Le baron, qui avoit aussi eu ordre de la vicomtesse de faire comme s'il venoit d'arriver, arriva presque en même temps, vécu d'un gros habit de campagne, & monté sur un cheval qu'il avoit à deux pas du château. Il se fit annoncer. La vicomtesse assura la compagnie qu'il étoit depuis long-temps de les amis. Kernosy & Saint-Urbain eurent bien de la peine à s'empêcher de rire. Il étoit déjà tard, les complimens avoient fort alongé la conversation; Saint-Urbain l'interrompit, pour faire souvenir qu'il falloit dîner. La vue du baron avoit fait tout oublier.
On se mit à table; on y fut long-temps; la conversation fut fort vive, tout le monde songeoit à plaire; l'amour y brilloit sous plusieurs formes différentes. La vieille vicomtesse étoit charmée du jeune baron; il lui disoit sérieusement des choses capables de réjouir les gens du monde, les plus mélancoliques, & elle ne sortait point d'admiration. La comtesse de Salgue regardoit tendrement Tadillac; l'empressement qu'il témoignoit pour la vieille vicomtesse lui donnoit mille inquiétudes. Comme elle ignoroit son dessein, elle craignoit qu'il n'eût del'amour pour Kernosy ou pour Saint-Urbain; & qu'il ne songeât à éblouir la vicomtesse, pour mieux cacher sa passion.
Madame de Salgue étoit jeune & belle, son esprit étoit agréable; elle avoit épousé un vieux seigneur de la province, que ses affaires retenoient presque toute l'année à Paris, sans qu'elle eût pu jamais obtenir la permission de l'accompagner pendant ce voyage. Il étoit persuadé que, dans la province, il n'y avoit point de gentilhomme qui osât lui manquer assez de respect pour parler d'amour à sa femme: on avoit pourtant déjà pris cette liberté; mais le cœur de la comtesse, insensible jusqu'alors, avoit enfin atteint l'heure fatale.
Le baron s'aperçut qu'il ne lui déplaisoit pas; il n'osa lui parler devant la vieille vicomtesse, mais ses regards lui firent entendre ce qu'elle commençoit à lui inspirer. Le comte étoit plus touché qu'il ne l'avoit encore été pour la belle Kernosy, & elle paroissoit satisfaite de le voir dans ces sentimens; Saint-Urbain & le chevalier étoient charmés l'un de l'autre. La baronne de Sugarde, à qui le chevalier plaisoit fort, s'aperçut de leur intelligence; mais elle avoit assez bonne opinion d'elle-même, pour se flatter de le rendre infidèle: elle étoit un peu coquette; & le chevalier auroit sans doute répondu à tout ce que ses yeux lui disoient de tendre, si une passion bien sérieuse n'avoit occupé alors tout son cœur. Pour la marquise de Briance, elle n'étoit retenue dans ce lieu que par l'intérêt de ses frères; quelquefois un tendre souvenir la jetoit dans une profonde rêverie; mais son humeur douce & la vivacité de son esprit empêchoient qu'on ne s'aperçût de ce qui lui fassoit de la peine. Son entretien étoit si agréable, qu'on recherchoit avec empressement sa compagnie, & qu'on ne s'ennuyoit jamais, quelque temps qu'on fût avec elle. Les traits de son visage étoient très-réguliers, son front, ses yeux, sa bouche, ses dents étoient admirables, & tout ce composé formoit une beauté parfaite. Elle étoit fort riche, veuve depuis trois ans, & tout ce qu'il y avoit de seigneurs considérables dans la province avoit cherché à lui plaire, sans avoir pu y réussir.
Telle étoit l'aimable compagnie que l'amour avoit pris soin de rassembler au château de Kernosy. On achevoit de dîner, lorsqu'on entendit arriver un équipage. Tout le monde en fut fâché, car on ne souhaitoit plus personne: on vint annoncer M. de Fatville, conseiller au parlement de Rennes. Quel homme! dit mademoiselle de Kernosy, qu'il va biennous faire sentir le malheur de n'oser à la campagne faire dire qu'on n'est pas chez soi. Bon! dit Saint-Urbain, il ne nous ennuiera pas tant: à la vérité, c'est un fat; il en faut au moins un pour servir de risée à la compagnie.
Madame la vicomtesse, qui vouloit étaler sa prudence aux yeux du baron, fit une grande réprimande à Saint-Urbain de cette plaisanterie; elle auroit duré long-temps, si le conseiller ne fût entré. Il avoit un habit rouge galonné d'argent, une grande épée pendue à un large ceinturon mis par-dessus le juste-au-corps, un chapeau bordé d'or avec une vieille plume jaune, une perruque blonde fort longue & fort poudrée, si bien qu'il la semoit sur son habit & aux environs.
Il fit en entrant dix ou douze révérences, sans se reposer, toutes aussi profondes les unes que les autres; puis s'aprochant de la vicomtesse: Il y a trop bonne compagnie chez vous, madame, lui dit-il avec un air décontenancé, pour n'avoir pas envie de l'augmenter. La vicomtesse lui répondit le compliment ordinaire, qu'il lui faisoit bien de l'honneur. J'ai bien fait courir ma chaise de poste où il y a de bons ressorts, dit M. de Fatville, pour arriver plutôt ici; car j'étois dans une impatience extrême de voir l'incomparable mademoiselle de Saint-Urbain: il s'approcha d'elle, & se mit en devoir de lui baiser la main.
Je vous suis très-obligée, dit Saint-Urbain en la retirant promptement, de m'avoir sacrifié les ressorts de votre chaise de poste. Oh! ils ne sont pas gâtés, reprit Fatville, mes laquais m'en ont assuré. Je ne saurois m'empêcher, continua-t-il, en se regardant dans un grand miroir, de vous exprimer la joie que j'ai d'être vêtu cavalièrement; aussi je ne porte mon habit noir que les matins. Ma foi cela est fort prudent à vous, dit le baron; car celui-là vous sied à merveille.
Fatville remercia le baron par de grandes révérences; & heureusement pour la compagnie, on vint avertir que la comédie commenceroit dès qu'il plairoit aux dames de l'ordonner. Vous avez donc ici la comédie? dit Fatville: pour moi je l'ai vue quatre fois à Paris; mais je ne l'aime point, si je ne suis sur le théâtre. Vive les gens de bon goût! reprit Saint-Urbain, vous serez assurément sur le théâtre, M. de Fatville, vous ne sauriez être mieux placé pour vous & pour nous.
