il voyoit la Rivière, on comptoit par Mer quinze ou seize mille jusqu'à San Juan; mais que du tems qu'il faisoit ils ne lui conseilloient point, dans l'obscurité, de risquer cette route s'il ne la connoisoit bien. Ils y alloient néanmoins, parce qu'ils en avoient l'habitude. Il vint à l'esprit de M. Rindekly de faire partir avec eux deux de nos gens pour annoncer notre arrivée, & de leur en demander un des leurs pour nous servir le lendemain de guide. Loin de rejetter cette proposition, ils la reçurent comme une marque de confiance qui les assuroit de nos intentions. Nous leur donnâmes M. Zil, notre Lieutenant, qui sçavoit fort bien l'Espagnol, avec un Soldat, qui parloit aussi cette langue. Ils nous laissérent un Matelot, que nous nous attachâmes encore par la promesse d'une bonne récompense. M. Zil fut chargé de demander simplement la permission d'entrer au Port de Veracruz, pour un Député du Gouverneur de la Jamaïque.

Le Matelot qui nous resta, m'ayant assuré que Villa-ricca n'étoit guéres qu'à trois quarts de mille du rivage, & que nous l'aurions même apperçû dans un tems moins obscur, je résolus de ne pas m'éloigner sans avoir jetté du moins les yeux de plus près sur un lieu si fameux par le premier débarquement de Fernand Cortez, Conquérant du Méxique. C'est-là qu'ayant abordé avec cinq cens Espagnols, il fit couler à fond ses propres Vaisseaux, pour faire connoître à ses gens qu'il ne leur restoit plus de ressource pour la fuite, ni d'espérance que dans la victoire. Le Matelot qui vit ma curiosité si ardente, m'offrit de me conduire sur le champ à la Ville. Je remis cette partie au lendemain, & je fis consentir M. Rindekly à m'accorder deux ou trois heures pour un voyage si court. Villa-ricca portoit anciennement le nom de Veracruz, & quantité de gens, qui le lui donnent encore, y ajoutent seulement le mot de Vieja, Vieille, pour la distinguer de la nouvelle Ville du même nom. Sa situation est dans une grande plaine. Elle a d'un côté la Rivière, & de l'autre des campagnes couvertes de sable, que la violence du vent y pousse des bords de la Mer. Ainsi le terroir est fort inculte aux environs. Entre la Mer & la Ville, est une espéce de bruiere qui est remplie de daims rouges, dont les gens de notre Équipage tuérent un grand nombre dans mon absence. La Rivière coule au Sud, & pendant une partie de l'année elle est presque sans eau; mais elle est assez forte en Hyver pour recevoir toute sorte de Vaisseaux.

La Ville me parut composée de quatre ou cinq cens maisons. Dans le centre est une grande Place, où je remarquai deux arbres d'une prodigieuse grandeur. L'air y est si mal sain, que les femmes quittent toujours la Ville dans le tems de leurs couches, parce que ni elles, ni les enfans qu'elles mettent au monde, ne peuvent résister alors à l'infection; & par un usage extrêmement singulier, on fait passer le matin dans toutes les ruës des troupes de bestiaux fort nombreuses, pour leur faire emporter les pernicieuses vapeurs qu'on croit sorties de la terre.

Villa-ricca, étant dans cette Mer le Port le plus voisin de la Ville de México, qui n'en est éloignée que de soixante lieues d'Espagne, on a continué fort long tems d'y décharger les Vaisseaux. Ensuite les dangers du Port, que rien ne défend contre la violence des vents du Nord, ont fait choisir aux Espagnols un lieu plus sûr, où est aujourd'hui Veracruz. Avant qu'ils se fussent déterminés à ce choix, les plus riches Négocians de Villa-ricca n'y venoient que dans le tems où les Flottes arrivoient d'Espagne. Ils faisoient leur séjour habituel a Xalapa, Ville située dans un air fort sain, à seize mille de l'autre en avançant dans les terres. Ils se garantissoient ainsi des mauvaises influences de Villa-ricca & de son voisinage; mais à cette distance de la Mer ils avoient besoin de quatre ou cinq mois pour décharger les Vaisseaux & pour transporter les marchandises. Une incommodité, si nuisible au commerce, les fit penser à prendre un lieu nommé Buytron, situé seize mille plus bas, sur la même Côte, vis-à-vis l'Isle de San Juan de Ulua, qui n'est guéres à plus de huit cens pas du rivage. Outre la défense que le Port y reçoit de cette Isle contre la fureur des vents du Nord, on trouva qu'il n'y falloit que six semaines pour décharger les Vaisseaux, & ces deux avantages firent prendre la résolution d'y bâtir une Ville, qui est aujourd'hui Veracruz.

Ma curiosité fut bien-tôt satisfaite à Villa-ricca. Cette Ville n'a plus rien qui réponde à l'origine de son nom; car elle ne le reçut des Espagnols, il a plus de deux siècles, que pour célébrer l'abondance d'or qu'ils y avoient trouvée: ses richesses, & le nombre de ses habitans ont diminué à mesure que Veracruz s'est aggrandie. Les maisons ni sont ni belles ni commodes. On y est aussi tourmenté par les morsures de plusieurs animaux venimeux que par l'infection de l'air; ce qui n'empêche point qu'à peu de distance des murs on ne trouve des bois fort agréables, d'orangers, de limoniers, de guiaves, &c. qui sont remplis d'oiseaux de toutes sortes de couleurs, & des plus jolis singes que j'aye jamais vûs. Je fis des efforts inutiles pour en prendre un à mon retour, & le souvenir de ce qui nous étoit arrivé au Cap de Bonne-Espérance me fit abandonner l'entreprise. Le Matelot qui m'avoit conduit avec deux de nos gens, étoit un Bourgeois fort aisé, qui nous fit servir un bon déjeuné dans sa maison, & qui empêcha, par ses bons offices, que ma curiosité ne fût désagréable aux Habitans. Il étoit environ midi lorsque nous arrivâmes au rivage. M. Rindekly, ne jugeant point qu'il fût nécessaire d'attendre le retour de notre Lieutenant pour mettre à la voile, nous levâmes l'ancre sur le champ, sous la direction du Matelot Espagnol.

En approchant de l'Isle d'Ulua, qui est à l'entrée du Port de Veracruz, ou plûtôt qui sert à le former, nous conçûmes, par sa situation, qu'il auroit été fort dangereux pour nous d'en approcher dans l'obscurité. Nous découvrîmes, à fleur d'eau, quantité de petites roches, qui n'ont au-dehors que la grosseur d'un tonneau. L'Isle n'est elle-même qu'un rocher fort bas, éloigné de la Côte environ d'un mille, & n'a que la longueur d'un trait de fléche dans toutes ses dimensions. Ces défenses naturelles rendent l'entrée du Port extrêmement difficile. Aussi la Ville n'est-elle pas défendue par un grand nombre de Forts. L'Isle d'Ulua contient un Château quarré, qui en couvre presque toute la surface. Il est bien bâti, & gardé par une forte garnison, avec quatre-vingt cinq pièces de canon, & quatre mortiers; les Espagnols le croyent imprenable. Ils nous confessérent qu'il devoit son origine à la crainte qu'on eut en 1568, d'un Capitaine Anglois nommé Hawking; & nous lisons en effet dans nos Relations, qu'en 1556 le Capitaine Tomson ne trouva dans l'Isle qu'une petite Maison avec une Chapelle. Seulement, du côté qui fait face à la terre, on avoit construit un Quai de grosses pierres, en forme de mur fort épais, pour se dispenser d'y entretenir, comme on avoit fait fort long-tems, vingt Nègres des plus vigoureux, qui réparoient continuellement les bréches que la Mer & le mauvais tems faisoient à l'Isle. Dans ce mur, ou dans ce Quai, on avoit entremêlé des barres de fer, avec de gros anneaux ausquels les Vaisseaux étoient attachés par des chaînes; de sorte qu'ils étoient si près de l'Isle que les Mariniers pouvoient sauter du pont sur le Quai. Il avoit été commencé par le Viceroi Dom Antoine de Mendoza, qui avoit fait construire deux boulevards aux extrêmités. Hawkes, qui fit le voyage de Carthagène en 1572, rapporte qu'on s'occupoit alors à bâtir le Château, & Philips nous apprend qu'il étoit fini en 1582.

C'est donc cette Isle qui défend les Vaisseaux contre les vents du Nord, dont la violence est extrême sur cette Côte. On n'oseroit jetter l'ancre au milieu du Port même, ni dans un autre lieu qu'à l'abri du roc d'Ulua. À peine y est-on en sûreté avec le secours des ancres & l'appui des anneaux qui sont aux murs du Château. Il arrive quelquefois que la force du vent rompt tous les liens, arrache les Vaisseaux, & les précipite contre les autres rochers, ou les poussent dans l'Ocean. Ces vents furieux ont emporté plus d'une fois des Vaisseaux & des Maisons, bien loin sur le Continent. Ils causent les mêmes ravages dans toutes les parties du Golfe de Méxique. Une tempête fait souvent traverser toute l'étendue du Golfe au Vaisseau le plus pesant, & le Capitaine Hawkes rapporte qu'ayant vû nager une grande quantité d'arbres vers le rivage de Veracruz, on lui assura qu'ils y avoient été poussés, par quelque orage, de la Floride, qui en est à trois cens lieues. Gage rapporte qu'étant à Veracruz en 1625, il fut témoin des horribles effets d'un ouragan qui renversa la plus grande partie des Maisons. Une troupe de Moines, nouvellement arrivés, se croyoient prêts à tous momens d'être emportés dans la Mer, ou d'être ensévelis sous les édifices. Ils quittérent leur lit pour aller attendre à découvert la fin de la nuit, & celle de la tempête. Mais, le matin, les autres Moines du Pays, qui étoient accoutumés à ces avantures, rirent beaucoup de leur crainte, & les assurérent qu'ils ne dormoient jamais mieux que lorsqu'ils étoient ainsi bercés dans leur lit. Cependant Gage, & les Moines étrangers, prirent si peu de confiance à la tranquillité des autres qu'ils remontérent promptement dans leur Vaisseau.

