Après avoir lu cette lettre, je la remis à Biondetta. Répondez, lui dis-je, à cette femme qu'elle est folle; & vous savez mieux que moi combien elle l'est.....
Vous la connoissez, Dom Alvare, n'appréhendez-vous rien d'elle?... J'appréhende qu'elle ne m'ennuie plus long-temps; ainsi je la quitte; & pour m'en délivrer plus sûrement, je vais louer ce matin une jolie maison que l'on m'a proposée sur la Brenta. Je m'habillai sur le champ, & allai conclure mon marché. Chemin faisant, je réfléchissois aux menaces d'Olympia. Pauvre folle! disois-je, elle veut tuer.... Je ne pus jamais, & sans savoir pourquoi, prononcer le mot.
Dès que j'eus terminé mon affaire, je revins chez moi, je dînai; & craignant que la force de l'habitude ne m'entraînât chez la courtisane, je me déterminai à ne pas sortir de la journée.
Je prends un livre. Incapable de m'appliquer à la lecture, je le quitte; je vais à là fenêtre, & la foule, la variété des objets me choquent, au lieu de me distraire. Je me promène à grands pas dans tout mon appartement, cherchant la tranquillité de l'esprit dans l'agitation continuelle du corps.
Dans cette course indéterminée, mes pas s'adressent vers une garderobe sombre, où mes gens renfermoient les choses nécessaires à mon service, & qui ne devoient pas se trouver sous la main. Je n'y étois jamais entré: l'obscurité du lieu me plaît; je m'assieds sur un coffre, & y passe quelques minutes.
Au bout de ce court espace de temps, j'entends du bruit dans une pièce voisine; un petit jour qui me donne dans les yeux, m'attire vers une porte condamnée; il s'échappoit par le trou de la serrure; j'y applique l’œil.
Je vois Biondetta assise vis-à-vis de son clavecin, les bras croisés, dans l'attitude d'une personne qui rêve profondément. Elle rompit le silence.
Biondetta! Biondetta! dit-elle. Il m'appelle Biondetta; c'est le premier, c'est le seul mot caressant qui soit sorti de sa bouche.
Elle se tait, & paroît retomber dans sa rêverie. Elle pose enfin les mains sur le clavecin que je lui avois vu raccommoder. Elle avoit devant elle un livre fermé sur le pupître. Elle prélude & chante à demi-voix en s'accompagnant.
Je démêlai sur le champ que ce qu'elle chantoit n'étoit pas une composition arrêtée. En prêtant mieux l'oreille, j'entendis mon nom, celui d'Olympia; elle improvisoit en prose sur sa prétendue situation, sur celle de sa rivale, qu'elle trouvoit bien plus heureuse que la sienne, enfin sur les rigueurs que j'avois pour elle & les soupçons qui occasionnoient une défiance qui m'éloignoit de mon bonheur. Elle m'auroit conduit dans la route des grandeurs, de la fortune, & des sciences, & j'aurois fait sa félicité. Hélas! disoit-elle, cela devient impossible. Quand il me connoîtroit pour ce que je suis, mes foibles charmes ne pourroient l'arrêter; un autre......
La passion l'emportoit & les larmes sembloient la suffoquer. Elle se lève, va prendre un mouchoir, s'essuie & se rapproche de l'instrument;elle veut se rasseoir; & comme si le peu de hauteur du siège l'eût tenue ci-devant dans une attitude trop gênée, elle prend le livre qui étoit sur son pupître, le met sur le tabouret, s'assied & prélude de nouveau.
Je compris bientôt que la seconde scène de musique ne seroit pas de l'espèce de la première. Je reconnus l'air d'un barcarole fort en vogue alors à Venise. Elle le répéta deux fois; puis d'une voix plus distincte & plus assurée, elle chanta les paroles suivantes:
Hélas quelle est ma chimère!Fille du ciel & des airs,Pour Alvare & pour la terre,J'abandonne l'Univers;Sans éclat & sans puissance,Je m'abaisse jusqu'aux fers;Et quelle est ma récompense?On me dédaigne, & je sers.Coursier, la main qui vous mèneS'empresse à vous caresser:On vous captive, on vous gêne,Mais on craint de vous blesser.Des efforts qu'on vous fait faire,Sur vous l'honneur rejaillit,Et le frein qui vous modère,Jamais ne vous avilit.Alvare, un autre t'engage,Et m'éloigne de ton cœur:Dis-moi par quel avantageElle a vaincu ta froideur?On pense qu'elle est sincère,On s'en rapporte à sa foi;Elle plaît, je ne puis plaire;Le soupçon est fait pour moi.La cruelle défianceEmpoisonne le bienfait.On me craint en ma présence;En mon absence on me hait.Mes tourmens, je les suppose;Je gémis, mais sans raison;Si je parle, j'en impose;Je me tais, c'est trahison.Amour, tu fis l'imposture,Je passe pour l'imposteur;Ah! pour venger notre injure,Dissipe enfin son erreur.Fais que l'ingrat me connoisse,Et quel qu'en soit le sujet,Qu'il déteste une foiblesseDont je ne suis pas l'objet.Ma rivale est triomphante,Elle ordonne de mon sort,Et je me vois dans l'attenteDe l'exil ou de la mort:Ne brisez pas votre chaîneMouvemens d'un cœur jaloux;Vous éveilleriez la haîne:Je me contrains, taisez-vous.
Hélas quelle est ma chimère!Fille du ciel & des airs,Pour Alvare & pour la terre,J'abandonne l'Univers;Sans éclat & sans puissance,Je m'abaisse jusqu'aux fers;Et quelle est ma récompense?On me dédaigne, & je sers.Coursier, la main qui vous mèneS'empresse à vous caresser:On vous captive, on vous gêne,Mais on craint de vous blesser.Des efforts qu'on vous fait faire,Sur vous l'honneur rejaillit,Et le frein qui vous modère,Jamais ne vous avilit.Alvare, un autre t'engage,Et m'éloigne de ton cœur:Dis-moi par quel avantageElle a vaincu ta froideur?On pense qu'elle est sincère,On s'en rapporte à sa foi;Elle plaît, je ne puis plaire;Le soupçon est fait pour moi.La cruelle défianceEmpoisonne le bienfait.On me craint en ma présence;En mon absence on me hait.Mes tourmens, je les suppose;Je gémis, mais sans raison;Si je parle, j'en impose;Je me tais, c'est trahison.Amour, tu fis l'imposture,Je passe pour l'imposteur;Ah! pour venger notre injure,Dissipe enfin son erreur.Fais que l'ingrat me connoisse,Et quel qu'en soit le sujet,Qu'il déteste une foiblesseDont je ne suis pas l'objet.Ma rivale est triomphante,Elle ordonne de mon sort,Et je me vois dans l'attenteDe l'exil ou de la mort:Ne brisez pas votre chaîneMouvemens d'un cœur jaloux;Vous éveilleriez la haîne:Je me contrains, taisez-vous.
Hélas quelle est ma chimère!Fille du ciel & des airs,Pour Alvare & pour la terre,J'abandonne l'Univers;Sans éclat & sans puissance,Je m'abaisse jusqu'aux fers;Et quelle est ma récompense?On me dédaigne, & je sers.