On passa dans la salle, on trouva les lustres allumés, & les violons jouoient l'ouverture. Le baron & le chevalier campèrent Fatville sur le théâtre; ils eurent même la malice de nelui point faire donner de chaise, & il eut la sottise de n'en pas demander, parce qu'on lui avoit dit que les gens du bel air ne s'asseoient jamais aux spectacles.
On joua Andromaque & M. de Pourceaugnac. La représentation de ces deux pièces, & la contenance de M. de Fatville divertirent également la compagnie. On le voyoit déjà, lassé de son voyage, se tenir debout avec peine. La vicomtesse entra même à son sujet dans la plaisanterie, parce qu'elle s'aperçut que le baron y prenoit goût. Fatville regarda presque toujours mademoiselle de Saint-Urbain avec des gestes aussi insupportables qu'ils étoient ridicules.
Un grand souper succéda à la comédie; on fut long-temps à table; & après avoir bu toutes les santés, coutume qu'on ne manque guères à la campagne, on but aussi les inclinations. Mademoiselle de Saint-Urbain commença, en prenant un verre de très-bonne grâce; elle avertit tous les messieurs qu'il leur seroit permis de boire aux leurs, après qu'ils auroient fait un couplet de chanson pour célébrer des santés si intéressantes. Volontiers, dit le chevalier, je vais donner l'exemple: il demanda à boire, & chanta un impromptu sur un air connu de tout le monde.
Ce couplet fut trouvé très joli, & la vieille vicomtesse, se retournant vers le baron avec un air qu'elle crut fort tendre, lui demanda s'il n'avoit point d'inclination digne d'être chantée en si bonne compagnie. Le chevalier de Livry, répondit le baron, fait si facilement des vers, qu'il ne faut pas s'étonner s'il m'a prévenu; je vais réparer ma faute. La vicomtesse lui versa elle-même du vin de liqueur. Un moment après, il chanta en se tournant de son côté, & elle fut charmée de pouvoir se flatter que ces vers étoient pour elle; mais en achevant le couplet, il regarda tendrement la comtesse de Salgue, qui comprit aisément sa pensée. C'est donc à mon tour, dit le comte en riant, à faire aussi des vers; comme je suis le dernier, j'ai eu plus de temps que les autres, j'ai fait deux couplets; tant mieux, dit mademoiselle de Kernosy, on aura plus de plaisir à vous entendre. Le comte, qui a la voix belle, chanta ces deux couplets:
L'amour qui brille dans vos yeux,Force tout à se rendre;Il est trop doux, trop dangereux,Pour oser s'en défendre.Brûler pour vos divins appas,N'est pas une foiblesse;La raison même n'ose pasCondamner ma tendresse.
L'amour qui brille dans vos yeux,Force tout à se rendre;Il est trop doux, trop dangereux,Pour oser s'en défendre.Brûler pour vos divins appas,N'est pas une foiblesse;La raison même n'ose pasCondamner ma tendresse.
L'amour qui brille dans vos yeux,Force tout à se rendre;Il est trop doux, trop dangereux,Pour oser s'en défendre.
L'amour qui brille dans vos yeux,
Force tout à se rendre;
Il est trop doux, trop dangereux,
Pour oser s'en défendre.
Brûler pour vos divins appas,N'est pas une foiblesse;La raison même n'ose pasCondamner ma tendresse.
Brûler pour vos divins appas,
N'est pas une foiblesse;
La raison même n'ose pas
Condamner ma tendresse.
Saint-Urbain & le chevalier soutinrent que les paroles étoient trop sérieuses pour être chantées à table. Le comte leur répondit que son cœur les lui avoit dictées, & qu'il ne pouvoit badiner sur une chose aussi sérieuse que sa tendresse. La vicomtesse approuva ce sentiment. Mais, dit Saint-Urbain, qui appréhendoit que sa tante ne se jetât dans une conversation sur les sentimens, M. de Fatville m'aime, & il ne fait pas seulement un vers pour moi. On ne m'a appris qu'à en faire de latins, reprit Fatville; j'en ai remporté deux fois le prix au collége. Eh bien, faites en latin une chanson à boire, dit Saint-Urbain, & vous me l'expliquerez en françois. Fatville opposa qu'il ne savoit pas l'air qu'on venoit de chanter. Faites donc un madrigal, répliqua-t-elle en lui présentant des tablettes.
Fatville se crut dèshonoré, s'il ne faisoit des vers; il n'essaya pas d'en faire de latins, car il ne savoit que quelques mots de cette langue, prit les tablettes, & alla s'enfermer dans un cabinet, pour n'être pas interrompu.
Cependant toute la compagnie passa dans une autre chambre, où l'on fit venir les hautbois; on les écouta quelque temps, puis on dansa toutes les petites danses; au bout de deux heures, Fatville parut, les tablettes à la main. On avoit cru qu'il s'étoit allé coucher, mais il assura qu'il avoit employé tout ce temps-là à faire des vers. Ce sera sans doute une élégie, dit Saint-Urbain; voyons de quoi il est question: elle prit les tablettes, qui se trouvèrent toutes griffonnées d'un bout à l'autre, & si rayées, qu'elle n'en put déchiffrer, un seul mot. Lisez vous-même, dit-elle à Fatville en lui rendant les tablettes, on n'y comprend rien. C'est le brouillon, répondit le conseiller, & si j'avois eu de la place pour écrire, j'aurois fait des merveilles, car je commençois d'être en train; mais j'acheverai demain. Lisez-nous le commencement, dit la vicomtesse; j'aime les vers tendres à la folie. Fatville obéit aussi-tôt, & lut, en s'asseyant près d'un guéridon où étoit une bougie allumée, deux vers qu'il venoit de faire.
Iris, plus belle que le jour,Pourra-t-elle aimer à son tour?
Iris, plus belle que le jour,Pourra-t-elle aimer à son tour?
Iris, plus belle que le jour,Pourra-t-elle aimer à son tour?
Iris, plus belle que le jour,
Pourra-t-elle aimer à son tour?