Depuis le mois de Mars jusqu'au mois de Septembre les vents de commerce soufflent dans le Golfe du Méxique entre le Nord-Est & le Sud-Est. Mais, depuis Septembre jusqu'au mois de Mars c'est le vent de Nord qui régne, & qui produit d'affreux orages, sur-tout aux mois de Novembre, de Décembre & de Janvier. Cependant il y a des intervalles de tranquillité & de beau tems, sans quoi l'on n'oseroit entreprendre de naviguer dans cette Mer. Les marées mêmes, & les courans y ont peu de régularité. En général, le vent du Nord fait remonter les flots vers les Côtes, ce qui rend l'eau beaucoup plus haute alors, au long du rivage.

Le Port de Veracruz n'est pas assez spacieux pour contenir un grand nombre de Vaisseaux. Il y en avoit à notre arrivée trente-quatre ou trente-cinq, qui paroissoient fort pressés, & comme l'un sur l'autre. On y peut entrer par deux Canaux, l'un au Nord, par lequel nous arrivâmes, l'autre au Sud. Outre l'Isle de San Juan de Ulua, il y en a trois ou quatre autres plus petites, que les Espagnols appellentCayos, & les AngloisKeysou Clés. À deux milles au Sud, est celle des Sacrifices, dont notre Matelot nous raconta des choses surprenantes, à l'occasion des Isles de Gallega, d'Anagada, & de quelques autres que nous apperçûmes en venant du Nord. Grijalva, nous dit-il, le premier Espagnol qui aborda sur cette Côte en 1518, c'est-à-dire avant Fernand Cortez, ayant commencé par découvrir l'Isle des Sacrifices, qui lui parut bien peuplée, y débarqua une partie de ses gens. Entre plusieurs édifices d'une fort belle structure, il y trouva un Temple, avec une Tour extrêmement singuliere. Elle étoit ouverte de tous côtés, & l'on y montoit par un escalier qui étoit au milieu, & qui conduisoit à une espece d'Autel, sur lequel on voyoit des figures horribles. Auprès de ce lieu Grijalva découvrit les cadavres de cinq ou six hommes qui avoient été sacrifiés la nuit précedente, ce qui lui fit donner à l'Isle le nom d'Isle des Sacrifices. L'année d'après, Cortez, étant venu dans le même lieu, y trouva aussi des figures affreuses, des papiers ensanglantés, & quantité de sang humain qu'on avoit tiré des victimes. Il y trouva le bloc sur lequel on faisoit les sacrifices, & les rasoirs de pierre qui servoient à ces barbares exécutions, ce qui remplit les Espagnols d'horreur & de crainte. Ils ne laissérent pas de choisir d'abord ce lieu pour y décharger leurs marchandises; mais ils furent bien-tôt forcés de l'abandonner par les insultes des Diables & des mauvais Esprits qui ne leur laissérent point de repos. Aux environs de toutes ces petites Isles, la Mer est extrêmement poissonneuse.

À peu de distance du Port, nous en vîmes sortir plusieurs Barques, qui venoient au-devant de nous, & qui marchant l'une après l'autre sur la même ligne, nous firent juger de la difficulté qu'il y avoit à passer au travers des rochers. D'ailleurs, on a pris soin de marquer les plus dangereux par diverses enseignes, qui servent de direction pendant le jour. Mais c'étoit moins pour nous guider, que pour s'assurer de nos intentions, qu'on envoyoit quelques Officiers à notre rencontre. Il fallut essuyer leur visite & leurs recherches. M. Zill parut immédiatement, avec un Député du Gouverneur, qui étoit chargé de lire notre Commission, d'en prendre une copie, & de nous marquer le lieu où nous devions jetter l'ancre, contre les murs de San Juan de Ulua.

Il resta dans notre Vaisseau deux Commis de la Douane, qui nous refusérent la liberté de descendre dans l'Isle pour visiter le Château. Le lendemain, on vint offrir au Capitaine celle d'aller à la Ville, pour être conduit à l'Audience du Gouverneur. Nous conçûmes que nous ne serions pas moins observés qu'à Carthagène. Cependant je résolus de suivre M. Rindekly, & de faire en chemin toutes les remarques qui pourroient enrichir mon Journal. En approchant de la Ville, sa figure me parut ovale, mais plus large dans la partie du Sud-Est que dans celle du Nord-Ouest. Sa longueur est d'environ un demi mille, & sa largeur de la moitié. Les rues sont droites, les maisons réguliéres, quoique la plûpart des édifices, jusqu'aux Églises, soient bâties de bois; ce qui a produit souvent des incendies terribles. Au Sud-Est coule une Rivière, qui prenant sa source au Sud, descend vers le Nord jusqu'à ce qu'elle arrive près de la Ville, & delà se jette dans la Mer au Nord-Est, par deux bras qui forment une petite Isle à son embouchure. La Ville est située dans une Plaine sablonneuse & stérile, environnée de Montagnes, au-delà desquelles on trouve des bois remplis de bêtes sauvages, & des prairies pleines de bestiaux. Du côté du Sud sont de grands marais, qui contribuent beaucoup à rendre l'air mal sain. Le vent du Nord pousse, comme à Villa-ricca, tant de sable du bord de la Mer, que les murs de la Ville en sont presque entiérement couverts.

En descendant sur le rivage, il m'arriva un accident qui favorisa mes observations. Je saignai du nez avec tant de violence, que nos Guides furent obligés de me faire entrer dans une maison où je reçus quelque secours, tandis que M. Rindekly fit sa visite au Gouverneur. La satisfaction que j'eus de me voir libre servit sans doute à me retablir. Je priai le Maître de la maison où j'étois, de me procurer la vûë de la Ville. Il n'avoit pas d'ordre qui pût l'en empêcher. Je vis plusieurs Églises que je trouvai belles & fort riches en argenterie. Les maisons sont remplies de Porcelaine & de meubles de la Chine. Il y a peu de Noblesse à Veracruz; mais les Négotians y sont si riches qu'il n'y a gueres de Villes aussi opulentes dans l'Univers. La plûpart des Habitans sont Mulâtres. Cependant ils affectent de s'appeller blancs, autant parce qu'ils se croyent honorés de ce titre, que pour se distinguer des Nègres leurs esclaves. Leur nombre ne surpasse pas trois mille, & parmi eux on passe pour un homme sans consideration, lorsqu'on n'est pas riche au moins de cent mille livres sterling.

Ils se nourissent de chocolat & de confitures. Leur sobrieté est extrême. Les hommes sont fiers. Les femmes sont continuellement retirées dans leurs appartemens d'enhaut, pour éviter la vûë des Étrangers, qu'elles verroient pourtant fort volontiers si leurs maris leur en laissoient la liberté. Si elles sortent quelquefois de leurs maisons, c'est en chaise ou dans un carosse, & celles qui n'ont pas de voiture sont couvertes d'un grand voile de soie qui leur pend de la tête jusqu'aux pieds, avec une petite ouverture du côté droit, pour leur faciliter la vûë du chemin. Dans leurs appartemens, elles ne portent sur leur chemise qu'un petit corset de soye lacé d'un trait d'or ou d'argent, & sur la tête, leurs seuls cheveux noüés d'un ruban. Avec un habillement si simple, elles ne laissent pas d'avoir autour du col une chaine d'or, des bracelets du même metal, & des émeraudes fort précieuses à leurs oreilles.

Les hommes entendent fort bien le commerce; mais leur indolence naturelle, leur donne de l'aversion pour le travail. On leur voit des Chappelets & des Reliquaires aux bras & au col, & toutes leurs maisons sont remplies d'images de Saints & de statues.

L'air est aussi chaud que mal-sain dans toutes sortes de vents, excepté celui du Nord, qui souffle ordinairement une fois tous les huit ou quinze jours, & qui dure l'espace de vingt ou de vingt quatre heures. Il est alors si violent qu'on ne peut pas même sortir d'un vaisseau pour aller au rivage, & le froid qu'il porte avec lui est très perçant. Le tems où l'air est le plus mal-sain, est depuis le mois d'Avril jusqu'au mois de Novembre, parce qu'il pleut alors continuellement. Depuis Novembre jusqu'au mois d'Avril le vent & le Soleil qui se temperent mutuellement, rendent le païs fort agréable.

Le climat chaud & mal-sain continüe l'espace de quarante ou quarante cinq milles vers la Ville de México; après quoi, l'on se trouve dans un air plus tempéré. Les fruits, quoiqu'excellens, y causent des flux dangereux, parce que tout le monde en mange avec excès, & qu'on boit ensuite trop avidement de l'eau. La plûpart des Vaisseaux étrangers y perdent ainsi une partie de leur Équipage; mais les Habitans mêmes ne tirent là-dessus aucun avantage de l'expérience. Mon Guide me fit appercevoir deux montagnes couvertes de nége, dont le sommet est caché dans les nues, & qu'on voit fort distinctement dans un tems serain; quoiqu'elles soient éloignées de plus de quarante milles. Elles sont sur la route de México, & c'est là que commence proprement la différence du climat.