Hélas quelle est ma chimère!
Fille du ciel & des airs,
Pour Alvare & pour la terre,
J'abandonne l'Univers;
Sans éclat & sans puissance,
Je m'abaisse jusqu'aux fers;
Et quelle est ma récompense?
On me dédaigne, & je sers.
Coursier, la main qui vous mèneS'empresse à vous caresser:On vous captive, on vous gêne,Mais on craint de vous blesser.Des efforts qu'on vous fait faire,Sur vous l'honneur rejaillit,Et le frein qui vous modère,Jamais ne vous avilit.
Coursier, la main qui vous mène
S'empresse à vous caresser:
On vous captive, on vous gêne,
Mais on craint de vous blesser.
Des efforts qu'on vous fait faire,
Sur vous l'honneur rejaillit,
Et le frein qui vous modère,
Jamais ne vous avilit.
Alvare, un autre t'engage,Et m'éloigne de ton cœur:Dis-moi par quel avantageElle a vaincu ta froideur?On pense qu'elle est sincère,On s'en rapporte à sa foi;Elle plaît, je ne puis plaire;Le soupçon est fait pour moi.
Alvare, un autre t'engage,
Et m'éloigne de ton cœur:
Dis-moi par quel avantage
Elle a vaincu ta froideur?
On pense qu'elle est sincère,
On s'en rapporte à sa foi;
Elle plaît, je ne puis plaire;
Le soupçon est fait pour moi.
La cruelle défianceEmpoisonne le bienfait.On me craint en ma présence;En mon absence on me hait.Mes tourmens, je les suppose;Je gémis, mais sans raison;Si je parle, j'en impose;Je me tais, c'est trahison.
La cruelle défiance
Empoisonne le bienfait.
On me craint en ma présence;
En mon absence on me hait.
Mes tourmens, je les suppose;
Je gémis, mais sans raison;
Si je parle, j'en impose;
Je me tais, c'est trahison.
Amour, tu fis l'imposture,Je passe pour l'imposteur;Ah! pour venger notre injure,Dissipe enfin son erreur.Fais que l'ingrat me connoisse,Et quel qu'en soit le sujet,Qu'il déteste une foiblesseDont je ne suis pas l'objet.
Amour, tu fis l'imposture,
Je passe pour l'imposteur;
Ah! pour venger notre injure,
Dissipe enfin son erreur.
Fais que l'ingrat me connoisse,
Et quel qu'en soit le sujet,
Qu'il déteste une foiblesse
Dont je ne suis pas l'objet.
Ma rivale est triomphante,Elle ordonne de mon sort,Et je me vois dans l'attenteDe l'exil ou de la mort:Ne brisez pas votre chaîneMouvemens d'un cœur jaloux;Vous éveilleriez la haîne:Je me contrains, taisez-vous.
Ma rivale est triomphante,
Elle ordonne de mon sort,
Et je me vois dans l'attente
De l'exil ou de la mort:
Ne brisez pas votre chaîne
Mouvemens d'un cœur jaloux;
Vous éveilleriez la haîne:
Je me contrains, taisez-vous.
Le son de la voix, le chant, le sens des vers, leur tournure, me jettent dans un désordre que je ne puis exprimer. Etre fantastique, dangereuse imposture! m'écriai-je en sortant avec rapidité du poste où j'avois demeuré trop long-temps, peut-on mieux emprunter les traits de la vérité & de la nature? Que je suis heureux de n'avoir connu que d'aujourd'hui le trou de cette serrure, comme je serois venu m'enivrer, combien j'aurois aidé à me tromper moi-même! Sortons d'ici. Allons sur la Brenta dès demain; allons-y ce soir.
J'appelle sur le champ un domestique, & fais dépêcher, dans une gondole, ce qui m'étoit nécessaire pour aller passer la nuit dans ma nouvelle maison.
Il m'eût été trop difficile d'attendre la nuit dans mon auberge. Je sortis. Je marchois au hasard. Au détour d'une rue, je crus voir entrer dans un café ce Bernadillo qui accompagnoit Soberano dans notre promenade à Portici. Autre fantôme! dis-je: ils me poursuivent. J'entrai dans ma gondole, & courus tout Venise de canal en canal; il étoit onze heuresquand je rentrai. Je voulus partir pour la Brenta, & mes gondoliers fatigués refusant le service, je fus obligé d'en faire appeler d'autres: ils arrivent; & mes gens, prévenus de mes intentions, me précèdent dans la gondole, chargés de leurs propres effets. Biondetta me suivoit.
A peine ai-je les deux pieds dans le bâtiment, que des cris me forcent à me retourner. Un masque poignardoit Biondetta. Tu l'emportes sur moi! meurs, meurs, odieuse rivale!
L'exécution fut si prompte, qu'un des gondoliers resté sur le rivage ne put l'empêcher. Il voulut attaquer l'assassin, en lui portant le flambeau dans les yeux; un autre masque accourt, & le repousse avec une action menaçante, une voix tonnante, que je crus reconnoître pour celle de Bernadillo.
Hors de moi, je m'élance de la gondole. Les meurtriers ont disparu. A l'aide du flambeau, je vois Biondetta pâle, baignée dans son sang, expirante.
Mon état ne sauroit se peindre. Toute autre idée s'efface. Je ne vois plus qu'une femme adorée, victime d'une prévention ridicule, sacrifiée à ma vaine & extravagante confiance, & accablée par moi jusques-là des plus cruels outrages.
Je me précipite, j'appelle en même temps le secours & la vengeance. Un chirurgien, attiré par l'éclat de cette aventure, se présente. Je fais transporter la blessée dans mon appartement; & crainte qu'on ne la ménage point assez, je me charge moi-même de la moitié du fardeau.
Quand on l'eut déshabillée, quand je vis ce beau corps sanglant, atteint de deux énormes blessures, qui sembloient devoir attaquer toutes deux les sources de la vie, je dis, je fis mille extravagances.
Biondetta présumée sans connoissance ne devoit pas les entendre; mais l'aubergiste & ses gens, un chirurgien, deux médecins appelés jugèrent qu'il étoit dangereux pour la blessée qu'on me laissât auprès d'elle. On m'entraîna hors de la chambre.
On laissa mes gens près de moi; mais un d'eux ayant eu la maladresse de me dire que la faculté avoit jugé les blessures mortelles, je poussai des cris aigus.
Fatigué enfin par mes emportemens, je tombai dans un abattement qui fut suivi du sommeil.
Je crus voir ma mère en rêve; je lui racontois mon aventure, & pour la lui rendreplus sensible, je la conduisois vers les ruines de Portici.
N'allons pas là, mon fils, me disoit-elle, vous êtes dans un danger évident. Comme nous passions dans un défilé étroit où je m'engageois avec sécurité, une main tout à coup me pousse dans un précipice; je la reconnois, c'est celle de Biondetta. Je tombois, une autre main me retire, & je me trouve entre les bras de ma mère. Je me réveille, encore haletant de frayeur. Tendre mère! m'écriai-je, vous ne m'abandonnez pas, même en rêve.