Il recommença quatre ou cinq fois ces deux vers. Comment, dit le comte, n'y a-t-il que cela de fait? Non, dit le conseiller, n'est-ce pas assez pour le temps que j'y ai mis? Et puisj'ai fait le projet de la suite de ce madrigal. Vraiment, dit Saint-Urbain, ces deux vers valent mieux qu'un madrigal tout entier. Mademoiselle de Saint-Urbain se connoît à tout, répondit Fatville en riant avec un air satisfait de lui-même; & M. le chevalier, qui est aussi poëte, qu'en dit-il? Je trouve ce commencement si beau, répondit le chevalier, que j'ai envie de l'achever: prêtez-moi un peu les tablettes. Vous y verrez le reste du projet, reprit fièrement Fatville, servez-vous-en si vous voulez. Le chevalier s'éloigna de la compagnie, qui se divertit à voir danser le conseiller tout aussi mal qu'il versifioit; quelque temps après, le chevalier se rapprocha. Voyons, M. de Fatville, si j'ai bien suivi votre dessein, voici le madrigal achevé. Chacun se rangea autour de lui, & il lut les vers suivans:
Iris, plus belle que le jour,Pourra-t-elle aimer à son tour?Les feux les plus ardens, les soupirs les plus tendresToucheront-ils son cœur en se faisant entendre?C'est une question que je fis à l'amour.Ce dieu me répondit: je l'ai faite pour plaire;Pour aimer, c'est une autre affaire;Ce que j'ai de brillant, de gracieux, de doux,Sans cesse je veux bien le prodiguer pour elle,Rien ne sauroit résister à ses coups.A ces mots, il me quitte, & fuit à tire d'aîle.Est ce là, petit dieu, me dire une nouvelle?M'écriai-je; je fais tout cela mieux que vous.
Iris, plus belle que le jour,Pourra-t-elle aimer à son tour?Les feux les plus ardens, les soupirs les plus tendresToucheront-ils son cœur en se faisant entendre?C'est une question que je fis à l'amour.Ce dieu me répondit: je l'ai faite pour plaire;Pour aimer, c'est une autre affaire;Ce que j'ai de brillant, de gracieux, de doux,Sans cesse je veux bien le prodiguer pour elle,Rien ne sauroit résister à ses coups.A ces mots, il me quitte, & fuit à tire d'aîle.Est ce là, petit dieu, me dire une nouvelle?M'écriai-je; je fais tout cela mieux que vous.
Iris, plus belle que le jour,Pourra-t-elle aimer à son tour?Les feux les plus ardens, les soupirs les plus tendresToucheront-ils son cœur en se faisant entendre?C'est une question que je fis à l'amour.Ce dieu me répondit: je l'ai faite pour plaire;Pour aimer, c'est une autre affaire;Ce que j'ai de brillant, de gracieux, de doux,Sans cesse je veux bien le prodiguer pour elle,Rien ne sauroit résister à ses coups.A ces mots, il me quitte, & fuit à tire d'aîle.Est ce là, petit dieu, me dire une nouvelle?M'écriai-je; je fais tout cela mieux que vous.
Iris, plus belle que le jour,
Pourra-t-elle aimer à son tour?
Les feux les plus ardens, les soupirs les plus tendres
Toucheront-ils son cœur en se faisant entendre?
C'est une question que je fis à l'amour.
Ce dieu me répondit: je l'ai faite pour plaire;
Pour aimer, c'est une autre affaire;
Ce que j'ai de brillant, de gracieux, de doux,
Sans cesse je veux bien le prodiguer pour elle,
Rien ne sauroit résister à ses coups.
A ces mots, il me quitte, & fuit à tire d'aîle.
Est ce là, petit dieu, me dire une nouvelle?
M'écriai-je; je fais tout cela mieux que vous.
Ce madrigal eut beaucoup d'applaudissemens; & Saint-Urbain sut bon gré au chevalier de s'être servi de la sottise de Fatville, pour lui faire cette galanterie, que la vicomtesse ne trouva pas mal, parce qu'elle la prit seulement par une marque d'esprit du chevalier. Vous voyez, dit Fatville qui entendoit donner des louanges à ce madrigal; je savois bien que la fin du projet étoit drôle: on rit de l'impertinence du conseiller: & comme il étoit tard, chacun se retira.
L'appartement que l'on donna à Fatville étoit proche de celui du baron. Ce voisinage lui fournit l'occasion de faire encore le personnage de lutin, afin que Fatville n'osât sortir de sa chambre, & qu'il ne s'aperçût pas que toutes les nuits on s'assembloit chez la marquise après que la vicomtesse étoit couchée.
Le lendemain, le baron alla faire sa cour à la vicomtesse avant que les dames fussent sorties de leur appartement; il lui parla de son amour, en se promenant à grands pas, sans presque la regarder. La bonne dame étoit charmée de tout qu'il faisoit; elle l'assura même qu'il marchoit de la meilleure grace du monde. Dèsqu'il se fut retiré, toutes les dames vinrent dans la chambre de la vicomtesse lui rendre visite, & l'on n'en sortit qu'à deux heures pour dîner, ensuite on joua, les uns aux échecs, les autres à l'ombre, les autres au trictrac. Fatville perdit soixante louis, & quoiqu'il en parût fâché, le baron, qui gagnoit, dit assez plaisamment, que si cela duroit, il pourroit enfin le prendre en amitié. A six heures on passa dans la salle de la comédie; les Horaces & le Médecin malgré lui furent assez bien représentés. Fatville, occupé de sa perte, négligea de se mettre sur le théâtre.
Après le souper, on fit venir un acteur & une actrice qui avoient la voix charmante, & des musiciens qui jouoient bien de la basse de viole. Mademoiselle de Kernosy fit apporter tous les opéra de Lully qu'elle avoit dans sa chambre: on chanta les plus beaux morceaux de Proserpine; elle accompagna du clavecin: Saint-Urbain chantoit avec le comte, qui avoit un ton de voix fort sonore, & ces deux aimables personnes s'accordoient parfaitement. On commença par les champs élysées; le baron chanta dans les chœurs, pour ne pas paroître à la vicomtesse un acteur inutile. A une heure après minuit, chacun se retira dans son appartement, & les deux aimables sœurs se rendirentdans la chambre de la marquise, où elles trouvèrent le comte & le chevalier qui les attendoient. On parla de la passion de la vicomtesse pour le baron de Tadillac; Kernosy doutoit qu'elle produisît les effets qu'on en avoit espérés; Saint-Urbain, plus portée à croire ce qui pouvoit lui faire plaisir, étoit persuadée que leurs desseins auroient un heureux succès. Le comte & le chevalier de Livry espéroient, & la marquise de Briance continuoit à leur donner des conseils.