Les oiseaux & les autres Bêtes y sont les mêmes que dans les autres contrées de l'Amérique. On trouve néanmoins aux environs de Veracruz, un oiseau qu'on nomme Cardinal, parce qu'il est tout-à-fait rouge. Il s'apprivoise facilement, & son ramage est délicieux. Il apprend aussi à siffler, comme les Serins de Canarie.

Veracruz est non-seulement le principal, mais à parler proprement, l'unique Port du Méxique. On peut regarder cette Place comme le magasin de toutes les marchandises & de tous les trésors qui sont transportés de la nouvelle Espagne en Europe. Les Espagnols, & le monde entier peut-être, n'ont point de lieu dont le commerce soit si étendu; car c'est là que se rendent toutes les richesses des Indes Orientales par les Vaisseaux d'Accapulco; c'est le centre naturel de toutes celles de l'Amérique, & la Flotta y apporte annuellement de la vieille Espagne des marchandises d'une immense valeur. Le commerce de Veracruz avec México, & par México avec les Indes Orientales; avec le Perou, par Porto Bello; avec toutes les Isles de la Mer du Nord par Carthagène; avec Zapotecas, & Ildephonse & Guaxaca, par la riviere d'Alvarado; avec Tabasco, Los-Zeques, & Chiapa de Indos par la riviere de Grijalva, enfin celui de la vieille Espagne, de Cuba, de Saint Domingue, de Jucatan, &c. rendent cette petite Ville si riche qu'elle peut passer pour le centre de tous les tresors & de toutes les commodités des deux Indes. Comme le mauvais air du lieu cause le petit nombre des Habitans, leur petit nombre fait aussi qu'ils sont extrêmement riches, & qu'ils le seroient bien davantage, s'ils n'avoient pas souffert des pertes irreparables par le feu.

Les marchandises qui viennent de l'Europe sont transportées de Veracruz à México, Pueblo Delos Angelos, Sacatecas, Saint-Martin, & dans d'autres lieux, sur le dos des Chevaux & des Mulets, ou sur des chariots traînés par des Bœufs. La Foire ressemble à celle de Porto-Bello, mais elle dure plus longtems; car le départ de la Flota, quoique fixé régulierement au mois de Mai, est quelquefois différé jusqu'au mois d'Août. On n'embarque l'or & l'argent que peu de jours avant qu'on mette à la voile. Autrefois le Trésor Royal étoit envoyé de México pour attendre à Veracruz l'arrivée de la Flota: mais depuis que cette Place fut surprise & pillée en 1683 par les Boucaniers, il s'arrête à vingt lieues de México, dans une ville nommée Los Angelos, où il demeure jusqu'à l'arrivée de la Flota; & sur l'avis qu'on reçoit de Veracruz, on l'y transporte pour l'embarquer.

Il s'est glissé beaucoup d'erreur dans la Géographie, sur la situation de cette Place. Quelques-uns la mettent au 18edégré de latitude, & d'autres au 18e30 minutes. La Carte de M. Popple marque 18 dégrés 48 minutes: le Capitaine Hawkins veut 19 dégrés. Mais suivant les observations de Carranza, Pilote de la Flota en 1718, Veracruz est au 19edégré 10 minutes; ce qui fait deux minutes de moins que ne l'a prétendu M. Harris dans des observations posterieures. On ne s'est pas moins trompé à l'égard de sa longitude, qui suivant la Carte de M. Popple est à 100 dégrés 54 minutes de Londres; au-lieu que par les observations des Espagnols en 1557, elle est seulement de 97 dégrés 50 minutes; & M. Harris la fait moindre encore de deux minutes.

Mais quantité de Cartes ont commis une faute beaucoup moins excusable en confondant l'ancienne & la nouvelle Veracruz. Dans la Carte de M. Popple & dansl'Atlas maritimus, l'Isle de San Juan de Ulua est placée avec son Château vis-à-vis l'ancienne Ville, autrement nommée Villa-ricca, et l'Isle des sacrifices qui n'est qu'à deux milles de celle d'Ulua & à un mille de la Côte, est reculée de quarante milles, & separée de la Côte d'environ trente milles. Quoique l'Auteur duGéographe completdistingue par leurs noms Veracruz de San Juan de Ulua, il semble néanmoins qu'en mettant le Château à Veracruz il confond mal à propos ces deux Places.

Mon Guide qui se nommoit Pacollo, & dont je ne puis trop louer la politesse, étoit un Chirurgien qui avoit assez voiagé pour sécouer le joug des préjugés communs de sa Nation. Il étoit établi depuis quinze ans à Veracruz, & sa mémoire conservoit fidellement le malheur que cette Ville avoit essuié en 1712. Il me raconta que les Boucaniers excités par le désir du pillage, resolurent de surprendre les Espagnols, & qu'ayant pris terre quinze ou seize milles au-dessus du Port, ils laisserent leurs Vaisseaux à l'ancre au long de la Côte. Leurs forces composoient environ six cens hommes. Ils firent onze ou douze milles de chemin pendant la première nuit, et le jour suivant, ils se tinrent cachés derriere les monceaux de sable que le vent jette continuellement sur la terre. Ayant quitté leur retraite à l'entrée de la seconde nuit, ils reglerent leur marche pour arriver aux portes de la Ville vers le tems où l'on a coutume de les ouvrir. Lorsqu'ils furent à quelque distance, ils firent alte; & s'étant fait précéder d'un petit nombre de leurs gens les plus résolus, qui sçavoient la langue Espagnole; un de ceux-ci ne vit pas plûtôt la porte ouverte qu'il monta par l'escalier d'une petite Tour qui conduisoit sur la terrasse du Bastion, où sous prétexte de demander du feu pour allumer sa pipe, il s'approcha du Soldat qui étoit en sentinelle & le tua d'un coup de pistolet. C'étoit le signal auquel les autres devoient se saisir de la porte. Ils y reussirent heureusement, & le corps de leurs compagnons qui n'étoit pas éloigné survint au même moment pour les soutenir. Ils n'eurent pas plus de peine à se rendre maîtres d'un petit ouvrage qui étoit à la suite du premier. Quelques-uns de leurs gens demeurerent à la garde de ces deux postes, tandis que les autres se rendirent en corps à la place de la parade. La plûpart des habitans étoient encore au lit; mais l'allarme s'étant bien-tôt répandue, ils se rassemblérent, les uns à pied, les autres à cheval, & s'avancérent en bon ordre par une de leurs plus grandes rues, pour venir charger l'ennemi. Les Boucaniers avoient eu le tems de se préparer à les recevoir. Aussi leur défense fut-elle admirablement concertée. Ils placérent une partie de leurs gens à l'entrée de la rue par où venoient les Espagnols, avec ordre de faire feu lorsqu'ils les verroient à la portée du fusil. Ensuite un autre rang succedant aussi-tôt au premier, ils continuerent ainsi de leur faire essuyer chacun leur décharge, ce qui leur tua tant de monde, & causa tant d'épouvante à leurs chevaux, que ne pouvant se remettre de ce désordre ils tournérent le dos avec des cris effroyables. Ils furent poussés sans relâche jusqu'à l'autre porte de la Ville, & sortant impétueusement pour se sauver dans la campagne, ils abandonnérent leurs maisons & leurs familles à la discretion des Boucaniers.

D'un autre côté, le Château d'Ulua prenant l'allarme, fit aussi-tôt feu de toute son artillerie sur la Ville, pour en chasser l'ennemi. Cette diversion effraya d'abord les Boucaniers. Cependant ayant tenu Conseil, ils prirent la résolution de se saisir d'une partie des Prêtres & des Moines de la Ville. Ils coupérent la tête à quelques-uns des plus respectables, & faisant porter ce présent au Gouverneur du Château, ils lui déclarérent que s'il ne cessoit de tirer ils feroient le même traitement à tous les autres Prêtres. Une barbarie de cette nature ne fit qu'irriter le Gouverneur. Il redoubla le feu de son canon, & les Boucaniers, qui en étoient fort incommodés, n'eurent point d'autre ressource que de fermer toutes les portes de la Ville, pour empêcher le reste des habitans d'en sortir, & de les rassembler tous dans cette partie de la Ville qui étoit la plus exposée à l'artillerie du Château. Alors le Gouverneur, effrayé pour la vie d'une infinité d'honnêtes gens, qu'il se crut beaucoup plus interessé à conserver que leurs biens, fit cesser son canon. Les Boucaniers eurent toute la liberté qu'ils désiroient pour piller la Ville; & s'étant chargés de toutes les richesses qu'ils purent emporter, ils emmenerent encore quelques-uns des principaux habitans en otage, pour s'assurer le payement d'une somme considérable qu'ils exigérent pour n'avoir pas brûlé la Ville. Les Espagnols ont bâti depuis ce tems-là, sur la Côte, des Tours fort élevées, où ils entretiennent continuellement des sentinelles, qui les garantissent de ces terribles surprises. Ils avoient essuyé en 1683, une disgrâce de la même nature, qui auroit dû réveiller plûtôt leur prudence.

Après une heure de promenade, pendant laquelle M. Pacollo me raconta des choses incroyables de la puissance & des richesses du Roi d'Espagne, nous retournâmes à sa maison, où il m'offrit une collation de Chocolat, de confitures, & d'excellens fruits. J'avois payé si libéralement le secours qu'il m'avoit donné pour arrêter mon sang, que la valeur de ses rafraîchissemens y étoit comprise. En homme que ses voyages avoient guéri des scrupules du vulgaire, il me fit voir sa femme & ses enfans, qui auroient passé en Angleterre pour de vrais Nègres, tant leur couleur étoit brune & tannée. Les Espagnols de Carthagène sont beaucoup moins noirs, quoique leur position soit plus méridionale; & notre Helena devoit craindre peu d'être reconnuë parmi des gens qui l'auroient regardée comme un prodige de blancheur.

