M. Speed fut reçu néanmoins fort humainement de ces Anglois Barbares. Sa maladie, dont l'impatience de retourner dans sa famille ne lui avoit pas permis d'attendre tout-à-fait la fin, se renouvella avec plus de danger que jamais. Il fut encore près de trois mois à l'extrêmité, dans l'Isle d'Anguilla. Enfin, ses forces étant revenues, il reprit la résolution de se confier aux flots dans sa Barque, avec les secours que ses deux Matelots purent se procurer pour rendre leur navigation plus certaine. Mais en avançant dans une Mer dangereuse, ils donnerent contre un rocher qu'ils n'avoient point apperçu, & qui fendit si malheureusement leur Barque qu'elle coula presqu'aussi-tôt à fond. Ils se trouverent tous trois sans autre ressource que deux rames, qu'ils avoient eu le tems de lier ensemble à la première vûe de leur malheur. Ils s'y tinrent si fortement attachés que malgré l'agitation des vagues, ils passerent un jour presque entier dans cette affreuse situation. Vers le soir, un Vaisseau qui alloit d'Antego à la Jamaïque, se trouva si près d'eux qu'ils eussent pû se faire entendre si l'extinction de leur voix ne les eut empêchés de jetter des cris. Mais par le plus heureux hazard, le Quaker, qui étoit à Bord, apperçut un corps qu'il prit pour quelque monstre marin. Sans autre soupçon, il prit lui-même un croc, qu'il lança dessus, & qui saisit les rames dans l'endroit où elles étoient liées. La facilité qu'elles eurent à suivre lui fit bien-tôt découvrir trois hommes, & l'on trouva aussi-tôt le moyen de les secourir. M. Speed, tout affoibli qu'il étoit encore par une longue maladie, avoit résisté plus vigoureusement que ses deux Compagnons à l'impression de la crainte & des flots. Il en vit mourir un presqu'au moment qu'ils furent tirés dans le Vaisseau, & l'autre peu de jours après. Son Bienfaiteur, avec les principes de charité qui sont ordinaires dans sa Secte, continua, sans le connoître, de lui rendre tous les services dont il avoit besoin dans sa misere; & par la crainte d'en diminuer le mérite aux yeux du Ciel, il refusa ensuite toutes les récompenses que la générosité & la reconnoissance porterent M. Speed à lui offrir. Dans le marché même qu'il fit avec lui pour sa Plantation, il voulut, par le même motif, qu'elle fût estimée sa juste valeur; de sorte que l'unique obligation qu'il eut à M. Speed fut de l'avoir préféré à quantité d'autres qui s'étoient présentés pour l'acheter.
Nous eûmes encore pour Compagnon de voyage, le Colonel du Bourgay, François réfugié, fort aimé de M. le Duc de Portland, qui l'avoit nommé son Lieutenant Général dans le Gouvernement de la Jamaïque. Il devoit retourner à Londres sur le Kingston, qui l'avoit amené avec M. le Duc; mais une querelle qu'il prit avec le Capitaine lui fit naître l'envie de nous demander le passage. Cet Officier François n'eut pas le tems de se faire des amis à la Jamaïque par son mérite, & s'y fit un grand nombre d'ennemis par ses prétentions. Ayant vû les appointemens du Gouverneur augmentés jusqu'à cinq mille livres sterling, c'est-à-dire presqu'au double, il s'étoit crû en droit de demander la même augmentation pour les siens, & la faveur de M. le Duc de Portland avoit fait une espece de loi au Conseil de lui accorder sa demande. Mais tout le monde avoit murmuré de cette exaction. Son Emploi même étoit un surcroît de charge que la Colonie croyoit inutile lorsque le Gouverneur y faisoit sa résidence, & dont elle avoit esperé se délivrer à l'arrivée du Duc. Cependant ce Seigneur, qui vouloit rendre service à M. du Bourgay, avoit déclaré dans son premier discours, que l'intention du Roi étoit qu'il fût reçu avec des honneurs & des appointemens. L'Assemblée avoit d'abord écouté cette déclaration d'un air fort mécontent, ce qui n'empêcha point qu'elle n'accordât mille livres sterling au Colonel. Mais les désagrémens qu'il prévit dans un Office si peu goûté du public, lui firent prendre le parti de retourner en Angleterre, pour y joüir tranquillement de son titre & du revenu.
Toutes nos affaires étant arrangées avec M. Thorough & mon fils, nous mîmes à la voile dans un tems si serein que nous devions esperer la plus favorable navigation. Cette espérance fut renversée dès le premier jour par une horrible tempête, qui brisa deux de nos mâts, & qui nous fit regarder comme un bonheur d'être jettés sur la Côte de Saint Domingue, entre le petit Port de Ceresa & la Capitale Espagnole. Le vent ayant changé pendant la nuit, nous aurions pû nous garantir du danger qui nous menaçoit si notre Vaisseau n'avoit pas eu besoin de réparation. Mais il s'y étoit fait plusieurs voies d'eau, qui nous forcerent de demeurer deux jours à l'ancre. Un pressentiment secret m'avoit rendu l'humeur extrêmement chagrine, lorsque nous fûmes abordés par deux Vaisseaux de guerre Espagnols, ausquels nous ne vîmes aucune apparence de pouvoir résister. Quoiqu'ils ne nous fissent point appréhender d'hostilités, & que retournant à Londres en qualité de Marchands, notre malheur ne dût nous en faire attendre que des politesses & du secours, il n'étoit que trop à craindre, dans des circonstances où les plaintes des deux Nations augmentoient tous les jours, qu'ils ne nous fissent essuyer du moins des recherches incommodes. M. du Bourgay, qui étoit homme de courage, paroissoit aussi desesperé que nous de n'être pas en état de rejetter toutes les propositions dont nous pouvions craindre des suites désagréables. Mais il fallut ceder à la nécessité. Les Espagnols, qui n'avoient pas moins de quatre cens hommes sur leurs deux Bords, vinrent à nous avec toute la hauteur qu'ils pouvoient tirer d'une telle supériorité. Ayant reconnu que nous étions chargés en marchandises pour l'Europe, il ne leur resta, pour chercher des prétextes à nous quereller, que de visiter exactement notre carguaison. Elle consistoit en sucre, en indigo, en ambre-gris, & en drogues des meilleures especes, qu'ils ne purent méconnoître pour des effets de la Jamaïque; mais en portant leurs recherches jusques dans la chambre qui m'étoit commune avec M. Rindekly, ils trouverent nos trois caisses de perles, dont ils nous demanderent aussi-tôt l'origine. Comme il ne nous restoit de notre ancien Équipage que le Pilote & deux Valets, ils auroient mal réüssi à tirer de nos gens d'autres lumiéres que celles qu'ils reçurent de nous. Je leur avois répondu qu'aïant fait le voyage de la plûpart de nos établissemens, j'avois ramassé le trésor qu'ils me voyoient, dans differentes Colonies; ils prirent là-dessus plusieurs de nos Matelots à l'écart, & les menaces ne furent pas moins employées que les offres pour leur arracher notre secret. Mais tandis qu'ils se donnoient des mouvemens inutiles, un de leurs gens trouva dans un petit tiroir, qui tenoit à l'une des caisses, le Mémoire qui contenoit non-seulement le nombre des perles, mais quelques observations sur celles qui avoient été pêchées en notre présence, & sur les differens lieux de la Marguerite, d'où nous avions tiré les autres. Si ce n'étoit point assez pour découvrir tout le mistere de notre voyage, il n'en falloit pas tant pour fournir à nos Ennemis le prétexte qu'ils cherchoient. Ils conclurent que les Perles étoient un bien qui venoit des Pays Espagnols, & sur la seule contradiction qu'ils prétendirent trouver entre nos premières réponses & le Mémoire, ils se saisirent des perles comme d'un vol qu'ils étoient en droit de reclamer. À toutes nos plaintes, ils ne répondirent qu'en faisant valoir la bonté qu'ils avoient de nous laisser notre ambre-gris, parce qu'ils ne voyoient pas si clairement, nous dirent-ils, qu'il vînt des Colonies d'Espagne, quoiqu'ils n'eussent que trop de raisons de le soupçonner. Ils ajouterent qu'ils vouloient nous apprendre les procedés justes & honnêtes, & qu'ils exhortoient notre Nation à profiter de ces exemples. Je ne puis douter que M. Rindekly & M. du Bourgay ne ressentissent des agitations cruelles en se voyant forcés de souffrir cette raillerie. Mais les miennes furent si vives, que m'étant jetté sur mon lit j'y demeurai longtems sans connoissance, & que je ne revins de cet état que pour tomber dans une dangereuse maladie.
Nous eûmes la liberté de remettre à la voile. Ce ne fut pas sans avoir consulté entre nous si nous ne devions pas porter nos plaintes au Gouverneur de Saint Domingue, & lui demander la restitution d'un bien qui nous étoit arraché contre toutes sortes de droits. Mais outre que mille exemples nous apprenoient trop clairement qu'il n'y avoit point de justice à esperer, les deux Vaisseaux de guerre avoient cinglé en pleine Mer, & nous devions juger que s'ils n'étoient pas partis du Port pour quelque voyage, ils s'éloignoient peut-être pour aller partager nos dépoüilles.
M. Speed, dont le caractere étoit la bonté & la douceur, ne me quitta point un moment pendant ma maladie. Comme il ne pouvoit douter qu'elle ne vînt de ma perte, & qu'en s'efforçant de me consoler, il me donna lieu de lui raconter l'histoire de ma fortune, & combien le malheur qui venoit de m'arriver mettoit de changement dans mes espérances, il fut informé par dégrés de la situation de ma famille. L'interêt qu'il prit ensuite à ma santé me parut encore plus vif. Ses deux fils même partagerent les assiduités & les soins de leur pere. Enfin, profitant un jour de quelques momens de relâche que la fiévre m'avoit accordés, il me fit tant de questions sur l'âge & le caractere des deux filles qui me restoient à marier, que je ne crus pas sa curiosité sans dessein. M. Rindekly me dit le même jour, qu'il lui avoit parlé de moi dans les termes les plus tendres, & qu'il avoit voulu sçavoir comment il se trouvoit d'avoir épousé ma fille. Ces discours néanmoins ne produisirent point d'autre ouverture pendant le reste de notre voyage.