Ils parloient tous avec beaucoup d'application, quand Tadillac entra, vêtu d'un habit bizarre, rouge & noir, tels que sont ceux dont on se sert pour représenter des diables à l'opéra. Il avoit un bonnet épouvantable, d'où pendoient des espèces de serpens; & s'il eût mis son masque, il auroit sans doute effrayé la compagnie, qui ne s'attendoit point à cela: cependant on savoit le dessein qu'il avoit d'épouvanter Fatville. Vous voilà aussi peu sage qu'à votre ordinaire, lui dit le comte; sachons donc ce que vous voulez faire. Il faut, dit le baron, que mademoiselle de Saint-Urbain mette un habit qu'on va lui apporter, & puis vous n'avez qu'à me suivre. J'ai quasi peur de ces habits-là, dit Saint-Urbain; cependant, pour faire déserter Fatville, il n'est rien que je ne puisse entreprendre.
Le valet de chambre du baron parut dans le moment, vêtu d'un habit plus épouvantable encore que celui de son maître; il en apportoit un autre fait à peu près comme le sien, car les comédiens en avoient grand nombre de toutes façons; Saint-Urbain le mit par-dessus le sien, & prit un masque rouge extrêmement laid. Lambert, ce valet de chambre, conduisit la compagnie dans la chambre de son maître, sans qu'on rencontrât aucun domestique; tout étoit couché depuis deux heures dans le château. Tadillac avoit découvert une porte de communication qui donnoit dans la chambre de Fatville. Il la regarda d'abord comme une occasion favorable pour exécuter le dessein qu'il avoit projeté; cette porte étant condamnée depuis long-temps, l'on entroit par un autre endroit dans l'appartement du conseiller, contigu à celui du baron de Tadillac. L'appartement de MM. de Livry & celui de la marquise étoient voisins; tout cela composoit un pavillon où l'on pouvoit faire beaucoup de bruit, sans être entendu du reste du château, parce qu'il falloit passer une terrasse assez longue pour rentrer dans l'autrepavillon qui faisoit avec celui-là une espèce de symétrie.
Quand on fut arrivé à l'appartement du baron, on entra fort doucement; & Lambert, qui vouloit prouver qu'il étoit digne de la confiance dont son maître l'avoit honoré, pria la compagnie d'attendre un moment. Il monta seul dans de grandes chambres inhabitées, au dessus des appartemens du pavillon, & avec une machine qu'il avoit inventée, il fit un grand bruit, qui n'imitoit pas mal celui du tonnerre. Fatville s'éveilla, & alla ouvrir sa fenêtre. Lambert, qui l'entendit, mit à différentes reprises le feu à de la poudre qu'il tenoit prête. La nuit étoit fort obscure, & la lueur de ce feu surprit beaucoup Fatville; il ferma sa fenêtre plus promptement qu'il ne l'avoit ouverte, fort étonné de voir des éclairs, & d'entendre le tonnerre en plein hiver. Il alloit chercher son lit, & étoit encore dans cette recherche, quand Lambert vint ouvrir la porte de communication qu'il avoit pris soin de condamner; il entra dans la chambre du conseiller, tenant un flambeau de poix allumé; cette lumière succédant tout à coup à l'obscurité, éblouit si bien Fatville, qu'il ne distingua pas d'abord la figure de celui qui la portoit; il aperçut son lit, se jeta dedans, & se cachadans les couvertures. Lambert ne le laissa pas long-temps dans cette situation; il alla lui tirer ses couvertures, & lui fit trois grandes révérences, puis alluma quatre flambeaux qu'il avoit apportés, & les plaça en divers endroits de la chambre.
Fatville, rappelant tout son courage, cria d'un ton de voix que la peur rendoit assez foible: Baron, à mon secours! Hélas! répondit le baron, qui regardoit avec les dames au travers de la cloison, il m'est impossible de sortir, les lutins viennent d'entrer ici. Cependant Lambert, après avoir allumé les flambeaux, s'approcha du lit, & Fatville se cacha plus que jamais la tête sous son chevet. Lambert profita de ce moment pour introduire le baron & Saint-Urbain. Dès que la porte fut refermée, ils s'approchèrent tous trois du lit, empêchèrent Fatville de se cacher la tête, & lui firent de profondes révérences. Lambert tira un petit violon de sa poche, joua un menuet, que les gais lutins dansèrent fort légèrement, & la peur persuada à Fatville qu'ils s'élevoient jusqu'au plancher. Quand ce bal nocturne fut fini, les lutins éteignirent les flambeaux, & sortirent sans qu'il pût savoir par quel endroit; aussi crut-il que c'étoient des esprits qui avoient disparu. On se garda bien de faire du bruitdans la chambre voisine, Lambert joua du violon, & le baron s'écria: M. de Fatville, je suis mort! Les lutins dansent ici comme des perdus. Fatville n'osa répondre; mais chacun l'ayant entendu remuer, ils jugèrent qu'il n'étoit pas évanoui. Cependant il ne s'en fallut guère. Les lutins reprirent le chemin de leur chambre, pour n'être pas surpris dans leurs fonctions d'esprits. Le baron appela du monde dès qu'il fut déshabillé, & conta l'histoire des lutins, comme il vouloit qu'on le crût. Fatville, qui n'avoit pas eu l'assurance de se lever, prit enfin la résolution d'aller ouvrir sa porte, quand il entendit parler bien des gens près de lui. La pâleur de son visage, & sa frayeur si naïvement représentée, persuadèrent encore mieux l'apparition des esprits aux domestiques de la vicomtesse; il n'y en eut pas un qui ne crût avoir entendu du bruit. D'autres assurèrent qu'ils avoient vu quelque chose de noir qui se promenoit sur la terrasse; enfin la peur fit tout l'effet qu'elle a coutume de produire sur l'esprit du peuple & des valets.
La vicomtesse, qui étoit peureuse, ne douta pas qu'un chat qu'on avoit enfermé par hasard ce soir-là dans sa chambre, & qui avoit, en sautant, cassé une porcelaine, ne fût un lutin qui avoit paru sous cette figure. Pour confitmer cette pensée, la marquise conta qu'elle avoit ouï marcher toute la nuit un grand chien. Le comte assura qu'il avoit entendu comme un cheval qui galopoit, & le chevalier jura qu'il avoit vu trois gros poulets d'inde; mesdemoiselles de Kernosy dirent simplement qu'elles avoient entendu un bruit effroyable. La comtesse de Salgues & la baronne de Sugarde, qui n'avoient rien vu ni entendu, n'en furent pas moins effrayées. Quand il fut grand jour, on alla se remettre au lit; personne n'osa demeurer seul dans sa chambre. Les lutins, fatigués de leurs fonctions nocturnes, se levèrent fort tard, & pendant toute la journée, on ne parla que des esprits.