Les Officiers qui avoient conduit M. Rindekly à l'Audience, revinrent avec lui, & nous déclarérent que leurs ordres portoient de nous reconduire sur le champ à notre bord. Je ne sçus qu'après qu'ils nous eurent quitté, la réponse que M. Rindekly avoit reçue du Gouverneur. Elle avoit été beaucoup plus dure que celle des Gouverneurs de la Havana & de Carthagène; car il nous avoit rendu plaintes pour plaintes; & croyant les Espagnols beaucoup plus offensés, par le commerce clandestin, que nous par les efforts qu'ils faisoient pour l'empêcher, il avoit protesté qu'indépendemment des ordres de sa Cour, il ne laisseroit échapper aucune occasion de venger l'Espagne. M. Rindekly ayant repliqué que nous ne demandions point grace pour les coupables, mais qu'il arrivoit trop souvent aux Espagnols d'abuser de leur prétexte pour insulter des Anglois qui ne pensoient point à leur nuire; on lui avoit dit avec beaucoup de hauteur que toute injustice & toutes pertes compensées, le désavantage étoit si visiblement du côté de l'Espagne, que c'étoit une raison de plus pour se ressentir vivement de l'infraction que nous faisions continuellement au traité, & qu'au reste le fond de nos différens devoit être jugé dans les deux Cours.

Le vent, quoique médiocre, étant demeuré Nord pendant cinq jours, on ne nous pressa point de sortir du Port; mais au premier changement, les Commis, qui n'avoient pas quitté notre Vaisseau, nous avertirent qu'un plus long retardement rendroit nos intentions suspectes. L'impatience que nous avions de partir égaloit au moins celles qu'ils avoient de recevoir nos adieux. Nous sortîmes par le Canal du Sud, & nous passâmes contre l'Isle des Sacrifices, qui nous rappella les recits fabuleux du Matelot. M. Rindekly avoit mis en délibération si nous ne tenterions point la fortune à l'embouchure de la Rivière Alvarado, ou dans quelqu'autre lieu de la Baye de Campêche. Mais, outre que cette Mer est fort observée, il y avoit peu d'apparence de trouver beaucoup de richesses parmi les Amériquains de la nouvelle Espagne, qui sont trop voisins des principaux sieges du commerce de l'Espagne. Nos espérances étoient dans les Mers inférieures, & si nous eussions entiérement perdu celle de gagner Rio de la Hacha, nous aurions mieux aimé faire une tentative du côté de Truxillo, où M. Rindekly étoit bien informé qu'on trouvoit des Perles & de l'or en divers endroits de la Côte.

Après avoir attendu quelques jours le vent que nous désirions, nous l'eûmes tout-d'un-coup Nord-Ouest, c'est-à-dire, fort propre à nous faire sortir au moins du Golfe du Méxique en remontant par la route que la Flota prend réguliérement pour y entrer. Ce fut une faveur du Ciel dans la saison où nous étions. Mais ce qui nous avoit été si favorable pour doubler San Antonio, cessa de l'être à la hauteur de Cuba. Tous les efforts que nous fîmes pour nous rapprocher du Continent n'aboutirent qu'à la perte de notre grand mât qui fut brisé par la violence du vent; & le Vaisseau ayant souffert d'autres atteintes, nous prîmes le parti, à la joie extrême de nos deux Amans Espagnols, de relâcher à la Jamaïque dont n'étions pas fort éloignés.

Fin du premier Tome.

map(agrandir)

APrès quatre mois de navigation nous nous retrouvâmes à Port-Royal, sans autre fruit d'un si long voyage que les trois caisses de Perles que nous avions laissées à la Barbade. Mais je fus consolé de mes fatigues par le plaisir de trouver à Port-Royal l'aîné de mes fils, que ma femme avoit fait partir pour me rejoindre. Le Chevalier... étant retourné à Londres après son expédition, avoit appris à ma famille par quelle avanture j'avois été forcé de faire le voyage de la Jamaïque. Ma femme, & Madame Rindekly ma fille, également inquiétes pour leurs Maris, s'étoient déterminées d'autant plus facilement à nous envoyer mon fils, qu'en partant pour l'Afrique je ne l'avois laissé à Londres qu'à regret, & pour ceder aux allarmes d'une mere trop tendre. Elles s'imaginerent que dans une absence qui devenoit beaucoup plus longue que je ne me l'étois proposé, il me seroit doux d'avoir près de moi un enfant qui m'étoit fort cher. Effectivement sa vûe, à laquelle je m'attendois si peu, me causa une des plus vives satisfactions que j'aye jamais ressenties. Je le trouvai si formé pour son âge, & d'une figure si prévenante, que je formai, dès les premiers jours, un dessein qui me réüssit fort heureusement pour sa fortune. M. Thorough, notre Facteur à la Jamaïque, & le dépositaire du trésor que nous avions rapporté de la Côte d'Afrique, avoit une fille un peu plus âgée, mais qui ne faisoit qu'entrer néanmoins dans sa seiziéme année. Elle étoit son unique enfant, & par conséquent l'héritiere d'un bien fort considérable qu'il avoit amassé depuis trente ans par le commerce. Comme il nous logeoit chez lui, & qu'à l'arrivée de mon fils il lui avoit fait la même politesse, je ne doutai point que la familiarité où nous allions vivre ensemble ne fît naître des ouvertures qui favoriseroient mon dessein. Je le communiquai même à M. Rindekly, qui l'approuva beaucoup; & mon fils, qui avoit déja du goût pour les femmes, me confessa que depuis quinze jours qu'il étoit arrivé, il s'étoit senti quelque inclination pour Mademoiselle Thorough.

Tous les Négocians de Spanish-Town & de Port-Royal, avec lesquels nous avions fait quelque liaison, furent étonnés de nous voir arriver, après un long voyage, dans l'état à peu près où nous étions partis. Cependant ils n'ignorerent pas long-tems que nous avions fait une descente à la Marguerite, dont nous avions tiré de grands avantages; & cette opinion, joint à celle des richesses que nous avions rapportées d'Afrique, nous fit regarder comme des gens d'une opulence extraordinaire. Les gens de notre Équipage, attachés à nous par notre douceur, autant que par l'utilité qu'ils avoient déja trouvée à nous servir, contribuoient encore à nous faire cette réputation en relevant beaucoup l'estime & l'affection qu'ils avoient pour nous. Le Gouverneur, & M. Thorough, furent les seuls à qui nous nous ouvrîmes entiérement. Nous avions conservé un assortiment de fort belles perles pour un collier & des bracelets, dont nous fîmes présent à la Gouvernante. Sir Nicolas Lawes son mari nous marquoit beaucoup d'affection, & plus mécontent que jamais des Espagnols, depuis le refus que le Commandant de Trinidado, dans l'Isle de Cuba, avoit fait pendant notre absence de lui rendre Eton & Winter, deux Voleurs Anglois qui s'étoient réfugiés dans cette Ville, il auroit souhaité qu'au lieu de la Marguerite nous eussions pû piller dans notre route Carthagène & Veracruz. Il fit bien-tôt éclater cette disposition. Le Capitaine Chandler, Capitaine d'un de nos Vaisseaux de guerre nommé le Lanceston, s'étant saisi d'un Garde-Côte Espagnol monté de 56 hommes, qui avoit pris nouvellement, sous les prétextes ordinaires, une Barque richement chargée pour quelques Marchands de la Jamaïque, le Chevalier Lawes joignit au ressentiment qu'il avoit de l'affaire de Trinidado celui qu'il avoit conçu des réponses que nous lui avions rapportées de la Havana, de Carthagène & de la Veracruz. Dans une assemblée du Conseil de guerre, il condamna au gibet quarante trois de ces Prisonniers Espagnols, à titre de Voleurs & de Pyrates. La Sentence fut exécutée avec la derniere rigueur, & M. Lawes me protesta que si les rebelles de son Isle ne l'eussent mis dans la nécessité de garder auprès de lui toutes ses forces, il les auroit employées, pendant le reste de son Gouvernement, à exterminer jusqu'au dernier Garde-Côte.

En effet, les Nègres révoltés, dont on avoit méprisé les restes, recommçoient à se rendre redoutables dans les Montagnes. Ils avoient construit dans une desMontagnes bleues, qui s'appelle Nanny, un Fort dont l'accès étoit si difficile qu'il pouvoit être défendu par un petit nombre de soldats contre une armée. Ils avoient fait plusieurs descentes dans le plat Pays, & tout récemment ils s'étoient si fort approchés deSpanish-Town, qu'ils y avoient jetté la terreur. Les troupes qu'on avoit fait marcher contr'eux, ne pouvant s'engager prudemment dans leurs retraites, ils sembloient se confirmer de jour en jour dans la possession de nous outrager impunément. Le Gouverneur avoit déja pensé à faire venir à son secours un corps de Muschetos ou Mesquites, Nation Indienne qui étoit plus propre que nos gens à les forcer dans leurs montagnes. L'aveu que nous lui fîmes du dessein que nous avions eu de nous approcher de Truxillo, lui renouvella cette idée, & lui fit croire qu'il nous rendroit service en nous chargeant de l'exécution de son projet.

