Chapter 7

Cependant, après avoir fait examiner nos Perles, nous ne trouvâmes point qu'elles répondissent à l'opinion que nous avions de leur valeur. Quelque belles qu'elles fussent, elles ne furent estimées qu'environ cinquante mille ducats. Mais comme cette estimation étoit celle des Marchands, nous nous flattâmes qu'en les faisant vendre séparément dans les différentes Cours de l'Europe, nous en retirerions un tiers de plus. Notre or satisfit mieux à nos espérances, & nous n'avions pû nous y tromper, parce que les anneaux étant sans alliage, il nous avoit été facile de juger de leur valeur par le poids.

Tandis que nous étions occupés du calcul de nos richesses et de nos délibérations sur un nouveau plan de conduite, le Capitaine d'un Vaisseau nouvellement arrivé de la Virginie, avec lequel nous avions formé quelque liaison, nous raconta qu'ayant moüillé au Port de la Providence, il y avoit été fortement sollicité d'y prêter son secours au petit nombre d'habitans de cette Colonie, pour la pêche de l'ambre-gris, qui s'y trouvoit cette année dans une abondance extraordinaire. Cette Isle, qui est la principale des Isles de Bahama, est moins peuplée par des Marchands que par des Pirates; & quoiqu'elle appartienne à l'Angleterre, les Gouverneurs Anglois n'y sont pas toujours les Maîtres. Le célebre Capitaine Woodes Roger, après avoir achevé son voyage de la Mer du Sud avec le Duc & la Duchesse de Bristol, obtint ce Gouvernement en 1719, dans l'espérance que sa fermeté nettoyeroit l'Isle des Corsaires qui l'infestoient; mais ayant reçu peu de troupes pour cette entreprise, & n'ayant pas trouvé plus de trois cens Anglois dans la Ville de Nassau, & dans les autres Places de la Providence, il fut obligé de garder les mêmes ménagemens que ses Prédécesseurs, c'est-à-dire, de bien vivre avec ceux dont il auroit souhaité de pouvoir se délivrer. On comprend que dans une situation si contrainte le commerce ne peut être florissant dans l'Isle de la Providence, ni dans les autres petites Isles voisines, qui appartiennent aussi à l'Angleterre malgré les prétentions de l'Espagne. Cependant comme les Corsaires, qui sont plus connus sous le nom de Boucaniers, s'attachent peu à recueillir les richesses du lieu, il y auroit beaucoup d'utilité à s'en promettre si l'on n'étoit retenu par la crainte de leurs insultes.

L'ambre-gris s'y trouvant quelquefois en abondance, les Habitans ont le regret de voir disparoître ces trésors, qui sont bien-tôt emportés par les Courans; & le défaut de hardiesse éteint l'industrie. Mais ils avoient été si frappés de la quantité qu'ils en avoient vûë cette année sur leurs Côtes, qu'ils avoient proposé au Capitaine Madox de s'unir avec eux pour les aider dans cette pêche.

Nous n'ignorions pas la valeur de cette précieuse gomme. M. Rindekly ouvrit l'oreille au récit du Capitaine. Quoique nous fussions sans équipage, il se persuada que pour une expédition peu éloignée, qui ne pouvoit causer de mécontentement ni d'ombrage à personne, nous avions si peu besoin d'armes & de soldats, qu'il étoit au contraire plus convenable à notre sûreté de partir avec peu de forces & de munitions, pour ne rien exposer à l'avidité des Boucaniers. Dans cette pensée, il s'accommoda d'une bonne Pinque, avec quelques Marchands de Port-Royal, & n'ayant point eu de peine à trouver dix hommes accoutumés au travail, il résolut de partir au premier vent qui lui ouvriroit la sortie du Port. Ce qu'il y eut d'étrange, c'est qu'après tous les efforts que j'avois faits pour lui ôter le goût de ces voyages incertains, n'ayant osé me proposer de monter sur sa Pinque avec lui, il avoit fait tous ses préparatifs sans me consulter, & probablement sans aucun espoir que je pusse me résoudre à le suivre. Mais j'avois fait observer toutes ses démarches, & lorsqu'il eut achevé ses arrangemens, je lui déclarai que mon dessein étoit de l'accompagner. Il reçut cette promesse avec des transports de joie & d'amitié.

Nous risquâmes le passage entre l'Isle de Saint Domingue & celle de Cube, quoique la saison n'eût point encore cessé d'être orageuse. Notre Pilote étoit le même qui nous avoit conduits dans nos courses. Il connoissoit si parfaitement les détroits, que nous les ayant fait traverser sans cesser un moment d'avoir la vûe de quelque Isle, il nous rendit en trente six heures au Port de Nassau. L'Isle de la Providence n'a pas moins de vingt-huit ou trente milles de longueur; mais dans sa plus grande largeur elle n'en a pas plus de dix ou onze. Le Port y est meilleur qu'on ne se le persuade sur les récits d'une infinité de naufrages qui se sont faits de tous tems dans cette Mer. On ne tomberoit pas dans cette erreur si l'on faisoit réflexion que le mal ne vient point de cette Isle, mais de la force des courans & de celle des vents du Nord, qui secouent sérieusement un Vaisseau lorsque leur violence se trouve opposée. Mais l'Isle de la Providence, c'est-à-dire, la disposition de ses Côtes, & la situation de son Port, contribue si peu aux infortunes des gens de Mer, qu'elle est au contraire leur azile lorsqu'ils ont été trop maltraités par la tempête. Les Sauvages qui l'habitoient avant que le Capitaine William Sayle en eût pris possession au nom de l'Angleterre en 1667, profitoient ordinairement de la disgrâce de ces malheureux pour s'emparer de ce qu'ils avoient pû sauver du naufrage, & les Anglois qui leur ont succedé ne traitent guéres plus humainement les Vaisseaux qui arrivent brisés, ou qui viennent se briser sur leurs Côtes. C'est peut être de ce barbare usage, qui n'est pas sans exemple en Europe, puisqu'il s'exerce en Angleterre dans la Province de Sussex, que les Boucaniers ont pris droit de choisir l'Isle de la Providence pour retraite; & les Habitans, qui leur ressemblent par le goût du pillage, auroient mauvaise grace de les mépriser à ce titre.

M. Fitz-William, Gouverneur de l'Isle, nous reçut fort humainement; mais en nous accordant la liberté de pêcher de l'ambre-gris, il nous déclara ouvertement que soit en argent, soit en nature, il s'attendoit que cette permission lui seroit payée. Nous lui promîmes le quart de notre pêche, & cette offre le satisfit. Quoique nous eussions apporté très-peu d'argent, il nous auroit été facile d'en tirer de la vente de nos marchandises s'il eut exigé des droits pécuniaires; mais le but de M. Rindekly, en chargeant sa Pinque d'une partie des denrées qui nous étoient restées de nos derniers voyages, n'avoit été que de nous concilier dans le besoin & les Habitans & les Corsaires par des libéralités gratuites. Aussi affectâmes-nous de les distribuer avec beaucoup de noblesse; & l'effet d'une générosité si rare parmi les Marchands, fut d'engager tout le monde à nous servir par inclination.

Après avoir pris, pendant quelques jours, des éclaircissemens à Nassau, qui est une Ville d'environ trois cens maisons, nous suivîmes les conseils d'un ancien Habitant, le même qui avoit invité le Capitaine Madox à l'entreprise que nous exécutions. Il nous dit que l'ambre-gris qui se trouvoit aux environs des Isles Lucayes ou de Bahama, y étant apporté vraisemblablement par les vents du Nord, il n'étoit pas surprenant qu'il y en eut toujours beaucoup plus dans la saison où ces vents régnent avec violence; & que l'Isle de la Providence se trouvant la première du côté du Nord, il ne falloit pas s'étonner non plus qu'elle en fût toujours, & plûtôt, & mieux partagée que les autres. Mais ayant visité plusieurs fois les Isles voisines, il avoit remarqué que les plus grandes richesses étoient entre la petite Isle d'Eleuthere, & celle de Harbour, par la raison sans doute que les branches d'ambre-gris y étoient retenues plus aisément par la disposition du canal; mais qu'au reste il ne doutoit pas que les Bermudes n'en continssent encore plus, à cause de leur situation. Non-seulement il nous conseilla de commencer par l'Isle d'Eleuthere, mais il s'offrit à nous servir de guide.

Nous partîmes, non pas dans notre Pinque, qui n'auroit point été propre à tourner autour des Isles, mais dans une Barque que nous loüâmes du Gouverneur. Nos provisions furent uniquement des vivres, & de grands crochets de fer, que nous avions apportés de la Havana, avec une espece de filets que notre guide nous conseilla de prendre à Nassau, & dont nous reconnûmes la nécessité dans plus d'une occasion. Nous étions sans armes, parce qu'il n'étoit pas question de guerre ni de défense, dans des lieux où l'on ne dispute rien aux Boucaniers. Eleuthere, où nous abordâmes en moins de deux heures, est d'une fort petite étendue, puisque nos filets en embrassoient tout l'espace, & qu'elle n'est point habitée par plus de cinquante familles, sous un Gouverneur qui est membre du Conseil de la Providence. Ces Anglois, demi-Sauvages, qui ne connoissent guéres d'autres richesses que celles d'un assez bon terroir, dont les productions servent presque uniquement à leur nourriture, furent charmés, non-seulement de notre visite, mais encore plus des petits présens que nous leur offrîmes. Ils nous confirmerent que nous trouverions plus d'ambre-gris sur leurs Côtes qu'ils n'en avoient vû depuis plusieurs années. Lorsque nous leur demandâmes pourquoi ils ne tiroient pas plus d'avantage de ces présens de la nature, ils nous répondirent que les Boucaniers leur avoient enlevé tant de fois le fruit de leur travail, qu'ils n'avoient rien reconnu de plus solide que de cultiver la terre, dont les fruits servoient du moins à les nourrir, & leur concilioient en même-tems l'amitié de ces Corsaires, qui étoient bien-aises de trouver chez eux, pour un prix fort modique, de quoi renouveller leurs provisions de vivres. En effet, outre toutes sortes de grains qu'ils recueilloient de leurs campagnes, ils y avoient des troupeaux admirables de vaches, de porcs & de moutons, qui leur faisoient le fond d'un commerce continuel avec les Boucaniers.