Biondetta! vous voulez me perdre? Mais ce songe est l'effet du trouble de mon imagination. Ah! chassons des idées qui me feroient manquer à la reconnoissance, à l'humanité.
J'appelle un domestique, & fais demander des nouvelles. Deux chirurgiens veillent: on a beaucoup tiré de sang, on craint la fièvre.
Le lendemain, après l'appareil levé, on décida que les blessures n'étoient dangereuses que par la profondeur; mais la fièvre survient, redouble, & il faut épuiser le sujet par de nouvelles saignées.
Je fis tant d'instances pour entrer dans l'appartement, qu'il ne fut pas possible de s'y refuser.
Biondetta avoit le transport, & répétoit sans cesse mon nom. Je la regardai; elle ne m'avoit jamais paru si belle.
Est-ce là, me disois-je, ce que je prenois pour un fantôme colorié, un amas de vapeurs brillantes, uniquement rassemblées pour en imposer à mes sens?
Elle avoit la vie comme je l'ai, & la perd, parce que je n'ai jamais voulu l'entendre, parce que je l'ai volontairement exposée. Je suis un tigre, un monstre.
Si tu meurs, objet le plus digne d'être chéri, & dont j'ai si indignement reconnu les bontés, je ne veux pas te survivre. Je mourrai, après avoir sacrifié sur ta tombe la barbare Olympia.
Si tu m'es rendue, je serai à toi; je reconnoîtrai tes bienfaits, je couronnerai tes vertus, ta patience; je me lie par des liens indissolubles, & ferai mon devoir de te rendre heureuse par le sacrifice aveugle de mes sentimens & de mes volontés.
Je ne peindrai point les efforts péenibles de l'Art & de la Nature pour rappeler à la vie un corps qui sembloit devoir succomber sous les ressources mises en œuvre pour le soulager.
Vingt & un jours se passèrent sans qu'on pût se décider entre la crainte & l'espérance;Enfin la fièvre se dissipa, & il parut que la malade reprenoit connoissance.
Je l'appelois ma chère Biondetta; elle me serra la main. Depuis cet instant, elle reconnut tout ce qui étoit autour d'elle. J'étois à son chevet: ses yeux se tournèrent sur moi; les miens étoient baignés de larmes. Je ne saurois peindre, quand elle me regarda, les grâces, l'expression de son sourire. Je suis la chère Biondetta d'Alvare! Elle vouloit m'en dire davantage, on me força encore un fois de m'éloigner.
Je pris le parti de rester dans sa chambre, dans un endroit où elle ne pût pas me voir. Enfin j'eus la permission d'en approcher. Biondetta, lui dis-je, je fais poursuivre vos assassins.
Ah! ménagez-les, dit-elle: ils ont fait mon bonheur. Si je meurs, ce sera pour vous; si je vis, ce sera pour vous aimer.
J'ai des raisons pour abréger ces scènes de tendresse qui se passèrent entre nous jusqu'au temps où les médecins m'assurèrent que je pouvois faire transporter Biondetta sur les bords de la Brenta, où l'air seroit plus propre à lui rendre ses forces. Nous nous y établîmes, Je lui avois donné deux femmes pour la servir, dès le premier instant où son sexe fut avéré parla nécessité de panser ses blessures. Je rassemblai autour d'elle tout ce qui pouvoit contribuer à sa commodité, & ne m'occupai qu'à la soulager, l'amuser, & lui plaire.
Ses forces se rétablissoient à vue d'œil, & sa beauté sembloit prendre chaque jour un nouvel éclat. Enfin, croyant pouvoir l'engager dans une conversation assez longue, sans intéresser sa santé: O Biondetta! lui dis-je, je suis comblé d'amour, persuadé que vous n'êtes point un être fantastique, convaincu que vous m'aimez, malgré les procédés révoltans que j'ai eus pour vous jusqu'ici. Mais vous savez si mes inquiétudes furent fondées. Développez-moi le mystère de l'étrange apparition qui affligea mes regards dans la voûte de Portici. D'où venoient, que devinrent ce monstre affreux, cette petite chienne qui précédèrent votre arrivée? Comment, pourquoi les avez-vous remplacés pour vous attacher à moi? Qui étoient-ils? qui êtes-vous? Achevez de rassurer un cœur tout à vous, & qui veut se dévouer pour la vie.
Alvare, répondit Biondetta, les nécromanciens, étonnés de votre audace, voulurent se faire un jeu de votre humiliation, & parvenir, par la voie de la terreur, à vous réduire à l'état de vil esclave de leurs volontés. Ils vouspréparoient d'avance à la frayeur, en vous provoquant à l'évocation du plus puissant & du plus redoutable de tous les esprits; & par le secours de ceux dont la cathégorie leur est soumise, ils vous présentèrent un spectacle qui vous eût fait mourir d'effroi, si la vigueur de votre ame n'eût fait tourner contre eux leur propre stratagême.
A votre contenance héroïque, les sylphes, les salamandres, les gnomes, les ondins, enchantés de votre courage, résolurent de vous donner tout l'avantage sur vos ennemis.
Je suis sylphide d'origine, & une des plus considérables d'entre elles. Je parus sous la forme de la petite chienne: je reçus vos ordres, & nous nous empressâmes tous à l'envi de les accomplir. Plus vous mettiez de hauteur, de résolution, d'aisance, d'intelligence à régler nos mouvemens, plus nous redoublions d'admiration & de zèle pour vous.
Vous m'ordonnâtes de vous servir en page, de vous amuser en cantatrice. Je me soumis avec joie, & goûtai de tels charmes dans mon obéissance, que je résolus de vous la vouer pour toujours.
Décidons, me disois-je, mon état & mon bonheur. Abandonnée dans le vague de l'air à une incertitude nécessaire, sans sensations, sansjouissance, esclave des évocations des cabalistes, jouet de leurs fantaisies, nécessairement bornée dans mes prérogatives comme dans mes connoissances, balancerois-je davantage sur le choix des moyens par lesquels je puis ennoblir mon essence?
Il m'est permis de prendre un corps pour m'associer à un sage: le voilà. Si je me réduis au simple état de femme, si je perds, par ce changement volontaire, le droit naturel des sylphides & l'assistance de mes compagnes, je jouirai du bonheur d'aimer & d'être aimée; je servirai mon vainqueur; je l'instruirai de la sublimité de son être, dont il ignore les prérogatives; il nous soumettra, avec les élémens dont j'aurai abandonné l'empire, les esprits de toutes les sphères. Il est fait pour être le roi du monde, & j'en serai la reine, & la reine adorée de lui.
Ces réflexions, plus subites que vous ne pouvez le croire dans une substance débarrassée d'organes, me décidèrent sur le champ. En conservant ma figure, je prends un corps de femme, pour ne le quitter qu'avec la vie.