Ma santé empirant de jour en jour, M. Rindekly, dont l'amitié pour moi ne s'étoit jamais refroidie, prit la résolution, sans me consulter, de relâcher au premier lieu où je pourrois recevoir du secours & du soulagement. Nous étions sans Chirurgien; & dans l'abondance de mille drogues dont notre Vaisseau étoit chargé, personne ne se fioit assez à ses lumières pour me proposer d'en faire usage. Je fus saigné trois fois par mon Valet, qui n'avoit que son adresse naturelle pour me rassurer; car il portoit des lancettes dont il n'avoit jamais fait d'usage. Cependant je me trouvai beaucoup mieux en arrivant à la vûë des Canaries, & si M. Rindekly s'étoit rendu à mes instances, nous aurions continué notre route sans nous arrêter. Nous avions rencontré depuis deux jours le Kingston, qui avoit fait une fort heureuse route, puisqu'il étoit parti de la Jamaïque après nous. C'étoit une escorte qui me saisoit insister à le suivre. Et M. du Bourgay, qui ne désiroit que de se revoir à Londres, aima mieux se réconcilier avec son ennemi que de manquer l'occasion de hâter son retour. Il nous quitta pour passer dans son Bord, tandis que l'amitié de M. Rindekly, & de M. Speed, fit tourner nos voiles vers le Port de Ferro. Nous connoissions ce lieu, & ce fut la raison qui nous le fit préferer à celui de Canarie; sans compter que le ressentiment dont nous étions remplis contre les Espagnols, nous faisant relâcher à regret sur leurs Terres, le Port où nous pouvions aborder avec moins de répugnance étoit celui où leur Nation étoit en plus petit nombre.
Les hazards ne sont jamais surprenans sur Mer, parce que c'est proprement l'empire de la fortune. Il me parut bien merveilleux néanmoins que le premier visage que je reconnus en débarquant à Ferro fut celui de M. King qui se promenoit sur le Port. Je l'avois laissé dans l'Isle de Java, si content de sa fortune & si accoutumé au Pays, qu'il étoit résolu d'y passer le reste de ses jours. Cependant la perte de ses enfans, que la petite vérole avoit emportés dans un espace fort court, lui avoit inspiré du dégoût pour son établissement. Il avoit chargé un Vaisseau de tout son bien, & s'y étoit embarqué avec sa femme; il retournoit à Londres pour se procurer la satisfaction de laisser du moins ses richesses à des héritiers qui lui appartinssent de plus près que les Hollandois. Sa femme s'étoit trouvée fort mal sur son Vaisseau, & c'étoit une raison de santé qui l'avoit porté comme nous à relâcher dans l'Isle de Ferro. Il devint bien-tôt l'ami de M. Speed & de M. Rindekly, autant qu'il étoit le mien. Mais sa femme, moins heureuse que moi, mourût, quelques jours après, de sa maladie.
Trois semaines de repos, me retablirent si parfaitement que je fus le premier à parler de notre départ. M. Rindekly n'avoit pas tant perdu le souvenir des Côtes d'Afrique que les désirs de son cœur ne tournassent encore de ce côté-là. Il s'imagina même que dans le regret que je sentois de notre perte, j'aurois plus de facilité à former avec lui quelque nouveau projet, & n'ayant rien de reservé pour M. Speed il me renouvella cette proposition dans sa présence. Mais outre que la cargaison de notre Vaisseau ne nous permettoit pas de risquer témérairement tant de richesses, je commençois à sentir une vive impatience de me revoir à Londres. Les réflexions que notre perte & la douleur même qu'elle m'avoit causée, me faisoient faire tous les jours sur la fragilité des biens de la fortune, m'apprenoient à borner plus que jamais mes désirs, & à me croire trop heureux de pouvoir jouir tranquillement d'une situation aussi douce que celle où j'allois me voir encore. Je considerois que M. Speed, M. King, M. Thorough, après avoir passé toute leur vie à s'enrichir par le commerce, n'en avoient pas d'autre fruit à recueillir que celui que je pouvois déja m'assurer comme eux, & que si j'étois moins riche, je ne laissois pas de l'être assez pour me procurer toutes les douceurs qu'un esprit raisonnable peut attendre des richesses. J'avois sur eux cet avantage qu'étant plus jeune, l'avenir me promettoit plus de tems pour jouir. C'étoit un bien dont je ne pouvois me priver sans folie, puisque j'étois capable de le sentir. Mon Fils & l'aînée de mes Filles étoient heureusement établis. N'étois-je point en état de faire une condition aussi heureuse à mes autres enfans? & pourquoi risquer non seulement ma santé & ma vie, mais la certitude présente de ma fortune pour des espérances incertaines? Je fis entrer d'autant plus facilement M. Rindekly dans ces principes, qu'ils furent secondés par les raisonnemens & les conseils de M. Speed. La tristesse que M. King ressentoit de la mort de sa femme ne l'empêcha point de fortifier mon parti par ses réflexions. Enfin nous remîmes à la voile, avec le seul désir d'arriver promptement en Angleterre. Je n'ose dire que ma modération fut recompensée par la justice du Ciel; mais en passant à la vûë de Madère, nous rencontrâmes une Chaloupe montée de six personnes qui luttoient contre les flots, c'est-à-dire, qui se servoient de toute leur adresse & de toutes leurs forces, pour gagner l'Isle. Les flots leur étoient si contraires que le secours des rames paroissoit peu leur servir. Aussi-tôt qu'ils nous eurent apperçus, ils abandonnerent tout autre dessein, pour se laisser conduire au vent qui les poussoit vers nous. À mesure qu'ils approchoient, nous remarquâmes qu'ils étoient si moüillés par les vagues qu'on ne pouvoit distinguer la couleur de leurs habits. Enfin nous les reçûmes à bord; mais ce ne fut pas sans difficulté. Deux femmes qui étoient dans cette malheureuse troupe tomberent évanouïes, lorsque leur Chaloupe fut accrochée au Vaisseau. Les hommes qui les conduisoient n'étoient guéres dans un meilleur état. Nous apprîmes d'eux en fort peu de mots qu'ils étoient échappés au plus affreux de tous les naufrages, & que voguant depuis deux jours dans la Chaloupe à la merci des flots, ils nous devoient la vie qu'ils recevoient de notre secours. La foiblesse où ils étoient tous ne leur permettant point de parler davantage, ils nous demanderent la liberté de se reposer & le tems de reprendre leurs forces. On tira de la Chaloupe avec eux quelques malles, & un coffre fort pésant, dont ils nous recommanderent de prendre un soin particulier. Dès le même jour, une des deux femmes, qui paroissoit âgée de cinquante ans, mourut entre les bras de l'autre qui étoit sa fille; & des quatre hommes, deux nous parurent si mal que nous esperâmes peu pour leur vie.
Nous leur faisions rendre toutes sortes de soins, sans permettre à notre curiosité de les interroger. À peine avions-nous pû distinguer leur Nation, parce que nous ayant reconnus pour Anglois, ils nous avoient parlé dans notre langue, mais avec peu d'éxactitude; & nous ne nous trompions point en les croyant Espagnols. Pendant trois jours ils eurent toute la liberté qu'ils souhaitoient, dans une cabane qu'on leur avoit abandonnée. Le quatriéme, ils firent prier le Capitaine d'y passer. M. Rindekly qui avoit toujours porté ce titre, ne laissa point de me demander si je voulois paroître pour lui, & m'en pressa même, par la seule haine qu'il portoit aux Espagnols. J'y consentis pour l'obliger. On me fit approcher d'un homme qui paroissoit expirant. Il lui restoit néanmoins assez de voix pour faire entendre le discours qu'il me tint, & à ses Compagnons qui étoient dans la même chambre que lui.
Il me déclara qu'il étoit Espagnol; & qu'ayant commandé longtems un Vaisseau de guerre en Amérique, il revenoit avec sa famille pour jouir en Espagne de quelques richesses qu'il avoit amassées. Il avoit essuié une furieuse tempête, qui l'avoit forcé de se mettre dans sa Chaloupe avec sa femme, sa fille, & trois hommes de son Équipage, & ce qu'il avoit pû sauver de plus précieux. Son Vaisseau avoit péri presqu'au même moment à ses yeux, & l'intérêt de son propre salut, lui avoit fait une cruelle nécessité de s'éloigner du reste de ses gens, dont la plûpart s'étoient efforcés inutilement de gagner sa Chaloupe à la nage. Après avoir erré pendant deux jours, il s'étoit apperçu que la force des vagues lui avoit fait manquer l'Isle de Madère, & nous l'avions trouvé dans les efforts qu'il faisoit pour reprendre le dessus du vent. Il doutoit qu'il y eût pû réussir, puisqu'ayant passé deux jours & une nuit presque sans nourriture, sa vigueur & celle de ses gens étoit aussi épuisée par le besoin que par le travail. J'en pouvois juger par l'état où je les avois trouvés, par la mort de sa femme, & par la sienne qu'il ne sentoit point éloignée. Les trois Espagnols qu'il avoit avec lui étant des domestiques auxquels il n'avoit qu'une confiance médiocre, il se flattoit de pouvoir faire plus de fond sur des gens tels que nous, dont la politesse & l'humanité le prévenoit en notre faveur. Son plus cher trésor étoit sa fille, quoiqu'il n'estimât pas moins de cent mille ducats les coffres qu'il avoit sauvés du Naufrage. Il me la confioit avec tout le bien qui alloit être son héritage; & puisque nous allions passer au long de l'Espagne, il me conjuroit de la remettre dans le premier Port où elle voudroit débarquer. Il ajoûta qu'il plaignoit le sort de cette chere fille, qui alloit se trouver plus étrangere dans sa Patrie qu'en Amérique, & qu'il ne pouvoit trop se reprocher un malheureux voïage qu'il n'avoit entrepris que par l'ambition de paroître en Espagne avec une fortune pour laquelle il n'étoit pas né.
Je l'assurai que dans son malheur, il devoit rendre graces au Ciel de l'avoir fait tomber entre nos mains, & je lui promis avec serment que nous nous ferions un point d'honneur de répondre à sa confiance. Il donna ordre à ses gens d'éxécuter toutes mes volontés, & à sa fille de m'obéir comme à lui. Elle n'avoit pas plus de dix-sept ans. L'abbatement où je la voyois me fit craindre que sa vie ne fut pas plus longue que celle de son pere. Je l'embrassai en lui promettant de prendre pour elle tous les sentimens qui pouvoient adoucir sa perte & faciliter ses affaires. Notre familiarité devint plus étroite après cette explication. J'étois à tous momens dans leur cabane, & je leur rendis toutes sortes de soins; mais le pere n'en eut pas besoin longtems. Je le vis mourir entre les bras de sa fille, après m'avoir repeté, dans les termes les plus tendres, la priere qu'il m'avoit faite de lui tenir lieu de ce qu'elle alloit perdre.
M. Rindekly à qui j'avois rendu un compte fidelle de mes engagemens, n'approuva pas beaucoup la proposition que je lui fis de nous arrêter à Cadis. Il craignoit les Espagnols autant qu'il les haïssoit. Cependant mes promesses étoient si formelles, que l'honnêteté ne me permettoit pas d'y manquer. Je le forçai d'en convenir, & je tirai sa parole qu'il ne s'y opposeroit point. Dans cet intervalle je consolois la jeune Espagnole, qui se nommoit Anna Pelez, & je m'appercevois avec plaisir que mes consolations n'étoient pas inutiles. Elle perdit encore un de ses trois domestiques, & la santé des deux autres ne paroissoit pas plus assurée; mais la sienne se fortifia de jour en jour. Nous commencions à decouvrir les Côtes d'Espagne, sans qu'elle m'eût encore fait connoître ses desseins, & je persistois toujours dans la pensée de nous arrêter à Cadis; mais lorsque je lui en fis la proposition, elle me pria d'écouter ce qu'elle avoit médité depuis la mort de son pere. Elle étoit née, me dit-elle, en Espagne, mais fille d'un soldat, & sans aucune connoissance de sa famille, qui de l'aveu de son pere, étoit fort obscure. Il étoit parti avec elle & sa mere, dans un Vaisseau qui menoit quelques troupes à la Havana, & s'étant distingué par son courage & sa conduite, il étoit parvenu de degrés en degrés à commander un Vaisseau de guerre, sur lequel il avoit trouvé les occasions de s'enrichir. Le désir de s'établir dans sa Patrie, lui avoit fait quitter l'Amérique; & sous la conduite d'un pere, elle n'avoit pas douté qu'elle ne pût trouver quelque agrément en Espagne. Mais le malheur qu'elle avoit eû de le perdre changeoit entierement sa situation. À qui s'adresseroit-elle à Cadis, ou dans une autre Ville, lorsqu'elle n'y connoissoit personne; & si elle cherchoit ses parens dans les Asturies d'où elle sçavoit que son pere étoit originaire, comment pourroit-elle supporter le désagrément de tomber dans une famille vile & pauvre, avec l'éducation qu'elle avoit reçue, & l'habitude où elle étoit de vivre dans le commerce des honnêtes gens! Sa repugnance étoit si forte à paroître en Espagne sans connoissances & sans appui, que dans l'impuissance de retourner sur le champ à la Havana, & remplie de la confiance que celle même de son pere lui avoit inspirée pour moi, elle ne balançoit point à me demander la permission de me suivre en Angleterre. Il n'y avoit point de lieu au monde où elle ne pût vivre heureuse lorsqu'elle y vivroit avec honneur. Je rendrois témoignage de son avanture, & de sa naissance. Je la tenois des mains de son pere. Elle ne doutoit pas qu'avec le caractere d'honnête homme, tel qu'elle devoit me le supposer dans ma Patrie, & le témoignage de tous les gens de notre Vaisseau, je ne pusse contribuer à son établissement.
Sa résolution me parut si bien affermie que je n'entrepris point de la combattre. M. Rindekly & nos autres amis ne manquerent pas de l'approuver. Nous doublâmes la pointe de l'Espagne sans penser davantage à Cadis, & le reste de notre route fut heureux jusqu'à Londres. Je dois remarquer seulement que Mademoiselle Pelez ne gardant plus de reserve avec moi, remit à mes soins tous les biens qui lui restoient de son pere, & qu'elle m'abandonna de même, la disposition de sa demeure & de sa conduite en Angleterre.
J'étois le seul de notre societé qui eût à Londres une maison prête à la recevoir; car M. Rindekly avoit laissé sa femme avec la mienne, qui étoit sa mere, & ne pouvoit pas se donner tout-d'un-coup un autre logement. M. Speed, avec ses deux fils, & M. King, étoient comme étrangers dans leur Patrie, après avoir passé plus de trente ans dans les Indes. Je ne pouvois leur offrir de les recevoir tous chez moi. Mais leur voyant pour moi tant de confiance & d'amitié qu'ils sembloient compter sur mes services pour leurs premiers arrangemens, je dépêchai mon Valet de Gravesend, pour avertir ma femme & Madame Rindekly de notre arrivée, avec ordre de loüer, dans le voisinage de ma maison, trois appartemens, pour M. Speed, M. King, & Mademoiselle Pelez. L'impatience de nos femmes les amenerent au-devant de nous dans un Bateau de la Tamise. Quelle joie de se revoir en bonne santé, après une longue absence & de si dangereux voyages! Madame Rindekly avoit mis heureusement au monde le premier fruit de son mariage, & n'avoit pas manqué de le faire apporter avec elle. Mes deux autres filles n'étoient pas moins aimable que leur aînée, & mon second fils s'étoit formé par une fort bonne éducation. Il faut être pere, mari, & aussi charmés que nous l'étions de tous ces titres, pour juger des transports de M. Rindekly & des miens. Quoique ma femme eût déja pris des mesures pour les appartemens que je lui avois fait recommander, elle avoit conçu que nos amis ne se sépareroient pas de moi le même jour, & ses ordres étoient donnés pour un souper magnifique où nous devions tous nous réünir.
Jamais la joie ne produisit des effets plus vifs & plus naturels. Mademoiselle Pelez s'attacha dès le premier jour à ma famille, & s'en fit aimer comme si j'eusse été véritablement son pere. M. Speed observa beaucoup mes filles, & ses deux fils ne parurent pas moins sensibles aux agrémens de leurs manières & de leur figure. Notre souper fut une des plus délicieuses Fêtes du monde. Mais lorsqu'on parla de se retirer, je fus surpris de voir M. Speed appeller ses deux fils dans une salle voisine, où il fut quelques momens avec eux. Ensuite m'ayant fait prier d'y passer aussi, il m'adressa un discours auquel j'étois fort éloigné de m'attendre. Les obligations, me dit-il, qu'il avoit à mon amitié, le goût qu'il avoit pris pour moi & pour ma famille, & celui que ses deux fils venoient de concevoir pour mes filles, ne lui permettoient pas de remettre au lendemain la proposition de s'unir plus étroitement à moi. S'il l'avoit differée jusqu'à Londres, c'est qu'il avoit souhaité, comme il venoit de s'en assurer heureusement, que ses fils trouvassent dans leur propre cœur des raisons de se conformer à ses volontés. Il ne perdoit pas un moment, parce qu'il prévoioit qu'à mon retour il se présenteroit plus d'un mari pour mes filles. Il me prioit de tenir compte à ses enfans de l'ardeur qu'ils avoient à s'offrir les premiers; & se trouvant riche de soixante mille livres sterlings, il me promettoit de leur en donner chacun vingt-cinq mille, en attendant les dix mille autres, qu'il se réservoit pour vivre, & qu'ils partageroient après sa mort.
Je l'embrassai avec reconnoissance. Mais étant sans empressement pour marier mes filles, qui étoient fort jeunes, & que j'étois bien aise de voir quelque tems autour de moi, je me contentai de lui répondre que sensible comme je devois l'être à tant d'amitié, je m'engageois volontiers à ne pas recevoir d'autres gendres que ses fils. J'ajoutai qu'à l'âge où ils étoient encore, un peu de culture étoit nécessaire à leurs qualités naturelles, & que je travaillerois de mon côté à rendre mes filles plus dignes d'eux. M. Speed prit ce compliment pour une excuse honnête, & m'en marqua tant de chagrin, que partagé entre le penchant que je me sentois pour lui & la crainte de blesser l'inclination de mes filles, je me réduisis à lui demander quelques jours pour laisser naître leur penchant, contre lequel il ne devoit pas souhaiter plus que moi qu'elles fussent à ses fils. Il ne put rien opposer à cette demande; mais pour commencer lui-même à les gagner, il leur fit aussi-tôt présent de quelques diamans d'un grand prix, que je ne les empêchai point d'accepter; & leur offrant ses deux fils, il leur dit galamment que c'étoient deux Amans qu'il leur avoit amenés de l'extrêmité du monde. Ma femme, qui avoit pris de l'inclination pour Mademoiselle Pelez, en apprenant son avanture, & qui craignit les dangers ausquels une personne de son âge pouvoit être exposée dans un appartement de loüage, trouva le moyen de la loger avec mes filles.
Parmi tant de contentemens, j'eus le lendemain un sujet d'inquiétude dont je craignis les suites. Les Parens de l'Écrivain que nous avions emmené n'eurent pas plûtôt appris notre retour, que dans la surprise de ne le pas revoir, & de n'en apprendre aucune nouvelle des gens de notre Équipage, qui avoit été renouvellé entierement depuis sa mort; ils s'adresserent directement à M. Rindekly. Nous avions peu pensé à sa cassette dans un si long intervalle. Cependant elle se trouvoit encore entre les nôtres, & M. Rindekly, après avoir raconté à ses parens les circonstances de sa mort, ne fit pas difficulté de leur remettre tout ce qui lui avoit appartenu. En visitant la cassette, ils y trouverent l'ordre du Ministère, qui concernoit nos entreprises. Des gens avides, qui étoient fâchés que l'héritage de l'Écrivain se réduisît à d'inutiles papiers, s'imaginerent qu'ils avoient quelque récompense à prétendre du Ministre en lui remettant une Piece qui sembloit interesser le Gouvernement. En effet la Cour se rappella les circonstances où elle avoit donné cet Ordre. M. Rindekly reçut, dès le jour suivant, celui de se rendre à Saint James, où le Roi lui-même avoit souhaité de l'entendre. On le pressa beaucoup sur le détail de nos voyages. Il raconta ingénument les entreprises que nous avions formées en divers tems, sans craindre d'avouer les avantages que nous en avions tirés. Il avertit même le Roi que dans la même cassette, où la Commission de l'Écrivain s'étoit trouvée, on trouveroit une description fort étendue de toute la Côte Occidentale de l'Afrique, dont le respect que nous avions crû devoir aux Ordres de la Cour nous avoit empêchés de nous saisir; & ne faisant pas difficulté d'offrir au Roi la lecture de notre Journal, il se fit honneur d'avoir tenté plusieurs projets extraordinaires que la fortune avoit fait réüssir. Le Roi voulut sçavoir pourquoi nous n'étions pas retournés en Afrique après un essai si avantageux. Il répondit que sans y renoncer pour l'avenir, nous avions été refroidis par la difficulté de tomber dans les Cantons qui portent de l'or, après avoir tiré fort bon parti du premier, & qu'assez differens d'ailleurs de la plûpart des Négocians, nous avions sçû borner nos désirs lorsque nos besoins avoient été remplis.
Notre entreprise à la Marguerite surprit beaucoup le Roi. Mais lorsque M. Rindekly lui eut expliqué avec quelle facilité elle nous avoit réüssi, & combien d'autres espérances auroient pû nous réüssir de même si les vents n'avoient été nos plus grands obstacles; il s'étonna beaucoup plus qu'à l'égard du moins des Perles, on laissât recueillir aux Espagnols des richesses dont tous leurs droits n'excluent point les autres Nations, puisque c'est du fond de la Mer qu'elles se tirent, & que dans un élement commun à tous les hommes du monde, elles devoient n'être que le partage du travail & de l'industrie. D'ailleurs, en supposant, par des principes assez reçus à d'autres égards, que certaines parties de la Mer n'ayent pas moins leurs Maîtres que les differens Pays de la Terre, l'état de Pyraterie mutuelle où nous étions depuis longtems avec les Espagnols, justifioit assez nos entreprises. Aussi le Roi regreta-t'il beaucoup nos Perles, & nous permit-il de les mettre au rang des vols continuels dont il demandoit la restitution à la Cour d'Espagne.
L'ambre-gris, dont nous avions rapporté une quantité fort considérable, fut un autre sujet d'étonnement pour le Prince. Il ne concevoit pas, dit-il à M. Rindekly, comment les Marchands Anglois négligeoient une pêche si riche. Un Seigneur qui étoit présent qui n'ignoroit aucune des voyes du commerce, lui répondit, avec vérité, que cette pêche dépendoit beaucoup de la fortune, parce que pour une année heureuse, il s'en trouvoit quinze & vingt qui ne produisoient rien; que les vents apportoient vraisemblablement ces richesses par le roulement des vagues, & que notre bonheur consistoit sans doute à nous être trouvés aux Bermudes dans une excellente année. Il interrogea M. Rindekly, & ses réponses, qui se trouverent d'accord avec les idées qu'il avoit sur cette matiére, lui causerent beaucoup de satisfaction. Le Roi souhaita de voir le plus gros morceau d'ambre-gris que nous eussions trouvé; il pesoit vingt-quatre livres. Nous mîmes en délibération si nous ne devions pas l'offrir à Sa Majesté. Mais, pour m'expliquer franchement, le souvenir des ordres dont on avoit chargé notre Écrivain, nous persuada que nous pouvions nous dispenser de cette générosité. Le Roi fit ôter les Cartes Géographiques aux Héritiers de l'Écrivain, & leur donna une somme honnête pour leur faire tirer quelque fruit du service de leur Parent.
Pendant ce tems-là, les soins que M. Speed se donnoit pour se loger réguliérement, & mettre de l'ordre dans ses affaires, ne l'empêchoient point de suivre les vûës ausquelles il s'étoit attaché. Quelques jours se passerent, pendant lesquels ses deux fils ne s'éloignerent point un moment de ma maison. Je découvris aisément que mes filles les souffroient sans répugnance, & je m'éloignois moins que jamais de ces deux mariages. Mais lorsqu'on vint à s'expliquer ouvertement, il se trouva que celle de mes filles, que l'aîné des Speeds aimoit le mieux, étoit celle qui avoit du goût pour son frere, & qu'il en étoit de même de l'autre. Ce caprice de l'amour suspendit tous nos projets; car malgré l'extrême jeunesse de mes filles, je m'étois rendu au désir de M. Speed, à la seule condition que ses deux fils passeroient un an ou deux à Oxford ou à Cambridge avant que d'entrer dans les droits du mariage. Ils me firent des plaintes de leur malheur, comme s'il eut dépendu de moi d'y remedier. Je m'expliquai avec mes filles, que j'aurois cru trop jeunes encore pour être capables de ces délicatesses de cœur. Mais en m'assurant de leur soumission, elles me protesterent qu'il n'y avoit qu'une déclaration absolue de mes volontés qui pût leur faire surmonter leur inclination.
Je ne vis point d'autre ressource que d'envoyer les jeunes Speeds à l'Université, dans l'espérance que le tems rendroit les uns ou les autres plus raisonnables. Leur Pere y consentit à regret. Nous leur permîmes d'écrire chacun à leur Maîtresse, c'est-à-dire, à celle en faveur de qui leur cœur étoit prévenu; mais après l'aveu que mes deux filles m'avoient fait, elles se crurent autorisées à refuser, chacune de leur côté, des lettres qui ne flatoient pas leur inclination; & ce ne fut qu'après en avoir rejetté plusieurs, qu'elles convinrent de se remettre l'une à l'autre celles de l'Amant qu'elles auroient souhaité. Cette comédie ne fut pas sans agrément pour moi. Mais M. Speed en étoit inconsolable. Dans l'absence de ses enfans, il faisoit leur rolle, en s'efforçant de tourner le cœur de mes filles vers celui dont chacune d'elles étoit aimé. Je lui faisois sentir en vain que ce n'étoit que la moitié de ce qu'il désiroit, puisqu'il n'y avoit pas moins de changement à faire dans le cœur de ses fils.
Il arriva dans mon voisinage un événement qui changea beaucoup toutes nos idées. M.... Chevalier Baronet fut assassiné dans son lit avec les affreuses circonstances qui ont été connues du public. Son Frere, qui étoit sans biens, se trouvant tout-d'un-coup l'héritier de ses richesses & de son titre, me fit l'honneur de venir me demander une de mes filles en mariage. Il s'étoit passé si peu de tems depuis l'infortune de son aîné, que je ne pus me persuader que le désir de se marier lui fût venu tout-d'un-coup. Mes soupçons étoient fortifiés par la demande qu'il me faisoit de la cadette. Elle étoit la plus jolie, quoique sa sœur le fût beaucoup aussi. Je m'expliquai avec politesse, sans m'ouvrir assez pour lui faire connoître mes véritables inclinations. Mais je ne perdis pas un moment pour approfondir la vérité de mes conjectures. Je fis appeller Henriette ma seconde fille, & je lui demandai si elle connoissoit le Chevalier. Sa rougeur m'instruisit mieux que ses réponses. Elle me dit pourtant qu'elle l'avoit vû dans quelques maisons où elle s'étoit trouvée avec sa mere. Je feignis d'être mieux informé. Elle me confessa que depuis trois ou quatre mois il étoit passionné pour elle, & par d'autres demandes, je lui fis avoüer qu'elle avoit reçu ses soins. J'étois si bon pere que la confiance ne devoit rien couter à mes enfans. Mes caresses, aidant autant que mes instances à faire parler Henriette, elle m'apprit enfin qu'elle aimoit le Chevalier, & que le rolle qu'elle avoit joué jusqu'alors à l'égard des jeunes Speeds, n'avoit été que pour servir sa sœur aînée, qui n'avoit pas en effet d'inclination pour celui de ces deux Amans qui en marquoit pour elle. Cet aveu ne me donnoit pas plus de facilité à satisfaire M. Speed, & me jettoit dans un cruel embarras du côté du Chevalier, à qui je n'avois point de raison honnête à donner de mon refus, lorsque tout s'accordoit réellement en sa faveur. Il étoit fort galant homme. Je pris le parti de lui ouvrir naturellement mon cœur, en lui apprenant les engagemens que j'avois avec M. Speed, & la bizarre passion de ses deux fils. Le Chevalier, qui comptoit sur le cœur d'Henriette, ne parut point effrayé de cet obstacle. Il consentit aisément à suspendre ses désirs, sur la seule promesse que je lui fis de ne pas forcer l'inclination de ma fille. Je ne sçai comment je me serois délivré de cet embarras, si la mort du fils aîné de M. Speed n'eût servi au dénoument. L'aînée de mes filles, dont l'inclination pour lui s'étoit fortifiée de plus en plus, tandis qu'il n'en avoit que pour Henriette, en fut quitte pour de la douleur & des larmes; après quoi son cœur se tourna facilement vers celui dont elle étoit aimée. M. Speed, consolé de la perte de son fils par ce changement, ne tarda point à me l'apprendre lorsqu'il s'en apperçut. J'entrai avec joie dans toutes ses propositions, & le Chevalier n'ayant pas manqué de prendre le même tems pour me renouveller ouvertement les siennes, j'eus la satisfaction de voir mes deux filles heureuses par deux mariages aussi favorables à leur goût qu'à leur fortune.
J'aurois eû trop à me louer des faveurs du Ciel, si le cours de tant de prosperités n'eût jamais été interrompu. Trois mois après le Mariage de mes filles, j'eus le malheur de perdre ma femme, que j'aimois avec la plus constante passion. Elle étoit fille du celebre M. Rogers, qui avoit passé vingt ans dans les Cours du Nord, chargé des plus importantes affaires du Gouvernement. Il n'en avoit rapporté qu'un bien médiocre qui s'étoit dissipé avec le mien dans les malheureux engagemens que nous avions pris au sisteme de la Mer du Sud. Comme il vivoit encore dans une heureuse vieillesse, j'avois eu la consolation, de lui procurer une vie fort douce depuis le retablissement de mes affaires. Il me rendit ce service avec usure par les soins qu'il prit pour calmer la douleur de ma perte. Rien n'eut plus de force pour la moderer que son propre exemple. Il me racontoit qu'étant à Copenhague en 1709, il avoit essuié la même disgrâce par un accident beaucoup plus cruel. Il n'étoit pas moins passioné que moi, pour sa femme, & toutes les demarches de sa vie se rapportoient au bonheur d'une personne si chere. Étant au lit avec elle, dans une chambre sans poële, parce qu'elle le n'en pouvoit supporter l'odeur, il l'entendit se plaindre si souvent de l'excés du froid, qu'ayant appellé ses domestiques, il leur donna ordre d'apporter près de son lit un grand bassin de feu rempli de charbons allumés. L'air en devint plus doux, & sa femme s'endormit comme lui; mais en s'éveillant le matin il la trouva morte à son côté. Un malheur de cette nature, dont il se reprochoit d'être la cause, le jetta dans un désespoir si terrible, que n'en écoutant plus que les mouvemens, il resolut de se délivrer de la vie par le même genre de mort qui lui avoit ravi sa femme. Dès la nuit suivante, au lieu d'un bassin de charbon, il en fit mettre plusieurs dans sa chambre, & se faisant un plaisir d'avaler la vapeur empoisonnée, il se flatta de rejoindre bientôt ce qu'il aimoit. Cependant, soit que ses domestiques eussent pris secretement des mesures pour en empêcher l'effet, soit que son temperament se trouvât plus fort que le poison, il ne parvint pas même à causer le moindre desordre dans sa santé. Ce fut en réflechissant sur l'excés où sa douleur l'avoit emporté, qu'il reconnut par degrés que le sort des hommes étant entre les mains du Ciel, il est également contraire à la raison de se plaindre de la mort & de la vie, & que la soumission seroit indispensable quand elle ne seroit pas nécessaire. Cependant les plus sages réflexions ont si peu de force contre le sentiment, que j'eus besoin d'une année entiere pour mettre quelque modération dans mes regrets.
Je n'étois pas d'un âge auquel on pût donner encore le nom de vieillesse. J'avois quarante-deux ans, & la fatigue de mes voïages n'avoit point été assez violente pour alterer mon temperament. Cette raison m'avoit fait penser, après la mort de ma femme, que la bienséance ne permettoit plus à Mademoiselle Pelez de vivre chez moi, & sa propre vertu lui avoit fait naître là dessus des scrupules. Cependant M. Rogers même, qui demeuroit aussi dans ma maison, & mes filles, qui y étoient continuellement, furent d'avis que ce changement n'étoit pas nécessaire. Leur conseil renfermoit d'autres vûës que je ne penetrois pas. Ils avoient jugé que la confiance & l'amitié qu'ils voyoient pour moi à Mademoiselle Pelez, pouvoit être utile à ma consolation, & que tôt ou tard je penserois peut-être à me lier plus étroitement avec elle. Ils m'aimoient; ils me devoient tous leur bonheur; leur passion commune étoit de contribuer au mien. Ce ne fut pas tout d'un coup néanmoins qu'ils me firent l'ouverture de leurs idées. Ils commencerent par Mademoiselle Pelez, dont ils voulurent connoître les dispositions. Après avoir employé beaucoup d'adresse à les presentir, ils crurent s'appercevoir que son attachement pour moi étoit aussi propre que l'amour à lui faire recevoir agréablement la proposition de notre mariage, & de ce moment, ils s'attacherent tous ensemble à m'en inspirer le désir. Je n'ai pas compté de combien cette entreprise avoit précedé la guerison de ma tristesse; mais il est certain que je fus très longtems sans comprendre leurs intentions. Je voyois dans Mademoiselle Pelez des bontés & des soins que je n'attribuois qu'à son amitié. Mes enfans ne s'éloignoient pas un instant de chez moi, pour lui donner la facilité d'être incessament comme eux dans mon appartement. Je m'applaudissois de l'excellence de leur naturel, & je ne demandois pas au Ciel d'autres plaisirs ni d'autres biens.
Enfin M. Rogers crut l'amour satisfait & la bienséance remplie par une année de deüil. Il me proposa naturellement, pour la satisfaction de mes enfans & pour la mienne, de m'engager dans un second mariage; & sans me laisser le tems de répondre, il me parla de Mademoiselle Pelez comme d'une femme à qui il verroit occuper avec joie la place de sa fille. Je laisse toutes les objections qui furent prises encore de ma perte; mais lorsque la raison m'eût fait confesser que les plus justes douleurs ne peuvent être éternelles, j'eus peine à me persuader qu'une fille de vingt ans pût accepter l'offre de ma main. On n'attendoit que cette difficulté pour m'assurer qu'on ne tarderoit point à la détruire. Sur le champ M. Rogers passa chez Mademoiselle Pelez; & me l'ayant amenée, je fus surpris de lui entendre dire, que la proposition qu'elle venoit de recevoir étoit ce qui pouvoit lui arriver de plus heureux. En vain je combattis & ses bontés, & mes propres désirs, qu'un incident si flatteur fit naître avec plus d'empressement que je ne m'en serois défié. Je lui representai mon âge, sa jeunesse & ses esperances. Enfin lui entendant repeter qu'elle se devoit toute entière à son père & à son bienfaiteur, je lui proposai mon Fils, qui n'avoit besoin que de peu d'années pour être en état de lui offrir son cœur & de l'épouser avec plus d'égalité. Elle se plaignit d'être moins heureuse à m'inspirer de la tendresse que de la génerosité & de la compassion, & la fin de ce combat fut de regler le jour de notre mariage.
Je me dois ce témoignage, que l'estime & l'amitié étoient encore les seuls sentimens qu'elle m'eût inspirés. Ma complaisance pour mes enfans fit le reste. Mais que de charmes ne decouvris-je point dans cette aimable Espagnole, lorsqu'elle m'eût rendu le maître de son cœur & de tout son bien. Tout ce que je devois à la fortune ne me parut pas comparable à ce nouveau bienfait. Aussi ne puis-je représenter la douceur de ma vie, ni l'air de prospérité & de joie qui sembloit distinguer ma famille entre les plus heureuses de Londres. Il ne me restoit qu'un fils, dont l'établissement ne pouvoit me causer d'inquiétude. Mon Étoile me dispensa encore de ce soin, en lui procurant une fortune independante de moi.
Ma femme m'ayant donné un fruit de notre mariage dès la première année, il sembloit que cet accroissement d'héritiers retranchât quelque chose aux espérances de mon Fils. Quoique je fusse assez riche pour ne pas craindre de laisser pauvre aucun de mes enfans, je songeai aussi-tôt à faire tout ce qui dépendroit de moi pour celui qui avoit les premiers droits à mes soins. Je pensois à lui ceder la part que j'avois au fond du commerce de la Jamaïque, & même à le faire partir pour cette Colonie avec un Vaisseau richement chargé dont je voulois lui abandonner la propriété. Mais l'amitié avoit déja pourvû à son établissement dans le cœur de M. King. Ce riche vieillard se trouvoit sans autres héritiers que des parens qu'il connoissoit à peine, & dont la parenté même étoit fort obscure. Il avoit pris de l'inclination pour mon Fils. Aussi-tôt qu'il m'en vit un de ma seconde femme, il forma la résolution d'adopter l'autre; & ce qui n'étoit encore qu'un projet pour l'avenir, lui parut une nécessité pressante lorsqu'il eut appris que je destinois mon fils pour la Jamaïque. Il ne s'ouvrit à moi que pour obtenir mon consentement; & sans me communiquer le détail des articles, il institua, par un Acte dans les meilleures formes, mon fils pour son héritier principal. Sa succession valoit mieux que tout mon bien. Aussi mit-il, pour la première clause de l'adoption, que mon fils renonceroit à mon héritage, & prendroit même son nom en se mariant. Il n'eut pas la consolation de joüir longtems du fruit de sa générosité; mais ne voulant pas quitter la vie sans avoir achevé son ouvrage, il souhaita au lit de la mort de voir célébrer à ses yeux le mariage de l'héritier qu'il s'étoit donné. Il avoit consulté ses inclinations pour lui choisir une femme qui n'étoit pas sans bien, & qui méritoit encore plus l'attachement d'un honnête homme par son esprit & son mérite. Cependant comme les plus belles espérances se trouvent quelquefois démenties par l'événement, ce mariage n'a pas été le plus heureux de ma famille, & divers incidens, qui n'ont eu que trop d'éclat, ont conduit enfin mon fils & sa femme à leur séparation.
Pendant six ans qui s'étoient passés depuis mon retour des Indes jusqu'à la séparation de mon fils & de sa femme, je n'avois pas eu d'autres chagrins que ceux que j'ai rapportés, & comme ils étoient des suites nécessaires de la condition humaine, j'avois trouvé dans les circonstances de ma situation de quoi me consoler. Mais cette première altération de la paix de ma famille, & l'impuissance où je me vis, après beaucoup de soins, d'y apporter du reméde, fut une source de chagrins qui a répandu de l'amertume sur toute ma vie. Peu de tems après je fus un peu dédommagé par le retour de mon aîné, qui après la mort de M. Thorough, son beau-pere, prit le parti de laisser toutes ses affaires entre les mains d'un Facteur, & de revenir à Londres avec sa femme. Leur fortune, qui étoit déja fort considérable, n'avoit fait qu'augmenter par son application. Mais il s'étoit engagé fort avant dans les nouvelles entreprises de la Georgie; & quand le désir de se revoir dans le sein de sa famille n'auroit pas suffi pour le rappeller en Angleterre, son interêt l'auroit obligé d'y revenir pour solliciter la Cour en faveur de la nouvelle Colonie.
Il étoit un des principaux membres de l'honorable Compagnie qui avoit entrepris de peupler, sous le titre de Georgie, tout ce grand espace qui est au Sud de la Caroline, entre la Rivière de Savannah, celle d'Alatamaha, & les Monts Apalaches. D'une Rivière à l'autre on compte environ cent milles; & dans l'enfoncement, depuis la Mer jusqu'aux Monts, on n'en compte pas moins de trois cens. Vers la fin du mois d'Août 1732, le Chevalier Gibert Heathcote avoit obtenu une Charte de Sa Majesté pour l'établissement régulier de cette Colonie. Il en fit avertir le public, pour engager d'autant plus, dans son entreprise, les personnes riches & charitables, qu'il se proposoit, avec l'utilité de sa Compagnie, d'aider une infinité de pauvres familles, en leur procurant le moyen de subsister par leur travail. Sans compter que l'espérance qu'on avoit de tirer de la soie de la Georgie, & d'épargner par conséquent à l'Angleterre plus de cinq cens mille livres sterling qu'elle fait passer tous les ans en Italie pour s'en procurer, étoit un avantage considérable pour notre commerce. Mon fils, qui demeuroit encore à la Jamaïque, se sentit porté, par un penchant particulier, à mettre une grosse somme dans cette association, sur-tout lorsqu'il eut appris que le Parlement l'avoit encouragée jusqu'à fournir dix mille livres sterling. Comme il avoit eu continuellement les yeux sur les essais du premier embarquement, il me communiqua ce qu'il crut propre à orner le Journal de mes Voyages.
Le 6 de Novembre de la même année, le Capitaine Thomas partit de Londres, à bord de l'Anne, Vaisseau de deux cens tonneaux, avec cent hommes destinés à jetter les fondemens de la nouvelle Colonie. Ils emportoient toutes sortes d'instrumens, d'armes & de munitions. Le 15 M. Jacques Oglethorpe, un des Directeurs, qui étoient au nombre de vingt trois, parmi lesquels on comptoit Mylord Antoine Shaftsbury, Mylord Jean Percival, Mylord Jean Tyrconnel, Mylord Jacques Limerick, & Mylord Georges Carpenta, se rendit à Gravesend où il s'embarqua sur le même Vaisseau, & le 15 de Janvier de l'année suivante, ils arriverent heureusement à la Caroline.
Le Gouverneur de cette Province leur fit un accueil favorable. Il chargea M. Middleton, Pilote du Roi, de conduire leur Vaisseau à Port-Royal; il donna des ordres pour faire accompagner de-là l'Équipage jusqu'à la Rivière de Savannah, & ses soins allerent jusqu'à faire construire, sur leur route, des cabannes pour les loger pendant la nuit. En dix heures ils arriverent à Port-Royal. Le 18 M. Oglethorpe prit terre dans l'Isle de Trench, & laissa une garde sur la pointe de cette petite Isle qui commande le Canal, & qui est à moitié chemin, entre Beaufort & la Rivière de Savannah. M. Watts, Lieutenant d'une Compagnie Franche de Beaufort, M. Farrington, Enseigne, & d'autres Officiers des Places voisines, se joignirent encore à lui pour l'escorter; enfin ils arriverent le vingt à la vûë de la Rivière de Savannah, & leur première entreprise fut de choisir un lieu pour s'établir. Ils s'arrêterent à dix milles au-dessus de l'embouchure. La Rivière forme dans ce lieu une belle demie-lune en tournant au Sud. La Plaine est large de cinq ou six milles sur la longueur d'un mille. On peut faire remonter jusqu'à ce lieu des Vaisseaux qui demandent douze pieds d'eau. Ce fut au centre de la Plaine, sur le bord de la Rivière, que M. Oglethorpe résolut de former une Ville. Le Paysage y est d'une beauté infinie.
Toute la Colonie s'y étant rassemblée le 1 de Février, on se logea sous des tentes pour commencer par le travail des fortifications. À cinquante milles, au long de la Rivière, est une petite Nation Indienne qu'on avoit eu la précaution de gagner par des caresses & des présens; de sorte que l'entreprise fut poussée sans aucune crainte. On avoit même plusieurs raisons d'esperer que ces Indiens reconnoîtroient la Jurisdiction de l'Angleterre, & dans une espece de Traité qu'on avoit fait avec eux, on étoit convenu qu'on leur apprendroit notre méthode de cultiver la terre, & qu'on prendroit leurs enfans pour les instruire dans nos Écoles. M. Oglethorpe donna le nom de Savannah à sa Ville, par la seule raison qu'elle est sur cette Rivière. Il n'en eut pas d'autre non plus pour choisir ce lieu que l'agrément de sa situation, & la persuasion qu'il seroit fort sain, parce qu'il avoit remarqué que les arbres n'y étoient pas couverts de mousse, ce qui marque beaucoup d'humidité.
Tandis qu'on s'animoit au travail, M. Oglethorpe vit arriver de la Caroline le Colonel Bull, chargé d'une Lettre de M. Jones, Gouverneur de cette Province, pour lui apprendre ce que le Conseil de Charles-town vouloit faire en faveur du nouvel établissement. M. Oglethorpe résolut, sur cet avis, de se rendre lui-même à Charles-town. Mais avant que de s'éloigner de ses gens, il traça les rues, la place des maisons, celle du marché. La première maison fut faite entiérement de planches.
Les secours que M. Oglethorpe reçut à Charles-town, consisterent en bled, en semences, & dans une somme d'argent, qu'il employa aussi-tôt à se fournir de bestiaux. Il retourna aussi-tôt à Savannah par la Maison du Colonel Bull, qui est située sur la Rivière Ashley, où il reçut la visite de M. Guy, Ministre de la Paroisse de Saint Jean, qui lui apporta une honnête contribution de ses Paroissiens. En arrivant à Savannah, il trouva que M. Wiggan, son Interprète, avoit commencé un Traité fort avantageux avec les Creeks, Nation Indienne composée autrefois de dix Tribus, mais réduite aujourd'hui à huit, qui ont chacune leur Roi, quoiqu'elles vivent dans une étroite alliance, & qu'elles parlent la même langue. M. Oglethorpe reçut les Chefs de cette Nation dans une des maisons de sa nouvelle Ville. Il y avoit un air de dignité dans leur cortege:
Tous ces Indiens s'étant assis, Oeckachumpa, vieillard d'une fort haute taille, fit un discours, qui fut interpreté par M. Wiggan & M. Musgrove. Il commença par reclamer toutes les terres qui sont au Sud de la Rivière de Savannah, comme l'ancienne possession des Creeks Indiens. Il dit ensuite que quoique leurs Peuples fussent pauvres & ignorans, celui qui avoit donné la vie aux Anglois l'avoit donnée aussi aux Creeks, mais qu'à la vérité celui qui avoit donné la sagesse aux uns & aux autres en avoit donné beaucoup plus aux Blancs; qu'il étoit persuadé que le grand pouvoir qui résidoit au Ciel, (en prononçant ces paroles il étendit les bras, & il leva le son de sa voix) avoit envoyé les Anglois dans le Pays pour l'instruction des Indiens, & pour celle de leurs femmes & de leurs enfans; que par conséquent les Indiens leur abondonnoient volontiers les Terres dont ils ne faisoient pas d'usage; que ce n'étoit pas seulement sa propre opinion, mais encore celle des sept autres Tribus qui composoient la Nation des Creeks, & qui avoient envoyé leurs Chefs avec des présens de peaux, qui étoient toute leur richesse. À ces mots, tous les Chefs jetterent un paquet de peaux devant M. Oglethorpe. Le Prince Creck ajouta, que c'étoit ce que sa Nation possedoit de plus précieux, & qu'elle l'offroit de bon cœur aux Anglois. Il finit en remerciant M. Oglethorpe du bon accueil qu'il avoit fait à un Creck, nommé Tomochichi, qui étoit son parent, & fort brave homme, dit-il, quoiqu'il eût été banni par la Nation des Crecks. Il dit encore qu'il n'ignoroit pas que la Nades Cherokees avoit tué quelques Anglois; mais que si M. Oglethorpe en marquoit quelque désir, les Creeks feroient une incursion dans leur Pays, ravageroient leurs maisons, & tireroient d'eux une pleine vengeance.
Aprè& cette Harangue, Tomochichi, qui étoit dehors avec quelques Indiens de sa suite, se présenta dans l'Assemblée. C'étoit un homme de fort bonne mine. Il fit une profonde inclination à M. Oglethorpe, & lui dit: J'étois un malheureux banni. Je me suis adressé à vous dans ma pauvreté, avec l'espérance que vous m'accorderiez quelque part à cette Terre, proche le tombeau de mes Ancêtres, mais non sans crainte qu'étant plus fort que moi vous ne me causassiez quelque mal. Vous m'avez reçu humainement; vous m'avez donné de la nourriture & des terres.
Tous les autres Micos firent successivement leur Harangue; ensuite on dressa les articles du Traité, qui furent signés par tout les Micos, & par M. Oglethorpe. On leur donna pour présent à chacun, une chemise, un habit galoné, & un chapeau bordé. Tous les Chefs de guerre eurent un habit & un manteau. On distribua aux gens de la suite, du gros drap pour se vêtir, & d'autres présens de peu d'importance.
Les articles du Traité furent: 1º. Que les Creeks auroient la liberté d'apporter dans les Villes & les habitations de la Colonie toutes sortes d'effets propres au commerce, qui seroient payés suivant le prix dont on conviendroit par le Traité.
2º. Que de part & d'autre les injures seroient réparées, & les restitutions faites avec beaucoup d'exactitude, & que les Criminels seroient jugés & punis suivant les Loix Angloises.
3º. Que les Anglois ne feroient point, avec les autres Indiens, de commerce préjudiciable au Traité.
4º. Que les Anglois possederoient les Terres dont les Creeks ne faisoient point d'usage; mais à condition qu'à l'établissement de chaque Ville nouvelle les Chefs Anglois s'assembleroient avec les Chefs des Creeks, pour régler les limites de chaque Territoire.
5º. Que les Creeks rendroient tous les Nègres qui s'étoient sauvés des Habitations Angloises, & qu'ils les conduiroient eux-mêmes, ou à Charles-town ou à Savannah, ou à Patachucola, à condition qu'on leur payeroit pour chaque Nègre deux habits, ou l'équivalent en autres effets; & que pour les Nègres qui prendroient la fuite en retournant chez les Anglois, & que les Creeks pourroient tuer & representer morts, on payeroit seulement un habit ou l'équivalent.
6º. Que les Creeks ne recevroient point dans le Pays d'autres Blancs, & n'aideroient pas d'autres Nations à s'y établir.
Les Chefs Indiens mirent à ce Traité la marque de leurs familles. C'étoit faire beaucoup que de lier si solemnellement ces Barbares. M. Oglethorpe chargea MM. Saint Julien & Scott de présider à la continuation des ouvrages, & se rendit à Charles-town pour retourner de-là en Angleterre.
Le 14 de Mai on vit arriver, à la nouvelle Ville de Savannah, leJacques, Vaisseau de cent tonneaux, commandé par le Capitaine Yoakley, avec un bon nombre de Passagers, & des provisions pour la Colonie. Il s'approcha contre la Ville, où il reçut le prix qui avoit été proposé pour celui qui remonteroit le premier la Rivière jusqu'à ce lieu. Il trouva l'entrée & le Canal fort bon pour des Vaisseaux d'un beaucoup plus grand poids que le sien. M. Yoakley apportoit des secours considérables pour la Colonie. On appliqua les sommes d'argent à divers usages: Une partie fut employée à des usages religieux, c'est-à-dire, à la construction d'une Église, & au salaire des Ministres & des Maîtres d'École. L'Agriculture & la Botanique en emporterent aussi une grande partie. Il se trouvoit déja 14822 livres sterling de dépenses utiles. Le nombre des Habitans de Savannah montoit à 618 personnes, c'est-à-dire 320 hommes, 113 femmes, 102 garçons, & 83 filles, entre lesquels on comptoit 21 Maîtres & 106 Domestiques qui avoient fait le voyage à leurs dépens, & sans autre engagement que leur volonté.
Avant que de partir pour l'Europe, M. Oglethorpe envoya M. Jones pour faire un Traité d'alliance & de commerce avec la Nation des Chactaws.
Tel étoit l'état de la Georgie en 1733, lorsque mon fils revint de la Jamaïque à Londres. Il s'employa aussi-tôt pour obtenir du Ministère, de nouveaux secours d'hommes & de provisions, & sur tout pour procurer à la Colonie quelques pièces d'artillerie, sans lesquelles on n'est jamais sûr de contenir les Indiens dans la soumission. Mais l'année suivante, M. Oglethorpe arriva lui-même à Londres, ayant à Bord le Mico Tomochichi, la Reine Senauki sa femme, le Prince Toonakouki leur neveu, avec Hispilli, Chef de la Guerre, & cinq autres Chefs, nommés Apakouski, Stimalcki, Sintouki, Stingvitski, & Umpiki. Ils furent logés à l'Office de Georgie, dans la Cour du vieux Palais, où l'on prit soin qu'il ne leur manquât rien. On les fit habiller proprement, & la Cour étant alors à Kensington, ils y furent conduits par les Officiers du Roi. Tomochichi présenta au Roi quantité de plumes d'aigles, qui sont le plus respectueux de leurs présens, & lui fit ce discours.
»Je vois aujourd'hui la Majesté de votre face, la grandeur de votre Maison, & le nombre de votre Peuple. Je suis venu pour le bien de toute la Nation, qui se nomme les Crecks, renouveller la paix qu'ils ont depuis longtems avec les Anglois. J'ai fait un long voyage dans mes vieux jours, quoique je n'en aie aucun avantage à recueillir pour moi-même. Je suis venu pour le bien des enfans de la Nation des Crecks, afin qu'ils puissent être instruits dans la science des Anglois. Ces Plumes sont des Plumes d'Aigle, qui est le plus léger de tous les Oiseaux, & qui fait le tour de toutes les Nations. Elles signifient parmi nous la paix & l'union. Nous vous les présentons, ô grand Roi, comme le signe d'une Paix éternelle. Ô grand Roi, s'il vous plaît de me charger de vos ordres, je les rapporterai fidellement à tous les Rois de la Nation des Crecks.»
Le Roi fit une réponse gracieuse à ce discours, en assurant Tomochichi de son amitié & de sa protection. Le jour suivant un Indien de sa suite mourut de la petite vérole, & fut enterré à la mode de leur Pays, dans le Cimetiere de Saint Jean. On enveloppa le corps dans deux couvertures de laine; on mit une planche dessus & une dessous, qui furent liées avec une corde, & dans cet état on l'enferma dans un cercueil. Il n'y eut de présent à la sépulture que Tomochichi, trois ou quatre de ses gens, le Marguillier de l\'Église de Saint Jean & le Fossoyeur. Lorsque le corps fut mis dans la fosse, on y jetta les habits du mort, avec quantité de colliers de verre, & quelques pièces d'argent. On n'oublia point d'y jetter aussi une petite plaque de cuivre, sur laquelle on avoit gravé le nom du mort, sa Nation & le sujet de son voyage.
Les Ambassadeurs Creeks passerent quelques mois en Angleterre, pour attendre un secours extraordinaire qui se préparoit du côté de l'Allemagne, & que les sollicitations de mon fils ne servirent pas peu à faire recevoir. C'étoient des Emigrans de l'Archevêché de Saltzbourg, qui ne firent pas difficulté d'aller à l'extrêmité du monde pour se dérober aux persécutions de leur Archevêque. Ils s'embarquerent, avec Tomochichi & toute sa suite, à bord du Vaisseaule Prince de Galles, sous le commandement du Capitaine Georges Dumbar, qui étoit un des meilleurs amis de mon fils. Ils arriverent le 27 de Décembre à Savannah, d'où M. Dumbar écrivit aussi-tôt cette Lettre à mon fils.
Nous avons heureusement atteint la Côte de la Georgie, & les rives de la Savannah. En débarquant dans la nouvelle Ville du même nom, j'appris que les Espagnols avoient passé la Rivière d'Ogeeche; je remis à la voile aussi-tôt pour aller faire mes observations sur les Côtes. Tomochichi m'auroit accompagné si ses affaires ne l'avoient forcé de retourner chez les siens; mais trois Chefs de la même Nation se sont offerts à me suivre, & sont effectivement avec moi.
Le 8 de Janvier, j'arrivai à Thunderbolt, où les Habitans de cette Colonie ont si bien nettoyé le terrain & l'ont semé avec tant d'industrie, qu'ils ne peuvent manquer de recueillir une Moisson abondante à la première saison. Ils y ont déja bâti plusieurs maisons, & tous leurs projets s'avancent fort heureusement. Le soir je passai à Skidaway, où les progrès me parurent encore plus considerables, soit pour la culture des terres, soit pour la construction des édifices. On s'est d'ailleurs assez bien fortifié dans ces deux nouvelles Places de la Georgie. La garde s'y fait la nuit & le jour avec une régularité extrême. J'ai laissé, suivant mes ordres, quatre canons dans chacune. C'est autant qu'il est nécessaire pour tenir les Indiens dans le respect. Le 9 je continuai ma route, & sortant de la Savannah, je pris au Sud, en visitant non seulement les Côtes, mais toutes les petites Isles, jusqu'à celle de Jekil qui est à l'embouchure de la riviere d'Altamaha; mais je ne trouvai nulle part ni d'Espagnols ni d'autres Ennemis, & les Indiens que je rencontrai me comblerent de caresses. Je suis retourné le 19 à Savannah, d'où je vous écris par le Hopewell, qui va mettre à la voile. Je ferai ici ma carguaison. Je suis en marché pour 800 barils de ris, pour de la poix, du tar, & d'autres productions naturelles de la Georgie, dont j'espere de l'avantage. Que ne doit-on point attendre de cette belle Colonie, lorsqu'elle sera fortifiée & soigneusement cultivée?
Au mois de Mai 1735, les Habitans de Savannah avoient fini presqu'entierement leur Fort, & leurs maisons, dont la plûpart sont de brique, étoient déja en fort grand nombre. Au commencement de Janvier de l'année suivante, cent cinquante Montagnards Écossois arriverent à Savannah, dans le dessein de s'établir sur la frontiere de cette Colonie qui touche aux Terres des Espagnols. Ils s'arrêterent quelque tems à Savannah, pour attendre M. Oglethorpe qui devoit y retourner de Londres; mais ennuiés de son retardement, ils se rendirent d'eux-mêmes sur les bords de la riviere Alatamaha, & s'y firent un établissement à douze mille de la mer. Ils commencerent par construire un petit Fort, où ils mirent quatre pièces de canon qu'ils avoient apportées. Ils bâtirent un Corps-de-Garde, un Magasin, une Chapelle, & plusieurs Barraques ausquels ils donnerent le nom de Darien.
Le 5 de Février, deux Vaisseaux, l'un nommé le Symonds, sous le Capitaine Cornish, & l'autre Thelondon Marchant, sous le Capitaine Thomas, ayant à bord M. Oglethorpe & trois cens hommes, passerent la Barre de Tybée, & mirent à l'ancre dans la route de Savannah. M. Oglethorpe visita l'Établissement de Tybée, pour en reconnoître les progrès. Le 6, il arriva au Port de Savannah, où il fut reçu, avec une décharge de l'artillerie, par tous les Citoyens sous les armes. Son premier soin fut de faire bâtir une Église solide, & construire un Quai au long de la Rivière. Il forma une Compagnie de cent hommes pour achever les fortifications, & pour percer des chemins de communication d'un Établissement à l'autre. Outre celui des Saltzbourgeois, qui avoient fondé une Ville nommé Ebenezer, celui des Écossois, qui portoit le nom de Darien, & ceux de Anglois, qui s'étant dispersés dans les endroits les plus fertiles du Pays, en avoient formé plusieurs autres dont j'ai déja rapporté les noms. Une Colonie de Suisses rassemblés à Calais en 1734, où les Vaisseaux d'Angleterre les étoient allé prendre avec la permission de la Cour de France, & rendus enfin à la Georgie dans le cours de la même année, avoit jetté aussi les fondemens d'une Ville nommée Purysbourg, du nom de M. Pury leur Chef.
Le 7, tous les Chefs de la Colonie Suisse, dont les principaux étoient M. Hutor, Berenger de Beausain, M. Holzindorff, & M. Fissley Dechillon, vinrent faire leurs complimens à M. Oglethorpe, & lui communiquer l'état de leur établissement. Le jour suivant M. le Baron Vankeek, Chef des Saltzbourgeois, accompagné de deux Ministres, vint d'Ebenezer, à la priere de son Peuple, pour supplier M. Oglethorpe de trouver bon que leur Établissement fût transféré du lieu où il étoit, à l'embouchure de la Rivière, & que les nouveaux Saltzbourgeois qui étoient arrivés avec lui eussent la liberté de se joindre à leur Colonie. M. Oglethorpe se rendit à Ebenezer avec le Baron, pour examiner les raisons qu'ils avoient de souhaiter ce changement. La distance est d'environ une journée de chemin. Il fut surpris de trouver déja un pont de brique, long de quinze pieds & large de dix, bâti sur la riviere, quatre bons édifices de charpente pour l\'Église & les Écoles, un Magasin public, un Corps de Garde, & quantité de maisons, que les Saltzbourgeois étoient resolus d'abandonner pour s'établir dans un autre lieu. Il s'efforça de leur ôter cette pensée; mais leurs raisons leur paroissant les plus fortes, il fut obligé de se rendre à leurs prieres & à leurs larmes. Le lieu où il leur permit de fonder une autre Ville a pris le nom du nouvel Ebenezer. M. Oglethorpe alla prendre possession le 12, de l'Isle de Saint Simon, où il arriva en deux jours. Il y laissa du monde pout bâtir un Fort & s'y former aussi un établissement.
Ensuite il visita les Écossois dans leur Ville de Darien, dont il trouva les ouvrages fort avancés, & la campagne déja changée de forme aux environs. Étant retourné quelques jours après à l'Isle de Saint Simon, il n'admira pas moins la diligence des gens qu'il y avoit laissés. Le Fort dont il avoit tracé le plan devoit être flanqué de quatre Bastions, défendus par un large fossé & par quelques ouvrages exterieurs. Il avoit déja pris la forme, & l'entreprise fut achevée au mois d'Avril de la même année. Derriere le Fort, M. Oglethorpe marqua le lieu d'une bonne Ville; & distribuant le terrain à ses gens, il les exhorta à profiter de la saison pour la culture des terres autant que pour les édifices.
Après son retour de l'Isle de Saint Simon, le Mico Tomochichi & son neveu vinrent le visiter à Savannah avec un corps de leur Nation, & lui apporterent une si grande quantité de Chevreuils, que pendant plusieurs jours toute la Colonie n'eut pas d'autre nourriture. Ils lui dirent que leur dessein étoit d'aller à la chasse du buffle jusqu'aux frontieres des Espagnols. Mais jugeant par quelques mots qui leur échaperent, qu'il pensoient à tomber sur les Gardes de l'Espagne, il leur proposa, dans cette crainte, de partir avec eux & de les accompagner. Tomochichi le prit au mot, en lui disant qu'il étoit bien aise de lui faire voir jusqu'où s'étendoient les Terres de sa Nation. Le premier jour ils le conduisirent dans une Isle qui est à l'entrée du Sund de Jekil, où il fut charmé de la situation d'un lieu qui lui parut commander absolument les embouchures de cette Rivière. Il y laissa un parti d'Écossois, sous la conduite de M. Hugh Mackay, & leur ayant tracé le plan d'une Ville, il la nomma Saint André. Toonakouki, neveu du Mico, ayant tiré par hazard une montre qu'il avoit reçuë à Londres de M. le Duc Cumberland, on en prit occasion de donner à l'Isle le nom d'Isle de Cumberland.
Le jour suivant, ils passerent le Clothogotheo, qui est une branche de la Rivière d'Alatamaha, après laquelle ils découvrirent une autre Isle, de la longueur d'environ seize milles, qui charma leurs yeux par les multitudes d'Orangers, de myrthes, & de vignes sauvages qu'ils y apperçûrent. On lui donna le nom de l'Isle Amelie. Le troisiéme jour, étant assez près des Vedettes Espagnoles, M. Oglethorpe remarqua que ses Indiens sembloient se disposer à leur aller faire une insulte. Il eut assez de pouvoir sur Tomochichi pour l'en empêcher, & descendant la Rivière de Saint Jean, il doubla la pointe de Saint Georges, qui est du côté Septentrional de cette Rivière, & le point le plus Méridional du Domaine des Anglois, dans le Continent de l'Amérique. Les Espagnols ont une Garde de l'autre côté de la Rivière.
M. Mackay, dont on a déja cité le nom, ayant reçu ordre de faire par terre le voyage de Darien à Savannah, pour mesurer l'éloignement, trouva 70 milles de distance en droite ligne, & 90 par les chemins pratiquables.
La Ville de Savannah est augmentée aujourd'hui jusqu'à 140 Maisons régulieres, outre les Barraques & les Magasins. Elle a une Cour de Justice, qui se tient toutes les semaines. Avec les Villes d'Ebenezer, de Purysbourg, & les autres lieux que j'ai nommés, on fonda, dans le cours de la même année, la Ville d'Augusta, dans un canton fort agréable, & si fertile, qu'un arpent de terrain produit près de trente boisseaux de bled d'Inde, qui est l'aliment ordinaire pour toutes les personnes du commun, & qui continuera vraisemblablement de l'être, comme dans nos autres Colonies du Continent. Augusta de la Georgie s'est déja fait un commerce fort avantageux avec les Indiens; & le voisinage de tant de Nations, avec lesquelles le tems ne manquera point de la lier, pourra la rendre quelque jour un de nos meilleurs Établissemens. Elle est par eau à deux cens trente six milles de l'embouchure de la Rivière, & les plus grandes Barques peuvent descendre jusqu'à la Ville de Savannah. Il s'y rend au printems une multitude d'Indiens de la Caroline & de la Georgie. On y compte déja près de six cens Blancs, & les Directeurs y entretiennent une petite Garnison, qui sert beaucoup à fortifier le commerce par la sûreté qu'elle y établit. La Ville est située sur un terrein assez élevé, au bord de la Rivière. On a ouvert des chemins de plusieurs côtés, de sorte qu'on peut aller sûrement par terre d'Augusta à Ebenezer, à Savannah, & dans les Habitations des Cheokees, qui sont au Nord-Ouest d'Augusta. Les Crecks sont à l'Ouest; leur principale Habitation se nomme Cowetas, à deux cens milles d'Augusta; & sur leur frontiere, on a bâti un petit Fort nommé Alhamas. Au delà des Crecks on trouve les Chickesaws, qui habitent les bords de la Rivière de Mississipi; de sorte qu'en faisant alliance avec cette Nation nous pouvons participer au commerce de ce grand Fleuve.
On a formé quantité d'Habitations au Sud de Savannah, dont les principales portent le nom de Highgate & de Hamstead; le reste de la Province commence à n'être pas plus désert. L'Isle de Saint-Simon se peuple aussi, & la Ville de Frederica est déja fort augmentée. Dans le voisinage est une belle prairie de trois cent vingt arpens, où l'on nourrit toutes sortes de bestiaux. À quelque distance, M. Oglethorpe a formé un Camp pour le Regiment qui porte son nom. Il a distribué des terres aux Soldats, dont la plûpart sont mariés; & dès la première année ils ont produits 55 enfans. Les Habitans de Frederica ont commencé à faire de la biere & d'autres liqueurs. Les femmes des Soldats filent du cotton du Païs. Il y a dans cette Ville une Cour de Justice, qui préside à la partie méridionale de la Province, & qui a le même nombre d'Officiers que celle de Savannah.
La Georgie étoit une partie de la Caroline, & c'est à ce titre que les Propriétaires de la Caroline ont vendu leur droit à la Couronne. C'est une preuve fort claire, que les Espagnols qui ont reconnu le droit des Anglois sur la Caroline dans tous leurs Traités avec l'Angleterre, seroient mal fondés à former des prétentions sur la Georgie, comme ils l'ont tenté nouvellement.