M. Baxter, leur Gouverneur, moins avide d'ambre-gris que d'argent, nous fit entendre, avec aussi peu de formalité que celui de Nassau, que la pêche ne s'accordoit pas gratuitement. Nous lui offrîmes presque tout l'argent que nous avions apporté, c'est-à-dire, deux cens piastres, dont il eut l'honnêteté de se contenter.

Notre guide étoit un homme de soixante ans, mais si vigoureux, & tellement animé par l'espérance que nous lui avions donnée d'obtenir ou d'acheter même de son Gouverneur la permission de le conduire avec nous à la Jamaïque, & de lui faire passer une heureuse vieillesse si notre entreprise répondoit à l'opinion qu'il nous en faisoit prendre lui-même, que nous reprochant notre lenteur, il étoit le premier à nous solliciter sans cesse au travail. Nous commençâmes d'un tems fort calme, le 14 de Mars. Dès le premier jour, nous rapportâmes douze livres d'ambre-gris, & cette pêche ne nous coûta que la peine de plonger nos crochets de fer dans les lieux qu'on nous indiquoit. Nous éprouvâmes deux fois à nos dépens la nécessité des filets que nous avions apportés de Nassau. Lorsque nous sentions au long des rochers, ou que nos yeux nous faisoient quelquefois appercevoir, une partie d'ambre, il suffisoit communément de la détacher avec les crochets, & molle comme elle étoit encore, elle se plioit si facilement d'elle-même, qu'en embrassant le fer elle se laiffoit tirer jusques dans la Barque. Cette première épreuve nous fit négliger l'usage des filets. Mais nous eûmes le regret de perdre ainsi deux des plus belles masses d'ambre que j'aye vûes de ma vie. Leur forme étant ovale, elles ne furent pas plûtôt détachées que glissant sur le crochet, elles se perdirent dans la Mer. L'usage du filet étoit pour les recevoir, en l'appuyant contre le rocher avec d'autres crochets, qui le tenoient aussi étendu qu'il étoit nécessaire pour ne laisser rien échapper.

M. Rindekly s'applaudit beaucoup d'un si heureux essai. Nous admirâmes avec quelle promptitude, ce qui n'étoit qu'une gomme mollasse dans le sein de la Mer prenoit assez de consistance en un quart d'heure pour résister à la pression de nos doigts. Le lendemain notre ambre-gris étoit aussi ferme & aussi beau que celui qu'on vante le plus dans les magasins de l'Europe. Le travail du second jour eut moins de succès. L'agitation des flots nous rendit si peu maîtres de notre Barque, qu'il nous fut impossible de nous arrêter un moment dans le même lieu; & l'eau troublée par la même raison, ne nous laissoit rien appercevoir. Les parties d'ambre gris n'ont pas beaucoup de longueur, & si les yeux n'aident la main, il n'est pas aisé, lors même qu'on les sent, de les distinguer avec les crochets. Pour celles qui sont au fond de la mer, il n'y auroit que des Plongeurs, ou des machines fort difficiles à construire qui pussent les en tirer; & l'on conçoit néanmoins que s'il est vrai qu'elles soient apportées des rivages du Nord par le roulement des flots, c'est au fond qu'elles doivent être en grand nombre, puisqu'il n'y a que le hazard seul qui en fasse demeurer quelques-unes entre les rochers. À quelque opinion qu'on s'arrête sur leur origine, je ne vis rien sur les Côtes d'Eleuthere, point d'arbres gommeux, point d'abeilles ou d'autres animaux à qui je pusse l'attribuer; & je ne sçais point si ce feroit une idée sans vraisemblance que de les regarder comme une congelation du sperme de quelques Monstres marins.

En rentrant fort fatigués & les mains vuides dans la rade d'Eleutere, nous y apperçumes auprès du Fort, qui est défendu par six pièces de canon, une sorte de Vaisseau qu'il nous fut aisé de reconnoître pour un Corsaire. La tranquillité du Gouverneur & des Habitans étant une juste raison de ne pas nous allarmer, nous abordâmes librement au milieu d'une troupe de Boucaniers qui étoient arrivés depuis notre départ. Ils nous traiterent avec douceur, & loin de nous prendre notre Ambre-gris ou nos provisions, ils nous donnerent un souper où la joie ne manqua pas plus que la bonne chere. La plûpart étoient Anglois, mais il s'y trouvoit des François & des Espagnols, & jusqu'à des Sauvages de la Floride. Leur nombre étoit de quarante Soldats, sans compter quelques Matelots qui ne s'étoient engagés que pour la manœuvre. Ils nous raconterent une partie de leurs exploits. Leur Chef qui étoit un Irlandois nommé Credan, avoit six pieds de hauteur, & le regard si terrible, que je le trouvai digne de son emploi par sa figure. Le seul privilege qu'il eût parmi ses compagnons, outre l'autorité du commandement, étoit d'entretenir une femme sur le Vaisseau. Elle fut de notre festin. C'étoit une Créole d'Antego, qui malgré le désordre de son habillement & la couleur brune de son teint, auroit passé dans tous les Païs du monde pour une très belle femme. Nous admirâmes qu'avec une taille & un visage qui l'auroient assurée par tout d'un sort plus heureux, elle parût si contente de sa condition. Mais à peine eût-elle ouvert la bouche que ses discours nous firent connoître son caractere. Elle s'exprima d'un air si libre, & les avantures auxquelles sa situation l'exposoit tous les jours avoient tant de charmes pour elle, qu'elle auroit été moins contente dans un autre genre de vie.

Credan revenoit de croiser dans le Golfe; mais il n'avoit pris que deux Barques Espagnoles, & pillé un petit Bourg sur la Côte de Saint Joseph. Le butin qu'il avoit fait dans les deux Barques, se reduisoit à des cordages & des voiles, qui étoient toujours pour eux une provision fort utile. Ils avoient enlevé dans le Bourg quantité de meubles, mais peu de piastres, parceque les Habitans qui sont continuellement exposés à ces insultes, ont soin de mettre leur argent en sûreté. Credan avoit l'humeur aussi violente que sa figure étoit terrible. Le chagrin d'avoir été trompé par quelques avis qui lui avoient fait espérer une proïe plus considérable, l'avoit emporté à plusieurs excés qu'il paroissoit se reprocher. En nous parlant de sa profession, dans laquelle il confessoit qu'il étoit encore fort éloigné de s'être enrichi, il nous raconta un trait fort remarquable. Après avoir passé quelques années à la Barbade, où il étoit venu pour servir suivant les engagemens ordinaires, il avoit proposé à son Maître de l'employer à quelque entreprise où il pût exercer les dispositions qu'il se sentoit pour les avantures périlleuses. Ce Négociant avoit entendu parler de toutes les fables qu'on raconte de l'Isle de Saint Vincent, & sur-tout de ce fameux serpent qui fait sa demeure, dit-on, dans une profonde vallée qui est au milieu des montagnes, & qui a sur la tête une pierre précieuse dont les yeux humains ne peuvent soutenir l'éclat. On ajoute que la même vallée est remplie de diamans. Enfin si le Négociant ne se persuadoit pas tout ce qu'on en publioit, il ne doutoit pas du moins que dans une Isle, qui n'a point encore d'autres maîtres que les Caraïbes, & qui demeure contestée, comme celle de Sainte-Lucie, entre les Anglois & les François, il n'y eût bien des avantages à espérer, soit de l'observation du terroir, soit du commerce des Sauvages. Il confia à Credan un Vaisseau qu'il avoit dans le Port avec un Équipage composé de douze hommes, & quelques denrées pour se concilier la faveur des Sauvages. Credan trouva dans l'Isle de Saint Vincent des Caraïbes & des montagnes; mais il ne put s'y procurer aucune lumiére sur le serpent & sur la vallée. Cependant ayant entrepris de visiter toutes les parties de l'Isle, il s'engagea dans les montagnes, qui sont d'une hauteur extraordinaire, avec ses douze hommes bien armés. Au centre de ces lieux déserts, il découvrit, non pas une vallée, dans le sens qu'on donne à ce nom, mais une fosse d'une profondeur étonnante & large d'environ mille pas, au milieu de laquelle il apperçut quantité d'objets brillans & qui lui parurent se mouvoir. La distance ne lui permit pas de les distinguer, mais étant porté à croire que c'étoit la demeure du serpent & le lieu des pierres précieuses, il employa plus de huit jours à tourner sur le sommet des montagnes pour trouver à toutes sortes de risques le moyen de descendre dans la fosse: tous les efforts de ses gens & les siens furent inutiles. Enfin Credan rebuté d'une entreprise impossîble abandonna Saint Vincent; mais n'ayant point d'autre commission de son Maître, & n'étant pas disposé à reprendre la qualité de domestique mercenaire à la Barbade, il prit le parti de proposer à ses Compagnons le métier de Pirate, qu'ils embrasserent avec lui. Leur Vaisseau étoit encore le même, quoiqu'ils l'eussent radoubé assez souvent pour lui donner une autre forme; & depuis quatre ans qu'ils exercoient leur profession, ils n'avoient point acquis de richesses qu'ils n'eussent tellement prodiguées à leurs plaisirs, qu'à peine avoient-ils de quoi se couvrir sur le Vaisseau; à moins que cette espece de nudité ne fût une affectation pour se rendre plus redoutables. Ils faisoient des festins continuels dans les Isles où ils se retiroient, & les vivres étoient toujours en abondance sur leur Vaisseau, avec une provision surprenante de liqueurs fortes. Enfin leur vie se passoit entre les excés de la débauche, & ceux de la fatigue, touchant sans cesse au plaisir ou à la mort.