Quand j'eus pris un corps, Alvare, je m'aperçus que j'avois un cœur. Je vous admirois, je vous aimai; mais que devins-je, lorsque je ne vis en vous que de la répugnance, de la haîne! Je ne pouvois ni changer, ni même me repentir; soumise à tous les revers auxquels sont sujettes les créatures de votre espèce, m'étant attiré le courroux des esprits, la haîne implacable des nécromanciens, je devenois, sans votre protection, l'être le plus malheureux qui fût sous le ciel. Que dis-je? je le serois encore sans votre amour.
Mille grâces répandues dans la figure, l'action, le son de la voix ajoutoient au prestige de ce récit intéressant. Je ne concevois rien de ce que j'entendois. Mais qu'y avoit-il de concevable dans mon aventure?
Tout ceci me paroît un songe, me disois-je; mais la vie humaine est-elle autre chose? Je rêve plus extraordinairement qu'un autre, & voilà tout.
Je l'ai vue de mes yeux, attendant tout secours de l'art, arriver presque jusqu'aux portes de la mort, en passant par tous les termes de l'épuisement & de la douleur.
L'homme fut un assemblage d'un peu de boue & d'eau, pourquoi une femme ne seroit-elle pas faite de rosée, de vapeurs terrestres, & de rayons de lumière, des débris d'un arc-en-ciel condensés? Où est le possible?... où est l'impossible?
Le résultat de mes réflexions fut de me livrer encore plus à mon penchant, en croyant consulter ma raison. Je comblois Biondetta de prévenances, de caresses innocentes. Elle s'y prêtoit avec une franchise qui m'enchantoit, avec cette pudeur naturelle qui agit sans être l'effet des réflexions ou de la crainte.
Un mois s'étoit passé dans des douceurs qui m'avoient enivré. Biondetta, entièrement rétablie, pouvoit me suivre par-tout à la promenade. Je lui avois fait faire un déshabillé d'amazone: sous ce vêtement, sous un grand chapeau ombragé de plumes, elle attiroit tous les regards, & nous ne paroissions jamais que mon bonheur ne fît l'objet de l'envie de tous ces heureux citadins qui peuplent, pendant les beaux jours, les rivages enchantés de la Brenta; les femmes mêmes sembloient avoir renoncé à cette jalousie dont on les accuse, ou subjuguées par une supériorité dont elles ne pouvoient disconvenir, ou désarmées par un maintien qui annonçoit l'oubli de tous ses avantages.
Connu de tout le monde pour l'amant aimé d'un objet aussi ravissant, mon orgueil égaloit mon amour, & je m'élevois encore davantage, quand je venois à me flatter sur le brillant de son origine.
Je ne pouvois douter qu'elle ne possédât les connoissances les plus rares, & je supposois, avec raison, que son but étoit de m'en orner; mais elle ne m'entretenoit que de choses ordinaires, & sembloit avoir perdu l'autre objet de vue. Biondetta, lui dis-je un soir que nous nous promenions sur la terrasse de mon jardin, lorsqu'un penchant, trop flatteur pour moi, vous décida à lier votre sort au mien, vous vous promettiez de m'en rendre digne, en me donnant des connoissances qui ne sont point réservées au commun des hommes.
Vous parois-je maintenant indigne de vos soins? Un amour aussi tendre, aussi délicat que le vôtre, peut-il ne point désirer d'ennoblir son objet?
O Alvare, me répondit-elle, je suis femme depuis six mois, & ma passion, il me le semble, n'a pas duré un jour. Pardonnez si la plus douce des sensations enivre un cœur qui n'a jamais rien éprouvé. Je voudrois vous montrer à aimer comme moi; & vous seriez, par ce sentiment seul, au-dessus de tous vos semblables; mais l'orgueil humain aspire à d'autres jouissances. L'inquiétude naturelle ne lui permet pas de saisir un bonheur, s'il n'en peut envisager un plus grand dans la perspective. Oui, je vous instruirai, Alvare. J'oubliois avec plaisir monintérêt; il le veut, puisque je dois retrouver ma grandeur dans la vôtre: mais il ne suffit pas de me promettre d'être à moi, il faut que vous vous donniez, & sans réserve, & pour toujours.
Nous étions assis sur un banc de gazon, sous un abri de chevrefeuille, au fond du jardin; je me jetai à ses genoux. Chère Biondetta, lui dis-je, je vous jure une fidélité à toute épreuve.
Non, disoit-elle, vous ne me connoissez pas, vous ne vous connoissez pas; il me faut un abandon absolu; il peut seul me rassurer & me suffire.
Je lui baisois la main avec transport, & redoublois mes sermens; elle m'opposoit ses craintes. Dans le feu de la conversation, nos têtes se penchent, nos lèvres se rencontrent.... Dans le moment, je me sens saisir par la basque de mon habit, & secouer d'une étrange force....
C'étoit mon chien, un jeune danois dont on m'avoit fait présent. Tous les jours je le faisois jouer avec mon mouchoir. Comme il s'étoit échappé de la maison la veille; je l'avois fait attacher, pour prévenir une seconde évasion. Il venoit de rompre son attache; conduit par l'odorat, il m'avoit trouvé, & me tiroitpar mon manteau, pour me montrer sa joie & me solliciter au badinage. J'eus beau le chasser de la main, de la voix, il ne fut pas possible de l'écarter; il couroit, revenoit sur moi en aboyant; enfin, vaincu par son importunité, je le saisis par le collier, & le reconduisis à la maison.
Comme je revenois au berceau pour rejoindre Biondetta, un domestique, marchant presque sur mes talons, nous avertit qu'on avoit servi, & nous fûmes prendre nos places à table. Biondetta eût pu paroître embarrassée. Heureusement nous nous trouvions en tiers, un jeune gentilhomme étoit venu passer la soirée avec nous.
Le lendemain, j'entrai chez Biondetta, résolu de lui faire part des réflexions sérieuses qui m'avoient occupé pendant la nuit. Elle étoit encore au lit, & je m'assis auprès d'elle. Nous avons pensé, lui dis-je, faire hier une folie dont je me fusse repenti le reste de mes jours. Ma mère veut absolument que je me marie; je ne saurois être à d'autre qu'à vous, & ne puis point prendre d'engagement sérieux sans son aveu. Vous regardant déjà comme ma femme, chère Biondetta, mon devoir est de vous respecter.
Eh! ne dois-je pas vous respecter vous-même,Alvare? Mais ce sentiment ne seroit-il pas le poison de l'amour? Vous vous trompez, repris-je; il en est l'assaisonnement....
Bel assaisonnement, qui vous ramène à moi d'un air glacé, & me pétrifie moi-même. Ah! Alvare! Alvare! je n'ai heureusement ni rime ni raison, ni père ni mère, & veux aimer de tout mon cœur, sans cet assaisonnement-là. Vous devez des égards à votre mère, ils sont naturels; il suffit que sa volonté ratifie l'union de nos cœurs; pourquoi faut-il qu'elle la précède? Les préjugés sont nés chez vous au défaut de lumières; &, soit en raisonnant, soit en ne raisonnant pas, ils rendent votre conduite aussi inconséquente que bizarre. Soumis à de véritables devoirs, vous vous en imposez qu'il est ou impossible ou inutile de remplir; enfin vous cherchez à vous faire écarter de la route, dans la poursuite de l'objet dont la possession vous semble la plus désirable. Notre union, nos liens deviennent dépendans de la volonté d'autrui. Qui sait si dona Mencia me trouvera d'assez bonne maison pour entrer dans celle de Maravillas? Et je me verrois dédaignée! ou, au lieu de vous tenir de vous-même, il faudroit vous obtenir d'elle? Est-ce un homme destiné à la haute science, qui me parle, ou un enfant qui sort des montagnesde l'Estramadure? Et dois-je être sans délicatesse, quand je vois qu'on ménage celle des autres plus que la mienne? Alvare! Alvare! on vante l'amour des espagnols; ils auront toujours plus d'orgueil & de morgue, que d'amour.