Les Muschetos habitent cette partie du continent qui est entre Truxillo & Honduras. Ils se soumirent aux Anglois dans le tems que le Duc d'Albermarle étoit Gouverneur de la Jamaïque, & n'ayant jamais été conquis par les Espagnols, on peut dire qu'ils conservoient le pouvoir de se choisir les Maîtres pour lesquels ils avoient le plus d'inclination. Ainsi les droits que l'Espagne s'attribuoit sur leur Païs semblent être passés aux Anglois par cette soumission volontaire. Cependant il faut avoüer que ce que j'appelle ici soumission n'a jamais entraîné aucune autre marque de dépendance. Les Muschetos sont gouvernés par leurs propres Rois & leurs propres Capitaines, qui préferent seulement la protection des Anglois à celle de toute autre Puissance de l'Europe.

Ce n'étoit pas la première fois qu'on avoit pensé à se procurer leur secours. En 1720 on leur fit demander deux cens hommes qu'ils accorderent volontiers, contre les Nègres qui s'étoient alors révoltés. On leur envoya des Chaloupes qui transporterent cette Milice à Port-Roïal. Elle fut distribuée en Compagnies sous leurs propres Officiers, & leur païe fut de quarante Schellings par mois avec une paire de souliers. Ils passerent quelques mois dans l'Isle & ne se retirerent qu'après avoir rendu de fideles services. M. Rindekly n'eut pas d'éloignement pour la proposition du Gouverneur. Il s'étoit persuadé depuis longtems, sur divers récits, que le Païs des Muschetos n'étoit pas sans or, quoique de tous les Amériquains du Continent, ils fussent peut-être ceux qui en connoissoient moins le prix. Nous fîmes marier avant notre départ nos deux amans de Carthagène, & la délicatesse de leur conscience fut satisfaite par l'occasion qu'ils eurent de recevoir la bénédiction nuptiale d'un Ministre de leur Religion. Ce fut le Chapellain du Vaisseau Garde-Côte, dont M. Lawes avoit fait pendre l'Équipage. Comme on avoit fait grace à quelques-uns de ces Pyrates, & que le Capitaine étoit demeuré en prison avec son Lieutenant, M. Lawes se laissa persuader par mes instances d'en relâcher trois qui étoient de Carthagène, avec le Chapellain qui étoit de la même Ville, dans la seule vûë de me servir d'eux pour faire agréer au pere d'Helena son rétour avec son Mari. Je comprois que les prenant dans notre Vaisseau, ils gagneroient aisément, du lieu où nous aborderions, le petit Port de Gracias de Dios, & de-là Carthagène. Mais je fus surpris, en faisant cette proposition aux deux jeunes Espagnols de ne pas leur trouver tout l'empressement que je leur croiois pour retourner dans leur Patrie. Helena me fit entendre avec beaucoup de douceur & de modestie, que si nos Anglois n'avoient pas de repugnance pour son établissement à la Jamaïque, elle préféreroit le séjour de Port-Royal à celui de Carthagène. Outre la confusion qui lui faisoit craindre de reparoître dans un lieu qu'elle avoit abandonné avec un peu d'indécence, elle me confessa que le commerce de nos Angloises & cette honnête liberté qu'elle avoit remarquée dans nos usages, lui plaisoient beaucoup plus que les formalités gênantes de sa Patrie. Ce n'est pas qu'elle renonçât à se reconcilier avec son pere ni qu'elle perdît l'espérance de sa succession: mais elle se flattoit d'obtenir ces deux biens sans quitter la Jamaïque, & elle me pria d'établir ma négociation sur ce fondement. Je la laissai dans une maison particuliere qu'elle avoit louée immédiatement après son mariage. À notre arrivée elle s'étoit mise en pension chez d'honnêtes gens, où sa conduite l'avoit fait estimer de ses Hôtes, tandis que les agrémens de sa figure lui avoient attiré les caresses & les honnêtetés des principales Dames de la Ville. Spallo ayant conçu que la bienséance ne lui permettoit pas de se loger avec elle, s'étoit retiré de son côté dans une famille sans reproche, où il ne s'étoit fait connoître que par des qualités propres à le faire aimer.

Mais avant notre départ il arriva un changement qui nous chagrina, par les sentimens de reconnoissance que nous devions à Sir Nicolas Lawes Gouverneur de la Jamaïque. Quoiqu'il fût né dans l'Isle, où sa mere avoit encore son établissement à Spanish Town, & que les Habitans eussent regardé comme un bonheur qu'il eût été nommé pour les commander, il étoit né entre eux quelques différens qui les avoient refroidis pour lui, & qui lui rendoient à lui-même son administration fort ennuieuse. Enfin sur les instances qu'il avoit faites à la Cour de Londres pour être déchargé, elle lui donna pour successeur le Duc de Portland, qui arriva le 22 de Decembre à la Barbare avec la Duchesse son Épouse, & le Colonel du Bourgay son Lieutenant. M. Lawes reçut sans chagrin la nouvelle de leur approche. Il se disposa même à les recevoir avec toutes les marques de distinction qui étoient dûës à leur rang. Mais comme il auroit fallu attendre de nouveaux ordres de M. le Duc de Portland, si nous n'étions point partis avant son arrivée à Port-Royal, il nous conseilla, pour l'avantage de l'Isle & pour notre propre utilité, de profiter de la Commission que nous avions reçue de lui & de hâter notre départ.

Nous mîmes à la Voile au commencement de Janvier. Quoique la distance ne soit pas grande, de la Jamaïque, jusqu'au Cap de Gracia de Dios, qui est la plus proche partie du Continent, nous eumes à lutter pendant quatre jours contre un vent de terre, qui ne changea qu'au cinquiéme jour: s'étant tourné tout d'un coup en notre faveur, il nous auroit forcé avec la même violence d'entrer dans la première rade, si le dessein que nous avions de mettre à terre notre Prêtre, le plus près qu'il nous seroit possible de quelque petit Port Espagnol, ne nous eût fait louvoier au Sud avec toute l'habilité de nos Matelots. Nous gagnâmes ainsi la Baye de Camaren, a l'entrée de laquelle nous trouvâmes une grande Barque Espagnole que la vûë de notre Pavillon fit trembler. Mais de quelque ressentiment que les derniers procédés de cette Nation eussent achevé de nous remplir, l'occasion étoit si belle pour nous délivrer de notre Prêtre, que nous rassurâmes par notre douceur huit Espagnols, qui étoient dans la Barque avec autant d'Indiens pour rameurs. Ils portoient leur cargaison de ce bois que nous nommons logwood, & qui se coupe sur la Côte de Honduras & de Campêche. Leur route étoit vers la petite Isle de Santa Catharina, ou la Providence, d'où ils devoient se rendre à Carthagène. En leur confiant le Prêtre Espagnol, qu'ils reçurent avec beaucoup de respect pour sa profession, nous leur fîmes quelques préfens, pour leur ôter la pensée que nous cherchassions à leur nuire, ou que nous eussions formé quelque dessein contre leur Nation.

Après les avoir quittés, nous remontâmes au long de la Côte, suivant les instructions que nous avions reçues d'un vieux Pilote de Port-Royal, & nous découvrîmes bien-tôt une autre Baye, qui portoit, dans la Carte du même Pilote, le nom deSpawn-Bay. C'étoit la route qu'il nous avoit conseillé de prendre pour trouver les premières Habitations des Muschetos. Nous abordâmes au fond de la Baye, dans un endroit si marécageux que nous sentîmes le besoin que nous avions eu des leçons du Pilote, & la vérité de ses récits sur la situation des Muschetos. Ce bon peuple ayant été forcé par les Espagnols d'abandonner un fort beau Pays qu'il habitoit anciennement, s'est retiré dans des Montagnes & des bruyères, qui sont environnées, de tous les côtés de la terre, par des marais inaccessibles. Elles ne sont pas moins défendues du côté de la Mer par la disposition du rivage. Le terrain en est si humide, & coupé par tant de ravines & de précipices, que les plus hardis n'oseroient s'y engager sans en connoître parfaitement les détours. La Carte du Pilote les marquoit par des lignes si exactes, qu'en la portant à la main nous nous trouvâmes tout-d'un-coup familiers dans des lieux où nous venions pour la première fois. M. Rindekly fit moüiller l'ancre sur un bon fond, & me laissant le soin des premières découvertes avec dix hommes que je pris pour m'accompagner, il me promit d'attendre mon retour avant que de quitter son bord.

Je marchai l'espace de deux lieues dans le terrain que j'ai representé, avec de l'eau quelquefois jusqu'aux genoux, mais toujours guidé par ma Carte, où je trouvois, dans des mesures de la derniere précision, une régle sure pour me conduire. Étant arrivé au pied d'une colline qui avoit borné ma vûë depuis le rivage, je fus tenté d'abandonner la direction du Pilote, parce qu'elle marquoit autour de la colline un chemin fort humide & fort long, & que je croyois pouvoir l'éviter en remontant directement une pente fort douce & fort séche. Mais la confiance que je devois à mon Itineraire m'ayant fait renoncer à mes propres lumiéres, je reconnus bien-tôt que je n'avois pû prendre un meilleur parti, puisqu'après avoir tourné l'espace d'un quart d'heure, je tombai dans une Habitation de Muschetos, dont je n'apperçus les premières cabanes qu'en y entrant avec mon escorte. Ils entendirent les questions que je leur fis dans ma langue; & quoique ceux à qui le hazard me faisoit parler ne la sçussent point assez pour me répondre, ils comprirent si bien que j'étois Anglois, qu'après m'avoir comblé de caresses, ils s'empresserent de faire venir un de leurs Chefs, qui lia un entretien plus clair avec moi. Il avoit fait le voyage de la Jamaïque en 1720, & la langue Angloise qu'il avoit apprise dans le séjour qu'il y avoit fait pendant cinq ou six mois, lui étoit encore familiere. Il me dit que je trouverois dans sa Nation plusieurs Anglois qui y avoient épousé des femmes Indiennes, & qui s'étoient accoutumés aux usages du Pays. Je lui demandai si le Roi ou le principal Chef des Muschetos faisoit sa demeure dans un lieu fort éloigné. Il me répondit qu'on y pouvoit aller, & revenir, dans l'espace d'un jour; mais que la distance me devoit causer peu d'inquiétude, puisqu'un Anglois étoit aussi surement dans sa Nation qu'à la Jamaïque.