Quinze jours que nous employâmes à la pêche de l'Ambre-gris, ne nous en rapporterent qu'environ cent livres. Notre Guide nous reprocha d'être venus trop tard, & de n'avoir pas profité, au commencement de l'hiver, des premiers vents du Nord, qui apportent ces richesses. Mais il nous pressa de risquer le voïage des Bermudes, où il osa presque nous répondre que la prodigieuse quantité de ces Isles, & leur voisinage entre elles, servoient à retenir l'ambre-gris; sans compter que les Habitans, quoiqu'Anglois d'éxtraction, étoient des especes de Sauvages qui ayant peu de commerce avec le reste du monde, negligent des productions de la nature dont ils ne font point d'usage, & se bornent à la culture du Païs. L'éloignement n'étoit pas immense, & la saison s'adoucissoit tous les jours. M. Rindekly plus animé que jamais par l'essai que nous avions fait, me pressa de ne pas manquer une occasion d'achever peut-être tout d'un coup notre fortune.

Étant retourné à Nassau, nous exécutâmes notre traité avec le Gouverneur, & nous remîmes à la Voile dans notre Pinque. Le tems nous servit si bien que nous arrivâmes le sixiéme jour à la vûë des Isles Bermudes. Nous fûmes frappés de leur multitude. Quelques Habitans nous ont assuré qu'ils en avoient compté plus de quatre cent, mais la vingtiéme partie n'en est pas habitée, & la plûpart sont si petites qu'elles demeurent sans nom, & qu'elles ne méritent point d'en récevoir. Les trois plus grandes sont celles de Saint Georges, & de Saint David, & de Cooper, & les seules qui soient habitées régulierement, car on ne trouve dans les autres qu'un petit nombre de maisons dispersées.

Notre Guide nous conseilloit d'éviter les grandes, & son conseil eût été fort juste si mes vûës s'étoient bornées à la pêche de l'ambre gris. Mais, suivant le projet que j'avois exécuté dans tous mes voïages, j'étois bien aise de jetter sur mon Journal, les principales observations qu'il y avoit à faire sur chaque lieu que j'avois l'occasion de visiter; & les Bermudes sont si peu connues que cette raison redoubloit ma curiosité. Je fis consentir M. Rindekly à chercher l'entrée du Port de Saint Georges. Nous distinguâmes facilement cette Isle; parce qu'elle surpasse toutes les autres en grandeur. Quoiqu'elle n'ait guéres plus d'une lieue dans sa plus grande largeur, elle est longue d'environ seize milles de l'Est-Nord-Est au Ouest-Sud-Ouest. La nature l'a fortifiée par une chaîne continuelle de rochers qui s'étendent fort loin dans la Mer; & du côté de l'Est où cette chaîne est moins forte, les Habitans y ont ajoûté des Forts, des Batteries, des Parapets & des lignes. Toutes les Bermudes forment ensemble la figure d'un croissant, & malgré leur multitude elles sont contenues dans l'espace d'environ six ou sept lieues.

Nous eûmes assez de peine à trouver le moyen d'aborder au Port de Saint Georges. Il n'y a que deux endroits par lesquels il puisse recevoir les Vaisseaux; & les rochers, dont une partie est cachée sous l'eau jusqu'à la surface, en rendent l'accès si difficile, que sans un bon Pilote, il est presqu'impossible de trouver le Canal. Mais les plus grands Vaisseaux entrent sans peine par la véritable route. La difficulté de l'accès, & la certitude du naufrage pour ceux qui s'approchent sans précaution, a fait donner par les Espagnols le nom d'Isles du Diable aux Bermudes. Après beaucoup d'observations nous entrâmes heureusement dans le Port. Il est défendu par six ou sept Forts, où l'on ne compte pas moins de soixante-dix pièces de canon. La Ville de Saint-Georges est située au fonds. Les noms des Forts sont King's-Castle, Charles-Fort, Pembrook-Fort, Cavendis-Fort, Davyes-Fort, Warwick-Fort, & Sandy's-Fort.

Quoique la dépendance des Isles Bermudes ne soit pas fort gênante, elles ont un Gouverneur nommé par l'Angleterre. Nous ne lui communiquâmes point le projet de notre pêche, qui nous auroit obligé peut-être à quelque nouveau Traité; mais feignant d'être partis de la Jamaïque pour nous rendre à la Caroline, nous lui demandâmes seulement la permission de profiter, pour satisfaire notre curiosité, du vent qui nous avoit jettés dans son Isle. Il y joignit toutes sortes d'honnêtetés & de caresses. La Ville est composée d'environ mille maisons, assez bien bâties. Elle est ornée d'une très-belle Église, & d'une Bibliothéque publique, dont elle a l'obligation au Chevalier Thomas-Bray, le Patron des Sciences en Amérique. On y voit aussi une fort belle salle pour les Assemblées publiques.

Outre la Ville de Saint-Georges, qui est le centre de son Canton, il y a dans l'Isle huit autres Habitations, qui portent le nom de Tribus. Leurs noms sont, Hamilton-Tribe, Smith's-Tribe, Devonshire-Tribe, Pembrook-Tribe, Paget's-Tribe, Warwick-Tribe, Southampton-Tribe, & Sandy's-Tribe. Devonshire au Nord, & Southampton au Sud, sont des Paroisses qui ont chacune leur Église, avec une Bibliothéque. Il n'y a point de Paroisses dans aucune des petites Isles, & tous leurs Habitans sont rangés sous quelqu'une des huit Tribus de l'isle de Saint-Georges. Dans le quartier de Southampton, est un petit Port de même nom. On en trouve quelques autres autour de l'Isle, comme celui du Great Soud, celui d'Harrington dans la Tribu d'Hamilton, & celui de Paget dans la Tribu qui porte ce nom.

Le climat, dans les Bermudes, est un des plus sains & des plus agréables du monde; &, si l'on excepte les désordres qu'y causent quelquefois les ouragans, rien n'égale la beauté & la sérenité qui pare continuellement la face du Ciel. On n'y connoît point d'autre saison que le Printemps; & quoique les arbres y perdent leurs feüilles, il leur en renaît de nouvelles pendant que les autres tombent. Les oiseaux s'y accouplent dans tous les mois de l'année, & tout le Païs est sans cesse rempli de grains, de fleurs, & de fruits délicieux. À la vérité le tonnerre y cause souvent des ravages extraordinaires, jusqu'à fendre les rochers les plus durs & les plus épais. Ces sortes d'orages ne manquent point de revenir au commencement des nouvelles Lunes, & l'on observe que lorsqu'il paroît un cercle autour de la Lune, la tempête est toujours terrible. Les vents du Nord dominent aussi dans l'Isle vers les mois qui répondent à notre hyver. La pluie n'y est pas fréquente, mais elle n'y est jamais moderée; & l'obscurité qu'elle répand dans l'air, à quelque chose d'effraïant. On y voit rarement de la neige. Le terroir est de differentes couleurs dans toutes les Isles, & par une conséquence assez ordinaire, il y est de différente nature. Le brun est le meilleur. Celui qui est blanchâtre, & qui tire sur le sable, n'est guéres inférieur; mais le rouge, qui ressemble à l'argile, est absolument mauvais. Deux ou trois pieds au-dessous de la première couche, on trouve une matiére solide que les Habitans appellent le roc, mais avec peu de raison; car il n'est pas plus dur que la marle, & les pores en sont aussi larges que ceux de la pierre de ponce. Ces pores contiennent beaucoup d'eau, & malgré les raisons qui lui font donner le nom de roc, les racines des arbres y pénétrent, & n'en reçoivent pas moins leur nourriture. On trouve communément de l'argile au-dessous. La plus dure de cette espéce de roc est toujours sous les terres rouges. Elle reçoit un peu d'eau; & sa forme est par couches, comme celle des ardoises dans leur carriere.

Il n'y a presque point d'eau fraîche dans les Bermudes. Celle dont les Habitans font usage vient de ces rocs, au travers desquels elle se distille; mais elle conserve toujours des particules de sel, comme l'eau de la Mer, après avoir passé par le sable. Il n'y en a point d'autre néanmoins que de cette espéce, & celle de pluie qu'on recueille dans des citernes.

Sans m'arrêter au témoignage des Habitans, je fus persuadé par nos yeux, en parcourant toutes les parties de l'Isle, que le terroir, tel que je le viens de représenter, est d'une fécondité admirable. Il produit réguliérement deux fois l'année. On seme en Mars pour recueillir au mois de Juillet; & dans le cours du mois d'Août, pour être payé de ses peines au mois de Décembre. Le bled d'Inde est le principal pain qu'on recueille dans les Bermudes, comme dans toutes les parties de l'Amérique; il sert à la subsistance du commun des Habitans. Mais on trouve dans les campagnes la plûpart des autres plantes, qui sont propres aux Indes Occidentales, particuliérement celle du Tabac, qui n'y est pas néanmoins excellente. Les bois méritent plus d'admiration que l'ancien Liban. Il n'y a point d'arbre, utile ou agréable, dans l'Amérique & dans l'Europe, qui n'y croisse sans culture. Les orangers y sont d'une beauté, & leur fruit d'une excellence, qui surpassent tout ce qu'on rapporte des autres lieux.

À l'égard des animaux, le Chevalier Georges Sommer, & les premiers Anglois qui se sont établis aux Bermudes, n'y en trouverent point d'autres que des porcs, des insectes, & des oiseaux. M. Sommer, ayant été jetté dans l'Isle par un naufrage, fit sortir de son bord quelques porcs qui lui restoient, pour les faire paître à découvert. Ils furent bien-tôt joints par un monstrueux porc sauvage, qui les suivit à leur retour; les gens de l'Équipage le tuerent, & trouverent sa chair d'un excellent goût. Ceux qui furent tués dans la suite avoient tous le poil noir; ce qui fit juger aux Anglois qu'ils y avoient été laissés par les Espagnols, & qu'ils s'y étoient multipliés, parce que ceux qu'on a portés d'Espagne au Continent de l'Amérique, étoient tous de cette couleur.