J'avois vu des scènes bien extraordinaires; je n'étois point préparé à celle-ci. Je voulus excuser mon respect pour ma mère; le devoir me le prescrivoit, & la reconnoissance, l'attachement, plus forts encore que lui. On n'écoutoit pas. Je ne suis pas devenue femme pour rien, Alvare: vous me tenez de moi, je veux vous tenir de vous. Dona Mencia désapprouvera après, si elle est folle. Ne m'en parlez plus. Depuis qu'on me respecte, qu'on se respecte, qu'on respecte tout le monde, je deviens plus malheureuse que lorsqu'on me haïssoit; & elle se mit à sangloter.
Heureusement je suis fier, & ce sentiment me garantit du mouvement de foiblesse qui m'entraînoit aux pieds de Biondetta, pour essayer de désarmer cette déraisonnable colère, & faire cesser des larmes dont la seule vue me mettoit au désespoir. Je me retirai, je passai dans mon cabinet. En m'y enchaînant, on m'eût rendu service: enfin, craignant l'issue des combats que j'éprouvois, je cours à ma gondole; une des femmes de Biondetta setrouve sur mon chemin. Je vais à Venise, lui dis-je; j'y deviens nécessaire pour la suite du procès intenté à Olympia; & sur le champ je pars, en proie aux plus dévorantes inquiétudes, mécontent de Biondetta, & plus encore de moi, voyant qu'il ne me restoit à prendre que des partis lâches ou désespérés.
J'arrive à la ville; je touche à la première calle. Je parcours d'un air effaré toutes les rues qui sont sur mon passage, ne m'apercevant point qu'un orage affreux va fondre sur moi, & qu'il faut m'inquiéter pour trouver un abri.
C'étoit dans le milieu du mois de Juillet. Bientôt je fus chargé par une pluie abondante mêlée de beaucoup de grêle.
Je vois une porte ouverte devant moi: c'étoit celle de l'église du grand couvent des franciscains; je m'y réfugie.
Ma première réflexion fut qu'il avoit fallu un semblable accident pour me faire entrer dans une église depuis mon séjour dans les états de Venise; se second fut de me rendre justice sur cet entier oubli de mes devoirs.
Enfin, voulant m'arracher à mes pensées, je considère les tableaux, & cherche à voir les monumens qui sont dans cette église: c'étoitune espèce de voyage curieux que je faisois autour de la nef & du chœur.
J'arrive enfin dans une chapelle enfoncée, & qui étoit éclairée par une lampe, le jour extérieur n'y pouvant pénétrer: quelque chose d'éclatant frappe mes regards dans le fond de la chapelle; c'étoit un monument.
Deux génies descendoient dans un tombeau de marbre noir; une figure de femme, deux autres génies fondoient en larmes auprès de la tombe.
Toutes les figures étoient de marbre blanc, & leur éclat naturel, rehaussé par le contraste, en réfléchissant vivement la foible lumière de la lampe, sembloit les faire briller d'un jour qui leur fût propre, & éclairer lui-même le fond de la chapelle.
J'approche: je considère les figures; elles me paroissent des plus belles proportions, pleines d'expression, & de l'exécution la plus finie.
J'attache mes yeux sur la tête de la principale figure. Que deviens-je? Je crois voir le portrait de ma mère. Une douleur vive & tendre, un saint respect me saisissent. O ma mère! est-ce pour m'avertir que mon peu de tendresse & le désordre de ma vie vous conduiront au tombeau, que ce froid simulacre emprunte ici votre ressemblance chérie? O, la plus digne des femmes, tout égaré qu'il est, votre Alvare vous a conservé tous vos droits sur son cœur! Avant de s'écarter de l'obéissance qu'il vous doit, il mourroit plutôt mille fois; il en atteste ce marbre insensible. Hélas! je suis dévoré de la passion la plus tyrannique; il m'est impossible de m'en rendre maître désormais. Vous venez de parler à mes yeux; parlez, ah! parlez à mon cœur; & si je dois la bannir, enseignez-moi comment je pourrai faire, sans qu'il m'en coûte la vie.
En prononçant avec force cette pressante invocation, je m'étois prosterné la face contre terre, & j'attendois, dans cette attitude, la réponse que j'étois presque sûr de recevoir, tant j'étois enthousiasmé.
Je réfléchis maintenant, ce que je n'étois pas en état de faire alors, que dans toutes les occasions où nous avons besoin de secours extraordinaires pour régler notre conduite, si nous les demandons avec force, dussions-nous n'être pas exaucés; au moins, en nous recueillant pour les recevoir, nous nous mettons dans le cas d'user de toutes les ressources de notre propre prudence. Je méritois d'être abandonné à la mienne, & voici ce qu'elle me suggéra: «Tu mettras un devoir à remplir& un espace considérable entre ta passion & toi; les événemens t'éclaireront».
Allons, dis-je en me relevant avec précipitation, allons ouvrir mon cœur à ma mère, & remettons-nous encore une fois sous ce cher abri.
Je retourne à mon auberge ordinaire; je cherche une voiture, & sans m'embarrasser d'équipages, je prends la route de Turin, pour me rendre en Espagne par la France; mais avant, je mets dans un paquet une note de trois cents sequins sur la banque, & la lettre qui suit:
A MA CHERE BIONDETTA.
«Je m'arrache d'auprès de vous, ma chère Biondetta, & ce seroit m'arracher à la vie, si l'espoir du plus prompt retour ne consoloit mon cœur. Je vais voir ma mère; animé par votre charmante idée, je triompherai d'elle, & viendrai former, avec son aveu, une union qui doit faire mon bonheur. Heureux d'avoir rempli mes devoirs, avant de me donner tout entier à l'amour, je sacrifierai à vos pieds le reste de ma vie. Vous connoîtrez un Espagnol, ma Biondetta; vous jugerez, d'après sa conduite, que s'il obéit aux devoirs de l'honneur & du sang, il sait également satisfaire aux autres. En voyant l'heureux effet de ses préjugés, vous ne taxerez pas d'orgueil le sentiment qui l'y attache. Je ne puis douter de votre amour; il m'avoit voué une entière obéissance; je le reconnoîtrai encore mieux par cette foible condescendance à des vues qui n'ont pour objet que notre commune félicité. Je vous envoie ce qui peut être nécessaire pour l'entretien de notre maison. Je vous enverrai d'Espagne ce que je croirai le moins indigne de vous, en attendant que la plus vive tendresse qui fût jamais, vous ramène pour toujours votre esclave».