Les domestiques en firent le récit aux comédiens, qui se doutèrent à peu près de ce que ce pouvoit être, par l'emprunt de leurs habits; mais ils étoient payés par le baron & par MM. de Livri pour ne rien dire; ils n'étoient pas même obligés d'avoir entendu les lutins du château, parce qu'on les avoit logés dans la basse-cour, où étoit un petit corps de logis assez commode.
Fatville ne mangea presque pas à dîner; il ne pouvoit se remettre de sa peur; il parloit de la légereté des esprits qui avoient dansé, d'une manière à faire rire les plus effrayés.Il n'y a point de tours de souplesse qu'il ne crût leur avoir vu faire, tant la peur fascine les yeux. Mais, lui dit la vicomtesse, comment avez-vous pu voir tout cela, puisque vous étiez sans lumière? Ah! madame, reprit Fatville, ils ont allumé de grands feux autour de ma chambre, & puis tout a disparu dans un instant. Ont-ils dansé aux chansons? dit le baron d'un air sérieux. Oh! nenni, répondit Fatville; ils avoient des instrumens, & je ne sais si ce n'étoit pas des trompettes; je n'en sais rien non plus, répliqua le baron, & si je les ai vu danser comme vous. En vérité, dit la comtesse de Salgue, je vous crois tous deux un peu fous. Ce dialogue n'empêcha pas que tout le monde ne crût l'apparition des esprits; quelques-uns même assuroient qu'il y avoit dans les livres mille exemples de choses semblables. On conta à ce propos diverses histoires, qui redoublèrent la peur de la vicomtesse & de ses domestiques. Enfin on sortit de table; & pour dissiper le trouble que les lutins avoient causé, la marquise de Briance demanda si l'on n'auroit point la comédie. On doit l'avoir tous les jours, dit le baron, qui commençoit à prendre l'air d'un homme établi dans la maison; je vais en savoir des nouvelles. Il revint un moment après dire aux dames que les comédiens étoient prêts à commencer. On passa dans la salle, où l'on vit représenter Mitridate & la Coupe enchantée. Fatville s'endormit, fatigué de la mauvaise nuit qu'il avoit passée. On se mit au jeu en sortant de la comédie, & l'on ne tarda guère, après le souper, à se retirer chacun dans son appartement; mais on n'alloit plus seul dans la maison, le moindre vent donnoit de terribles alarmes.
Fatville ne put se résoudre à retourner dans cette chambre où il avoit tant souffert: on lui en donna une autre, où il fit coucher ses deux laquais auprès de lui. La comtesse & la baronne couchèrent ensemble, & le baron de Tadillac ordonna à Lambert, devant tout le monde, de venir coucher dans sa chambre. La vicomtesse fit coucher deux de ses femmes aux deux côtés de son lit, fit mettre un valet de chambre & deux laquais un peu plus loin, & son cocher près de la porte; M. Pierre, son aumônier, eut ordre de faire placer son lit vers la cheminée; car la bonne dame craignoit que l'esprit ne fît son entrée par cet endroit.
L'aumônier, qui étoit extrêmement vieux & fort incommodé, eut beau représenter à madame la vicomtesse que le grand vent qui s'engouffroit dans cette vaste cheminée, alloitachever de rendre incurable un rhumatisme qu'il avoit depuis dix ans, rien ne put la fléchir. Vraiment, dit-il en regardant son lit, j'ai toujours bien reconnu que madame n'a guère de considération pour son frère de lait.
Quelles paroles! La vicomtesse les avoit entendues, quoique M. Pierre les eût prononcées assez bas. Elle ne voulut point dans ce moment relever la sottise; mais dès que la compagnie se fut retirée, M. Pierre eût une terrible remontrance, & la colère occupa si bien l'esprit de la vicomtesse, que la peur n'y trouva presque plus de place.
Le baron de Tadillac attendit que tout le monde fût couché, & sans perdre de temps, il alla, accompagné du fidèle Lambert, faire beaucoup de bruit dans de grands greniers inutiles, qui régnoient sur tous les appartemens du château; cela confirma la créance des esprits, & le lendemain, chacun fit le récit de ce qu'il avoit entendu, de tant de manières différentes, que le baron comprit qu'il suffisoit d'intimider par du bruit, & de laisser à la peur le soin de diversifier les apparitions.
Il avoit bien d'autres exercices que celui de faire le lutin; il falloit qu'il persuadât la vicomtesse qu'il l'aimoit, & son cœur le portoit àplaire à madame de Salgue. Depuis quelques jours, ses regards expliquoient assez la passion qu'il avoit pour elle; enfin, lassé de ce langage muet, il écrivit un billet, & s'étant rendu dans l'appartement de la vicomtesse, il la trouva encore à sa toilette, & lui fit compliment sur sa beauté. Comme il commençoit à la presser de se déterminer en sa faveur, la marquise de Briance, la comtesse de Salgue, la baronne de Sugarde avec mesdemoiselles de Kernosy & MM. de Livry entrèrent. Fatville arriva un moment après, & on se mit à table. La frayeur du conseiller, & le bruit des lutins furent le sujet de la conversation pendant presque tout le dîné; on joua encore quelques reprises d'ombre, & à six heures on eut le divertissement ordinaire: Cinna & le Grondeur furent très-bien représentés.
Le comte de Livri donna la main à la vicomtesse, pour passer dans la salle, le baron l'en ayant prié. Cette occasion favorable fut cause qu'il s'approcha de madame de Salgue, & lui ayant présenté la main: Apprenez, madame, lui dit-il tout bas, apprenez la chose la plus importante à ma fortune; ce billet vous instruira. Il le lui donna subitement, & la quitta dès qu'on fut entré. La vicomtesse regardoit déjà ce qu'il faisoit, éloigné d'elle.
La comtesse de Salgue mit le billet dans sa poche, & Tadillac eut le plaisir de voir que l'empressement de le lire ne lui permettoit pas d'attendre que l'on fût sorti de la comédie. S'étant levée dans un entr'acte, pour aller dire un mot à Saint-Urbain; au lieu de se remettre à sa place, elle s'approcha d'un guéridon qui soutenoit une girandole; elle ouvrit le billet du baron, & le lut avec une attention dont il fut très-content.