La première mention qu'on trouve des Isles Bermudes dans les Auteurs Anglois, est dans le voyage du Capitaine Lancaster, parti de Londres en 1593, pour aller tenter de nouvelles découvertes. Ce Capitaine renvoyant, d'Hispaniola en Angleterre, un homme de son Équipage, nommé Henri May, obtint son passage dans un Vaisseau François, commandé par M. de la Barbotiere, qui fut jetté sur le rivage d'une des Isles qu'on appelloit déja les Bermudes. Il est fort vraisemblable qu'elles n'avoient point alors d'Habitans; car étant à trois cens lieues de la plus proche partie du Continent de l'Amérique, les Indiens n'entendoient point assez la navigation pour s'être écartés si loin de leurs bords. On prétend qu'elles avoient reçu le nom de Bermudes, d'un Espagnol nommé Jean Bermudes, qui les découvrit plusieurs années avant M. May. Cependant on ne lit nulle part qu'il y ait pris terre. Si d'autres Espagnols y ont abordé après lui, il paroît que c'est par des naufrages; & nos Anglois ont trouvé dans la suite, entre les Isles, des restes de Vaisseaux, & d'autres débris, qu'ils ont reconnus pour François, Hollandois, & Portugais, autant que pour Espagnols. Philippe second, ne laissa point d'accorder en 1572, la proprieté des Bermudes à Ferdinand Camelo; mais il n'en prit jamais possession.

La Relation que May fit de sa découverte, à son retour en Angleterre, fut confirmée ensuite par les Chevaliers Georges Sommers & Thomas Gates qui y furent jettés comme lui par un naufrage, en 1609. Cependant personne ne fut tenté d'y former aucun établissement jusqu'au second voyage du Chevalier Sommers, qui y fut envoyé de la Virginie, & qui y trouva la fin de sa vie. C'est de lui que ces Isles ont pris dans nos Auteurs le nom de Sommers Islands. Ses Gens, au lieu de retourner à la Virginie, suivant l'ordre qu'il leur avoit donné en mourant, prirent le parti de se rendre en Angleterre, avec le corps de leur Capitaine, dont ils ne laisserent aux Bermudes que le cœur & les intestins. Douze ans après, le Capitaine Butler, qui fut renvoyé directement de Londres aux mêmes Isles, y fit construire un fort beau monument, sur le lieu où les restes de M. Sommers étoient enterrés. Cet ouvrage subsiste encore, & nous le visitâmes avec le respect qu'inspirent toujours ces sortes de lieux.

On nous raconta que la première fois que le Chevalier Sommers avoit été aux Bermudes, il y avoit laissé à son départ deux de ses gens, qui étant menacés de la mort pour un crime capital, s'étoient sauvés dans les bois. Ils y étoient encore au second voyage du Chevalier. La nécessité leur ayant servi d'éguillon, ils avoient trouvé le moyen de vivre des productions naturelles du Pays; & sans autre instrument que leurs mains, ils s'étoient bâti une cabane qu'ils habitoient ensemble dans l'Isle de Saint Georges. Leurs noms étoient Christophe Carter, & Édouard Waters. Après la mort de Sommers, & lorsqu'ils virent ses gens dans la résolution de retourner en Angleterre, ils penserent si peu à les suivre qu'ils persuaderent à l'un d'entr'eux de demeurer avec eux dans leur Isle. Il se nommoit Édouard Chard. Leur societé ne pouvoit augmenter. Ils étoient tous trois Seigneurs de l'Isle; mais semblables aux autres Rois, ils ne furent pas long-tems sans prendre querelle. Chard & Waters en étoient au point de se battre, lorsque Carter, qui ne les haïssoit pas moins tous deux, mais qui appréhendoit de demeurer seul, les menaça de se déclarer contre celui qui donneroit le premier coup. Enfin la nécessité les fit redevenir amis; ils se joignirent pour faire quelque découverte utile. Le hazard leur fit trouver, entre les rochers, la plus grande piece d'ambre-gris qu'on ait jamais vû dans une seule masse. Elle pesoit quatre-vingt livres. Ils en pêcherent quantité d'autres petites pièces, & la possession d'un tel trésor leur fit lever la tête. Dans les transports de leur joie ils ne chercherent plus que les moyens d'en faire usage pour se rendre riches & heureux. Toutes les idées qui peuvent tomber dans l'esprit s'étant presentées à eux successivement, ils s'arrêterent enfin à la résolution desesperée de construire une Barque le mieux qu'il leur seroit possible, & de se rendre à la Virginie, ou à Terre-Neuve, suivant qu'ils seroient aidés par le vent & les flots. Mais avant qu'ils eussent pû se mettre en état d'éxécuter un projet si peu sensé, le Capitaine Mathieu Sommers, frere du Chevalier de ce nom, arriva d'Angleterre avec un Vaisseau qu'il commandoit, & soixante hommes d'Équipage. Depuis la mort du Chevalier, & sur le rapport de ses gens, il s'étoit formé à Londres une Compagnie des Bermudes, qui y envoyoit pour Gouverneur M. Richard Moor. Le Capitaine Sommers & M. Moor, descendirent dans une plaine de l'Isle de Saint Georges, où ils bâtirent la première Maison, ou plûtôt une Cabane, puisqu'elle n'étoit composée que de feüilles de palmier. Cependant elle étoit assez grande pour M. Moor & sa famille. Tous ses gens ayant suivi son exemple, ils firent une espece de Ville, qui reçut le nom de Saint Georges, & qui est devenue dans la suite une des plus belles de nos Colonies d'Amérique; car toutes les maisons sont de bois de cedre, & les Forts, qu'on y a joints, des plus belles pierres du monde.

M. Moor n'étoit qu'un Charpentier; mais il entendoit le génie & l'architecture, & ces talens naturels le rendoient fort propre à l'emploi donc il étoit chargé. Il employa tous ses soins à fortifier l'Isle, & ne poussa pas avec moins d'ardeur l'entreprise de la Plantation. Il traça le plan de la Ville, telle qu'elle est aujourd'hui. Il forma ses gens aux exercices de la guerre, & leur procura des munitions. Il bâtit aussi une Église de cedre; & le vent l'ayant renversée, il en rebâtit aussi-tôt une autre dans un lieu moins exposé aux tempêtes.

Dans la première année de son Gouvernement, il lui arriva un autre Vaisseau, avec une recrue de trente hommes, & de nouvelles provisions. Quelque tems après, il découvrit la piece d'ambre-gris que Carter, Waters & Chard avoient cachée, & prétendant qu'elle lui appartenoit en qualité de Gouverneur, il s'en mit en possession. N'ayant point manqué d'en envoyer une partie à la Compagnie de Londres, avec du cedre, des drogues, du tabac, & les autres productions de l'Isle, il inspira beaucoup de zéle aux Négocians Anglois pour la propagation de cette Colonie. Les Espagnols l'attaquerent, mais sans succès. Enfin dans l'espace de quelques années l'établissement devint assez considérable pour se soutenir par ses propres forces, & pour négliger la liaison qu'il avoit euë jusqu'alors avec l'Angleterre. Il se rendit, par dégrés, si indépendant, que si l'on a continué d'y envoyer des Gouverneurs, c'est moins pour y exercer leur autorité que pour y soutenir un vain nom dont ils ne retirent presqu'aucun avantage.

Ce fut pendant le Gouvernement de M. Moor qu'arriva ce fameux événement qui a causé tant d'embarras à nos Physiciens. On ne connoissoit point de rats dans l'Isle. Cependant il s'y en trouva tout-d'un-coup un si prodigieux nombre que la terre en fut couverte. Il n'y avoit point d'arbre au pied duquel ils n'eussent des nids. Ils mangerent tous les fruits, & jusqu'aux arbres qui les portoient. Le bled, & tous les autres grains furent dévorés dans les champs & les greniers. Les trapes, le poison, les chats mêmes & les chiens furent des secours inutiles. Ce fleau dura cinq ans entiers, après lesquels il cessa tout-d'un-coup, sans qu'on ait mieux expliqué sa fin que son origine. La seule explication qui ait quelque vraisemblance, est celle qui attribue l'arrivée des rats aux Vaisseaux. On conçoit qu'il put en sortir un grand nombre, & que le climat s'est trouvé propre à leur prompte multiplication. Mais comment comprendre qu'elle ait pû devenir si prodigieuse, & qu'elle ait cessé tout-d'un-coup!

Tandis que je me procurois toutes ces informations dans l'Isle de Saint Georges, M. Rindekly, sous prétexte de visiter les autres Isles, s'exerçoit ardemment à la pêche de l'ambre gris, & réüssissoit beaucoup mieux qu'aux Isles de Bahama. En moins de huit jours, il en pêcha une quantité si considérable, que se bornant à ce qu'il avoit dans sa Pinque, autant par la crainte de s'attirer quelque persécution des Habitans de l'Isle, que pour se ménager le pouvoir d'y revenir, il me rejoignit à Saint Georges beaucoup plûtôt que je ne m'y étois attendu. Nous prîmes le parti de remettre à la voile dès la même nuit, sans avoir été soupçonnés d'autre dessein que celui d'aller directement à la Caroline.

M. Thorough, qui n'avoit pas goûté notre entreprise, fut agréablement surpris de nous voir arriver avec une carguaison si précieuse. L'ambre-gris étant rare à la Jamaïque, nous aurions trouvé sur le champ à nous défaire du nôtre avec beaucoup d'avantage, si nous n'avions esperé d'en tirer beaucoup plus en Europe. Mais cette augmentation de richesses avoit changé toutes nos vûës. Au lieu de prendre le commerce de M. Thorough, nous étions résolus de l'abandonner à mon fils, en nous associant à ses entreprises, & de retourner à Londres par les plus courtes voies. Le bruit de notre expédition s'étant répandu par l'indiscretion de nos Matelots, il n'y eut pas de Marchands à Port-Royal qui ne fussent tentés de suivre notre exemple. Round, qui avoit été notre guide, & que nous avions amené, suivant notre promesse, pour lui procurer quelque petit établissement, fut sollicité par des offres beaucoup plus considérables que les nôtres. Mais ce bon Vieillard n'ayant point eu d'autre vûë que de se procurer le repos dont il joüissoit déja dans un petit emploi que M. Thorough lui avoit fait obtenir à notre solicitation, refusa de s'engager dans de nouvelles entreprises.