Je suis sur la route de l'Estramadure. Nous étions dans la plus belle saison, & tout sembloit se prêter à l'impatience que j'avois d'arriver dans ma patrie. Je découvrois déjà les clochers de Turin, lorsqu'une chaise de poste, assez mal en ordre, ayant dépassé ma voiture, s'arrête, & me laisse voir, à travers une portière, une femme qui fait des signes, & s'élance pour en sortir.
Mon postillon s'arrête de lui-même; je descends, & reçois Biondetta dans mes bras; elle y reste pâmée, sans connoissance. Ellen'avoit pu dire que ce peu de mots: Alvare, vous m'avez abandonnée!
Je la porte dans ma chaise, seul endroit où je puisse l'asseoir commodément; elle étoit heureusement à deux places. Je fais mon possible pour lui donner plus d'aisance à respirer, en la dégageant de ceux de ses vêtemens qui la gênent; & la soutenant entre mes bras, je continue ma route dans la situation que l'on peut imaginer.
Nous arrêtons à la première auberge de quelque apparence: je fais porter Biondetta dans la chambre la plus commode; je la fais mettre sur un lit, & m'assieds à côté d'elle. Je m'étois fait apporter des eaux spiritueuses, des élixirs propres à dissiper un évanouissement. A la fin, elle ouvre les yeux.
On a voulu ma mort encore une fois, dit-elle; on sera satisfait. Quelle injustice! lui dis-je; un caprice vous fait vous refuser à des démarches senties & nécessaires de ma part. Je risque de manquer à mon devoir, si je ne sais pas vous résister, & je m'expose à des désagrémens, à des remords qui troubleroient la tranquillité de notre union. Je prends le parti de m'échapper, pour aller chercher l'aveu de ma mère....
Et que ne me faites-vous connoître votre volonté, cruel? Ne suis-je pas faite pour vous obéir? Je vous aurois suivi: mais m'abandonner seule, sans protection, à la vengeance des ennemis que je me suis faits pour vous, me voir exposée, par votre faute, aux affronts les plus humilians!...
Expliquez-vous, Biondetta; quelqu'un auroit-il osé?... Et qu'avoit-on à risquer contre un être de mon sexe, dépourvu d'aveu comme de toute assistance? L'indigne Bernadillo nous avoit suivis à Venise. A peine avez-vous disparu, qu'alors cessant de vous craindre, impuissant contre moi depuis que je suis à vous, mais pouvant troubler l'imagination des gens attachés à mon service, il a fait assiéger, par des fantômes de sa création, votre maison de la Brenta. Mes femmes, effrayées, m'abandonnent. Selon un bruit général, autorisé par beaucoup de lettres, un lutin a enlevé un capitaine aux gardes du roi de Naples, & l'a conduit à Venise. On assure que je suis ce lutin, & cela se trouve presque avéré par les indices. Chacun s'écarte de moi avec frayeur. J'implore de l'assistance, de la compassion; je n'en trouve pas. Enfin l'or obtient ce que l'on refuse à l'humanité. On me vendfort cher une mauvaise chaise: je trouve des guides, des postillons; je vous suis....
Ma fermeté pensa s'ébranler au récit des disgraces de Biondetta. Je ne pouvois, lui dis-je, prévoir des événemens de cette nature. Je vous avois vue l'objet des égards, des respects de tous les habitans des bords de la Brenta. Ce tribut vous sembloit si bien acquis! Pouvois-je imaginer qu'on vous le disputeroit dans mon absence? O Biondetta! vous êtes éclairée; ne deviez-vous pas prévoir qu'en contrariant des vues aussi raisonnables que les miennes, vous me porteriez à des résolutions désespérées? Pourquoi....
Est-on toujours maîtresse de ne pas contrarier? Je suis femme par mon choix, Alvare; mais je suis femme enfin, exposée à ressentir toutes les impressions; je ne suis pas de marbre. J'ai choisi entre les zônes la matière élémentaire dont mon corps est composé; elle est très-susceptible; si elle ne l'étoit pas, je manquerois de sensibilité; vous ne me feriez rien éprouver, & je vous deviendrois insipide. Pardonnez-moi d'avoir couru le risque de prendre toutes les imperfections de mon sexe, pour en réunir, si je pouvois, toutes les graces: mais la folie est faite, &, constituée comme jele suis à présent, mes sensations sont d'une vivacité dont rien n'approche; mon imagination est un volcan; j'ai, en un mot, des passions d'une violence qui devroit vous effrayer, si vous n'étiez pas l'objet de la plus emportée de toutes, & si nous ne connoissions pas mieux les principes & les effets de ces élans naturels, qu'on ne les connoît à Salamanque: on leur y donne des noms odieux; on parle au moins de les étouffer. Etouffer une flamme céleste, le seul ressort au moyen duquel l'ame & le corps peuvent agir réciproquement l'un sur l'autre, & se forcer de concourir au maintien nécessaire de leur union! Cela est bien imbécille, mon cher Alvare! Il faut régler ces mouvemens, mais quelquefois il faut leur céder; si on les contrarie, si on les soulève, ils échappent tous à la fois, & la raison ne sait plus où s'asseoir pour gouverner. Ménagez-moi dans ces momens-ci, Alvare; je n'ai que six mois, je suis dans l'enthousiasme de tout ce que j'éprouve; songez qu'un de vos refus, un mot que vous me dites inconsidérément, indignent l'amour, révoltent l'orgueil, éveillent le dépit, la défiance, la crainte: que dis-je? Je vois d'ici ma pauvre tête perdue, & mon Alvare aussi malheureux que moi!
O, Biondetta, repartis-je, on ne cesse pasde s'étonner auprès de vous; mais je crois voir la nature même dans l'aveu que vous faites de vos penchans. Nous trouverons des ressources contre eux dans notre tendresse mutuelle. Que ne devons-nous pas espérer d'ailleurs des conseils de la digne mère qui va nous recevoir dans ses bras? Elle vous chérira, tout m'en assure, & nous aidera à couler des jours heureux.... Il faut vouloir ce que vous voulez, Alvare. Je connois mieux mon sexe, & n'espère pas autant que vous; mais je veux vous obéir pour vous plaire, & je me livre.
Satisfait de me trouver sur la route de l'Espagne, de l'aveu & en compagnie de l'objet qui avoit captivé ma raison & mes sens, je m'empressai de chercher le passage des Alpes, pour arriver en France: mais il sembloit que le ciel me devenoit contraire, depuis que je n'étois pas seul; des orages affreux suspendent ma course, & rendent les chemins mauvais & les passages impraticables. Les chevaux s'abattent; ma voiture, qui sembloit neuve & bien assemblée, se dément à chaque poste, & manque, ou par l'essieu, ou par le train, ou par les roues. Enfin, après des traverses infinies, je parviens au col de Tende.
Parmi les sujets d'inquiétude, les embarras que me donnoit un voyage aussi contrarié, j'admirois le personnage de Biondetta. Ce n'étoit plus cette femme tendre, triste ou emportée que j'avois vue; il sembloit qu'elle voulut soulager mon ennui, en se livrant aux saillies de la gaîté la plus vive, & me persuader que les fatigues n'avoient rien de rebutant pour elle.
Tout ce badinage agréable étoit mêlé de caresses trop séduisantes pour que je pusse m'y refuser: je m'y livrois, mais avec réserve; mon orgueil compromis servoit de frein à la violence de mes désirs; elle lisoit trop bien dans mes yeux pour ne pas juger de mon désordre, & chercher à l'augmenter. Je fus en péril, je dois en convenir. Une fois, entre autres, si une roue ne se fût brisée, je ne sais ce que le point d'honneur fût devenu. Cela me mit un peu plus sur mes gardés pour l'avenir.
Après des fatigues incroyables, nous arrivâmes à Lyon. Je consentis, par attention pour elle, à m'y reposer quelques jours. Elle arrêtoit mes regards sur l'aisance, la facilité des mœurs de la nation françoise. C'est à Paris, c'est à la cour que je voudrois vous voir établi. Les ressources d'aucune espèce ne vous y manqueront; vous ferez la figure qu'il vousplaira d'y faire, & j'ai des moyens sûrs de vous y faire jouer le plus grand rôle. Les françois sont galans; si je ne présume point trop de ma figure, ce qu'il y auroit de plus distingué parmi eux viendroit me rendre hommage, & je les sacrifierois tous à mon Alvare. Le beau sujet de triomphe pour une vanité espagnole!
Je regardai cette proposition comme un badinage. Non, dit-elle, j'ai sérieusement cette fantaisie.... Partons donc bien vîte pour l'Estramadure, répliquai-je, & nous reviendrons faire présenter à la cour de France l'épouse de dom Alvare Maravillas; car il ne conviendroit pas de ne vous y montrer qu'en aventurière....
Je suis sur le chemin de l'Estramadure, dit-elle; il s'en faut bien que je la regarde comme le terme où je dois trouver mon bonheur; comment ferois-je pour ne jamais la rencontrer?
J'entendois, je voyois la répugnance; mais j'allois à mon but, & je me trouvai bientôt sur le territoire espagnol. Les obstacles imprévus, les fondrières, les ornières impraticables, les muletiers ivres, les mulets rétifs me donnoient encore moins de relâche que dans le Piémont & la Savoie.
On dit beaucoup de mal des auberges d'Espagne, & c'est avec raison: cependant je m'estimois heureux, quand les contrariétés éprouvées pendant le jour ne me forçoient pas de passer une partie de la nuit au milieu de la campagne, ou dans une grange écartée.
Quel pays allons-nous chercher, disoit-elle, à en juger par ce que nous éprouvons! En sommes-nous encore beaucoup éloignés?
Vous êtes, repris-je, en Estramadure, & à dix lieues tout au plus du château de Maravillas.... Nous n'y arriverons certainement pas; le ciel nous en défend les approches. Voyez les vapeurs dont il se charge.
Je regardai le ciel, & jamais il ne m'avoit paru plus menaçant. Je fis apercevoir à Biondetta que la grange où nous étions pouvoit nous garantir de l'orage. Nous garantira-t-elle aussi du tonnerre? me dit-elle.... Et que vous fait le tonnerre, à vous, habituée à vivre dans les airs, qui l'avez vu tant de fois se former, & devez si bien connoître son origine physique?... Je ne le craindrois pas si je la connoissois moins; je me suis soumise, pour l'amour de vous, aux causes physiques, & je les appréhende, parce qu'elles tuent, & qu'elles sont physiques.
Nous étions sur deux tas de paille, aux deux extrémités de la grange. Cependant l'orage,après s'être annoncé de loin, approche, & mugit d'une manière épouvantable. Le ciel paroissoit un brasier agité par les vents en mille sens contraires; les coups de tonnerre répétés par les antres des montagnes voisines, retentissoient horriblement autour de nous. Ils ne se succédoient pas, ils sembloient s'entreheurter. Le vent, la grêle, la pluie le disputoient entre eux à qui ajouteroit le plus à l'horreur de l'effrayant tableau dont nos sens étoient affligés. Il part un éclair qui semble embraser notre asile. Un coup effroyable suit. Biondetta, les yeux fermés, les doigts dans les oreilles, vient se précipiter dans mes bras. Ah! Alvare! je suis perdue....
Je veux la rassurer. Mettez la main sur mon cœur, disoit-elle. Elle me la place sur sa gorge; & quoiqu'elle se trompât en me faisant appuyer sur un endroit où le battement ne devoit pas être le plus sensible, je démêlai que le mouvement étoit extraordinaire. Elle m'embrassoit de toutes ses forces, & redoubloit à chaque éclair. Enfin un coup plus effrayant que tous ceux qui s'étoient fait entendre, part; Biondetta s'y dérobe de manière, qu'en cas d'accident, il ne pût la frapper avant de m'avoir atteint moi-même le premier.
Cet effet de la peur me parut singulier, & jecommençai à appréhender pour moi, non les suites de l'orage, mais celles d'un complot formé dans sa tête de vaincre ma résistance à ses vues. Quoique plus transporté que je ne puis le dire, je me lève. Biondetta, lui dis-je, vous ne savez ce que vous faites. Calmez cette frayeur; ce tintamarre ne menace ni vous, ni moi.
Mon flegme dût la surprendre; mais elle pouvoit me dérober ses pensées, en continuant d'affecter du trouble. Heureusement la tempête avoit fait son dernier effort, le ciel se nettoyoit, & bientôt la clarté de la lune nous annonça que nous n'avions plus rien à redouter du désordre des élémens.
Biondetta demeuroit à la place où elle s'étoit mise. Je m'assis auprès d'elle, sans proférer une parole; elle fit semblant de dormir, & je me mis à rêver plus tristement que je n'eusse encore fait depuis le commencement de mon aventure, sur les suites nécessairement fâcheuses de ma passion. Je ne donnerai que le canevas de mes réflexions. Ma maîtresse étoit charmante, mais je voulois en faire ma femme.
Le jour m'ayant surpris dans ces pensées, je me levai pour aller voir si je pourrois poursuivre ma route. Cela me devenoit impossible pour le moment. Le muletier qui conduisoit ma calèche, me dit que ses mulets étoient hors de service. Comme j'étois dans cet embarras, Biondetta vint me joindre.
Je commençois à perdre patience, quand un homme d'une physionomie sinistre, mais vigoureusement taillé, parut devant la porte de la ferme, chassant devant lui deux mules qui avoient de l'apparence. Je lui proposai de me conduire chez moi; il savoit le chemin, nous convînmes de prix.
J'allois remonter dans ma voiture, lorsque je crus reconnoître une femme de campagne qui traversoit le chemin, suivie d'un valet: je m'approche; je la fixe. C'est Berthe, honnête fermière de mon village, & sœur de ma nourrice. Je l'appelle; elle s'arrête, me regarde à son tour, mais d'un air consterné. Quoi! c'est vous me dit-elle, Seigneur dom Alvare? Que venez vous chercher dans un endroit où votre perte est jurée, où vous avez mis la désolation?... Moi! ma chère Berthe, & qu'ai-je fait?...
Ah! seigneur Alvare, la conscience ne vous reproche-t-elle pas la triste situation à laquelle votre digne mère, notre bonne maîtresse, se trouve réduite. Elle se meurt.... Elle se meurt! m'écriai-je.... Oui, poursuivit-elle, & c'est la suite du chagrin que vous lui avez causé; aumoment où je vous parle, elle ne doit pas être en vie. Il lui est venu des lettres de Naples, de Venise; on lui a écrit des choses qui font trembler. Notre bon seigneur, votre frère, est furieux; il dit qu'il sollicitera par-tout des ordres contre vous, qu'il vous dénoncera, vous livrera lui-même...
Allez, madame Berthe, si vous retournez à Maravillas, & y arrivez avant moi, annoncez à mon frère qu'il me verra bientôt.
Sur le champ, la calèche étant attelée, je présente la main à Biondetta, cachant le désordre de mon ame sous l'apparence de la fermeté. Elle, se montrant effrayée: Quoi, dit-elle, nous allons nous livrer à votre frère? nous allons aigrir, par notre présence, une famille irritée, des vassaux désolés....
Je ne saurois craindre mon frère, madame; s'il m'impute des torts que je n'ai pas, il est important que je le désabuse. Si j'en ai, il faut que je m'excuse; & comme ils ne viennent pas de mon cœur, j'ai droit à sa compassion & à son indulgence. Si j'ai conduit ma mère au tombeau par le déreglement de ma conduite, j'en dois réparer le scandale, & pleurer si hautement cette perte, que la vérité, la publicité de mes regrets effacent aux yeux de toute l'Espagne la tache que le défaut de naturel imprimeroit à mon sang....
Ah! dom Alvare, vous courez à votre perte & à la mienne. Ces lettres écrites de tous côtés, ces préjugés répandus avec tant de promptitude & d'affectation, sont la suite de nos aventures & des persécutions que j'ai essuyées à Venise. Le traître Bernadillo, que vous ne connoissez pas assez, obsède votre frère; il le portera....
Eh! qu'ai-je à redouter de Bernadillo & de tous les lâches de la terre? Je fuis, madame, le seul ennemi redoutable pour moi. On ne portera jamais mon frère à la vengeance aveugle, à l'injustice, à des actions indignes d'un homme de tête & de courage, d'un gentilhomme enfin. Le silence succède à cette conversation assez vive; il eût pu devenir embarrassant pour l'un & l'autre: mais après quelques instans, Biondetta s'assoupit peu à peu, & s'endort. Pouvois-je ne pas la regarder? pouvois-je la considérer sans émotion? Sur ce visage brillant de tous les trésors, de la pompe, enfin de la jeunesse, le sommeil ajoutoit aux graces naturelles du repos cette fraîcheur délicieuse, animée, qui rend tous les traits harmonieux; un nouvel enchantement s'empare de moi; ilécarte mes défiances; mes inquiétudes sont suspendues, ou s'il m'en reste une assez vive, c'est que la tête de l'objet dont je suis épris, ballottée par les cahots de la voiture, n'éprouve quelque incommodité par la brusquerie ou la rudesse des frottemens. Je ne suis plus occupé qu'à la soutenir, à la garantir: mais nous en éprouvons un si vif, qu'il me devient impossible de le parer; Biondetta jette un cri, & nous sommes renversés. L'essieu étoit rompu; les mulets heureusement s'étoient arrêtés. Je me dégage, je me précipite vers Biondetta, rempli des plus vives alarmes. Elle n'avoit qu'une légère contusion au coude, & bientôt nous sommes debout en pleine campagne, mais exposés à l'ardeur du soleil, en plein midi, à cinq lieues du château de ma mère, sans moyens apparens de pouvoir nous y rendre; car il ne s'offroit à nos regards aucun endroit qui parût être habité.
Cependant, à force de regarder avec attention, je crois distinguer, à la distance d'une lieue, une fumée qui s'élève derrière un taillis, mêlé de quelques arbres assez élevés: alors confiant ma voiture à la garde du muletier, j'engage Biondetta à marcher avec moi du côté qui m'offre l'apparence de quelques secours.
Plus nous avançons, plus notre espoir se fortifie: déjà la petite forêt semble se partager en deux; bientôt elle forme une avenue, au fond de laquelle on aperçoit des bâtimens d'une structure modeste; enfin une ferme considérable termine notre perspective.
Tout semble être en mouvement dans cette habitation, d'ailleurs isolée. Dès qu'on nous aperçoit, un homme se détache, & vient au devant de nous.
Il nous aborde avec civilité; son extérieur est honnête; il est vêtu d'un pourpoint de satin noir, tailladé en couleur de feu, orné de quelques passemens en argent. Son âge paroît être de vingt-cinq à trente ans. Il a le teint d'un campagnard; la fraîcheur perce sous le hâle, & décèle la vigueur & la santé.
Je le mets au fait de l'accident qui m'attire chez lui. Seigneur cavalier, me répond-il, vous êtes toujours le bien arrivé, & chez des gens remplis de bonne volonté. J'ai ici une forge, & votre essieu sera rétabli; mais vous me donneriez aujourd'hui tout l'or de monseigneur le duc de Medina-Sidonia mon maître, que ni moi, ni personne des miens ne pourroient se mettre à l'ouvrage. Nous arrivons de l'église, mon épouse & moi; c'est le plus beau de nos jours: entrez. En voyant la mariée, mes parens, mes amis, mes voisins qu'il me faut fêter, vous jugerez s'il m'est possible de faire travailler maintenant: d'ailleurs, si madame & vous ne dédaignez pas une compagnie composée de gens qui subsistent de leur travail depuis le commencement de la monarchie, nous allons nous mettre à table, nous sommes tous heureux aujourd'hui; il ne tiendra qu'à vous de partager notre satisfaction. Demain nous penserons aux affaires. En même temps il donne ordre qu'on aille chercher ma voiture.
Me voilà hôte de Marcos, le fermier de monseigneur le duc, & nous entrons dans le salon préparé pour le repas de noce, adossé au manoir principal; il occupe tout le fond de la cour; c'est une feuillée en arcades, ornée de festons de fleurs, d'où la vue, d'abord arrêtée par les deux petits bosquets, se perd agréablement dans la campagne, à travers l'intervalle qui forme l'avenue.
La table étoit servie. Luisia, la nouvelle mariée, est entre Marcos & moi; Biondetta est à côté de Marcos; les pères & les mères, les autres parens font vis-à-vis; la jeunesse occupe les deux bouts.
La mariée baissoit deux grands yeux noirs, qui n'étoient pas faits pour regarder en dessoustout ce qu'on lui disoit, & même les choses indifférentes la faisoient sourire & rougir.
La gravité préside au commencement du repas; c'est le caractère de la nation: mais à mesure que les outres disposées autour de la table se désenflent, les physionomies deviennent moins sérieuses. On commençoit à s'animer, quand tout à coup les poëtes improvisateurs de la contrée paroissent autour de la table. Ce sont des aveugles qui chantent les couplets suivans, en s'accompagnant de leurs guitares: