LESLUTINSDU CHATEAUDE KERNOSY,NOUVELLE HISTORIQUEDe Madame la Comtessede Murat.

Marcos a dit à Louise,Veux-tu mon cœur & ma foi?Elle a répondu, suis-moi,Nous parlerons à l'église.Là, de la bouche & des yeux,Ils se sont juré tous deuxUne flamme vive & pure:Si vous êtes curieuxDe voir des époux heureux,Venez en Estramadure.Louise est sage, elle est belleMarcos a bien des jaloux;Mais il les désarme tous,En se montrant digne d'elle:Et tout ici, d'une voix,Applaudissant à leur choix,Vante une flamme aussi pure:Si vous êtes curieuxDe voir des époux heureux,Venez en Estramadure.D'une douce sympathie,Comme leurs cœurs sont unis,Leurs troupeaux sont réunis,Dans la même bergerie;Leurs peines & leurs plaisirs,Leurs soins, leurs vœux, leurs désirsSuivent la même mesure.Si vous êtes curieuxDe voir des époux heureux,Venez en Estramadure.

Marcos a dit à Louise,Veux-tu mon cœur & ma foi?Elle a répondu, suis-moi,Nous parlerons à l'église.Là, de la bouche & des yeux,Ils se sont juré tous deuxUne flamme vive & pure:Si vous êtes curieuxDe voir des époux heureux,Venez en Estramadure.Louise est sage, elle est belleMarcos a bien des jaloux;Mais il les désarme tous,En se montrant digne d'elle:Et tout ici, d'une voix,Applaudissant à leur choix,Vante une flamme aussi pure:Si vous êtes curieuxDe voir des époux heureux,Venez en Estramadure.D'une douce sympathie,Comme leurs cœurs sont unis,Leurs troupeaux sont réunis,Dans la même bergerie;Leurs peines & leurs plaisirs,Leurs soins, leurs vœux, leurs désirsSuivent la même mesure.Si vous êtes curieuxDe voir des époux heureux,Venez en Estramadure.

Marcos a dit à Louise,Veux-tu mon cœur & ma foi?Elle a répondu, suis-moi,Nous parlerons à l'église.Là, de la bouche & des yeux,Ils se sont juré tous deuxUne flamme vive & pure:Si vous êtes curieuxDe voir des époux heureux,Venez en Estramadure.

Marcos a dit à Louise,

Veux-tu mon cœur & ma foi?

Elle a répondu, suis-moi,

Nous parlerons à l'église.

Là, de la bouche & des yeux,

Ils se sont juré tous deux

Une flamme vive & pure:

Si vous êtes curieux

De voir des époux heureux,

Venez en Estramadure.

Louise est sage, elle est belleMarcos a bien des jaloux;Mais il les désarme tous,En se montrant digne d'elle:Et tout ici, d'une voix,Applaudissant à leur choix,Vante une flamme aussi pure:Si vous êtes curieuxDe voir des époux heureux,Venez en Estramadure.

Louise est sage, elle est belle

Marcos a bien des jaloux;

Mais il les désarme tous,

En se montrant digne d'elle:

Et tout ici, d'une voix,

Applaudissant à leur choix,

Vante une flamme aussi pure:

Si vous êtes curieux

De voir des époux heureux,

Venez en Estramadure.

D'une douce sympathie,Comme leurs cœurs sont unis,Leurs troupeaux sont réunis,Dans la même bergerie;Leurs peines & leurs plaisirs,Leurs soins, leurs vœux, leurs désirsSuivent la même mesure.Si vous êtes curieuxDe voir des époux heureux,Venez en Estramadure.

D'une douce sympathie,

Comme leurs cœurs sont unis,

Leurs troupeaux sont réunis,

Dans la même bergerie;

Leurs peines & leurs plaisirs,

Leurs soins, leurs vœux, leurs désirs

Suivent la même mesure.

Si vous êtes curieux

De voir des époux heureux,

Venez en Estramadure.

Pendant qu'on écoutoit ces chansons, aussi simples que ceux pour qui elles sembloient être faites, tous les valets de la ferme n'étant plus nécessaires au service, s'assembloient gaîment pour manger les reliefs du repas; mêlés avec des égyptiens & des égyptiennes appelés pour augmenter le plaisir de la fête, ils formoient, sous les arbres de l'avenue, des groupes aussi agissans que variés, & embellissoient notre perspective.

Biondetta cherchoit continuellement mes regards, & les forçoit à se porter vers ces objets dont elle paroissoit agréablement occupée, semblant me reprocher de ne point partageravec elle tout l'amusement qu'ils lui procuroient.

Mais le repas a déjà paru trop long à la jeunesse; elle attend le bal: c'est aux gens d'un âge mûr à montrer de la complaisance. La table est dérangée, les planches qui la forment, les futailles dont elle est soutenue sont repoussées au fond de la feuillée; devenues tréteaux, elles servent d'amphithéâtre aux symphonistes. On joue le fandango sévillan, de jeunes égyptiens l'exécutent avec leurs castagnettes & leurs tambours de basque; la noce se mêle avec elles, & les imite: la danse est devenue générale.

Biondetta paroissoit en dévorer des yeux le spectacle. Sans sortir de sa place, elle essaye tous les mouvemens qu'elle voit faire. Je crois, dit-elle, que j'aimerois le bal à la fureur; bientôt elle s'y engage, & me force à danser.

D'abord elle montre quelque embarras, & même un peu de maladresse; bientôt elle semble s'aguerrir, & unir la grace & la force à la légèreté, à la précision. Elle s'échauffe; il lui faut son mouchoir, le mien, celui qui lui tombe sous la main; elle ne s'arrête que pour s'essuyer.

La danse ne fut jamais ma passion, & mon ame n'étoit point assez à son aise pour que jepusse me livrer à un amusement aussi vain. Je m'échappe, & gagne un des bouts de la feuillée, cherchant un endroit où je pusse m'asseoir & rêver.

Un caquet très-bruyant me distrait, & arrête, presque malgré moi, mon attention. Deux voix se sont élevées derrière moi. Oui, oui, disoit l'une, c'est un enfant de la planète; il entrera dans sa maison. Tiens, Zoradille, il est né le 3 mai, à trois heures du matin.... Oh! vraiment, Lélagise, répondoit l'autre, malheur aux enfans de Saturne; celui-ci a Jupiter à l'ascendant; Mars & Mercure en conjonction trine avec Vénus. O le beau jeune homme! quels avantages naturels! quelles espérances il pourroit concevoir! quelle fortune il devroit faire! Mais....

Je connoissois l'heure de ma naissance, & je l'entendois détailler avec la plus singulière précision. Je me retourne, & fixe ces babillardes.

Je vois deux vieilles égyptiennes, moins assises qu'accroupies sur leurs talons; un teint plus qu'olivâtre, des yeux creux & ardens, une bouche enfoncée, un nez mince & démesuré, qui, partant du haut de la tête, vient, en se recourbant, toucher au menton; un morceau d'étoffe qui fut rayé de blanc & de bleu,tourne deux fois autour d'un crâne à demi-pelé tombe en écharpe sur l'épaule, & de là sur les reins, de manière qu'ils ne soient qu'à demi-nuds, en un mot, des objets presque aussi révoltans que ridicules.

Je les aborde. Parliez-vous de moi, mesdames? leur dis-je, voyant qu'elles continuoient à me fixer & à se faire des signes.....

Vous nous écoutiez donc, seigneur cavalier? Sans doute, répliqu'ai-je; & qui vous a si bien instruites de l'heure de ma nativité?...

Nous aurions bien autre chose à vous dire, heureux jeune homme; mais il faut commencer par mettre le signe dans la main.

Qu'à cela ne tienne, repris-je, & sur le champ je leur donne un doublon.

Vois, Zoradille, dit la plus âgée, vois comme il est noble, comme il est fait pour jouir de tous les trésors qui lui sont destinés. Allons, pince la guitare, & suis-moi. Elle chante:

L'Espagne vous donna l'être;Mais Parthénope vous a nourri;La terre en vous voit son maître,Du ciel, si vous voulez l'être,Vous serez le favori.Le bonheur qu'on vous présageEst volage, & pourroit vous quitter.Vous le tenez au passage;Il faut, si vous êtes sage,Le saisir sans hésiter.Quel est cet objet aimableQui s'est fournis a votre pouvoir?Est-il......

L'Espagne vous donna l'être;Mais Parthénope vous a nourri;La terre en vous voit son maître,Du ciel, si vous voulez l'être,Vous serez le favori.Le bonheur qu'on vous présageEst volage, & pourroit vous quitter.Vous le tenez au passage;Il faut, si vous êtes sage,Le saisir sans hésiter.Quel est cet objet aimableQui s'est fournis a votre pouvoir?Est-il......

L'Espagne vous donna l'être;Mais Parthénope vous a nourri;La terre en vous voit son maître,Du ciel, si vous voulez l'être,Vous serez le favori.

L'Espagne vous donna l'être;

Mais Parthénope vous a nourri;

La terre en vous voit son maître,

Du ciel, si vous voulez l'être,

Vous serez le favori.

Le bonheur qu'on vous présageEst volage, & pourroit vous quitter.Vous le tenez au passage;Il faut, si vous êtes sage,Le saisir sans hésiter.

Le bonheur qu'on vous présage

Est volage, & pourroit vous quitter.

Vous le tenez au passage;

Il faut, si vous êtes sage,

Le saisir sans hésiter.

Quel est cet objet aimableQui s'est fournis a votre pouvoir?Est-il......

Quel est cet objet aimable

Qui s'est fournis a votre pouvoir?

Est-il......

Les vieilles étoient en train. J'étois tout oreilles. Biondetta a quitté la danse; elle est accourue, elle me tire par le bras, me force à m'éloigner. Pourquoi m'avez-vous abandonnée, Alvare? Que faites-vous ici? J'écoutois, repris je.... Quoi, me dit-elle en m'entraînant, vous écoutiez ces vieux monstres?....

En vérité, ma chère Biondetta, ces créatures sont singulières; elles ont plus de connoissances qu'on ne leur en suppose; elles me disoient..... Sans doute, reprit-elle avec ironie, elles faisoient leur métier; elles vous disoient votre bonne aventure, & vous les croiriez! Vous êtes, avec beaucoup d'esprit, d'une simplicité d'enfant. Et ce font là les objets qui vous empêchent de vous occuper de moi?... Au contraire, ma chère Biondetta, elles alloient me parler de vous.

Parler de moi! reprit-elle vivement avec uneforte d'inquiétude; qu'en savent-elles? qu'en peuvent-elles dire? Vous extravaguez. Vous danserez toute la soirée, pour me faire oublier cet écart.

Je la suis: je rentre de nouveau dans le cercle, mais sans attention à ce qui se passe autour de moi, à ce que je fais moi-même. Je ne songeois qu'à m'échapper, pour rejoindre, où je le pourrois, mes diseuses de bonne aventure. Enfin je crois voir un moment favorable; je le saisis. En un clin-d'œœil j'ai volé vers mes sorcières, les ai retrouvées & conduites sous un petit berceau qui termine le potager de la ferme. Là, je les supplie de me dire en prose, sans énigme, très-succinctement enfin, tout ce qu'elles peuvent savoir d'intéressant sur mon compte. La conjuration étoit forte, car j'avois les mains pleines d'or. Elles brûloient de parler, comme moi de les entendre. Bientôt je ne puis douter qu'elles ne soient instruites des particularités les plus secrètes de ma famille, & confusément de mes liaisons avec Biondetta, de mes craintes, de mes espérances. Je croyois apprendre bien des choses, je me flattois d'en apprendre de plus importantes encore; mais notre Argus est sur mes talons.

Biondetta n'est point accourue; elle a volé. Je voulois parler. Point d'excuses, dit-elle, la rechûte est impardonnable....

Ah! vous me la pardonnerez, lui dis-je; j'en suis sûr; quoique vous m'ayez empêché de m'instruire, comme je pouvois l'être, des à présent j'en sais assez...

Pour faire quelque extravagance. Je suis furieuse: mais ce n'est point ici le temps de quereller; si nous sommes dans le cas de nous manquer d'égards, nous en devons à nos hôtes. On va se mettre à table, & je m'y assieds à côté de vous; je ne prétends plus souffrir que vous m'échappiez.

Dans le nouvel arrangement du banquet, nous étions assis vis-à-vis des nouveaux mariés. Tous deux sont animés par les plaisirs de la journée. Marcos a les regards brûlans, Luisia les a moins timides; la pudeur s'en venge, & lui couvre les joues du plus vif incarnat. Le vin de Xérès fait le tour de la table, & semble en avoir banni, jusqu'à un certain point, la réserve; les vieillards mêmes, s'animant du souvenir de leurs plaisirs passés, provoquent la jeunesse par des saillies qui tiennent moins de la vivacité que de la pétulance. J'avois ce tableau sous les yeux; j'en avois un plus mouvant, plus varié à côté de moi.

Biondetta paroissant tour à tour livrée à la passion ou au dépit, la bouche armée des graces fières du dédain, ou embellie par lesourire, m'agaçoit, me boudoit, me pinçoit jusqu'au sang, & finissoit par me marcher doucement sur les pieds. En un mot, c'étoit en un moment une faveur, un reproche, un châtiment, une caresse; de sorte que, livré à cette vicissitude de sensations, j'étois dans un désordre inconcevable.

Les mariés ont disparu; une partie de convives les a suivies, pour une raison ou pour une autre. Nous quittons la table. Une femme, c'étoit la tante du fermier, & nous le savions, prend un flambeau de cire jaune, nous précède, &, en la suivant, nous arrivons dans une petite chambre de douze pieds en carré; un lit qui n'en a pas quatre de largeur, une table & deux sièges en font l'ameublement. Monsieur & madame, nous dit notre conductrice, voilà le seul appartement que nous puissions vous donner. Elle pose son flambeau sur la table, & on nous laisse seuls.

Biondetta baisse les yeux. Je lui adresse la parole: Vous avez donc dit que nous étions mariés?

Oui, répond-elle, je ne pouvois dire que la vérité. J'ai votre parole, vous avez la mienne: voilà l'essentiel. Vos cérémonies sont des précautions prises contre la mauvaise foi, & je n'en fais point de cas; le reste n'a pas dépendude moi. D'ailleurs, si vous ne voulez pas partager le lit que l'on nous abandonne, vous me donnerez la mortification de vous voir passer la nuit mal à votre aise. J'ai besoin de repos; je suis plus que fatiguée, je suis excédée de toutes les manières. En prononçant ces paroles du ton le plus animé, elle s'étend dessus le lit le nez tourné vers la muraille. Eh quoi! m'écriai-je, Biondetta, je vous ai déplu; vous êtes sérieusement fâchée! Comment puis-je expier ma faute? Demandez ma vie.

Alvare, me répond-elle, sans se déranger, allez consulter vos égyptiennes sur les moyens de rétablir le repos dans mon cœur & dans la vôtre.

Quoi! l'entretien que j'ai eu avec ces femmes est le motif de votre colère? Ah! vous m'allez excuser, Biondetta. Si vous saviez combien les avis qu'elles m'ont donnés sont d'accord avec les vôtres, & qu'elles m'ont enfin décidé à ne point retourner au château de Maravillas. Oui, c'en est fait, demain nous partons pour Rome, pour Venise, pour Paris, pour tous les lieux que vous voudrez que j'aille habiter avec vous; nous y attendrons l'aveu de ma famille...

A ce discours, Biondetta se retourne; sonvisage étoit sérieux & même sévère. Vous rappelez-vous, Alvare, ce que je suis, ce que j'attendois de vous, ce que je vous conseillois de faire? Quoi! lorsqu'en me servant avec discrétion des lumières dont je suis douée, je n'ai pu vous amener à rien de raisonnable, la règle de ma conduite & de la vôtre sera fondée sur les propos de deux êtres, les plus dangereux pour vous & pour moi, s'ils ne sont pas les plus méprisables? Certes, s'écria-t-elle dans un transport de douleur, j'ai toujours craint les hommes; j'ai balancé, pendant des siècles, à faire un choix; il est fait, il est sans retour. Je suis bien malheureuse! Alors elle fond en larmes, dont elle cherche à me dérober la vue.

Combattu par les passions les plus violentes, je tombe à ses genoux. O Biondetta! m'écriai-je, vous ne voyez pas mon cœur! vous cesseriez de le déchirer.

Vous ne me connoissez pas, Alvare, & me ferez cruellement souffrir avant de me connoître. Il faut qu'un dernier effort vous dévoile mes ressources, & ravisse si bien & votre estime & votre confiance, que je ne sois plus exposée à des partages humilians ou dangereux; vos pythonisses sont trop d'accord avec moi, pour ne pas m'inspirer de justes terreurs. Quim'assure que Soberano, Bernadillo, vos ennemis & les miens, ne soient pas cachés sous ces masques? Souvenez-vous de Venise. Opposons à leurs ruses un genre de merveilles qu'ils n'attendent sans doute pas de moi. Demain, j'arrive à Maravillas, dont leur politique cherche à m'éloigner; les plus avilissans, les plus accablans de tous les soupçons vont m'y accueillir; mais dona Mencia est une femme juste, estimable; votre frère a l'ame noble, je m'abandonnerai à eux. Je serai un prodige de douceur, de complaisance, d'obéissance, de patience; j'irai au devant des épreuves. Elle s'arrête un moment. Sera-ce assez t'abaisser, malheureuse sylphide? s'écrie-t-elle d'un ton douloureux: elle veut poursuivre; mais l'abondance des larmes lui ôte l'usage de la parole.

Que deviens-je à ces témoignages de passion, ces marques de douleur, ces résolutions dictées par la prudence, ces mouvemens d'un courage que je regardois comme héroïque! Je m'assieds auprès d'elle; j'essaye de la calmer par mes caresses; mais d'abord on me repousse; bientôt après je n'éprouve plus de résistance, sans avoir sujet de m'en applaudir; la respirations s'embarrasse, les yeux sont à demi-fermés, le corps n'obéit qu'à des mouvemens convulsifs, une froideur suspecte s'est répandue sur toute la peau, le pouls n'a plus de mouvement sensible, & le corps paroîtroit entièrement inanimé, si les pleurs ne couloient pas avec la même abondance.

O pouvoir des larmes! c'est sans doute le plus puissant de tous les traits de l'amour! Mes défiances, mes résolutions, mes sermens, tout est oublié. En voulant tarir la source de cette rosée précieuse, je me suis trop approché de cette bouche où la fraîcheur se réunit au doux parfum de la rose; & si je voulois m'en éloigner, deux bras dont je ne saurois peindre la blancheur, la douceur, & la forme, sont des liens dont il me devient impossible de me dégager. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

O mon Alvare! s'écrie Biondetta, j'ai triomphé: je suis le plus heureux de tous les êtres.

Je n'avois pas la force de parler; j'éprouvois un trouble extraordinaire: je dirai plus, j'étois honteux, immobile. Elle se précipite à bas du lit, elle est à mes genoux, elle me déchausse. Quoi, chère Biondetta! m'écriai-je, quoi vous vous abaissez......? Ah! répond-elle, ingrat, je te servois lorsque tu n'étois que mon despote; laisse-moi servir mon amant.

Je suis, dans un moment, débarrassé de mes hardes: mes cheveux, ramassés avec ordre, sont arrangés dans un filet qu'elle a trouvé dans sa poche. Sa force, son activité, son adresse ont triomphé de tous les obstacles que je voulois opposer. Elle fait avec la même promptitude sa petite toilette de nuit, éteint le flambeau qui nous éclairoit, & voilà les rideaux tirés.

Alors avec une voix à la douceur de laquelle la plus délicieuse musique ne sauroit se comparer: Ai-je fait, dit-elle, le bonheur de mon Alvare, comme il a fait le mien? Mais non: je suis encore la seule heureuse; il le fera, je le veux: je l'enivrerai de délices, je le remplirai de science, je l'éléverai au faîte des grandeurs. Voudras-tu, mon cœur, voudras-tu être la créature la plus privilégiée, te soumettre, avec moi, les hommes, les elémens, la nature entière?

O ma chère Biondetta! lui dis-je, quoiqu'en faisant un peu d'effort sur moi-même, tu me suffis, tu remplis tous les vœux de mon cœur.... Non, non, répliqua-t-elle vivement, Biondetta ne doit pas te suffire: ce n'est pas là mon nom: tu me l'avois donné, il me flattoit, je le portois avec plaisir; mais il faut bien que tu saches qui je suis.... Je suis le Diable,mon cher Alvare, je suis le Diable....

En prononçant ce mot avec un accent d'une douceur enchanteresse, elle fermoit, plus qu'exactement, le passage aux réponses que j'aurois voulu lui faire. Dès que je puis rompre le silence: Cesse, dis-je, ma chère Biondetta, ou qui que tu sois, de prononcer ce nom fatal & de me rappeler une erreur abjurée depuis long-temps.

Non, mon cher Alvare, non ce n'étoit point une erreur; j'ai dû te le faire croire, cher petit homme. Il falloit bien te tromper pour te rendre enfin raisonnable. Votre espèce échappe à la vérité; ce n'est qu'en vous aveuglant qu'on peut vous rendre heureux. Ah! tu le feras beaucoup si tu veux l'être; je prétends te combler. Tu conviens déjà que je ne suis pas aussi dégoûtant que l'on me fait noir.

Ce badinage achevoit de me déconcerter. Je m'y refusois, & l'ivresse de mes sens aidoit à ma distraction volontaire.

Mais réponds-moi donc, me disoit-elle: Eh! que voulez-vous que je réponde?... Ingrat, place la main sur ce cœur qui t'adore, que le tien s'anime, s'il est possible, de la plus légère des émotions qui sont si sensibles dans le mien. Laisse couler dans tes veines un peu de cette flamme délicieuse par qui les miennessont embrasées; adoucis, si tu le peux, le son de cette voix si propre à inspirer l'amour, & dont tu ne te sers que trop pour effrayer mon ame timide: dis-moi enfin, s'il t'est possible, mais aussi tendrement que je l'éprouve pour toi, mon cher Béelzébut, je t'adore....

A ce nom fatal, quoique si tendrement prononcé, une frayeur mortelle me saisit; l'étonnement, la stupeur, accablent mon ame: je la croirois anéantie, si la voix sourde du remords ne crioit pas au fond de mon cœur. Cependant, la révolte de mes sens subsiste d'autant plus impérieusement, qu'elle ne peut-être réprimée par la raison. Elle me livre sans défense à mon ennemi: il en abuse, & me rend aisément sa conquête.

Il ne me donne pas le temps de revenir à moi, de réfléchir sur la faute dont il est beaucoup plus l'auteur que le complice. Nos affaires sont arrangées, me dit-il sans altérer sensiblement ce ton de voix auquel il m'avoit habitué. Tu es venu me chercher: je t'ai suivi, servi, favorisé, enfin j'ai fait ce que tu as voulu. Je désirois ta possession, & il falloit, pour que j'y parvinsse, que tu me fisses un libre abandon de toi-même. Sans doute je dois à quelques artifices la première complaisance; quant à la seconde, je m'étois nommé; tu savois à qui tute livrois, & ne saurois te prévaloir de ton ignorance. Désormais notre lien, Alvare, est indissoluble; mais pour cimenter notre société, il est important de nous mieux connoître. Comme je te sais déjà presque par cœur, pour rendre nos avantages réciproques, je dois me montrer à toi tel que je suis.

On ne me donne pas le temps de réfléchir sur cette harangue singulière; un coup de sifflet très-aigu part à côté de moi. A l'instant l'obscurité qui m'environne se dissipe; la corniche qui surmonte le lambris de la chambre s'est toute chargée de gros limaçons: leurs cornes, qu'ils font mouvoir vivement & en manière de bascule, sont devenues des jets de lumière phosphorique, dont l'éclat & l'effet redoublent par l'agitation & l'allongement.

Presque ébloui par cette illumination subite, je jette les yeux à côté de moi; au lieu d'une figure ravissante, que vois-je? O ciel! c'est l'effroyable tête de chameau. Elle articule d'une voix de tonnerre ce ténébreuxChe Vuoi, qui m'avoit tant épouvanté dans la grotte, part d'un éclat de rire humain plus effrayant encore, & tire une langue démésurée....

Je me précipite: je me cache sous le lit, les yeux fermés, la face contre terre. Je sentois battre mon cœur avec une force terrible: j'éprouvois un suffoquement comme si j'allois perdre la respiration. Je ne puis évaluer le temps que je comptois avoir passé dans cette inexprimable situation, quand je me sens tirer par le bras; mon épouvante s'accroît: forcé néanmoins d'ouvrir les yeux, une lumière frappante les aveugle.

Ce n'étoit point celle des escargots, il n'y en avoit plus sur les corniches; mais le soleil me donnoit-à-plomb sur le visage. On me tire encore par le bras, on redouble: je reconnois Marcos.

Eh! seigneur cavalier, me dit-il, à quelle heure comptez-vous donc partir? Si vous voulez arriver à Maravillas aujourd'hui, vous n'avez pas de temps à perdre, il est près de midi.

Je ne répondois pas: il m'examine. Comment? vous êtes resté tout habillé sur votre lit? vous y avez donc passé quatorze heures sans vous éveiller? Il falloit que vous eussiez un grand besoin de repos. Madame votre épouse s'en est doutée; c'est, sans doute, dans la crainte de vous gêner, qu'elle a été passer la nuit avec une de mes tantes; mais elle a été plus diligente que nous; par ses ordres, dès le matin tout a été mis en état dans votre voiture, & vous pouvez y monter. Quant à Madame, vous ne la trouverez pas ici. Nous lui avonsdonné une bonne mule; elle a voulu profiter de la fraîcheur du matin; elle vous précède, & doit vous attendre dans le premier village que vous rencontrerez sur votre route.

Marcos sort. Machinalement je me frotte les yeux, & passe les mains sur ma tête pour y trouver ce filet dont mes cheveux dévoient être enveloppés.. Elle est nue, en désordre, ma cadenette est comme elle étoit la veille: la rosette y tient. Dormirois-je? me dis-je alors. Ai-je dormi? serois-je assez heureux pour que tout n'eût été qu'un songe? Je lui ai vu éteindre la lumière....... Elle l'a éteinte........ La voilà....... Marcos rentre. Si vous voulez prendre un repas, Seigneur cavalier, il est préparé. Votre voiture est attelée.

Je descends du lit; à peine puis-je me soutenir, mes jarrets plient sous moi. Je consens à prendre quelque nourriture; mais cela me devient impossible. Alors voulant remercier le fermier & l'indemniser de la dépense que je lui ai occasionnée, il refuse.

Madame, me répond-il, nous a satisfaits & plus que noblement; vous & moi, seigneur cavalier, avons deux braves femmes. A ce propos, sans rien répondre, je monte dans ma chaise: elle chemine.

Je ne peindrai point la confusion de mespensées; elle étoit telle, que l'idée du danger dans lequel je devois trouver ma mère ne s'y retraçoit que foiblement. Les yeux hébêtés, la bouche béante, j'étois moins un homme qu'un automate.

Mon conducteur me réveille. Seigneur cavalier, nous devons trouver madame dans ce village-ci. Je ne lui réponds rien. Nous traversions une espèce de bourgade; à chaque maison il s'informe si l'on n'a pas vu passer une jeune dame en tel & tel équipage. On lui répond qu'elle ne s'est point arrêtée. Il se retourne, comme voulant lire sur mon visage mon inquiétude à ce sujet, & s'il n'en savoit pas plus que moi, je devois lui paroître bien troublé.

Nous sommes hors du village, & je commence à me flatter que l'objet actuel de mes frayeurs s'est éloigné, au moins pour quelque temps. Ah! si je puis arriver, tomber aux genoux de Dona Mencia, me dis-je à moi-même, si je puis me mettre sous la sauve-garde de ma respectable mère, fantômes, monstres qui vous êtes acharnés sur moi, oserez-vous violer cet asile? J'y retrouverai, avec les sentimens de la nature, les principes salutaires dont je m'étois écarté, je m'en ferai un rempart contre vous.

Mais si les chagrins occasionnés par mesdésordres m'ont privé de cet ange tutélaire... ah! je ne veux vivre que pour la venger sur moi-même. Je m'ensevelirai dans un cloître.... Eh! qui m'y délivrera des chimères engendrées dans mon cerveau? Prenons l'état ecclésiastique. Sexe charmant, il faut que je renonce à vous, une larve infernale s'est revêtue de toutes les graces dont j'étois idolâtre; ce que je verrois en vous de plus touchant me rappelleroit....

Au milieu de ces réflexions dans lesquelles mon attention est concentrée, la voiture est entrée dans la grande cour du château. J'entends une voix; C'est Alvare! c'est mon fils! J'élève la vue & reconnois ma mère sur le balcon de son appartement.

Rien n'égale alors la douceur, la vivacité du sentiment que j'éprouve. Mon ame semble renaître: mes forces se raniment toutes à la fois. Je me précipite, je vole dans les bras qui m'attendent. Je me prosterne. Ah! m'écriai-je, les yeux baignés de pleurs, la voix entrecoupée de sanglots, ma mère! ma mère! je ne suis donc pas votre assassin? Me reconnoîtrez-vous pour votre fils? Ah! ma mère, vous m'embrassez.....

La passion qui me transporte, la véhémence de mon action ont tellement altéré mes traits& le son de ma voix, que Dona Mencia en conçoit de l'inquiétude. Elle me relève avec bonté, m'embrasse de nouveau, me force à m'asseoir. Je voulois parler, cela m'étoit impossible; je me jetois sur ses mains en les baignant de larmes, en les couvrant des caresses les plus emportées.

Dona Mencia me considère d'un air d'étonnement: elle suppose qu'il doit m'être arrivé quelque chose d'extraordinaire; elle appréhende même quelque dérangement dans ma raison. Tandis que son inquiétude, sa curiosité, sa bonté, sa tendresse se peignent dans ses complaisances & dans ses regards, sa prévoyance a fait rassembler sous ma main ce qui peut soulager les besoins d'un voyageur fatigué par une route longue & pénible.

Les domestiques s'empressent à me servir. Je mouille mes lèvres par complaisance. Mes regards distraits cherchent mon frère; alarmé de ne le pas voir: Madame, dis-je, où est l'estimable Dom Juan?......

Il fera bien aise de savoir que vous êtes ici, puisqu'il vous avoit écrit de vous y rendre; mais comme ses lettres, datées de Madrid, ne peuvent être parties que depuis quelques jours, nous ne vous attendions pas si tôt. Vous êtes colonel du régiment qu'il avoit, & le roivient de le nommer à une vice-royauté dans les Indes.

Ciel! m'écriai-je, tout seroit-il faux dans le songe affreux que je viens de faire?...... Mais il est impossible..... De quel songe parlez-vous, Alvare?...... Du plus long, du plus étonnant, du plus effrayant que l'on puisse faire. Alors, surmontant l'orgueil & la honte, je lui fais le détail de ce qui m'étoit arrivé depuis mon entrée dans la grotte de Portici jusqu'au moment heureux où j'avois pu embrasser ses genoux.

Cette femme respectable m'écoute avec une attention, une patience, une bonté extraordinaires. Comme je connoissois l'étendue de ma faute, elle vit qu'il étoit inutile de me l'exagérer.

Mon cher fils, vous avez couru après les mensonges, &, dès le moment même, vous en avez été environné. Jugez-en par la nouvelle de mon indisposition & du courroux de votre frère aîné. Berthe, à qui vous avez cru parler, est, depuis quelque temps, détenue au lit par une infirmité. Je ne songeai jamais à vous envoyer deux cents sequins au delà de votre pension. J'aurois craint, ou d'entretenir vos désordres, ou de vous y plonger par une libéralité mal entendue. L'honnête écuyer Pimientosest mort depuis huit mois. Et sur dix-huit cents clochers que possède peut-être M. le Duc de Medina-Sidonia dans toutes les Espagnes, il n'a pas un pouce de terre à l'endroit que vous désignez: je le connois parfaitement, & vous aurez rêvé cette ferme & tous ses habitans.

Ah! Madame, repris-je, le muletier qui m'amène a vu cela comme moi; il a dansé à la noce.

Ma mère ordonne qu'on fasse venir le muletier; mais il avoit dételé en arrivant, sans demander son salaire.

Cette fuite précipitée qui ne laissoit point de traces, jeta ma mère en quelques soupçons. Nugnés, dit-elle à un page qui traversoit l'appartement, allez dire au vénérable Dom Quebracuernos que mon fils Alvare & moi l'attendons ici.

C'est, poursuivit-elle, un docteur de Salamanque; il a ma confiance, & la mérite; vous pouvez lui donner la vôtre. Il y a dans la fin de votre rêve une particularité qui m'embarrasse; dom Quebracuernos connoît les termes, & définira ces choses beaucoup mieux que moi.

Le vénérable ne se fit pas attendre; il en imposoit même avant de parler, par la gravité de son maintien. Ma mère me fit recommencerdevant lui l'aveu sincère de mon étourderie; & des suites qu'elle avoit eues. Il m'écoutoit avec une attention mêlée d'étonnement, & sans m'interrompre. Lorsque j'eus achevé, après s'être un peu recueilli, il prit la parole en ces termes:

Certainement, seigneur Alvare, vous venez d'échapper au plus grand péril auquel un homme puisse être exposé par sa faute. Vous ayez provoqué l'esprit malin, & lui avez fourni, par une suite d'imprudences, tous les déguisemens dont il avoit besoin pour parvenir à vous tromper & à vous perdre. Votre aventure est bien extraordinaire, je n'ai rien lu de semblable dans ladémonomanie de Bodin, ni dans lemonde enchanté de Bekker. Et il faut convenir que depuis que ces grands hommes ont écrit, notre ennemi s'est prodigieusement raffiné sur la manière de former ses attaques, en profitant des ruses que les hommes du siècle employent réciproquement pour se corrompre. Il copie la nature fidèlement & avec choix; il emploie la ressource des talens aimables, donne des fêtes bien entendues, fait parler aux passions leur plus séduisant langage; il imite même, jusqu'à un certain point, la vertu. Cela m'ouvre les yeux sur beaucoup de choses qui se passent; je vois d'ici bien desgrottes, plus dangereuses que celles de Portici, & une multitude d'obsédés, qui malheureusement ne se doutent pas de l'être. A votre égard, en prenant des précautions sages pour le présent & pour l'avenir, je vous crois entièrement délivré. Votre ennemi s'est retiré, cela n'est pas équivoque. Il vous a séduit, il est vrai; mais il n'a pu parvenir à vous corrompre; vos intentions, vos remords vous ont préservé, à l'aide des secours extraordinaires que vous avez reçus: ainsi son prétendu triomphe & votre défaite n'ont été, pour vous & pour lui, qu'uneillusion, dont le repentir achevera de vous laver. Quant à lui, une retraite forcée a été son partage: mais admirez comme il a su la couvrir, & laisser en partant le trouble dans votre esprit, & des intelligences dans votre cœur, pour pouvoir renouveller l'attaque, si vous lui en fournissez l'occasion. Après vous avoir ébloui, autant que vous avez voulu l'être, contraint à se montrer à vous dans toute sa difformité, il obéit en esclave qui prémédite la révolte; il ne veut vous laisser aucune idée raisonnable & distincte, mêlant le grotesque au terrible; le puéril de ses escargots lumineux à la découverte effrayante de son horrible tête; enfin le mensonge à la vérité, le repos à la veille; de manière que votre espritconfus ne distingue rien, & que vous puissiez croire que la vision qui vous a frappé étoit moins l'effet de sa malice, qu'un rêve occasionné par les vapeurs de votre cerveau; mais il a soigneusement isolé l'idée de ce fantôme agréable dont il s'est long-temps servi pour vous égarer; il la rapprochera, si vous le lui rendez possible. Je ne crois pas cependant que la barrière du cloître ou de notre état soit celle que vous deviez lui opposer. Votre vocation n'est point assez décidée; les gens instruits par leur expérience sont nécessaires dans le monde. Croyez-moi, formez des liens légitimes avec une personne du sexe; que votre respectable mère préside à votre choix; & dût celle que vous tiendrez de sa main avoir des graces & des talens célestes, vous ne serez jamais tenté de la prendre pour le diable.

Fin du diable amoureux.

LESLUTINSDU CHATEAUDE KERNOSY,NOUVELLE HISTORIQUEDe Madame la Comtessede Murat.

LESLUTINSDU CHATEAUDE KERNOSY,NOUVELLE HISTORIQUE.

LESLUTINSDU CHATEAUDE KERNOSY,NOUVELLE HISTORIQUE.

La vicomtesse de Kernosy passoit presque toute l'année dans son château, qu'elle estimoit comme le plus charmant séjour de toute la Bretagne. C'est un fief noble, dont ses ancêtres ont successivement porté le nom, où elle-même a été élevée dès sa plus tendre jeunesse, & dont la situation avantageuse offre de tous côtés quelque chose de singulier, fort agréable à la vue. Ses deux nièces, toutes deux très-aimables & jeunes, demeuroient dans ce lieuavec elles & trouvoient bien triste de passer leurs beaux jours dans une demeure si solitaire, si éloignée du commerce du monde, distante de dix lieues de la ville la plus prochaine, & d'un quart de lieue du village.

Ce château est un bâtiment à l'antique, qui conserve pourtant un air de grandeur: d'abord on y voit des portes de fer, de grosses tours, des fossés profonds, des ponts-levis à demi-rompus; ensuite de grandes galeries sans aucun ornement, des salles & des chambres spacieuses, dont les fenêtres sont si étroites, que le jour n'y peut entrer qu'imparfaitement; l'herbe y croît en été aussi haute qu'en pleine campagne; enfin ce château est précisément sur le modèle de ceux où l'on dit qu'il revient des esprits. C'étoit aussi l'opinion commune de ce pays-là: on en comptoit depuis plus de cent ans des choses merveilleuses. Mesdemoiselles de Kernosy savoient, dès leur enfance, toutes les histoires deslutinsde ce château, leurs gouvernantes leur en avoient fait mille fois le récit; mais quoiqu'elles eussent presque toujours demeuré dans ce lieu, elles n'avoient jamais rien vu ni entendu qui pût leur persuader qu'il y eût quelque vérité à cette croyance vulgaire.

Un soir que la vieille vicomtesse s'étoitcouchée de fort bonne heure, mesdemoiselles de Kernosy se retirèrent dans leur chambre, & s'assirent auprès du feu, ne voulant pas se mettre si-tôt au lit.

Voilà un temps bien agréable pour être à la campagne, dit mademoiselle de Kernosy, en entendant le vent qui siffloit dans les fenêtres; en vérité je ne puis résister à l'ennui mortel que ma tante nous donne. Vous avez raison, ma sœur, dit mademoiselle de Saint-Urbain (c'étoit le nom de la cadette), je suis au désespoir d'être ici, & mon désespoir augmente, ajouta t-elle en souriant, quand je songe qu'à Paris on court le bal à l'heure qu'il est, pendant que nous sommes dans ce maudit château, assiégé par la neige, & sans aucuns plaisirs.

Cette charmante fille alloit faire un détail de tous les agrémens de Paris pendant le carnaval; mais mademoiselle de Kernosy se leva tout à coup de dessus son fauteuil, en faisant un grand cri. Qu'avez-vous, ma sœur? lui dit-elle, tout étonnée de son action. Voyez, voyez, reprit Kernosy tout effrayée. Saint-Urbain regarda, & vit une lettre attachée à une petite chaîne d'argent, qui descendoit par la cheminée, & on la tenoit à une distance assez élevée pour empêcher que le feu ne prît au papier. Quoi, dit Saint-Urbain, c'est un billet qui vouseffraye si fort? J'ai cru que vous aviez des visions épouvantables. Voyons, continua-t-elle en prenant les pincettes, pour attraper le billet, sans se brûler; voyons promptement ce que cela signifie. Comment, dit Kernosy, vous allez prendre ce papier? Vous n'y pensez pas. Laissez cela, ma sœur, je vous en prie, & appelons quelqu'un. Appelons donc ma tante, reprit Saint-Urbain; elle fera peur à l'esprit. Ne riez point, dit Kernosy, j'ai une frayeur épouvantable. Mais de quoi? reprit Saint-Urbain; vous voyez bien que l'esprit n'est pas céans, puisqu'il prend la peine de nous écrire. En achevant ces paroles, elle prit le papier avec des pincettes, & l'ouvrit dans le moment même, malgré Kernosy, qui mouroit de peur. L'écriture de l'esprit est fort lisible, dit Saint-Urbain en regardant ce billet. Voyons un peu ce qu'il veut nous dire; elle le lut, & y trouva ces paroles:

Billet.

Vous êtes toutes deux trop aimables pour demeurer toujours seules dans un lieu aussi solitaire que celui-ci; on ne peut vous avoir vues, & n'avoir pas le cœur sensible à vos beautés & à vos ennuis, chargez-nous du soin de vos plaisirs, & l'on ferade son mieux pour vous réjouir. On y parviendroit sans doute, si des cœurs tendres & fidèles vous paroissoient dignes de votre attention.

Les Lutins du chateau.

Qu'est-ce que tout ceci? dit mademoiselle de Kernosy, qui avoit eu le temps de se rassurer un peu. Je ne sais, répondit Saint-Urbain, mais on nous promet des plaisirs & des amans fidèles; je suis d'avis que nous acceptions le marché.

Kernosy n'osoit faire un pas dans sa chambre, & Saint-Urbain ayant regardé dans la cheminée, ne vit plus la petite chaîne; elle le dit à sa sœur. Elle a disparu! s'écria Kernosy; appelons du monde. Dans ce moment, un lumignon de la bougie auprès de laquelle étoit le billet, tomba sur ce papier, déjà fort sec d'avoir été suspendu quelque temps dans la cheminée; le feu y prit facilement, & le consuma avec assez de promptitude.

Cet accident, très-naturel, fit presque évanouir Kernosy, & Saint-Urbain même perdit toute assurance; elle appela leurs femmes de chambre, qui couchoient dans une tour fort proche, & qui accoururent. Saint-Urbain leur dit tout effrayée, que sa sœur venoit de setrouver mal; elles attribuèrent sa frayeur à cet évanouissement: aussi-tôt on jeta de l'eau sur le visage de mademoiselle de Kernosy, on la mit au lit, & peu de temps après elle se trouva beaucoup mieux; mais elle ordonna à ses femmes de demeurer dans sa chambre; Saint-Urbain se coucha auprès d'elle, pour être plus assuré si elles entendoient encore quelque chose.

Vous avez bien fait, dit Kernosy tout bas à sa sœur, de ne rien dire à nos femmes de la peur que nous avons eue, cela se seroit répandu demain; & comme nous n'avions plus ce billet, on nous auroit prises pour des visionnaires. Saint-Urbain convint qu'il ne falloit point parler de leur aventure; enfin le jour les ayant rassurées, elles s'endormirent.

L'une & l'autre ne furent éveillées qu'à midi, par le bruit d'un carrosse & des chevaux que l'on entendoit dans la cour du château. Qu'est-ce que ce bruit? demanda Kernosy; c'est peut-être des plaisirs que le lutin nous envoie, répondit Saint-Urbain. Oh! ma sœur, reprit Kernosy, je ne suis pas encore bien remise de ma frayeur; oublions, s'il se peut, le lutin. Dans ce moment, une des femmes de la vicomtesse entra, & leur apprit qu'une troupe de comédiens venoit d'arriver; qu'ilsavoient apporté une lettre à madame la vicomtesse, qu'elle l'avoit lue, & qu'ensuite elle avoit dit à ces comédiens de rester au château.

Comment, dirent-elles en se levant, notre tante veut bien qu'ils demeurent; il faut que quelque puissance supérieure s'en mêle. A peine avoit-elle achevé ces mots, qu'on entendit encore du bruit dans la cour; elles envoyèrent demander ce que c'étoit, & on leur vint dire que c'étoit une troupe de violons & de musiciens qui venoient d'arriver. Alors Saint-Urbain dit à sa sœur, en la prenant sous le bras; allons voir la physionomie de ces gens-là. Elles allèrent à la chambre de la vicomtesse, qui leur dit, dès qu'elles furent entrées, avec un air riant qu'elles ne lui avoient jamais vu: eh bien, mesdemoiselles, vous plaindrez-vous encore de l'ennui que vous avez dans ce pays-ci? Voilà, ce me semble, assez de divertissemens qui vous viennent. Qu'avez-vous donc, dit-elle en regardant l'effrayée Kernosy? vous voilà de mauvaise humeur à contre-temps. Je me suis trouvée mal cette nuit, dit Kernosy, mais je crois que ce ne sera rien. Eh! de quel pays, ma tante, dit Saint-Urbain, nous arrivent tant de plaisirs? Vous êtes trop curieuse, répondit la vicomtesse avec un air froid; laissez-moi seule, j'aiaffaire: allez voir les préparatifs que l'on fait pour ce soir. Ma tante est assurément la confidente des lutins, dit Saint-Urbain tout bas à sa sœur; vous voyez qu'elle leur garde le secret. Elles passèrent dans une grande salle, où elles trouvèrent des ouvriers occupés à dresser un théâtre & à rajuster des décorations qui leur parurent assez belles & assez bien entendues; de là elles allèrent à la chapelle du château faire leur prière; & quelque temps après, on les vint querir pour dîner. Dès qu'elles furent sorties de table, elles retournèrent dans leur chambre quitter leur négligé, & s'habiller pour faire honneur à la compagnie. Saint-Urbain trouva dans sa poche un billet; elle le lut à Kernosy. Voici ce qu'il contenoit:

Billet.

Vous voyez que nous vous tenons parole; nous cherchons à vous divertir, & nous avons trouvé le secret d'adoucir l'humeur insupportable de votre tante. L'évanouissement de mademoiselle de Kernosy nous a donné beaucoup d'inquiétude: n'ayez point de peur, l'amour ne doit jamais effrayer, quand on est jeune & belle.

Les lutins sont bien galans, dit-elle enachevant la lecture de ce billet; mais celui-ci ne m'épouvante point; il n'est pas venu seul comme l'autre, & on peut l'avoir mis dans ma poche pendant que je regardois travailler ce peintre qui raccommodoit une décoration. Voyons ce que tout ceci deviendra; mais prenons garde que le feu ne se mette à ce billet comme au premier, qui nous a tant effrayées; il faut le serrer sous la clef, peut-être quelque jour en reconnoîtrons-nous l'écriture. Les deux sœurs employèrent le reste de la journée à leur ajustemement; & leur beauté, avec ce petit secours, étoit si surprenante, qu'on les trouva dignes d'aller briller dans les plus superbes fêtes du monde.

Mademoiselle de Kernosy étoit blonde; elle avoit le teint d'une blancheur éclatante, le tour du visage agréable, & de grands yeux bleus perçans jusqu'au fond de l'ame; un sourire gracieux découvroit de belles dents, & même augmentoit l'éclat de sa bouche, dont les lèvres étoient d'une couleur aussi vive que le corail; sa gorge & ses mains relevoient encore tous ces avantages de la nature, & tant de beautés sans doute pouvoient causer de l'amour; mais sa taille avantageuse, accompagnée d'un air noble, imposoit de telle sorte, qu'on ne pouvoit la regarder qu'avec des sentimens de respect; & l'égalité de son esprit faisoit qu'on remarquoit dans toutes ses paroles une justesse qu'on ne sauroit acquérir que par la pratique du monde & une parfaite connoissance des belles-lettres.

La jeune Saint-Urbain avoit le visage rond, le teint fin, mais un peu plus brun que celui de sa sœur; ses cheveux étoient noirs, & ses yeux de la même couleur, bien fendus & d'une vivacité surprenante; sa bouche, petite & gracieuse, renfermoit de belles dents, blanches comme l'ivoire, & parfaitement bien rangées; un air aisé, répandu sur toute sa personne, n'empêchoit pas qu'on ne remarquât en elle un port majestueux à la danse comme à la promenade; & quoiqu'elle ne fût pas si grande que Kernosy, sa taille étoit d'une proportion si admirable, qu'on auroit eu de la peine à se déterminer pour le choix entre l'une & l'autre des deux sœurs. Ses manières, engageantes naturellement, & enjouées, inspiroient la joie dans les cœurs, dès qu'elle paroissoit. Elle avoit la répartie prompte & pleine d'esprit; bien souvent même elle savoit animer une conversation languissante par quelque chose de hardi qu'elle avançoit brusquement. D'abord on eût dit qu'elle le faisoit sans réflexion; mais elle soutenoit son discours par des raisons si solides,qu'il ne lui est jamais rien échappé qui ne fût de bon sens, qui ne fît plaisir, & qui ne fût digne de sa naissance.

Ces deux charmantes sœurs n'étoient pas encore sorties de leur chambre, lorsqu'on leur vint dire qu'un homme à cheval venoit d'annoncer à madame la vicomtesse, que ce jour même trois dames du voisinage dévoient arriver à son château. Tant mieux, dit Saint-Urbain, j'en trouverai la comédie plus agréable, s'il y a beaucoup de spectateurs; sachons donc le nom de ces dames. C'est, répondit une de leurs femmes, la marquise de Briance, la comtesse de Salgue, & la baronne de Sugarde. Voilà très-bonne compagnie, dit mademoiselle de Kernosy; mais il me semble que cela seroit encore mieux, si les frères de la marquise de Briance étoient en ce pays-ci. Ils n'y reviendront pas si-tôt; quand on est à Paris, environné de plaisirs, on se souvient rarement des dames qu'on a laissées en province. C'est selon, dit Saint-Urbain en riant; croyez-vous que le comte & le chevalier de Livry trouvent dans cette ville beaucoup de dames plus aimables que nous? Je me souviens bien que nous n'y en trouvâmes pas un grand nombre, il y a six mois.

L'équipage de la marquise entrant alorsdans la cour, obligea les deux sœurs de descendre pour aller au devant d'elle. Madame la vicomtesse étoit accourue la première, parée comme une jeune personne; son habit, qu'elle assuroit être amaranthe brun, étoit de velours couleur de feu très-vif. Les dames montèrent à son appartement, & parurent étonnées de voir un théâtre qu'on achevoit d'élever dans la grande salle. Une troupe de comédiens est arrivée ici ce matin, dit la vicomtesse, & je les ai retenus pour divertir mes nièces pendant ce carnaval. On loua sa complaisance, & toute la compagnie entra dans sa chambre.

La vicomtesse avoit près de soixante ans; elle vouloit être belle, quoiqu'elle ne l'eût pas même été pendant sa première jeunesse. Jamais femme n'a été d'une humeur si difficile; elle étoit fort riche, veuve depuis cinq ans, & le dessein qu'elle avoit de se remarier ne s'étant pas encore exécuté, parce qu'elle n'avoit trouvé personne, disoit-elle, qui sût assez bien aimer; elle auroit voulu un héros comme Amadis; Galaor lui paroissoit trop volage; Alexandre n'aimoit pas assez tendrement, & César avoit un trop grand nombre de maîtresses. Enfin elle cherchoit un Amadis, & n'en ayant point trouvé en Bretagne, elle avoit fait un voyage à Paris, où n'en trouvant pas davantage, elle retourna à son château, attendant que la fortune lui envoyât un chevalier digne d'être son amant. Comme elle étoit riche, de grande qualité, & qu'elle possédoit les plus belles terres de la province, quantité de grands seigneurs de ce pays s'empressèrent auprès d'elle; mais il est aisé de juger comment une personne, qui vouloit absolument un héros, trouvoit peu galans, les provinciaux qui parloient d'abord de mariage.

Mesdemoiselles de Kernosy étoient soumises à cette capricieuse personne; elles avoient perdu leur mère dès leur enfance; leur père, en mourant, les avoit obligées, par son testament, à demeurer sous la tutelle de la vicomtesse sa belle sœur, & ces aimables filles, depuis quatre ans, étoient auprès d'elle.

La vicomtesse ne se pressoit point de les marier; elle avoit refusé tous les partis qui s'étoient présentés, quoiqu'il y en eût de fort avantageux; l'un n'avoit pas assez de valeur, l'autre étoit mal fait, l'autre n'étoit pas d'un âge sortable; enfin il ne s'en trouvoit point à son gré. Cependant elle jouissoit paisiblement du bien considérable des deux nièces.

Cette capricieuse aimoit à faire la grande dame sur son palier; la manière dont elle reçut la compagnie marquoit assez que la dépensene l'étonnoit pas. Elle ordonna, pendant la conversation, qu'on préparât une collation, où tout ce qu'il y avoit de plus exquis pour la saison dans le château, fut servi. Ses ordres furent si ponctuellement exécutés, que tout se trouva prêt pour la comédie dans le moment que chacun se levoit de table.

Toutes les dames passèrent dans la salle; elles y trouvèrent un petit théâtre bien éclairé: la décoration représentoit une chambre magnifique; enfin toutes les personnes de distinction & de même sexe prirent leurs places. Les domestiques de la vicomtesse, & tous les habitans des environs qui étoient accourus au bruit de la fête, composèrent un parterre fort aisé à contenter. Huit violons & quatre hautbois jouèrent l'ouverture, & les comédiens commencèrent la pièce qu'on nomme l'esprit follet.

Elle fut assez bien jouée; & comme elle avoit beaucoup de rapport à l'aventure de la nuit, les deux sœurs se regardèrent plusieurs fois, mais elles ne se purent rien dire; la marquise de Briance & la comtesse de Salgue étoient placées entre elles. A la fin de la comédie, l'orchestre joua des morceaux excellens du triomphe de l'amour.

On passa dans une salle prochaine, où l'onservit un magnifique souper; la vicomtesse l'avoit ordonné, & c'étoit la seule chose qu'elle entendoit bien. La conversation fut vive; la baronne & Saint-Urbain disoient qu'il manquoit un bal aux plaisirs de cette journée, elles soutenoient encore leur thèse avec chaleur, quand on aperçut un valet de chambre qui vint parler à madame la vicomtesse. Allons, mesdames, leur dit-elle un moment après que le repas fut fini, passons, s'il vous plaît, dans la petite galerie: la compagnie fut également surprise d'y trouver des lustres allumés, des violons, des hautbois, & plusieurs troupes de masques. Il y en avoit de fort bonne mine, que ces dames crurent n'avoir point vus parmi les acteurs qui avoient représenté l'esprit follet.

Un d'eux, vêtu à la grecque, vint prendre la vicomtesse, qui commença le bal par une courante; elle l'acheva, en disant qu'elle réussiroit beaucoup mieux au menuet & autres danses moins sérieuses.

Kernosy & Saint-Urbain firent des merveilles; on n'a jamais vu plus de légèreté & de justesse. Leurs danses furent accompagnées de toutes les grâces que les Bretonnes y savent donner. Le masque vêtu à la grecque ne quittoit presque point la vicomtesse, au grandétonnement de ses nièces. Cependant un joli masque s'approcha de mademoiselle de Kernosy; son habit étoit de velours noir, fait à l'espagnole; il avoit des plumes couleur de feu à son chapeau; sa taille étoit belle; il venoit de danser, & la délicatesse de ses pas, accompagnée d'une légereté surprenante, avoit charmé tout le monde.

Les lutins du château sont bien malheureux, dit-il à Kernosy, de vous avoir épouvantée; mais vous êtes si belle ce soir, qu'ils peuvent se flatter que votre santé est parfaite. Kernosy voulut sortir de sa place, entendant encore parler des lutins. L'espagnol, en l'arrêtant, lui dit: Demeurez un moment, je vous prie; je vous expliquerai l'aventure de la nuit passée. Il leva son masque, & Kernosy le reconnoissant pour le comte de Livry, frère de la marquise de Briance, fut à peu près aussi surprise que si elle eût vu le lutin dont l'événement lui avoit fait perdre la connoissance.

Ce mouvement précipité fut pourtant bien différent de celui de la peur; elle ne songea plus à s'en aller. Quoi! c'est vous, comte? lui dit-elle. Eh! quelle raison vous fait paroître sous ce déguisement, dans un lieu où vous pouvez être comme madame votre sœur? J'aitrop de choses à répondre aux questions que vous me faites, répondit le comte, pour oser le faire ici, & cependant je meurs d'impatience de vous éclaircir; faites-moi la grace d'entrer, en sortant d'ici, dans la chambre de ma sœur. Irez-vous, mademoiselle? continua-t-il, voyant que Kernosy rêvoit profondément; puis-je me flatter de vous voir un quart-d'heure sans témoins suspects? Que j'ai de choses à vous dire! La marquise est trop de mes amies, répondit Kernosy en rougissant, pour que je refuse d'aller m'éclaircir avec elle de tout ce qui se passe ici.

La vicomtesse vint alors prendre l'espagnol pour danser, & interrompit cette conversation. Kernosy avoit bien envie de faire part à Saint-Urbain de son aventure; mais elle ne douta pas qu'elle n'en fût instruite, quand elle vit à genoux auprès d'elle un petit masque vêtu en Scaramouche, qui jouoit à merveille de la guitare; sa taille étoit fine & parfaitement belle; une grande quantité de cheveux noirs, naturellement frisés, le fit aisément reconnoître par Kernosy pour le chevalier de Livry: elle lui laissa le soin d'apprendre à Saint-Urbain qui étoient les lutins du château.

Le bal ne finit qu'après minuit: aussi-tôtmadame de Kernosy conduisit la comtesse à son appartement. Saint-Urbain mena la baronne dans le sien, & Kernosy, qui étoit depuis long-temps amie de la marquise, l'accompagna jusques dans sa chambre. Saint-Urbain avoit trop d'impatience de retrouver la compagnie, qu'elle savoit être dans la chambre de la marquise, pour s'amuser avec la baronne; elle fit peu de complimens, & vint du même pas les joindre. A peine étoit-elle entrée, que le comte & le chevalier de Livry, qui avoient promptement changé d'habits, arrivèrent.

La conversation fut d'abord tumultueuse; on se fit mille questions, sans se donner le temps d'y répondre; mais enfin Kernosy ayant prié le comte de l'éclaircir parfaitement du dessein qui les faisoit venirincognitodans un lieu où tout le monde étoit de leurs amis; comme il n'y avoit personne de suspect dans la chambre, chacun ayant pris sa place auprès du feu, le comte commença ainsi son récit:

Il y a un an que nous eûmes l'honneur de vous voir, pour la première fois, dit-il en s'adressant à mademoiselle de Kernosy; on se souvient long-temps d'une vue si charmante: vous vîntes chez ma sœur avec madame votre tante; nous arrivions de l'armée, mon frère& moi, & nous n'avions alors de passion que celle d'aller à Paris passer le temps que nous pouvions être éloignés de nos régimens. Le plaisir de vous voir nous fit changer de dessein; nous ne pensâmes plus qu'à demeurer dans un pays où nous ne croyions pas, en arrivant, passer huit jours sans mourir d'ennui. Je pris la liberté de déclarer ce que je pensois à mademoiselle de Kernosy, & je ne doutai pas que le chevalier ne s'expliquât aussi à mademoiselle de Saint-Urbain.

Cela n'est pas de votre narration, M. le comte, interrompit Saint Urbain en souriant; il faut bien que vous laissiez quelque chose à dire au chevalier, s'il lui prend en fantaisie de conter aussi ses aventures. La marquise rit de l'imagination de Saint-Urbain; & Kernosy ayant prié le comte de continuer, il reprit ainsi:

Je ne parlerai donc plus de mademoiselle de Saint-Urbain, puisqu'elle me le défend. Mademoiselle de Kernosy reçut les marques de mon respectueux attachement avec une froideur capable de glacer tout autre cœur que le mien: je continuai de lui marquer mon respect & ma tendresse; mais elle n'en fut que foiblement touchée.

Si mademoiselle de Saint-Urbain me le permettoit, continua t-il en riant, je dirois que le chevalier étoit ou plus heureux ou plus amoureux que moi; car il est certain qu'il paroissoit plus content. Vous jugez sur de foibles apparences, interrompit Saint-Urbain; vous êtes bien heureux que j'entende raillerie. Je prétends conter aussi, reprit le chevalier, & l'on verra si je ne saurai pas faire des réflexions à mon tour.

Taisez-vous, chevalier, dit la marquise, je veux apprendre dans ce récit mille choses que je ne sais pas encore. Des affaires indispensables, continua le comte, nous rappelant à la cour, nous fûmes obligés de partir, & jamais je n'ai senti une pareille tristesse. Mesdemoiselles de Kernosy étoient retournées chez elles, madame leur tante les avoit emmenées le jour que je reçus la cruelle lettre qui me forçoit à quitter ce pays-ci. Je me flattai que j'aurois du moins la satisfaction de dire adieu à mademoiselle de Kernosy; mais ma sœur m'apprit que madame la vicomtesse ne souffriroit pas que des gens de notre âge allassent rendre des visites à ses aimables nièces.

Madame la marquise se souvient bien de l'empressement avec lequel je la priai de me mener chez madame de Kernosy; mais elle avoit un peu de fièvre, & elle fut inflexibleà mes prières. J'étois malade, dit la marquise, &, je veux bien vous l'avouer, je craignis que si vous revoyiez de si aimables personnes, votre devoir ne fût ralenti par votre amour. Nous partîmes donc, le chevalier & moi, reprit le comte, & nous ne nous dîmes pas quatre mots pendant le chemin. J'écrivis à mademoiselle de Kernosy en partant, & je laissai un valet de chambre pour lui faire tenir sûrement ma lettre. Le chevalier le chargea d'une de sa part pour mademoiselle de Saint-Urbain; nous attendîmes son retour à Paris avec impatience. Enfin il arriva, & nous assura qu'il avoit donné nos lettres, & que mesdemoiselles de Kernosy n'avoient pas voulu y faire de réponses.

Peu de jours après, ce valet de chambre disparut, & emmena un de nos chevaux. Cette action nous fit douter qu'il eût rendu fidèlement nos lettres; nous songions à nous en éclaircir nous-mêmes, quand tous les colonels reçurent ordre de se rendre à leurs régimens: il fallut obéir, cette province étoit trop éloignée pour pouvoir y passer chemin faisant, & nous n'avions point de temps à nous. Nous partîmes, accablés de chagrin, & j'emportai dans mon cœur la belle idée que mademoiselle de Kernosy y avoit laissée.

J'écrivis à ma sœur, pour la prier de savoir, s'il se pouvoit, ce qu'étoient devenues nos lettres; elle me manda qu'elle ne pouvoit nous en informer, parce que madame de Kernosy étoit allée à Paris, & y avoit mené les deux aimables nièces. Ce contre-temps de partir de Paris, précisément quand ces charmantes personnes y arrivoient, augmenta ma douleur.

En arrivant à l'armée, nous trouvâmes Tadillac, qui est mon parent très-proche, galant homme, d'une figure très-aimable, & d'une humeur fort réjouissante; nous nous voyions souvent, nous lui contâmes nos chagrins, en lui faisant connoître le caractère de madame la vicomtesse; il chercha les moyens pour aborder ce château, sans l'effrayer; & après avoir bien imaginé, il s'arrêta au dessein de s'en faire aimer.

Il n'est pas riche, l'espérance du bien de madame de Kernosy lui plut; il me pria sérieusement de l'aider dans cette affaire, qu'en reconnoissance il faciliteroit mon bonheur. Je lui appris que la vicomtesse n'avoit pu se résoudre à se remarier, parce qu'elle n'avoit point trouvé de héros ni de cœurs qui sussent aimer avec délicatesse.

Laissez moi faire, reprit le baron de Tadillac, je paroîtrai devant elle en héros de roman, & j'aurai encore plus de délicatesse qu'elle n'en imagine. Il n'y aura pas grand mal, ajouta-t'il, de pousser la chose dans le ridicule, cela n'en sera que plus conforme à nos amours.

Ce projet nous amusa toute la campagne; le baron s'en réjouissoit, & moi j'étois véritablement inquiet, parce que j'étois véritablement amoureux. On mit les troupes en quartier d'hiver, & nous partîmes enfin pour revenir en ce pays-ci, avec une joie incroyable. Nous arrivâmes, il y a dix jours, chez ma sœur; il étoit minuit: nous défendîmes à nos gens de parler de notre arrivée; je demandai à madame la marquise de vos nouvelles avec un empressement qui lui fit juger que mon amour ne s'étoit pas affoibli par l'absence.

Nous concertâmes avec le baron, pour voir comment nous pourrions avoir accès dans ce château; il alla chercher des comédiens à Rennes, & des musiciens; il les amena en diligence chez ma sœur; & pendant ce temps-là, ayant gagné un de vos domestiques, il me fut facile, au retour du baron, de faire cette folie, qui effraya tant mademoiselle de Kernosy.

On fit un petit trou au plancher d'en haut, pour passer le billet & la petite chaîne. Le baron écrivit ce billet, parce qu'on ne connoissoit pas son écriture; il exécuta fort bien l'entreprise, & je fus au désespoir, quand je compris, par le bruit que nous entendîmes, que mademoiselle de Kernosy s'étoit trouvée mal. J'aurois été sur le champ lui demander pardon de notre folie, si je n'avois craint de me découvrir à ses femmes que nous entendîmes dans sa chambre, & qui n'en sortirent plus.

Nous allâmes rejoindre nos gens à un village qui est à deux lieues d'ici; nous en avons fait partir ce matin les comédiens; un d'entre eux a présenté une lettre du baron à madame de Kernosy. Voici ce qu'elle contenoit:

L'Amant inconnu a la belle Vicomtessede Kernosy.

Je vous vis à Paris il y a six mois, madame: quelle vue! mon cœur ne la peut oublier; je vous suivis à tous les spectacles; mais aussi respectueux amant que je suis tendre & fidèle, je n'osai vous déclarer mon amour. Mon devoir me rappela à l'armée; je suivis la gloire avec plaisir, parce que je sais que vous l'aimez. L'amour me rappelle auprès de vous. Je viens donc, madame, pour tâcher de me rendre digne de vous plaire, par mes soins & par mon attachement: l'amour veut être environné dejeux & de plaisirs; trouvez bon que cette troupe de comédiens vous divertisse; je me rendrai ce soir auprès de vous.

Madame de Kernosy, continua le comte, a été charmée de cette lettre; elle a fait demeurer la troupe de comédiens dans le château; nous y sommes arrivés déguisés avec les musiciens; une heure après, le baron a mis adroitement une lettre dans la poche de mademoiselle de Saint-Urbain, pendant qu'elle regardoit achever le théâtre.

Voilà quelle a été l'aventure qui vous a donné quelque inquiétude; ma sœur a bien voulu nous favoriser de sa présence & de celle des deux dames qu'elle a amenées avec elle, qui pourtant ne savent pas nos desseins. Le baron, vêtu à la grecque, a fait ce soir exactement sa cour à madame la vicomtesse; il m'a dit en sortant, avec sa gravité ordinaire, je vois bien qu'en Bretagne je pourrois passer pour un héros. Il n'a pas voulu s'expliquer davantage; mais il doit se rendre ici, pour nous apprendre le succès de son amour.

Il me semble que tout favoriseroit nos vœux, si mademoiselle de Kernosy & son aimable sœur nous permettoient d'espérer qu'elles ne nous seront point contraires, si l'on peutporter madame la vicomtesse de Kernosy à nous accorder l'honneur de son alliance.

Mademoiselle de Kernosy, qui avoit toujours conservé un tendre souvenir pour le comte, lui répondit fort obligeamment; Saint-Urbain fit sa réponse avec la même honnêteté au chevalier, qui lui parloit tout bas, & à qui elle apprit qu'elle ni sa sœur n'avoient pas reçu leurs lettres.

On commençoit à s'éclaircir là-dessus, lorsque le baron entra dans la chambre, encore vêtu à la grecque: il étoit bien fait; il n'avoit que dix-neuf ans; son visage étoit très-agréable, & il avoit une belle tête blonde. Comment, lui dit le comte en lui voyant encore son habit de masque, courez-vous le bal? Non, dit le baron, mais je courrai bientôt les champs; encore deux conversations comme celle que je viens d'avoir, & c'est une affaire faite: mais, en récompense, si je perds l'esprit, le cœur y gagne beaucoup; car j'ai les plus beaux sentiments du monde. Madame de Kernosy m'a assuré qu'elle n'en a jamais lu de si délicats & de si tendres.

Mais pourquoi, dit le chevalier, être encore vêtu comme un fou? Un bon surtout, par le temps qu'il fait, seroit bien mieux que cette vieille broderie. Non pas, s'il vous plaît, ditle baron; un amant vêtu à la grecque a d'autres charmes aux yeux de la vicomtesse, qu'un amant simplement habillé à la françoise; elle m'a même comparé d'abord à Alcibiade.

Vous êtes trop fou de la moitié, baron, dit la marquise; mais allons au fait. A quoi en êtes-vous? J'en suis à l'espérance, reprit le baron; on me permet d'en prendre beaucoup, & je resterai ici pour me rendre digne de cet honneur. Il faudra que ces messieurs, continua le baron en regardant le comte & le chevalier, arrivent ici comme s'ils venoient de chez madame la marquise de Briance; & ne l'ayant pas trouvée chez elle, il sera fort vraisemblable qu'ils viennent la chercher dans un lieu où la compagnie est si bonne.

On approuva l'avis du baron, & la nuit étant déjà fort avancée, le comte & le chevalier jugèrent à propos de partir pour aller passer quelques heures au village le plus proche, & pouvoir revenir au château avant dîné. Les deux aimables sœurs, après avoir donné le bon soir à la marquise, se retirèrent dans leur appartement. Elles ne s'endormirent de long-temps; la joie de retrouver fidèles deux hommes très-aimables, leur fournissoit assez de sujet pour s'entretenir: enfin le sommeil régna paisiblement dans tout le château, excepté dans la chambre de madame de Kernosy; elle eût trouvé contre les règles de dormir, quand même elle en auroit eu envie, après une conversation comme celle qu'elle venoit d'avoir avec son héros.

Les dames ne se levèrent qu'à midi. Pour la vicomtesse, elle étoit levée d'assez bonne heure, & elle avoit fait deux ou trois projets de lettres tendres, avant de s'appliquer au soin de son ajustement. Ses deux aimables nièces s'éveillèrent avec cette joie qui se fait si bien sentir, quand on espère de passer le jour avec ce qu'on aime. Chacun étoit occupé d'un soin différent. La comtesse de Salgue n'avoit pu résister aux charmes du jeune baron de Tadillac, & la marquise de Briance soupiroit en secret pour un jeune amant absent. Enfin l'amour avoit résolu de triompher dans ce vieux château, & de n'y pas laisser de cœurs tranquilles.

A l'heure de midi ou environ, le comte & le chevalier arrivèrent en chaise de poste. Ils demandèrent d'abord la marquise de Briance; elle les présenta à la vicomtesse, & lui dit tout ce qui avoit été concerté entre eux. La tante, suivie des deux nièces, les reçut avec joie, &les pria de demeurer, pour prendre part aux plaisirs que le hasard nous a envoyés, dit-elle en souriant disgracieusement.


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