Pendant le peu de séjour que nous avions fait à la Jamaïque, je n'avois pas négligé de prendre, suivant mon usage, des informations sur l'intérieur du Pays. Je laisse à part tout ce qu'on trouve de sa situation dans les Relations ordinaires. Elle est à cent quarante lieuës de Carthagène au Sud-Ouest, & à cent soixante de Rio de la Hacha. Sa figure est ovale. Suivant les dimensions qu'on avoit prises assez récemment, on lui donnoit dans sa plus grande longueur cent soixante dix mille, & soixante-dix dans sa plus grande largeur, qui est à peu près au milieu de l'Isle. Vers ses deux extrémités, elle se rétrecit par dégrés, jusqu'à ce qu'elle se termine en deux pointes. On prétend qu'elle contient environ cinq millions d'acres, dont la moitié est cultivée. Elle est divisée en deux parties par une chaîne de Montagnes, qui s'étendent des deux côtés jusqu'à la Mer, & d'où coulent quantité de Rivières, qui répandent la fécondité dans toutes les parties de l'Isle. Du côté du Midi elle a quantité d'excellentes Bayes, telles que Port-Royal, Port-Morant, Oldharboug, Point-Negril, le Port-Saint-François, Michael's-Hole, Micarry-Bay, Alligator-Pound, Point-Pedro, Paratta-Bay, Luana-Bay, Blewfield's-Bay, Cabarita's-Bay, & plusieurs autres, qui peuvent recevoir commodément toutes sortes de Vaisseaux. L'Isle est divisée en 16 Paroisses, dont voici la situation, en faisant le tour du Pays depuis Port-Morant.

1. La Paroisse de Saint David. Elle contient outre Port-Morant, qui est une Baye sûre & commode, la petite Ville de Free-Town: le Païs est bien planté. Il est défendu par un petit Fort, où l'on entretient douze Soldats en tems de guerre. Cette Paroisse fournit beaucoup d'eau fraîche & de bois.

2. La Paroisse de Port-Royal, où l'on voit les restes d'une des plus belles & des plus riches Villes de l'Amérique, qui donne son nom à la Paroisse. La Ville de Port-Royal s'appelloit autrefois Coguay, & lorsquel-le subsistoit sous ce nom elle occupoit toute cette langue de terre qui ne s'étend pas moins de dix milles dans la Mer, mais qui est si étroite dans quelques endroits qu'elle n'a pas la largeur d'un trait de fléche. C'est à la pointe de cette langue que les Anglois avoient bâti leur nouvelle Capitale, parce que le Port y est si commode & la Mer si profonde, que les Vaisseaux les plus pésans y sont en sûreté. La pointe forme elle-même le Port, qui est sans difficulté un des meilleurs de toute l'Amérique. Il a le corps de l'Isle au Nord & à l'Est, la Ville au Sud, de sorte qu'il n'est ouvert qu'au Sud-Ouest. Mille Vaisseaux y peuvent tenir, sans rien craindre du vent. L'entrée est défendue par le Fort-Charles, qui est le meilleur de tous les Forts Anglois dans l'Amérique. Il contient soixante pièces de canon, & une garnison constamment entretenue par la Couronne Britannique. On donne trois lieues de largeur au Port.

La grande Rivière sur laquelle est situé Saint Jago, ou Spanish-town, se jette dans cette Baye. C'est là que tous les Vaisseaux viennent faire de l'eau & du bois. La facilité de l'ancrage, & la profondeur de l'eau qui met un Vaisseau de mille tonneaux en état de communiquer au rivage par des planches, avoient rendu Port-Royal, la principale Ville de l'Isle, en y attirant d'abord les Marchands. Ils y furent bien-tôt suivis par les Artisans de toute espece; de sorte qu'en 1692, lorsque l'Isle fut presque abimée par le plus terrible de tous les Ouragans, on y comptoit deux mille maisons qui se louoient aussi cher qu'à Londres. Les Habitans y étoient en si grand nombre, qu'on y avoit levé un Regiment complet de Milice. Cependant à la reserve des commodités du Port, elle n'a rien d'avantageux dans sa situation, puisqu'on ne trouve aux environs ni bois, ni pierres, ni herbe, ni même d'eau fraîche. Le terroir est un sable toujours échauffé, & l'abondance des Marchands, qui y tiennent comme une foire perpétuelle, y met une cherté excessive dans toutes les denrées. Le revenu du Ministre de cette Paroisse est de deux cens cinquante livres Sterling. La Ville après avoir été renversée par l'Ouragan de 1692, avoit été rebâtie fort promptement; mais dix ans après elle fut ruinée encore une fois par le feu: sur quoi l'assemblée du Conseil resolut, que sans penser à la rétablir, tous les Habitans se retireroient à Kingston dans la Paroisse de Saint André. Elle avoit ordonné aussi que la foire & les marchés seroient transferés au même lieu: mais les avantages du Port, ont fait négliger ces Loix. On a recommencé à bâtir Port-Royal, & dans peu de tems, il y a beaucoup d'apparence que la Ville sera plus belle & plus peuplée que jamais.

3. La Paroisse de Saint André, où est la Ville de Kingston, se trouve située sur la même Baye; mais elle est devenue moins considérable depuis qu'on a fait de Kingston même une Paroisse séparée.

4. La Paroisse de Kingston. En 1695, les Cours de la Justice & les Chambres de l'Amirauté, y furent transferées par un Acte du Parlement. La Ville s'est augmentée après la ruine de Port-Royal, jufqu'à sept ou huit cent maisons: mais il n'y a point d'apparence qu'elle conserve long-tems ses avantages, quoiqu'elle soit située sur la même Baye que Port-Royal.

5. Sainte Catherine. Dans cette Paroisse est la petite Ville de Passage-Fort, à l'embouchure de la Rivière qui vient de Spanish-town, & à six mille de cette Ville & de Port-Royal. On y compte environ deux cent maisons, qui ne sont pour la plûpart que des Hôtelleries pour les Passans qui vont de Port-Royal à Spanish-town. La riviere est gardée par un Fort & une Batterie de dix ou douze pièces de canon. Il y a dans cette Paroisse une autre Rivière qu'on nomme Black-River, ou la Rivière noire.

6. À six mille dans les terres est la Paroisse de Saint Jean, une des plus agréables, des plus fécondes & des mieux peuplées de l'Isle entiere. On en peut juger par les noms de ses Plantations, qui sont Spring Valley, Golden-Valley, Spring-Gardea &c. c'est-à-dire la vallée du Printems, la vallée d'or, &c.

7. On trouve ensuite Spanish-town ou Saint Jago, autrefois capitale de l'Isle, lorsque les Espagnols en étoient les Maîtres, & qui conserve même encore cette prérogative. Avant que les Anglois l'eussent réduite en cendres, en la conquérant, elle contenoit plus de deux mille maisons, avec seize Églises. Mais depuis qu'ils y ont exercé leur furie, on n'y voit que les restes de deux Églises, & sept ou huit cens maisons, qui sont encore fort agréables, & fort commodes. Saint Jago avoit été bâtie par Christoph Colomb, qui lui donna le nom de San Jago de la Vega, d'où il tira lui même ensuite son titre de Duc de la Vega. Il y a derriere la Ville une plaine spacieuse où l'on voyoit paître du tems des Espagnols, une multitude innombrable de toutes sortes de bestiaux. Ses murs sont arrosés par la Rivière qui se décharge à Passage-Fort. Le Canal en est fort beau & procure mille agrémens à la Ville, mais il n'est pas navigable. Les Espagnols l'appelloient Cobre-Rio, ou Rivière de cuivre, parce qu'elle coule sur des mines de ce métal. Spanish-town est à douze milles de Port-Royal, & les Anglois ont pris tant de gout pour cette Ville, que non seulement ils lui ont conservé le nom de Capitale, mais qu'aux cinq ou six cent maisons qui restent de l'établissement des Espagnols, ils en ont ajoûté plus de quinze cent, ce qui en fait une Place considérable. Les Habitans aiment le faste & les plaisirs. La plaine qu'ils appellent la Serana, & qui sert de promenade aux personnes de bel air, est aussi remplie vers le soir que le Parc de Saint James à Londres & le Cours à Paris. La Ville est gardée pendant la nuit par un Guet à pied & à cheval.

8. Sainte Dorothée. C'est dans cette Paroisse qu'est Oldharbour, ou le vieux Port, à quatre ou cinq lieues de Saint Jago. Ce Port, qui est une espece de petit Golfe, peut contenir cinq cent Vaisseaux de la première grandeur.

9. La Paroisse de Vere. On y trouve Carlile, petite Ville de quarante ou cinquante maisons, & la Baye de Macary, qui est excellente pour la construction des Vaisseaux.

10. Sainte Elisabeth, est la derniere Paroisse du côté du Sud. Dans la Baye, où tombe la Rivière de Blew-feld, étoit autrefois située fort proche du rivage, une Ville nomméeOristan, qui avoit été bâtie par les Espagnols. Il y a sur cette Côte un grand nombre de rochers, & quelques petites Isles à peu de distance, comme Serranilla, Quitesvena, Serrana, &c. On raconte qu'un Espagnol nommé Serrano, ayant été jetté par un naufrage dans la derniere de ces Isles y passa trois ans seul, tandis qu'un de ses Compagnons qui s'y trouvoit par la même disgrâce, y mena aussi une vie solitaire, dans l'opinion que l'Isle n'avoit pas d'autre Habitant que lui. Enfin, s'étant rencontrés, ils vécurent encore quatre ans ensemble, avant que d'autres accidens leur procurassent le moyen d'en sortir. Jusqu'à la pointe de Negril, il y a d'autres Plantations à l'Occident. Cette pointe, qui a une fort bonne Rade, nous sert beaucoup dans les guerres avec l'Espagne, pour observer les Vaisseaux ennemis qui viennent de la Havana ou qui s'y rendent.