Comment, madame, dit mademoiselle de Saint-Urbain, vous prenez le temps de la comédie pour lire vos lettres? C'en est une que j'ai reçue ce matin de chez moi, dit la comtesse, & j'avois oublié de l'ouvrir. Les acteurs interrompirent cette conversation, & le baron, profitant d'un petit sommeil qui prit heureusement à la vicomtesse, ne cessa point de regarder madame de Salgue; elle s'en aperçut, & l'embarras qu'il remarqua sur son visage, fit qu'il ne désespéra pas de son bonheur.
On ne joua pas long-temps après le souper; tout le monde se retira d'assez bonne heure: chacun avoit besoin de repos, & vouloit réparer les mauvaises nuits que les lutins avoient causées. Le baron ne manqua pas de faire du bruit, pour empêcher qu'on ne fût si-tôt remisde la peur. Le tintamarre fut court, parce que le lutin étoit aussi las que les autres.
Le lendemain, il fit très beau, le soleil parut avec éclat, la vicomtesse alla se divertir dans le jardin; & la compagnie ayant des lettres de conséquence à écrire, passa l'après-dînée dans son cabinet. Tadillac profita de ce temps-là pour entretenir madame de Salgue. Avez-vous pensé à moi, lui dit-il tout bas, depuis que j'ai osé vous écrire les sentimens que vous m'inspirez? Que prétendez-vous que je pense en votre faveur? lui repartit madame de Salgue en le regardant tendrement; vous êtes venu ici avec un dessein dont je ne suis pas encore éclaircie; je sais seulement que je n'y avois point de part: l'amour peut vous avoir amené dans ce château; mesdemoiselles de Kernosy sont aimables & belles, il semble même que c'est mademoiselle de Saint-Urbain que vous préférez.
Quelle erreur! dit le baron; madame, croyez-en un cœur qui n'a jamais brûlé que pour vous. L'amour n'a eu de part à mes affaires que depuis que j'ai eu l'honneur de vous voir: je vous apprendrai, quand il vous plaira.... Il alloit continuer, lorsque la vicomtesse, ouvrant la porte de son cabinet, les obligea de se séparer, & de s'approcher du reste de la compagnie, qui se faisoit un plaisir de voir la marquise, Kernosy, & la baronne jouer à l'ombre avec toute la prudence possible.
La vicomtesse ne fut qu'un moment dans la chambre; elle demanda de la bougie, & retourna cacheter ses lettres. Le baron se rapprocha de madame de Salgue; elle avoit remarqué avec quelle promptitude il venoit de la quitter. Comment, lui dit-elle en s'éloignant un peu de la compagnie, c'est donc de la vicomtesse que vous êtes amoureux? Je ne m'en serois pas doutée. Vous voyez bien, madame, reprit le baron, qu'il ne faut pas juger sur les apparences; vous avez trop de part à ma destinée pour que je tarde plus long-temps à vous en éclaircir. Il lui apprit son projet pour un établissement solide, & l'engagement où il étoit avec la vicomtesse. Madame de Salgue trouva que son amant avoit raison; elle désira presque autant que lui un événement qui l'arrêteroit dans une province où elle étoit obligée de demeurer.
On vint avertir les dames que les comédiens étoient prêts. Allez, baron, lui dit madame de Salgue en souriant, allez vous-même avertir la vicomtesse; je prétends qu'elle m'ait l'obligation de vous apprendre votre devoir.
Comme elle achevoit ces mots, la vicomtesse sortit de son cabinet; le baron lui donna la main jusques dans la salle de la comédie, où Fatville s'étoit déjà placé. Toute la compagnie avoit remarqué que, craignant de rester seul dans la chambre de la vicomtesse, il étoit sorti avant toutes les dames, sans penser même à leur offrir la main.
On représenta Bérénice à la Foire de Bezons. Après la comédie, on joua à de petits jeux où l'esprit ne laisse pas de briller; on conta plusieurs histoires, que l'on fit sur le champ. Saint-Urbain, qui commençoit à s'ennuyer, s'avisa, en finissant son récit, de laisser Fatville achever le roman où elle s'étoit embarquée. Cela fit renaître la joie; jamais homme n'a dit tant de pauvretés pour se défendre de parler. Enfin le souper tira Fatville d'affaire, & la vicomtesse pouvoit pardonner à Saint-Urbain de n'avoir pas continué son roman, parce qu'elle avoit résolu, en continuant à son tour, d'étaler devant le baron les plus beaux sentimens du monde.
On se retira encore de bonne-heure; les lutins laissèrent en repos tous les habitans du château. Fatville étoit en conversation avec la comtesse de Salgue, qui avoit passé dans sa chambre, n'étant plus effrayée, depuis qu'elleeut appris par Tadillac le manège des lutins. Le comte & le chevalier furent peu de temps avec Kernosy & Saint-Urbain dans la chambre de la marquise.
Dès qu'ils furent sortis, ces deux aimables sœurs prièrent madame de Briance de s'acquitter de la promesse qu'elle leur avoit faite de leur apprendre avec ordre ses aventures, dont on ne s'étoit entretenu que confusément, lui représentant qu'aucune de ses amies ne pouvoit prendre plus de part à tout ce qui la regardoit. La marquise, en soupirant, fit connoître que ce récit alloit renouveler ses douleurs: elle ne laissa pas de contenter leur curiosité, & commença ainsi.
Vous savez, mesdemoiselles, que je suis fille du feu marquis de Livry, dont la maison est une des plus anciennes & des plus considérables de cette province. J'ai perdu ma mère peu de mois après ma naissance; mon père fut vivement touché de cette perte, il l'avoit toujours aimée tendrement. Elle n'avoit alors quevingt-quatre ans; elle étoit belle, & ceux qui m'ont voulu flatter, ont dit que je lui ressemblois. Vous en dîtes autant lorsque vous me fîtes l'honneur de venir chez moi l'année passée, où vous vîtes son portrait. Mon père, qui n'avoit que vingt-neuf ans, touché d'une véritable affliction, refusa constamment toutes les propositions qui lui furent faites de se remarier: il nous aimoit, mes frères & moi, avec une tendresse qui ne se peut exprimer. Nous n'étions que trois enfans, le comte, le chevalier & moi; l'aîné n'avoit que quatre ans, le cadet trois, & je n'avois que six mois. Nous fûmes tous trois élevés avec des soins infinis.