Il étoit tard. Je pris confiance à ce discours, & ne voyant aucune nécessité de retourner le même jour au Vaisseau, je me contentai d'y renvoyer deux de mes gens, pour informer M. Rindekly du projet que je formai pour le lendemain. C'étoit d'aller à Ramajen, principale Habitation des Muschetos, où leur Roi tenoit sa Cour, & de me charger ainsi, non-seulement de toutes les formalités de notre Commission, mais encore d'examiner quels avantages nous pourrions tirer du Pays pour notre commerce. Je passai la nuit dans l'Habitation où j'étois, & j'y fus traité avec beaucoup d'amitié par tous les Muschetos de l'un & de l'autre sexe. J'y trouvai, comme on me l'avoit dit, un Anglois nommé Luke Haughton, qui avoit épousé une femme de la Nation, & qui menoit la même vie que les Indiens. Il me dit qu'il n'étoit pas le seul à qui le goût de la liberté eut fait prendre ce parti, & qu'il s'en applaudissoit tous les jours. Les Muschetos ne craignent que le Diable & les Espagnols. Ils ont un grand nombre de prétendus Sorciers qui les entretiennent, par leurs prestiges, dans la première de ces deux craintes, & l'autre leur vient des cruautés & des persécutions qu'ils ont longtems essuyées de la part des Colonies d'Espagne. Après de longues guerres, où les avantages ont été souvent balancés, leur petit nombre les a forcés de se retirer dans des Montagnes & des Marais impratiquables. Ils y sont à couvert des attaques de leurs Ennemis; mais le souvenir du passé nourrit leur haine, & leur fait chercher les occasions de se venger. Il font quelquefois des excursions imprévûes qui coutent la vie à plusieurs Espagnols; & dans les autres tems ils ne font aucun quartier à ceux que le hazard leur fait rencontrer. Ils les appellentLittle Breeches, ou Petites Culottes, pour les distinguer des Anglois, qui en portent de plus grandes. Si l'on excepte cette haine, il n'y a point de bonnes qualités qui ne soient communes dans la Nation des Muschetos. Jamais Peuple ne fut plus fidelle à sa parole. Ils sont doux, humains, capables de reconnoissance & d'amitié. Les mariages y sont fort chastes. Ils n'ont qu'une femme, pour laquelle ils ont des égards qui approchent de la soumission. Leur Religion se réduit à quelques adorations qu'ils rendent au Soleil. Ils enterrent leurs morts avec beaucoup de décence, & leur tournent la tête du côté de l'Orient. Mais leur pénétration ne s'étend pas plus loin que la vie, & je fus surpris, en les interrogeant sur l'état où ils supposoient leurs parens après la mort, de les voir étonnés & muets à cette question.

Le lendemain je fus accompagné de Luke Haughton, & des principaux Muschetos de l'Habitation, jusqu'à la demeure du Roi, où nous arrivâmes avant midi. Je n'y trouvai rien qui répondît à la Majesté royale; mais je ne m'étois point attendu que de malheureux Indiens, dont toute l'occupation est la pêche & la culture de leurs terres, affectassent beaucoup de magnificence. Le Roi, ou le Chef, qui se nommoit Jayo, nous reçut dans une large Cabane, aussi informe & aussi nue que celles de ses Sujets. C'étoit un homme d'environ quarante cinq ans, qui n'avoit rien d'extraordinaire dans sa figure que la grandeur de ses yeux, où l'on voyoit briller de l'esprit & de la bonté. Il m'embrassa d'un air affectueux; & lorsque je lui eus expliqué le sujet de mon voyage, il me répondit, sans balancer, qu'aimant beaucoup les Anglois, il iroit lui-même à leur secours avec les plus braves de ses gens. Je m'étois déja informé si sa Nation étoit nombreuse. On n'y comptoit guéres plus de deux mille hommes, soumis à trois differens Princes. Je lui demandai à quoi pourroit monter le secours qu'il me promettoit. Il me dit que les deux Princes ses voisins, n'ayant pas moins d'affection que lui pour les Anglois, il étoit sur, avec leur secours, de ne pas mener moins de trois cens hommes à la Jamaïque. Mais il falloit des Vaisseaux, ou du moins des Barques pour le passage; car leurs Pyrogues étoient en petit nombre, & n'étoient pas propres à s'éloigner de la Côte dans une si mauvaise saison. Jayo me fit faire lui-même cette observation. Il stipula aussi qu'on fourniroit des armes à tous ses gens, & qu'elles demeureroient à eux après le service qu'ils alloient rendre. Ces conditions étoient justes. Je lui proposai seulement de nous donner d'avance cent de ses hommes, que nous pouvions transporter facilement avec nous; & sur la parole que j'avois reçue de Sir Nicolas Lawes, je lui promis qu'on enverroit prendre incessamment le reste, qu'il pourroit amener lui-même.

Nos articles étant reglés, cette nouvelle répandit une ardeur surprenante dans toute la Nation. Mais tandis que les plus jeunes & les plus hardis se préparoient à partir les premiers, je renvoyai encore à M. Rindekly un de mes gens avec Luke Haughton, pour lui rendre compte du succès de notre Commission, & des lumiéres que j'avois déja tirées sur la qualité du Pays. Outre les informations que j'avois prises pendant la nuit, l'air pauvre & nud que j'avois observé dans tout ce qui environnoit le Prince, ne me faisoit pas juger favorablement des richesses du terroir. J'avois vû deux Rivières, qui n'avoient point d'autre proprieté que celle d'être extrêmement bourbeuses. À la vérité les Montagnes pouvoient renfermer des trésors: mais quelle apparence d'y découvrir ce qui n'étoit pas connu des habitans? Cependant à force de questions, j'appris d'eux qu'on voyoit souvent des Espagnols dans quelques Montagnes qui étoient au delà des leurs, & que c'étoit-là que les jeunes Muschetos alloient comme à la chasse desPetites Culottes, pour chercher l'occasion d'en tuer toujours quelques-uns. Je fis donner cet avis à M. Rindekly, qui jugea comme moi, qu'il devoit s'y trouver quelque mine. Il ne balança point à descendre avec quinze Soldats, en laissant le commandement du Vaisseau à M. Zill, notre Lieutenant. Je fus surpris de le voir arriver vers le soir. Nous nous trouvions forts, avec ses gens & les miens, & plus de cinquante jeunes Muschetos qui s'étoient déja rangés autour de moi pour me suivre à la Jamaïque. Dès la nuit suivante nous nous fîmes conduire vers la Montagne, où, sur l'idée qu'on nous avoit donnée de sa distance, nous comptions de nous rendre vers la pointe du jour.

Notre marche fut beaucoup plus longue. Il se trouva tant de ravines & de défilés, tant d'endroits si difficiles à monter & à descendre, que la fatigue nous contraignit plusieurs fois de nous arrêter. Nous n'avions pas fait la moitié de la route lorsque le jour vint nous surprendre, & n'ayant apporté des provisions que pour vingt-quatre heures, nous ne voulûmes point nous engager plus avant sans nous être assurés de ne pas manquer du nécessaire. Ainsi nous attendîmes au même lieu le retour d'une partie de nos Indiens, que nous envoyâmes chercher des vivres. Ceux qui nous restoient passerent le jour à la chasse avec les gens de notre Équipage. Ils tuerent deux ours d'une énorme grosseur, & quantité d'autres animaux sauvages dont nous tirâmes peu d'utilité. Mais la plûpart des oiseaux, dont ils nous rapporterent un fort grand nombre, se trouverent d'un goût délicieux. Les provisions étant arrivées avant la nuit, nous nous remîmes en marche avec de nouvelles difficultés, & ce ne fut que le lendemain à midi que nos Guides nous montrerent le terme de notre voyage.

La Montagne étoit fort escarpée, du côté qui regardoit le Pays des Muschetos, & les sentiers si étroits que nous commençâmes à craindre de ne pouvoir faire usage de nos forces contre les Espagnols, si nous les trouvions en état de nous disputer le passage. En avançant par divers détours, nous eûmes entre les rochers une échappée de vûë, qui nous fit découvrir, à plus de quatre ou cinq lieues, les tours ou les clochers d'une Ville que nous prîmes pour Truxillo. Les Muschetos, qui nous conduisoient, ne la connoissoient pas mieux que nous. Enfin touchant au lieu où ils nous assurerent qu'ils avoient vû & tué plus d'une fois des Espagnols, nous détachâmes quelques-uns des plus hardis pour observer les environs. Allen, Soldat résolu de notre Équipage, s'offrit à les accompagner. Il nous rapporta bientôt que dans un endroit plus ouvert de la Montagne, il avoit apperçu vingt ou vingt-cinq Espagnols, qui paroissoient occupés de quelque travail, & qu'en ayant vû plusieurs fois disparoître une partie, il ne doutoit pas qu'ils ne descendissent sous terre par quelques ouvertures, qui devoient être celles d'une mine.

En quelque nombre que nous pussions les supposer, il n'étoit point à craindre que des Ouvriers fussent assez bien armés pour résister à quatre-vingt hommes qui l'étoient parfaitement, & qui auroient l'avantage de les surprendre. Nous résolûmes d'aller ouvertement à eux, & de ne pas les épargner s'ils entreprenoient de se défendre. La disposition du terrain ne permettoit guéres qu'ils nous apperçussent à plus de cent cinquante pas. Mais au lieu de penser à la défense ou à la fuite, ils n'eurent pas plûtôt reconnu le danger, qu'ils descendirent en confusion dans leurs trous. Une manière si nouvelle de se dérober à l'ennemi nous fit beaucoup rire; d'autant plus qu'ils avoient laissé leurs habits & leurs armes aux environs de leur azile. Tout nous confirmant dans l'idée que ce ne pouvoit être qu'une mine, il étoit question de profiter malgré eux de cette découverte. Quelques-uns de nos plus braves Soldats nous offrirent de descendre le pistolet au poing. Mais comme c'étoit exposer trop imprudemment leur vie, parce que les Espagnols avoient retiré les échelles, M. Rindekly, après avoir observé qu'il n'y avoit que trois ouvertures à la mine, dans un espace qui n'avoit guéres plus de quarante pas, prit une résolution dont le succès n'étoit pas incertain. Il fit boucher deux de ces trous avec des branches d'arbres croisées, qui furent couvertes de terre; ensuite ayant fait ramasser tout ce qu'il y avoit de combustible aux environs, il y fit mettre le feu, & tout ce qui s'enflamma fut jetté par le seul des trois trous qui demeuroit ouvert. La fumée, qui ne manqua point d'épaissir bien-tôt l'air, mit les Espagnols en danger de périr. Ils nous marquerent leur consternation par des cris lamentables, qui vinrent jusqu'à nos oreilles. Nous cessâmes alors de jetter du bois enflammé par le trou. Ils y dresserent leur échelle, dont nous vîmes paroître le sommet. Un d'entr'eux se hâta d'y monter, & nous appercevant autour de lui lorsqu'il eut mis la tête hors du trou, il joignit les mains d'un air consterné, pour nous demander la vie.

Nous le pressâmes dans sa langue, de sortir tout-à-fait. Il parut se rassurer en nous reconnoissant pour des Anglois. Je lui dis qu'il devoit être sans crainte, s'il nous répondoit sincérement. Ma première question regarda le nombre de ses compagnons. Il m'assura qu'ils n'étoient que vingt-deux. Mais avant que je pusse continuer mes demandes, ils se présenterent successivement à l'ouverture avec tant de précipitation & de marques de frayeur, qu'ils nous parurent peu capables de nous causer de l'embarras. D'ailleurs, ils étoient désarmés, & dans l'état d'une troupe d'ouvriers qui sortent du travail. À mesure qu'ils se montrerent au jour, nous leur donnâmes à chacun, deux de nos gens pour gardes. Ils sortirent enfin jusqu'au dernier: & leur nombre n'étoit effectivement que de vingt-trois.

Nous leur fîmes alors des interrogations plus tranquilles. Leur Chef, qui étoit une sorte d'Officier militaire, nous dit qu'il étoit employé par deux riches Négocians de Truxillo, qui ayant découvert des mines d'or sur les Montagnes, y faisoient travailler depuis deux ans, avec une Commission du Viceroi de la Nouvelle Espagne; que la peine & les frais avoient surpassé long-tems le profit; mais que dans le lieu d'où il sortoit, & qui n'étoit ouvert que depuis quelques semaines, ils avoient trouvé de quoi se dédommager de toutes leurs avances; que la mine étoit riche, & qu'elle le devenoit tous les jours de plus en plus. Dans la joie que nous ressentîmes de ce discours, nous demandâmes d'abord assez avidemment, quelle quantité d'or ils avoient. Leur réponse fut qu'on venoit tous les matins de Truxillo pour recueillir le fruit de leur travail; qu'on avoit emporté le même jour environ deux marcs d'or, du moins autant que l'expérience pouvoit leur faire juger de la valeur des alliages, & qu'ils en avoient tiré presqu'autant depuis le départ de leurs Inspecteurs. Nous ne doutâmes point de la sincérité d'un recit que nous étions en état sur le champ de vérifier. Mais avant que de visiter la mine, nous tînmes conseil, M. Rindekly & moi, sur la conduite que nous devions observer pour notre interêt & notre sûreté.

En supposant la vérité de ce que nous venions d'entendre, il n'y avoit aucun doute que nous ne pussions tirer un avantage considérable de notre découverte. Les vingt-trois Espagnols étoient si peu capables de nous arrêter que nous pouvions les employer eux-mêmes à travailler pour nous. Mais nous n'ignorions pas que Truxillo étoit une Ville assez considérable & gardée par quelques Troupes Espagnoles. Les Inspecteurs venoient tous les jours au matin. Il étoit impossible de les tromper, & beaucoup plus encore de nous défendre contre un corps de troupes reglées, qui ne pouvoient manquer d'avoir de grands avantages sur nous par les armes & par le nombre. Cependant après de longues réflexions, nous ne vîmes point d'autre parti à choisir, que d'attacher & les vingt-trois Espagnols & tous nos gens au travail pendant le reste du jour, & de nous saisir le lendemain des Inspecteurs pour nous procurer encore la liberté de travailler le jour suivant. Les soupçons ne pouvoient naître à Truxillo que dans l'après midi, c'est-à-dire vers le tems où l'on étoit accoutumé à voir arriver les fruits de la mine; & la distance étant de quatre lieues, nous ne devions pas craindre qu'on eût le tems de nous interrompre avant la nuit.

Nous nous arrêtâmes à cette résolution. M. Rindekly fit déboucher aussi-tôt toutes les ouvertures de la mine pour donner passage à la fumée, & se faisant préceder de l'Officier Espagnol, il descendit après lui par la plus commode des trois échelles: il revint au bout d'un quart d'heure, & m'apporta une poignée du prétieux métal pour lequel nous n'avions pas moins de goût que les Sujets du Roi d'Espagne. Nous expliquâmes nos intentions à l'Officier, & nous lui donnâmes la plus grande partie de nos gens pour l'aider dans son travail, tandis qu'avec le reste nous fîmes soigneusement la garde au dehors.

Nous ne pouvions espérer des richesses immenses d'un travail de vingt quatre heures, avec quelque ardeur qu'il fût poussé. Cependant la veine se trouva heureusement fort abondante, & n'ayant pas manqué de forcer les Espagnols à continuer l'ouvrage pendant la nuit, nous jugeâmes le lendemain au matin que notre voyage seroit fort-bien recompensé. Toutes nos réflexions avoient roulé dans cet intervalle sur les moyens de tirer plus d'utilité d'une si belle découverte; mais quand nous nous serions supposés maîtres du Païs des Muschetos ou capables d'y amener des forces plus considerables, la situation des montagnes ne nous auroit jamais permis d'approcher des mines malgré les Espagnols, & nous ne pouvions douter que sur le prémier avis qu'ils alloient avoir de notre entreprise, ils ne prissent des mésures certaines pour empêcher qu'elle ne pût être renouvellée. Cependant il y a beaucoup d'apparence qu'avec un peu de recherche & d'industrie, on trouveroit d'autres mines dans les montagnes qui sont moins avancées, & dont l'accès est plus facile.

Les Inspecteurs de Truxillo furent extrêmement surpris, en arrivant sur les neuf heures du matin, de se voir arrêtés par des Anglois. Ils étoient trois, & leur crainte fut dabord pour leur vie. Nous les rassurâmes, & notre politesse alla jusqu'à les faire déjeuner avec nous. Ils eurent le régret de nous voir emporter la nuit suivante tout ce qu'un travail obstiné nous avoit pû faire tirer de la mine: mais le nôtre fut beaucoup plus vif d'abandonner un lieu si riche. Sur le calcul qu'ils firent eux-mêmes, par la connoissance qu'ils avoient du produit ordinaire, ils jugerent que notre butin pouvoit monter à quarante marcs; somme legere à la vérité, mais qui renouvellée toutes les vingt-quatre heures nous auroit bien-tôt composé un riche trésor. Nous reprîmes notre route au travers des précipices par lesquels nous étions venus, & la connoissance que nous en avions acquise rendit notre retour plus facile. Jayo n'avoit pas perdu un moment pour mettre notre Milice en état de partir. Nous le quittâmes, après lui avoir rénouvellé mes promesses.

Pendant notre absence le Duc de Portland étoit arrivé à Port-Royal, & nous trouvâmes tous les Habitans dans la joie qui accompagne toujours ces changemens. Nous nous présentâmes à lui avec nos cent Muschetos. Il étoit assez informé des nécessités du Païs pour sentir l'importance de ce secours. J'ai déjà fait observer que les troupes Angloises ne pouvant pénétrer dans les montagnes, on comptoit sur les Muschetos pour y presser les Nègres jusques dans leurs retraites les plus inaccessibles. L'Ordre fut donné pour le départ de plusieurs grandes Barques, qui devoient aller prendre Jayo & le reste de sa Milice. Il arriva quatre jours après. M. le Duc de Portland ne le traita pas avec moins de distinction que s'il eût été son égal. Il le fit manger avec lui & Madame la Duchesse, qui prit plaisir d'abord aux manières simples & grossiéres de ce Prince Ameriquain. Mais un jour que le vin l'avoit échauffé, il lui échappa des expressions si libres & si indécentes, que la Duchesse fut forcée de quitter la table, & se refroidit d'autant plus pour lui, que M. le Duc se ressentant lui-même de la débauche, avoit pris plaisir à la railler de son embarras. Cependant on n'en pensa pas moins à faire marcher le Prince des Muschetos avec sa Troupe. Il étoit question de le soutenir d'un certain nombre d'Anglois. Les quatre Regimens de troupes régulieres qui étoient dans l'Isle ne pouvoient guéres être employées contre les Nègres, tandis que l'extrémité où l'on s'étoit porté contre les Espagnols devoit faire craindre à tout moment qu'ils ne pensassent à se vanger. Il y avoit plusieurs Compagnies franches qui étoient dispersées dans les Forts, & qui n'y étoient pas moins nécessaires. L'embarras où l'on se trouvoit fit naître à M. le Duc de Portland la pensée de prendre sur les Vaisseaux de la Nation, qui se trouvoient dans le Port, les hommes qui paroîtroient les plus propres à porter les armes. Dans la résolution où l'on étoit d'exterminer tous les rebelles, on crut devoir y réunir tous les efforts, & que personne ne devoit être exempté d'y contribuer. Nos gens étoient sans contredit la Troupe la plus leste & la plus aguerie de l'Isle. On ne manqua point de nous les demander, & le dessein du Gouverneur étoit de les faire servir de Capitaines aux Muschetos, qu'il vouloit réduire en Compagnies; mais nos gens refuserent de se séparer, & malgré toutes les offres de M. le Duc, ils ne consentirent à marcher contre les Nègres que sous les Ordres de M. Rindekly ou de M. Zill.

On fut forcé d'accepter leurs services à cette condition. M. Zill, qui avoit porté les armes en Angleterre dans un Regiment de Cavalerie, & qui n'étoit pas moins versé dans le service de terre que dans celui de Mer, pria M. Rindekly de se reposer sur lui du commandement. J'eus besoin de me joindre à lui pour faire perdre à M. Rindekly la résolution de commander lui-même, & ce fut la bonté du Ciel qui m'inspira toute la force qui étoit nécessaire pour le fléchir. Nos gens partirent dans la résolution de se distinguer, & la plûpart pensant à s'établir à la Jamaïque étoient bien aises d'avoir cette occasion de se faire considérer dans l'Isle. Mais à peine s'étoit-il passé quinze jours, que nous apprîmes la nouvelle de leur tragique avanture.

Ils s'étoient avancés avec tant d'ardeur, que dans la vûë de se distinguer, ils ne penserent qu'à prévénir les Muschetos, dont le secours ne leur paroissoit nécessaire que pour grimper sur les montagnes. Ayant appris qu'un gros de rebelles s'étoit fait voir du côté de Spanish-town, ils prirent cette route, & ne croyant point que ces Barbares pussent ténir un moment devant eux, ils négligérent les précautions de la guerre. Cet excés de confiance les fit tomber dans une embuscade, où toute leur valeur ne les empêcha point de succomber au nombre & à l'aveugle furie des Nègres. M. Zill fut tué un des prémiers, & ceux qui démeurerent blessés sur le champ de Bataille n'obtinrent aucun quartier de leurs cruels ennemis, qui acheverent de les massacrer brutalement. Les Muschetos ne furent gueres plus heureux dans leur expédition. Après avoir perdu quantité de gens, tout l'avantage qu'ils remporterent avec le secours de plusieurs Compagnies Angloises qui reçurent ordre de les joindre, fut de forcer les Nègres à se rétirer dans leurs asiles. Sur les récits qu'on nous faisoit, non seulement de leur situation, mais du soin qu'ils ont pris de cultiver les terres dans l'interieur des montagnes, & de chercher des Mines qui leur fournissent du cuivre, & du fer pour les armes, il étoit aisé de prévoir, comme l'événement l'a vérifié jusqu'aujourd'hui, qu'on ne réuissiroit pas aifément à les détruire ou à les soumettre.

Dans la douleur que nous eûmes de perdre si tristement nos Compagnons, les avantages qui nous revenoient de leur mort ne furent point capables de nous consoler d'une si cruelle disgrâce. De soixante-cinq, dont leur nombre se trouvoit composé, il ne nous en restoit que trois qui étoient demeurés à la garde du Vaisseau, & dont le courage étoit si peu inférieur à celui des autres, qu'il avoit fallu recourir au sort pour les faire consentir à laisser partir sans eux leurs Camarades. Quelques personnes mal intentionnées s'éfforcerent de leur mettre dans l'esprit, que représentant tout l'Équipage, ils devoient avoir entre eux, la part de tous les autres: mais ils furent les prémiers à nous en donner avis; & par la seule générosité de leur caractere ils reconnurent d'eux-mêmes, qu'en qualité de Maîtres & de Chefs, nous avions droit, M. Rindekly & moi, à l'héritage des morts, du moins si ceux-ci n'avoient pas d'héritiers naturels qui se fissent connoître. Loin d'abuser d'un si rare désinteressement, nous nous crûmes obligés de le récompenser par des augmentations de bienfaits.

Les vûës que j'avois eûes pour l'établissement de mon Fils n'eurent pas besoin de sollicitations ni d'adresse pour réussir aussi heureusement que je l'avois espéré. Mademoiselle Thorough ne vécut pas longtems dans la plus étroite familiarité avec un jeune homme aimable, sans prendre pour lui des sentimens fort tendres, & son pere, qui s'en apperçut, ne fit pas difficulté de les approuver. Il me demanda un jour en riant si je ne remarquois pas que nos enfans s'aimoient beaucoup, & sur une réponse honnête que je fis à ce badinage, il me dit sérieusement, que si je ne mettois pas plus d'obstacle que lui à leur inclination, rien ne les empêcheroit de satisfaire leur cœur. J'y consentis sans exception, & leur mariage fut célébré huit jours après.

M. Thorough n'avoit pas ignoré le fond de nos entreprises; & nos prémiers succés l'avoient comme forcé jusqu'alors d'applaudir à tous les projets de M. Rindekly. Mais les désagrémens que nous venions d'essuier dans nos derniers courses, & les hostilités dont nous étions ménacés continuellement par les Espagnols, le firent penser tout autrement sur les nouveaux desseins que nous méditions. Notre or & nos perles nous faisoient un fond si considérable qu'il nous conseilla d'abandonner une méthode fort périlleuse, & qui, pour lui donner de bonne foi le nom qu'elle devoit porter, n'étoit qu'une véritable piraterie. Il nous exposa les voies naturelles du commerce, qui lui paroissoient plus honnêtes & plus sûres. Son exemple étoit une preuve à laquelle nous ne pouvions rien objecter, & son âge lui faisant souhaiter le repos, depuis le mariage de sa fille, il nous offrit de nous substituer à toutes les especes de négoce qui l'avoient enrichi. Je ne me sentois pas d'éloignement pour son conseil & pour ses offres. Mais il étoit difficile de faire renoncer M. Rindekly à deux espérances dont il se repaissoit depuis long-tems. Plus nos differens s'échauffoient avec les Espagnols, plus il croyoit voir de droit & de facilité à saisir les moyens de participer à leurs richesses. Rio de la Hacha, & Rancherias lui revenoient sans cesse à l'esprit; & depuis le bonheur que nous avions eu à la Marguerite, il s'imaginoit que nous devions tout espérer de la fortune par les mêmes voyes. D'un autre côté, il lui restoit une forte envie de faire quelque nouvelle tentative sur les Côtes d'Afrique avant que de retourner en Europe. Son étonnement, répetoit-il tous les jours, étoit que cette riche Contrée fût si négligée par nos Marchands, & que ceux qui alloient sur les Côtes de la Guinée & de la Cafrerie parussent ignorer qu'il y avoit quelque chose de plus utile que la vente des Nègres. Il portoit l'avidité de ses vûës, jusqu'à déguiser la véritable position des lieux que nous y avions découverts & me faire promettre le même silence. J'étois forcé, par notre expérience, de convenir avec lui que ses idées étoient justes; mais je lui representois qu'il y avoit plus de sable que d'or en Afrique; c'est-à-dire, que si nous ne pouvions pas douter que ce vaste Pays ne contînt bien des richesses, il n'en étoit pas moins vrai qu'il falloit être conduits par d'heureux hazards pour les découvrir. Quoique notre avanture fût capable de nous donner des espérances, elle ne nous avançoit pas beaucoup pour en trouver d'aussi favorables; à moins que nous ne voulussions retourner directement à notre première entreprise. Mais le fruit que nous pouvions recueillir de ce voyage étoit-il assez considérable pour nous en faire essuyer les peines; & nos Nègres, en les supposant toujours disposés à nous recevoir, avoient-ils eu le tems de faire de nouvaux amas de lingots & d'anneaux. Enfin prenant M. Rindekly par le motif de l'honneur, auquel il étoit fort sensible, je le fis convenir que des gens tels que nous, qui n'avions point eu d'autre vûë que de rétablir nos affaires en nous livrant au commerce, devoient être fort satisfaits d'avoir jetté les fondemens d'une fortune considérable, & de pouvoir l'augmenter encore par des soins moderés qui ne seroient pas nuisibles à notre repos. Il avoit pris le parti d'écrire à la Barbade, pour faire venir nos Perles à Port-Royal, si elles n'étoient pas déja parties pour l'Europe. Elles arriverent peu de jours après, & la vûë d'une grande partie de nos biens, qui se trouvoient ainsi rassemblés, servit beaucoup à lui inspirer le goût du repos.


Back to IndexNext