Un peu plus loin, au Nord-Ouest étoit située Seville, sur la Côte de la Mer. C'étoit la seconde Ville que les Espagnols avoient bâtie à la Jamaïque. Elle étoit grande. On y voyoit une riche Abbaïe, dont Pierre Martyr, qui a écrit les décades des Indes Occidentales, étoit Abbé. Onze lieues plus loin, à l'Est étoit la Cité de Mellila, le premier lieu où les Espagnols eussent bâti, ou du moins qu'ils eussent honoré du nom de Ville. C'est là que Christophe Colomb fit naufrage, en revenant de Veragua au Méxique. Elle étoit situeé dans la Paroisse de Saint Jacques, qui est l'onziéme, & qui a peu d'Habitans. La douziéme, qui se nomme Sainte Anne, n'est pas mieux peuplée. 13. Celle de Clarendon contient un grand nombre d'Habitans, & ne touche à la Mer d'aucun côté. 14. Sainte Marie, qui suit celle de Sainte Anne, contient Rio novo, où les Espagnols se retirerent après avoir été forcés d'abandonner les parties méridionales de l'Isle. 15. On trouve ensuite Saint Thomas en vallée, où l'abondance répond au soin de la culture, & qui est suivie de Saint George, derniere Paroisse de la Jamaïque. Saint Thomas fait la partie Nord-Est du Païs. On y trouve le Port Francis, nommé par d'autres le Port Antonio, un des meilleurs Ports de la Jamaïque. Il est bien fermé & parfaitement couvert. Son seul défaut est d'avoir une entrée fort difficile, parce que le Canal est trop resserré par la petite Isle de Lynch qui est à la bouche du Port, & qui appartient aux Comtes de Carlille, de la Maison des Stuarts. La Côte du Nord aussi-bien que celle du Sud, ont plusieurs Ports excellents; mais c'est la Côte du Sud qui est la mieux peuplée; l'une & l'autre sont remplies de curiosités naturelles, dont M. le Docteur Sloane a publié la relation, après avoir passé plusieurs années à la Jamaïque.

On pourra connoître tout d'un coup la proportion des richesses de toutes les Paroisses, en jettant les yeux sur la répartition d'une taxe de quatre cent cinquante livres sterling, qui fut levée dans tout le Païs pour l'entretien de leurs Agens en Angleterre.

Le terroir de la Jamaïque est bon & fertile dans toutes ses parties, surtout du côté du Nord, où la terre est blanchâtre & mêlée en plusieurs endroits de terre glaise. Au Sud-Est elle est rougeâtre & sabloneuse. Mais en général, le fond de l'Isle est excellent & répond fort bien à l'industrie de ceux qui le cultivent. Les arbres & les Jardins y sont toujours verds, toujours chargés de fleurs ou de fruits, & chaque mois de l'année ressemble pour l'agrément à nos mois d'Avril & de May. Il y a dans toutes les parties de l'Isle, mais particulierement au Sud & au Nord, un grand nombre de Savanas, ou de pleines dans lesquelles il croît naturellement du bled d'Inde. On en trouve jusqu'au centre des Montagnes. C'est comme l'azile des bêtes féroces, quoiqu'il y en ait aujourd'hui beaucoup moins qu'à l'arrivée des Anglois. Les Espagnols y nourissoient de grands troupeaux, qu'ils étoient obligés de garder avec beaucoup de soin, & qui se sont tellement multipliés, qu'on en trouve en plusieurs endroits qui sont devenus tout-à-fait sauvages. Les Anglois en tuerent une prodigieuse quantité, lorsqu'ils se furent emparés de l'Isle, ce qui n'empêche point qu'il n'en reste encore beaucoup dans les Montagnes & dans les bois. Les Savanas peuvent passer pour la plus stérile partie de la Jamaïque; ce qui vient uniquement de ce qu'elles demeurent sans culture. Cependant la seule nature y produit de l'herbe si épaisse que les Habitans sont quelquefois forcés d'y mettre le feu & de la brûler.

Comme la Jamaïque est la derniere des Antilles du côte du Nord, elle est celle dont le climat est le plus temperé; & de tous les Pays qui sont entre les Tropiques, il n'y en a point où la chaleur soit moins incommode. Les vents d'Est, les pluies fréquentes, les rosées de la nuit y temperent continuellement l'air; & jusqu'à la terrible révolution de 1692, on auroit eu peine à trouver au monde un lieu plus agréable & plus sain. À l'Orient & à l'Occident, l'Isle est plus sujette aux vents & à la pluie qu'au Nord & au Sud, à cause de la multitude & de l'épaisseur des forêts. Dans les parties montagneuses l'air est moins chaud, & l'on s'y plaint quelquefois de la fraîcheur excessive des matinées.

Avant le terrible ouragan de 1692, on ne connoissoit point à la Jamaïque, comme dans les autres Antilles, ces tempêtes furieuses qui détruisoient les Vaisseaux jusques dans les Ports, & qui faisoient voler les maisons dans l'air; mais depuis ce tems-là elle est exposée à ce fleau comme les Isles voisines. En général les mois de Mai & de Novembre y sont humides, & l'hyver n'y est different de l'été que par la pluie & le tonnerre, qui sont alors plus violens que dans les autres saisons: le vent d'Est commence à souffler vers neuf heures du matin, & devient plus fort à mesure que le Soleil s'éleve sur l'horison, ce qui facilite le travail à toutes les heures du jour. Les jours & les nuits sont presque égaux en longueur pendant toute l'année, & l'on n'y apperçoit presque point de difference. Voici d'autres observations, qui paroîtront curieuses.

Pendant la nuit le vent souffle de tous côtés à la fois sur l'Isle de la Jamaïque, de sorte que les Vaisseaux ne peuvent alors en approcher sûrement, ni en sortir avant le jour. Lorsque le Soleil se couche, les nuées qui s'assemblent prennent differentes formes, suivant les Montagnes; & les vieux Matelots distinguent vers le soir chaque Montagne par la forme qu'ils voyent prendre aux nuées. On a raison d'attribuer ce Phénomene aux arbres qui attirent ou qui arrêtent les nuées, puisqu'à mesure qu'on rase les forêts, les nuées, & par conséquent les pluies deviennent plus rares & moins épaisses. À la pointe de la Jamaïque, où est situé Port-Royal, il pleut à peine quarante fois dans l'année. Vers Port-Morant, on ne voit guéres d'après-midi sans pluie pendant huit ou neuf mois, à commencer du mois d'Avril, pendant lequel il ne tombe aucune pluie. À Spanish-town, il ne pleut que trois mois dans le cours de l'année.

Les Étrangers qui arrivent à la Jamaïque suent continuellement à grosses gouttes pendant trois quarts de l'année, après quoi cette incommodité cesse. Mais une sueur si excessive n'affoiblit point. La soif, qu'elle procure souvent, s'appaise avec un peu d'eau-de-vie. La plus chaude partie du jour est vers huit heures du matin, lorsqu'il n'y a presque point de vents.

Dans la Plaine, qu'on appelle desMagots, qui est au milieu de l'Isle, entre les Paroisses de Sainte-Marie & de Saint-Jean, lorsqu'il pleut, & que la pluie s'arrête dans les plis de quelque habit, elle se change, dans l'éspace d'une demie-heure, en Magots.[C]Cependant le séjour de cette Plaine n'est pas mal sain; & quoiqu'on y trouve par-tout de l'eau à cinq ou six pieds sous terre, on peut y passer la nuit à découvert sans en recevoir aucune incommodité. Le vent de mer ne se fait point sentir à la Jamaïque avant huit ou neuf heures du matin, & cesse ordinairement à quatre ou cinq heures après-midi. Mais dans les mois d'hyver le même vent souffle quelquefois quatorze jours & quatorze nuits de suite. Alors il n'y a point de nuées, & ce qui tombe du Ciel est seulement de la rosée. Mais pendant le vent du Nord, qui dure quelquefois aussi longtems dans la même saison, il n'y a ni nuées ni rosée. Les nuées commencent vers quatre heures du soir à s'assembler sur les Montagnes, tandis que le reste du Ciel demeure serein jusqu'au Soleil couchant.

Les productions de l'Isle sont les mêmes qu'à la Barbade, & dans la plûpart des Antilles. Mais le sucre de la Jamaïque est plus brillant & d'un grain plus fin. Aussi se vend-il en Angleterre cinq ou six Shellings de plus par cent. En 1670, on ne comptoit à la Jamaïque, que 70 Moulins à sucre, qui en produisoient 2000000 de livres; mais cette quantité est fort augmentée. L'indigo y est en plus grande abondance que dans aucune autre Colonie Angloise. Le cacao n'y est plus aussi bon qu'il étoit autrefois, parce qu'à force d'en planter, la terre ou le fruit s'est alteré. Il faut consulter M. Sloane pour toutes les autres plantes de la Jamaïque. Elle abonde sur-tout en drogues & en herbes médecinales, telles que le gaine, la salse-pareille, la caffe, le tamarin, la vanille, &c. On y trouve des gommes & des racines précieuses. La cochenille, ou plûtôt là plante qui la produit croît aussi à la Jamaïque; mais les Habitans, faute d'industrie, n'en tirent pas beaucoup d'avantage; sans compter que le vent d'Est, qui lui est contraire, l'empêche de parvenir à sa maturité.

Il n'y a peut-être point de Colonie au monde où les bestiaux soient en aussi grand nombre qu'à la Jamaïque. Les chevaux y sont à si bon marché qu'on en achete de fort bons pour sept ou huit francs. Les ânes & les mulets s'y donnent aussi pour rien. Les moutons y sont gros & fort gras. La chair en est fort bonne, mais leur laine n'est d'aucun usage. Elle est d'une longueur extraordinaire & mêlée de mauvais poil. Les chevres & les porcs y sont aussi en abondance, & d'un aussi bon goût que ceux de la Barbade. J'ai déja dit quelle quantité de vaches & de taureaux l'on y trouve dans les Montagnes; mais la difficulté de les tuer fait qu'on en tire des autres Colonies.

Les Bayes, les Étangs, & les Rivières sont remplies des meilleurs poissons de l'Europe & de l'Amérique. Le principal est la tortue, parce qu'on en tire un double avantage. Il s'en trouve une quantité prodigieuse sur les Côtes, à la gauche de Port-Negril, & sur-tout proche des petites Isles de Camaros, où tous les ans il vient plusieurs Vaisseaux des Isles Caraïbes, qui en emportent des carguaison entieres. La chair de ce poisson passe pour la meilleure & la plus saine de toutes les nourritures de l'Amérique. Le Docteur Stubb a remarqué que le sang des tortues est plus froid qu'aucune sorte d'eau de la Jamaïque, ce qui n'empêche point que le battement de leur cœur ne soit aussi vigoureux que celui des animaux les plus vifs, & leurs arteres aussi fermes que celles d'aucune espece de créature. Il n'y a point d'espece d'oiseaux ni de gibier qui manque à la Jamaïque, & l'on y trouve plus de perroquets que dans toutes les autres Isles. Les fleurs, les fruits, & les herbes, y sont les mêmes qu'à la Barbade.

On remarque néanmoins quelques différences singulieres dans leur nature. Les arbres de la même espece ne meurissent point dans le même tems à la Jamaïque; c'est-à-dire, que dans une rangée de pruniers, par exemple, les uns poussent des feüilles & les autres des fleurs, tandis que d'autres portent déja des fruits. On voit souvent les jasmins pousser leurs fleurs avant leurs feüilles, & pousser aussi de nouvelles fleurs après que leurs feüilles sont tombées. Je ne dirai rien du cacao, qui y croît si heureusement. M. Louth a traité cette matiére avec beaucoup d'étendue. Une seule remarque qui fera juger des profits du Cacao, c'est qu'un arpent a valu, pour ceux qui le cultivoient, jusqu'à deux cens livres sterling de revenu. Le Piment est une autre richesse propre à l'Isle, & qui en tire le nom dePoivre de la Jamaïque. M. Sloane lui attribue des qualités merveilleuses pour la guérison de quantité de maladies.

On ne doute point qu'il n'y ait des mines de cuivre; & les Espagnols rapportent que les grosses cloches de Saint Jago viennent des mines du Pays. Pourquoi n'y en auroit-il pas d'argent comme dans l'Isle de Cuba? Mais les Anglois se sont plus attachés a cultiver la superficie de la terre qu'à chercher des trésors incertains dans ses entrailles. Quelques années après mon retour en Europe, un Habitant fort grossier a eu le bonheur de trouver, sur les Côtes, une masse d'ambre-gris qui pesoit cent quatre-vingt livres. M. Louth, en parle dans son second Volume, page 492. & M. Tredway, qui avoit vû cette piece, a laissé aussi par écrit, qu'il y avoit remarqué un bec, des aîles, & quelque partie d'un corps; d'où il concluoit que l'ambre gris, dans son origine, a été quelque créature animée. Il ajoute même qu'un homme de foi l'avoit assuré qu'il avoit vû cette créature en vie; d'autres sont persuadés que c'est l'excrement de la baleine; d'autres, que c'est le suc de quelque arbre, qui se distille sur le bord de la Mer par ses racines.

On pourroit faire beaucoup de sel à la Jamaïque; car il s'y trouve quantité de lieux propres à cette opération. On se borne néanmoins à la quantité nécessaire pour l'usage des Habitans. Dans l'année de mon séjour on y en avoit fait cent mille boisseaux.

Je laisse toutes les differentes sortes d'animaux dont M. Sloane a donné la description. Mais l'impression qui me reste encore du monstre, qui se nomme Alligator, m'oblige de rapporter ce que j'en ai vû. C'est la plus terrible créature que j'aye jamais rencontrée dans mes voyages. Je revenois seul de la maison de campagne de M. Thorough, où j'avois laissé mon fils & ma belle-fille. Une odeur fort agréable, que je sentis au long de la Rivière, me fit bien juger qu'il s'y trouvoit quelque chose d'extraordinaire; mais ne pensant à rien moins qu'à la véritable cause, je marchois sans précaution, lorsque je découvris presqu'à mes pieds une bête dont la seule vûë m'auroit causé le plus vif effroi, quand elle ne m'auroit pas fait rappeller tout-d'un coup ce que j'avois entendu raconter de l'Alligator. Mon bonheur voulut que je ne me trouvasse point dans la ligne directe du monstre, sans quoi je n'aurois jamais échappé à ses cruelles dents. Je retournai tout tremblant sur mes pas, & prenant avec moi mon fils & tous ses gens, nous revînmes bien armés, & nous n'eûmes pas de peine à tuer le monstre, en le prenant comme l'usage en est ordinaire aux Habitans. Il étoit long de dix-huit pieds. Son dos étoit couvert d'écailles impénétrables. J'assistai à l'ouverture qu'on en fit dans la maison de M. Thorough, & je trouvai beaucoup de plaisir à l'odeur qui sortoit de ses entrailles.

Les Alligators sont des animaux amphibies. Ils vivent de chair, & la cherchent avidemment; mais ils dévorent peu d'hommes, parce qu'il est aisé de les éviter. Ils ne peuvent se mouvoir qu'en ligne droite, ce qu'ils font en s'élançant avec beaucoup de vîtesse; mais il leur faut beaucoup de tems pour se tourner. Leur dos est défendu par des écailles si fortes qu'elles sont impénétrables; & la seule manière de les blesser est de les prendre par les yeux ou par le ventre. Ils ont quatre pieds, ou quatre nageoires, qui leur servent à nager & à marcher. On ne leur connoît aucunes sorte de cris; ce qui les fait croire aussi muets que les poissons. Voici leur manière de chasser; ils se tiennent sur le bord des Rivières, pour y attendre les animaux qui y viennent boire, & lorsqu'ils les voyent à leur portée, ils se jettent dessus & les dévorent. Comme ils ressemblent beaucoup à de longues pièces de bois, cette forme trompe facilement les yeux, & rend leur chasse plus certaine. Mais le mal qu'ils sont capables de causer est compensé par l'utilité qu'on tire de leur graisse, qui est admirable pour toutes les maladies des os & des jointures. L'excellente odeur qu'ils exhalent sans cesse est une espece d'avertissement contre leurs surprises; & par un instinct naturel, on voit jusqu'aux bestiaux se détourner lorsqu'ils commencent à la sentir. Ils font leurs petits comme les crapaux; c'est-à-dire, par des œufs, qui demeurent dans le sable sur le bord des Rivières, & qui reçoivent leur fécondité de la chaleur du Soleil. Ces œufs ne sont pas plus gros que ceux des poules-d'inde, & leur ressemblent beaucoup par l'écaille, excepté qu'ils n'ont aucune tache. Dès que les petits en sortent, ils gagnent aussi-tôt la Rivière.

La forme générale des Alligators est la même que celle des Lezards. Il n'y a point de difference non plus dans leur marche. Mais leurs dents sont aussi grandes & aussi fortes que celles des plus grands chiens. Il est surprenant qu'un animal si terrible puisse être tué si facilement. Les Domestiques de mon fils, qui étoient versés dans cette sorte d'expédition, s'en approcherent sans aucune crainte, en observant seulement de le prendre de travers, & de tourner à mesure qu'ils le voyoient s'agiter pour regagner la ligne droite. Avec de grands bâtons armés d'un fer pointu, qu'ils avoient apportés, ils lui firent des blessures si profondes au ventre & derriere les pattes, que nous le vîmes bien-tôt sans autre signe de vie qu'un tremblement qui avoit encore quelque chose d'effroyable.

Entre les curiosités naturelles de la Jamaïque, on compte plusieurs sources d'eau minérale, dont quelques-unes sont naturellement si chaudes qu'on y cuit non-seulement des œufs, mais jusqu'à des écrevisses & des Poulets. On leur attribue des qualités surprenantes, parmi lesquelles on met celle de guérir les maladies vénériennes.