Dès que nous eûmes atteint l'âge d'apprendre quelque chose, mon père quitta le château où il faisoit sa demeure ordinaire depuis la mort de ma mère; il nous mena à Rennes, où il avoit une belle maison; il fit venir de Paris un précepteur habile pour instruire mes frères, & je puis dire que ce fut aussi pour moi; car mon père voulut que j'apprisse le latin, la géographie, la fable, & l'histoire en même temps que mes frères; il ne croyoit pas que l'ignorance dût être le partage des femmes; il avoit trouvé, par l'exemple de ma mère, qu'un esprit cultivé, & où la science est placée sans affectation & sans bannir les agrémens naturels,a des graces toujours nouvelles, plus durables que la beauté, & même plus aimables dans le commerce de la vie.
Mes frères réussirent parfaitement dans leurs études, & j'avois un goût pour apprendre, qui me donnoit beaucoup de facilité. On ne parloit que de nous dans toute la ville; on nous menoit dans les plus célèbres compagnies, & l'on avoit pour nous une admiration qui auroit dû contribuer beaucoup à nous gâter. Mon père faisoit une grande dépense; il étoit riche, & ma mère avoit hérité d'une opulente maison, distinguée par la noblesse de sa famille; enfin nous avions sujet d'être contens de notre fortune.
J'avois quatorze ans, quand M. le marquis de Briance arriva à Rennes; c'étoit un seigneur, qui, fatigué des soins de la guerre & de la cour, venoit chercher du repos dans notre province, où il avoit des terres d'un gros revenu & d'une vaste étendue.
Il s'arrêta à Rennes, rendit des visites aux principaux de la ville, & vint chez mon père, où il trouva les préparatifs d'une assemblée qu'il devoit y avoir le soir.
M. de Briance nous dit des choses fort gracieuses, avec la politesse qu'on acquiert à lacour. Mon père le pria de rester, & l'assura que la compagnie se feroit honneur de sa présence; il accepta la proposition avec joie.
La conversation fut vive; il arrivoit de moment à autre de jeunes personnes parées pour le bal. Le marquis de Briance les regardoit toutes, & trouvoit toujours en moi quelques singularités remarquables dont il faisoit l'éloge. Mon père, qui m'aimoit passionnément, étoit ravi d'entendre les louanges qu'il me donnoit sans cesse. Quoique M. de Briance ne fût pas d'un âge à pouvoir être désiré pour amant, la plupart des beautés de l'assemblée m'envièrent sa conquête; l'approbation d'un homme qui avoit passé sa vie à la cour, leur paroissoit d'un autre poids que celle des gens de province.
M. de Briance étoit encore d'assez bonne mine, quoiqu'il eût près de soixante ans; il étoit bien fait, extrêmement riche, & d'un rang distingué: comme il n'étoit point marié, il n'y avoit point de jeune demoiselle qui ne souhaitât de le voir attaché à elle. Pour moi, je ne fis pas un moment d'attention aux louanges flatteuses qu'il me donna; je ne les regardai que comme un effet de sa politesse.
Une heure avant le souper, l'écuyer de M. de Briance vint le demander; il rentra, après lui avoir parlé dans l'antichambre. Je vais, dit-il,mademoiselle, en s'adressant à moi, vous présenter dans un moment un des plus beaux gentilshommes de France, pourvu que M. le marquis de Livry m'en donne la permission.
Ces permissions, répondit mon père en souriant, sont quelquefois dangereuses à accorder; vous êtes le maître, & vous pouvez, monsieur, amener ici qui il vous plaira. Celui dont j'ai parlé à mademoiselle de Livry, dit M. de Briance, est le comte de Tourmeil; il n'a que dix-sept ans, jamais on n'a vu de plus belles espérances. Je ne vous dirai rien de sa personne, vous en jugerez vous-même; pour la valeur, qui est toujours la première qualité à désirer dans un homme de condition, je puis vous assurer que j'ai été surpris des marques de courage, & même de conduite qu'il a données dans trois campagnes qu'il a faites: il voulut absolument me suivre à l'armée, qu'il n'avoit encore que quatorze ans; j'y consentis, & j'eus lieu d'en être satisfait. Je l'aime comme s'il étoit mon fils.
A-t-il l'honneur d'être de vos parens, monsieur? lui dis-je avec un mouvement de curiosité que m'inspiroit le portrait qu'il venoit de faire du comte de Tourmeil. Non, mademoiselle, me répondit M. de Briance, sonpère étoit mon ami; il fut blessé dans une occasion où je commandois, & peu de jours après il mourut de sa blessure. Jamais on n'a été si touché que je le fus de la perte d'un ami; il me recommanda, en mourant, son fils qu'il aimoit tendrement; je promis de lui donner tous mes soins & toute mon amitié; & je lui ai tenu exactement ma parole.
On vint dire alors que le souper étoit servi. Tout le monde passa dans une grande salle, & se mit à table. Je vous avouerai que je n'entendois point ouvrir la porte pendant tout le repas, sans une émotion dont je n'avois jamais été atteinte; je croyois toujours que c'étoit le comte de Tourmeil, & je sentois un fond de tristesse, malgré les apprêts du bal que j'aimois fort, quand j'aperçus qu'on sortoit de table, sans que j'eusse vu arriver celui qui commençoit à me causer tant d'inquiétude.
Le lieu destiné pour le bal, étoit un grand salon; il y avoit un grand nombre de lustres & de girandoles, dont la lumière réfléchissoit sur de grandes glaces enchâssées dans le lambris, rendoit l'illumination plus brillante, & la faisoit paroître plus grande. Ce salon étoit peint en blanc, avec des chiffres & d'autres ornemens en or; le meuble étoit couleur de feu galonné d'or. Plusieurs personnes de bon goût firent compliment à mon père sur la magnificence de cet appartement.
Nous étions douze jeunes demoiselles, & autant de jeunes gens, des premiers de la ville, qui devoient danser; le reste se plaça sur des sièges au second rang. M. de Briance, accoutumé de se trouver aux assemblées les plus célèbres, ne laissa pas de nous assurer qu'il n'en avoit point vu de plus agréable. Mon frère le comte de Livry commença le bal avec une jeune personne extrêmement belle, fille du premier président de Rennes; l'un & l'autre furent admirés de toute la compagnie; elle alla prendre le chevalier, qui, assez étourdi, comme vous le connoissez, sans songer à faire les honneurs du bal, vint me prendre dès qu'il eut fini sa courante. Je dansai avec lui, & nous reçûmes mille applaudissemens, que mon père étoit charmé d'entendre.