Rien ne donne une si haute idée du commerce de la Jamaïque que le faste des Négocians & des Chefs de Plantations. Ils ne sortent que dans des carosses à six chevaux, précédés & suivis d'une livrée nombreuse à cheval. On y comptoit, pendant mon séjour, soixante mille Anglois, & cent mille Nègres. Les plaisirs y sont les mêmes qu'en Angleterre. Il y arriva, peu de tems avant mon départ, un événement qui dut servir d'exemple à tous les Prodigues. Deux jeunes gens, fils de deux freres, se trouvoient si riches, après la mort de leurs peres, qu'ils passoient pour les plus considérables partis de l'Isle. La passion du jeu, qu'ils entretenoient depuis longtems, leur fit tellement oublier le soin de leurs affaires, & celui de leur établissement, que le jour & la nuit ils étoient enfermés avec des gens moins riches qu'eux, mais plus habiles, qui travailloient ardemment à les ruiner. Quelques parens qui leur restoient, craignant les suites de cette yvresse, & voyant leurs remontrances inutiles, s'adresserent au Gouverneur, pour le faire servir du moins à troubler une societé dont l'exemple pouvoit devenir pernicieux à la jeunesse. Le Duc de Portland entra dans leurs vûës. Il envoya quelques-uns de ses Gardes porter aux Joueurs l'ordre de rompre leur assemblée. Mais ils arriverent dans le tems qu'un des Associés venoit de perdre une très-grosse somme. Le chagrin où il étoit de sa perte, l'ayant porté à faire aux Gardes une réponse fort brusque, ceux-ci la repousserent par d'autres injures, & la querelle devint si vive qu'il y eut de leur part, & de celle des Joueurs, plusieurs personnes dangereusement blessées. Un mépris si éclatant de l'autorité du Gouverneur choqua toute la Ville. Il en fut lui-même si offensé, qu'il fit enlever sur le champ tous les Joueurs qui se trouverent assemblés, entre lesquels les deux Cousins étoient encore. Ils furent conduits à la Prison publique. Mais au lieu de les y renfermer étroitement, on leur laissa la liberté de voir leurs amis; & malheureusement les seuls qui les visiterent furent des gens qui cherchoient moins à les consoler qu'à contribuer à leur ruine. Ils gagnerent tous ensemble les Geoliers par leurs profusions, & la Prison même devint bien-tôt pour eux un lieu de plaisir & de dissipation, où le jeu, la bonne chere, & toutes les autres débauches furent poussées secretement à l'excès. Les deux Cousins s'y marierent avec les deux filles du Geôlier, qui étoient d'ailleurs aimables & fort bien élevées. Mais leur pere, qui croyoit avoir fait la fortune de ses filles, & qui voulut approfondir les affaires de ses Gendres, fut surpris d'apprendre, des Compagnons mêmes de leurs débauches, qu'ils devoient aux uns & aux autres la valeur de tout leur bien. À la vérité, c'étoient les dettes du jeu, qui étoient encore sans autre engagement que leur parole. Cependant il crut devoir s'adresser au Gouverneur, pour assurer du moins la dot de ses filles. Le Duc de Portland, aigri par les Parens mêmes des deux Cousins, qu'étoient au désespoir de leur infâme conduite, renvoya cette affaire au Tribunal ordinaire de la Justice, avec des recommandations particulieres aux Juges pour la pousser vigoureusement. Par leur première Sentence, ils nommerent des Curateurs. Mais ce premier remede ne servit qu'à rendre le mal plus pressant. Le soin qu'ils prirent pour l'éclaircissement du bien des deux Prodigues, fit voir que leurs affaires étoient déja ruinées sans ressource. Le Geôlier, homme violent, fut si desesperé d'avoir si mal placé ses filles, qu'ayant querellé ses deux Gendres dans leur Prison, il en vint aux mains avec eux. La supériorité des forces l'emporta. Ils le tuerent à force de coups, & l'une de ses deux filles, qui se présenta dans ce furieux moment pour le défendre, eut le même sort que son Pere. Mais cette tragédie n'étoit pas terminée. Celui des deux Cousins qui vit sa femme expirante sous les coups de l'autre, tourna aussi-tôt sa rage contre le meurtrier de ce qu'il aimoit. Il le tua dans le même lieu. Une si affreuse scene fut bien-tôt suivie de l'exécution publique du dernier coupable, qui fut condamné quatre jours après à perdre la tête. Ce qui lui restoit de bien, à lui & à son Cousin, fut sauvé des mains des Joueurs, qui n'oserent se présenter pour faire valoir leurs prétentions. La Justice assigna une dot considérable à la Fille du Geôlier qui survivoit, & le reste retourna aux héritiers naturels.

Cette Fille, qui devenoit un fort bon parti, & qui ne manquoit d'aucun des agrémens de son sexe, fut recherchée aussi-tôt par quantité de jeunes gens. Mais le chagrin qui lui restoit de son avanture, la fit penser à quitter la Jamaïque, pour aller chercher un établissement en Angleterre. Nous commencions à faire les préparatifs de notre départ. Elle vint nous prier de lui accorder le passage. Rien n'empêchoit que nous ne lui fissions cette faveur. Cependant M. Thorough, qui se trouvoit lié avec un de ses nouveaux Amans, nous pria de la solliciter en faveur son ami, & de nous dispenser même, sous quelques prétextes, de la recevoir dans notre Bord. Elle attribua nos sollicitations à des motifs tout differens; & s'étant figurée que nous attachions quelque honte à l'avanture de sa famille & à la sienne, qui nous faisfoit sentir de la répugnance à l'obliger, elle s'accorda pour son départ avec le Capitaine d'un autre Vaisseau.

Le Pere d'Helena, cette jeune Espagnole dont nous avions favorisé la fuite, arriva dans le même tems de Carthagène, avec une suite qui fit prendre une haute opinion de ses richesses. Quoique l'amour paternel lui eût fait perdre tout-d'un-coup le souvenir de l'offense, il n'avoit pas voulu entreprendre le voyage de la Jamaïque sans avoir obtenu un passeport du Gouverneur; & ce soin avoit été la seule cause de son retardement. Sa Fille, qui n'avoit reçu dans cet intervalle aucun avis de ses dispositions, commençoit à se croire abandonnée de son Pere, & paroissoit résolue de fixer son établissement à la Jamaïque, M. le Duc de Portland, à qui son avanture avoit donné la curiosité de la connoître, lui marquoit tant d'estime & d'amitié, que la malignité du public l'avoit déja soupçonné de sentir pour elle quelque chose de plus tendre. J'aurois pû servir à la justifier, moi qui la voyois beaucoup plus familiérement, & qui n'avoit pas fait difficulté de la proposer à ma Belle-fille, pour sa compagne & son amie. Je lui dois ce témoignage, que pendant plus de six mois qu'elle passa dans le plus intime commerce avec nous, il n'y eut rien dans sa conduite, ni dans celle de son mari, qui ne répondît parfaitement à la première idée qu'ils nous avoient donnée tous deux de leur caractere. Le vieil Espagnol eut la prudence, à son arrivée, de s'adresser à M. Rindekly, & à moi, pour apprendre de nous quelle avoit été la conduite de sa fille, ayant que de lui rendre son amitié. Il nous fit d'abord quelques plaintes du secours que nous avions prêté à leur évasion; mais en lui expliquant les circonstances, nous lui fîmes confesser que l'humanité nous en avoit fait une loi. Il finit par nous en faire des remercimens, & recevant avec une vive satisfaction le témoignage que nous lui rendîmes en faveur de ses enfans, il nous marqua tous les sentimens d'une vive amitié. M. le Duc de Portland, qui étoit le plus galant de tous les hommes, & qui mêloit peut-être quelques sentimens de tendresse à l'estime qu'il avoit pour sa fille, le traita, pendant son séjour à Spanish-town & à Port-Royal, avec toute la politesse qu'il auroit eue pour un Espagnol du premier rang.

M. Rindekly avoit réparé notre Équipage, en recevant à notre service tous les Matelots qui s'étoient presentés, & les circonstances ne lui avoient pas permis d'être fort difficile dans le choix. Comme nous ne pensions plus qu'à retourner directement en Angleterre avec une carguaison des meilleures marchandises de l'Amérique, il se présenta plusieurs personnes qui nous demanderent le passage. Le bonheur de ma famille nous fit recevoir M. Speed, un riche Marchand, qui, ayant perdu depuis quelque tems sa femme, & se trouvant dans un âge fort avancé, avec deux fils qu'il aimoit tendrement, s'étoit déterminé, sur leurs instances, à retourner à Londres avec toute sa fortune. Il avoit disposé d'une excellente Plantation en faveur d'un Quaker de Philadelphie, qui l'avoit à la vérité payée tout ce qu'elle valoit, mais qui avoit mérité de lui cette préférence, par un service fort singulier. M. Speed, revenant de la Virginie, où ses affaires l'avoient conduit, s'étoit embarqué dans un Vaisseau qui apportoit du bled & d'autres grains à la Jamaïque. En faisant le tour des Isles, comme j'ai remarqué qu'on y est presque toujours forcé dans certaines saisons, il avoit été jetté, par un ouragan, dans l'Isle de Nevis, où il tomba malade à Charles-town. Le Vaisseau qui l'y avoit apporté reprit sa route, & laissa M. Speed à Charles-town, dans un état si desesperé, qu'il passoit pour mort. Cette nouvelle fut apportée à sa famille, qui faisoit son séjour à Spanish-town, & s'y confirma d'autant plus qu'ayant été plus de six mois sans se rétablir, & sans trouver la moindre occasion pour informer sa femme, & ses enfans de sa situation, il fut réduit à la derniere nécessité dans l'Isle de Nevis. Quelques honnêtes gens, à la vérité, prirent soin de lui, sur la seule foi de ses discours; car il n'y étoit connu de personne. Mais n'ayant pû obtenir qu'on fît les frais de le reconduire exprès à la Jamaïque, le chagrin de se trouver comme abandonné à son infortune, lui fit prendre la téméraire résolution de partir dans une petite Barque, avec deux Matelots à qui elle appartenoit, & qu'il avoit gagnés par la promesse d'une grosse récompense. Leur voile n'ayant pas longtems résisté au vent, ils se trouverent sans secours pour se conduire, & jettés, après deux ou trois jours d'agitation, dans une petite Isle à peine connue, quoiqu'habitée par quelques familles Angloises. Elle se nomme Anguilla. Les Habitans en sont si pauvres, & si accoutumés à la paresse & à l'oisiveté, qu'on auroit peine à se le persuader d'une Colonie d'Anglois si l'on n'en étoit informé par des Relations certaines. Ils sont sans commerce avec les Isles voisines, sans Prêtres, sans Juges, & presque sans Chefs; car chaque famille ne reconnoît point d'autre autorité que celle du plus ancien, & n'y defere même que dans les cas où le bien public est interessé. Leurs occupations, comme leurs richesses, consistent dans la culture de leurs terres, dont ils ne tirent que ce qui est purement nécessaire à leur nourriture. Leur ignorance & leur grossiereté sont si excessives, qu'ils ne sçavent point l'origine de leur établissement. Leurs voisins, dans d'autres Isles, n'en sont pas mieux informés; & si l'on considere qu'il n'y a pas deux siecles que nos Anglois occupent quelques-unes des Antilles, on admirera sans doute que dans un espace si court les mœurs, & même la raison, soient capables d'une si étrange révolution.


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