C'étoit à moi à prendre quelqu'un; je craignois de ne pas bien choisir. Je m'approchai de mon père; il me nomma M. de Briance: j'allai lui faire la révérence, il me pria de le dispenser en faveur de son âge, & dit, en me présentant le comte de Tourmeil qui venoit d'entrer: Voici un jeune homme qui s'acquittera mieux que moi de l'honneur que vous vouliezme faire. Mon père m'ordonna de le prendre; il dansa avec une grace qui lui est particulière, & je crois que je dansai moins bien que la première fois, car je ne fus occupée qu'à le regarder.
Sa taille étoit fine, & mieux formée qu'on ne l'a d'ordinaire à dix-sept ans, son air noble, & sa beauté au delà de toute expression: on lui voyoit une grande quantité de cheveux noirs, naturellement frisés, qui descendoient jusques sur une écharpe magnifique, qu'il portoit sur un habit de velours bleu, doublé de brocard d'or. M. de Briance lui avoit mandé de venir chez mon père, qu'il y auroit bal, que l'assemblée étoit célèbre, & qu'il ne manquât pas de se parer.
Tourmeil parut si différent de tous nos jeunes gens, quoiqu'il y en eût entre eux de très-bien faits, que tout le monde s'empressoit à le voir. M. de Briance étoit ravi des applaudissemens qu'on lui donnoit. Que mon cœur y trouvoit de justice! Le trouble que j'avois senti en le voyant danser, augmenta beaucoup, quand je vis que tout le monde l'admiroit: quelque peine que ce trouble me causât, il m'étoit agréable, & je ne connoissois pas encore d'où cela venoit.
Au commencement du bal, nous étionsrangés toutes les dames d'un côté, & les hommes de l'autre. Tourmeil, par une impatience dont je lui sus bon gré, troubla le premier cet ordre; il traversa l'assemblée avec une grace charmante, & vint se mettre à genoux devant moi. M. de Briance fut bien aise qu'il eût fait cette galanterie, & la fit remarquer à mon père, qui étoit auprès de lui. Cette action de Tourmeil donna de l'émulation à toute notre jeunesse, chacun suivit son inclination. Mon frère le comte se crut obligé de ne quitter pas la personne avec qui il avoit commencé le bal, & le chevalier se mit en conversation avec une assez jolie fille qui étoit à côté de moi.
Tourmeil, content de ce qu'il venoit de faire, me regardoit tendrement, & ses paroles étoient aussi touchantes que pleines d'esprit. Nous dansâmes toujours ensemble; il affecta de ne prendre que moi. M. de Briance lui ayant dit une fois de prendre la demoiselle à qui mon frère donnoit le bal: Je ne puis vous obéir, monsieur, lui répondit Tourmeil avec un souris gracieux, parce que mon cœur m'ordonne le contraire. Après ces mots, il vint me faire la révérence. Cette réponse plut infiniment à M. de Briance, mais mon père la trouva forte pour un homme de son âge.
Le bal finit assez tard, je trouvai pourtantqu'il finissoit trop tôt. Tourmeil me témoigna le chagrin qu'il avoit de me quitter, mais avec une expression si naturelle, que mon cœur en fut vivement touché. Il me demanda la permission de me venir voir le lendemain; j'étois dans un embarras qui ne me permit pas de lui répondre bien précisément. Enfin on se sépara: mes frères, qui étoient charmés de Tourmeil, le prièrent, en le quittant, qu'ils eussent l'honneur d'être de ses amis. Il leur répondit en homme qui savoit le monde. Je me couchai, & la tranquillité du sommeil, qui, jusqu'à ce jour, ne m'avoit point quittée, fut tout à coup interrompue. L'idée de Tourmeil me revenoit sans cesse; quelquefois j'admirois sa personne, peu après j'étois inquiète d'avoir montré peu d'esprit dans la conversation que nous avions eue ensemble; plusieurs pensées se présentoient en foule à mon imagination, & redoubloient mon inquiétude: enfin je m'endormis; mais l'amour étoit, je crois, d'intelligence avec mes songes; ils ne me représentoient que les qualités avantageuses de Tourmeil.
Je me levai tard; mon frère le chevalier m'apprit qu'il devoit l'après-dînée mener le comte de Tourmeil chez les plus belles dames de la ville, & qu'il l'ameneroit ensuite au logis.L'amour avoit résolu de m'engager si fortement, qu'il me fût impossible de rompre jamais ses chaînes.
Je rencontrai Tourmeil & mes frères chez une dame amie de ma tante, où nous étions allées en visite. Ils se disposoient à sortir; mais dès que je fus entrée, Tourmeil se tourna vers le chevalier: Enfin vous ne me reprocherez plus, dit-il, l'inquiétude que j'ai eue dans tous les lieux où j'ai été: trouvez, je vous prie, un prétexte pour demeurer ici. Le chevalier me fit entendre le dessein de Tourmeil, & dit qu'il ne s'en iroit pas, parce qu'il espéroit que mademoiselle de...., fille de la dame chez qui nous étions, joueroit du clavecin à ma prière, & qu'il n'avoit osé demander cette grace.
Madame sa mère lui ordonna de jouer du clavecin; nous l'écoutâmes avec plaisir: quand elle en eut joué quelque temps, je lui demandai une pièce que j'aimois fort; c'est une sarabande, à qui l'ancienneté n'a rien fait perdre de ses beautés. Je voudrois bien qu'il y eût de nouvelles paroles sur cette sarabande, dis-je à mademoiselle de...., car c'est l'air du monde que je trouve le plus aimable. Le comte de Tourmeil pourroit vous satisfaire là-dessus, me dit mon frère; M. de Briance nous en a montréde lui 'cette après-dînée', qui sont charmantes.
On pressa Tourmeil de faire des vers sur cette sarabande; il s'en défendit honnêtement, mais enfin prenant la parole: Et moi, monsieur, lui dis-je, serai-je aussi refusée? Non, mademoiselle, me répondit-il; je vais même vous obéir avant que vous le commandiez. Il prit des tablettes que je lui offris, s'éloigna un peu, & quelque temps après il me les rendit. Nous y trouvâmes ces paroles: