Chapter 6

Entre Apollon & le dieu qui m'inspire,Divine Iris, ne vous méprenez pas;Quand je vous dis que j'aime vos appas,Le dieu charmant qui me prête sa lyre,N'est pas celui qui me fait vous le dire.

Entre Apollon & le dieu qui m'inspire,Divine Iris, ne vous méprenez pas;Quand je vous dis que j'aime vos appas,Le dieu charmant qui me prête sa lyre,N'est pas celui qui me fait vous le dire.

Entre Apollon & le dieu qui m'inspire,Divine Iris, ne vous méprenez pas;Quand je vous dis que j'aime vos appas,Le dieu charmant qui me prête sa lyre,N'est pas celui qui me fait vous le dire.

Entre Apollon & le dieu qui m'inspire,

Divine Iris, ne vous méprenez pas;

Quand je vous dis que j'aime vos appas,

Le dieu charmant qui me prête sa lyre,

N'est pas celui qui me fait vous le dire.

Tourmeil chanta lui-même ce couplet, & mademoiselle de.... l'accompagna du clavecin. Toute la compagnie avoua sincèrement qu'on ne pouvoit mieux jouer du clavecin, ni chanter avec plus de justesse. Je retournai chez mon père avec ma tante; Tourmeil pria mes frères de ne plus faire de visites. Il arriva aussi-tôt que moi, & me donna la main en descendant de carrosse. Nous trouvâmes M. de Briance qui jouoit aux échecs avec mon père:il dit à Tourmeil qu'il étoit ravi de le voir en si bonne compagnie.

La maison de mon père étoit toujours remplie de tout ce qu'il y avoit de gens de distinction dans la ville: on y soupoit assez souvent, & avant & après souper on jouoit ou l'on causoit; chacun suivoit en cela ce qui lui faisoit le plus de plaisir. Il y avoit beaucoup de monde ce soir-là; je regardai quelque temps jouer, & Tourmeil n'eut d'attention que pour moi; il me parloit quelquefois, mais avec un respect qui me plaisoit fort.

M. de Briance nous regarda, parla tous bas à mon père, puis appelant Tourmeil: M. le comte, lui dit-il, je souperai ici; mais ce seroit abuser des bontés de M. de Livry, que de demeurer tous les deux à la fois. Mon père pria Tourmeil de rester; mais M. de Briance lui fit signe du contraire.

Jamais on n'a été frappé si vivement des paroles les plus terribles, que Tourmeil le parut de cet ordre; & en s'approchant de moi avec un air aussi touché que s'il m'eût dit adieu pour long-temps: On m'ordonne de m'éloigner de vous, Mademoiselle, me dit-il; ce malheur m'est trop sensible pour obéir une seconde fois aux ordres de M. de Briance. Il sortit en achevant ces mots, & je me trouvai extrêmement touchée de son départ. En sortant detable, je vis mon frère le chevalier qui lisoit une lettre que l'on venoit de lui donner: il laissa rentrer mon père dans le cabinet, & me fit signe de demeurer. Voilà, me dit-il, un billet que je vous prie de lire: je le décachetai, & j'y trouvai ces paroles:

Qu'ai-je fait pour m'attirer mon malheur? De ce grand nombre de gens qui étoient ce soir chez vous, je suis le seul à qui l'on n'a pas permis de demeurer: rien n'égale mon désespoir; il faut avoir les sentimens que vous m'inspirez, pour connoître parfaitement quel tourment votre absence fait souffrir.

Ce billet n'étoit point signé; mais je vis bien qu'il étoit de Tourmeil: je rougis en le lisant; & le rendant à mon frère: D'où vient, lui dis-je, que vous vous êtes chargé de cette commission? Une raison encore plus forte que celle de mon amitié, me répondit le chevalier, m'oblige à vous faire voir son billet, & la lettre qu'il m'écrit. Tourmeil le prioit de ne point interprêter à défaut de courage l'obéissance qu'il avoit rendue à M. de Briance; il protestoit qu'après ce dernier respect, il ne lui obéiroit de sa vie, & il marquoit précisément qu'il l'attendoit dans sa chambre pour lui faire connoître le chagrin qu'il lui avoit donné. Monfrère remarquoit bien quel étoit mon étonnement à la lecture de cette lettre. Tourmeil, me dit-il, va faire une folie qui perdra sa fortune. M. de Briance l'aime comme s'il étoit son fils; il nous dit même qu'il lui a fait une donation considérable. Il seroit bien cruel qu'une chose de si peu de conséquence lui causât un véritable malheur. J'en ferois au désespoir, lui répondis-je tout attendrie du malheur de Tourmeil.

Mon frère le comte vint voir ce que nous faisions; nous lui contâmes ce qui nous inquiétoit. Il n'y a pas à balancer un moment: allez, mon frère, dit-il au chevalier, empêchez que Tourmeil ne se brouille avec M. de Briance. Afin qu'il vous soit plus facile de le faire, il faut que ma sœur lui écrive un mot. J'en fis quelque difficulté, mais nous n'avions pas le temps de délibérer, & un conseil de gens de quinze à seize ans ne pouvoit pas finir par une action bien prudente. Le chevalier me donna ses tablettes, dit qu'il les rapporteroit, & qu'ainsi ma lettre ne resteroit pas entre les mains de Tourmeil; j'y écrivis à peu près ces paroles:

Pouvez-vous songer à vous brouiller avec M. de Briance? J'ose vous prier de continuer à lui rendre ce que vous devez à l'amitié qu'il a pour vous: neme point voir une soirée, est ce un si grand malheur? Et si vous trouvez que c'en est un, après me l'avoir dit, pourquoi s'en plaindre?

Le chevalier prit les tablettes, & courut chez Tourmeil. Je rentrai dans la chambre de mon père; il achevoit une partie d'échecs avec M. de Briance. Je rêvai cependant à Tourmeil; il me paroissoit qu'un homme qui vouloit renoncer à sa fortune, pour me voir quelques heures de plus, devoit sentir une passion bien véritable. Que ces réflexions furent dangereuses! Je savois bien qu'il falloit défendre mon cœur contre l'amour; mais je crus pouvoir le livrer à la reconnoissance.

On quitta le jeu, & M. de Briance s'approchant de moi, continua à me donner des louanges, comme le jour d'auparavant: j'y répondis si mal, que je ne doute pas qu'il n'eût mauvaise opinion de mon esprit; je le laissai partir du logis, sans me mettre en peine de ce qu'il en pouvoit penser. J'attendis avec impatience le retour du chevalier; il ne rentra point dans la chambre de mon père, je le trouvai qui m'attendoit dans la mienne.

Eh bien, lui dis-je avec une émotion que je ne pus cacher, Tourmeil sera-t-il sage? l'avez-vous persuadé? Non, me dit le chevalier, tous mes efforts ont été inutiles; mais dès qu'il a vuce que vous aviez écrit dans mes tablettes, il a paru aussi soumis à vos ordres, qu'il étoit peu touché de mes conseils; il a baisé cent fois votre écriture, & jamais on n'a vu un homme si amoureux.

Ce trop fidèle récit me toucha vivement, j'en fus occupée le reste de la nuit. Tourmeil étoit aimable, & d'une naissance égale à la mienne. Qui me défend d'espérer, disois-je en moi-même, d'être un jour très-heureuse par le penchant que j'ai pour Tourmeil? Mon père cherche pour moi un parti plus avantageux que ceux qui se sont présentés; il remarquera sans doute son mérite.

Ces réflexions m'occupèrent pendant toute la nuit; & mon cœur, en se flattant, se livroit à tous les dangers d'une passion naissante: je ne m'endormis qu'au point du jour. La première idée qui me frappa à mon réveil, fut celle de Tourmeil. Je me levai, & me parai avec plus de soin que je n'avois jamais fait; ce dessein de lui plaire me fit mieux connoître que tout le reste à quel point il occupoit mon esprit. Il vint de bonne heure chez mon père, y rencontra beaucoup de dames, n'eut pour elles que des honnêtetés & je m'applaudis mille fois de l'avoir seule rendu sensible.

On proposa d'aller voir des comédiens quele carnaval avoit attirés à Rennes: mon père consentit à m'y laisser aller avec ces dames. Mes frères furent de la partie, & Tourmeil, qui ne cherchoit que des prétextes pour ne me point quitter, en fut aussi. Nous trouvâmes les plus mauvais acteurs qui eussent jamais paru en province: la pièce, quoique mal représentée, ne me parut pas avoir duré long-temps. Tourmeil étoit assis auprès de moi, je ne pouvois pas m'ennuyer.

Quelque mauvais que fût le spectacle, il ne laissa pas d'y avoir beaucoup de monde. Tout étant fini, chacun s'empressoit de sortir; mon frère le chevalier donnoit la main à une dame de notre compagnie, & voulant passer la porte, un provincial qui avoit le même dessein, le poussa brusquement; mon frère étendit le bras, de peur que la dame qu'il conduisoit ne fût pressée. Cette action empêchoit le provincial de sortir; il s'en mit en colère, & dit quelque chose de brutal à mon frère, qui, pour toute réponse, lui donna un soufflet.

Nous étions près de lui, nous vîmes cette action; Tourmeil & le comte s'approchèrent promptement, ne doutant pas que le chevalier & son homme n'allassent se battre. Mon frère avoit tiré son épée; mais nous fûmes bien étonnés de voir le provincial, sans autresuite de querelle, se démêler de la presse, & s'en aller froidement, comme s'il ne lui étoit rien arrivé.

Nous retournâmes au logis; on y resta: M. de Briance y vint, qui nous dit que l'affaire de la comédie se contoit déjà dans toute la ville: nous en avions prévenu mon père, afin qu'il ne l'apprît pas d'ailleurs. Il fit une sévère réprimande à mon frère sur sa promptitude; mais ce fut en galant homme, car il traitoit plutôt mes frères comme ses amis que comme ses enfans. Il n'étoit pas si indulgent pour moi, quoiqu'il m'aimât beaucoup: il disoit que les filles étoient obligées d'obéir plus exactement que les hommes.

Un peu après le souper, mon frère le chevalier, qui vouloit aller chez une personne dont il étoit amoureux, sortit de sa chambre; je m'en aperçus. La querelle qu'il avoit eue l'après-dînée m'inquiétoit; je trouvois imprudent qu'il s'en allât seul dans les rues s'exposer au ressentiment du provincial offensé, que nous avions appris être un homme de qualité au pays, depuis peu de jours arrivé à Rennes.

Je suivis le chevalier, & lui dis que j'avertirois mon père qu'il vouloit sortir, à moins qu'il ne consentît à se faire accompagner parcinq ou six de nos gens. Ce seroit là un fort bel équipage, me dit-il en riant, pour aller en bonne fortune. Il voulut m'échapper; mais enfin, voyant que j'étois résolue à avertir mon père: Eh bien, me dit-il, puisque vous ne voulez pas que je sorte absolument seul, dites à Tourmeil qu'il vienne avec moi, & nous prendrons une escorte. Je rentrai dans la chambre, & priai Tourmeil d'aller avec le chevalier; il s'y offrit avec générosité. J'eus bien envie de redoubler l'escorte que j'avois proposée à mon frère, quand je vis Tourmeil de la partie.

Le comte étoit engagé au jeu avec mon père & M. de Briance, ainsi je n'osai lui parler. Mon frère & Tourmeil sortirent seuls, & ne furent pas à cent pas de la porte, qu'ils se trouvèrent attaqués par six hommes bien armés. On tira sur eux, & l'obscurité de la nuit les sauva; un seul coup porta sur Tourmeil, & perça la manche de son habit.

Mon frère & lui mirent l'épée à la main, & se défendirent sans voir ce qu'ils faisoient. La lune se leva, & à cette foible clarté, le chevalier reconnut le provincial, qui, se tenant un peu loin, encourageoit ses gens à cette belle action.

Mon frère vouloit aller à lui, mais il étoit contre la muraille, & avoit trois hommes enface. Tourmeil en avoit deux, il en mit un hors de combat; le coup intimida le second, & le fit reculer fort loin. Tourmeil, prenant ce moment, courut comme un lion sur le provincial, qui, après s'être défendu quelque temps, reçut un coup au travers du corps, et tomba sur le pavé. Tourmeil alla de suite promptement secourir mon frère, qui n'avoit qu'une légère blessure au bras; mais son épée venoit de se casser; il lui sauva la vie en écartant ses trois ennemis.

L'un demeura sur la place, dangereusement blessé, les deux autres ne firent pas de résistance, voyant leur maître évanoui & baigné dans son sang. Il est mort, dit l'un des assassins; sauvons nous: mais avant de fuir, il porta par derrière un coup à Tourmeil. Deux amis du chevalier, qui revenoient de souper, le reconnurent en passent; ils dirent au laquais qui portoit un flambeau, de tourner du côté du logis de mon père, où ils ramenèrent nos deux blessés. On y jouoit encore; j'étois inquiète, & j'avois un secret pressentiment de quelque malheur. Je courus dès que j'entendis du bruit dans la cour; mon frère & Tourmeil, tout couverts de sang, y étoient déjà. A cette vue, je fis un cri effroyable: mon père l'entendit, accourut; la compagnie le suivit.Le chevalier, s'apercevant de l'émotion où il étoit, lui dit: Ce n'est rien, mon père; je ne suis pas blessé dangereusement; mais songez, je vous prie, à faire secourir Tourmeil; il vient de me sauver la vie. Tourmeil perdoit beaucoup de sang; on le coucha sur un lit de repos qui étoit dans l'anti-chambre; M. de Briance & mon père étoient également touchés de cet horrible spectacle: j'en étois inconsolable; je pleurois avec toute la douleur que peuvent inspirer l'amitié & l'amour. Qu'on feroit heureux, me dit alors Tourmeil d'une voix languissante, de donner tout son sang pour avoir quelque part à ces précieuses larmes!

Je ne répondis qu'en redoublant mes pleurs: mon père & M. de Briance n'entendirent point ce qu'il me disoit; ils parloient au chirurgien qui venoit d'arriver: il trouva la blessure de mon frère légère; mais il parut incertain sur celle de Tourmeil, & assura même que si on le transportoit, on augmenteroit son mal considérablement.

Mon père, touché du mérite & de la générosité de Tourmeil, pria M. de Briance de permettre qu'il demeurât chez lui jusqu'à sa guérison. Les gens qu'il avoit envoyés sur le lieu du combat, vinrent lui dire qu'on avoit enlevé le provincial, qu'ils avoient fait apporterun des blessés qui y étoit encore: mon père ordonna donna qu'on le fît panser, & qu'on en eût soin.

Ce malheureux fut si surpris d'être bien traité chez un homme dont il venoit d'assassiner le fils, que dès le lendemain il demanda à déposer comment l'action s'étoit passée; sa déposition servit dans la suite à terminer l'affaire en faveur de Tourmeil & du chevalier; elle contenoit, qu'ils étoient quatre cavaliers de la compagnie d'un frère de ce provincial, avec un de ses amis dont il ignoroit le nom; que le provincial n'étoit pas mort, & que ses deux compagnons, ne voyant plus personne, étoient revenus, & l'avoient emporté; qu'ils lui avoient promis de venir aussi le prendre, & qu'il fut bien étonné de se voir enlever par d'autres gens.

Que de douleurs pour moi pendant la nuit! Tourmeil presque mourant pour nos intérêts, se présentoit sans cesse à mon esprit: je me repentois de l'avoir engagé à sortir avec mon frère. Il lui a sauvé la vie, disois-je en moi-même, mais il a sacrifié la sienne, & c'est moi qui en suis la cause. Ces réflexions, suivies de beaucoup d'autres, me mettoient dans une agitation qui ne se conçoit pas.

Enfin le jour parut; je passai chez monfrère; on me dit qu'il reposoit: il ne garda presque pas le lit, & en fut quitte pour porter quelque temps son bras en écharpe. J'envoyai savoir des nouvelles de Tourmeil, & j'appris qu'il avoit un peu de fièvre. Je n'osois presque m'informer de l'état où il étoit, j'appréhendois toujours qu'on ne m'en dît quelque chose de funeste, & cette appréhension ne cessa que huit jours après sa blessure: la fièvre le quitta, les chirurgiens assurèrent qu'il étoit hors de danger, & rendirent une espèce de tranquillité à mon esprit.

Quoique mon père donnât incessamment des soins à la guérison de Tourmeil & du chevalier, il ne manqua pas de faire informer. On n'eut que trop de preuves pour convaincre le provincial; on le poursuivit criminellement; il n'osa plus rester dans la ville: un de ses parens le fit porter, tout blessé qu'il étoit, à sa maison de campagne, où il demeura caché pendant qu'on instruisoit le procès.

J'étois dans une situation assez douce; Tourmeil se portoit mieux, je le voyois presque tous les jours, mes frères me menoient dans sa chambre, & m'obligeoient quelquefois d'y rester. L'un & l'autre étoient sensiblement touchés du service qu'il nous avoit rendu, & n'épargnoient rien pour lui en témoignerune reconnoissance parfaite. Ils me disoient que mon père ne me pouvoit choisir un époux plus aimable & de meilleure maison que Tourmeil: ils lui promirent même qu'ils en parleroient ensemble à mon père dès que sa santé seroit rétablie. C'étoit ce qu'il souhaitoit le plus ardemment, & l'éspérance qu'il avoit de m'épouser ne contribua pas peu à sa guérison.

Il me semble, mesdemoiselles, dit madame de Briance en s'interrompant d'elle-même, qu'il est trop tard pour continuer à vous apprendre mes aventures, je vous promets d'en achever demain le récit, si ce que je viens de vous conter vous donne de la curiosité de savoir le reste.

Kernosy & Saint-Urbain témoignèrent à la Marquise combien elles s'intéressoient à tout ce qu'elle venoit de leur dire, & qu'elles auroient beaucoup de joie d'en apprendre la suite. Après s'être entretenues quelque temps sur ce qu'elles venoient d'entendre, elles prirent congé de la marquise, & se retirèrent dans leur apartement.

L'histoire que la marquise venoit de conter, renouvela le souvenir d'une passion qui avoit pris de profondes racines dans son cœur; le temps n'avoit point effacé l'image de Tourmeil que l'amour y avoit fortement imprimée; lesefforts qu'elle fit pendant une partie de la nuit pour dissiper ce triste souvenir, furent inutiles, enfin le sommeil suspendit ses peines.

Le lendemain il fit un aussi beau temps qu'il en peut faire en hiver; le soleil, depuis quelques jours, dissipoit une partie du froid de cette rude saison. MM. de Livry & le baron de Tadillac allèrent chasser le matin, & se rendirent au château à l'heure de dîner, avec quantité de gibier. La beauté du jour fit naître aux dames l'envie d'aller se promener dans un bois qui environnoit le jardin. Le baron de Tadillac voulut leur donner le divertissement de la chasse, MM. de Livry eurent la même complaisance, & ils prièrent madame la vicomtesse d'envoyer querir au château deux chiennes courantes qui leur avoient servi le matin.

Ce fut un plaisir singulier pour les dames, de voir ces messieurs, qui tiroient tous trois à merveille, ne manquer pas un coup. La vicomtesse admiroit l'adresse du baron, & lui donnoit sans cesse des louanges. Saint-Urbain, toujours attentive à persécuter Fatville, lui demanda pourquoi il ne tiroit pas; elle lui persuada qu'il avoit l'air adroit à cet exercice. Le conseiller, enorgueilli de cet éloge, prit le fusil d'un garde-chasse, & se mit en devoir de tirer; mais il s'y prit si mal, que son coup, passantloin du gibier à qui il en vouloit, alla blesser une belle vache noire qui se promenoit tranquillement à quelques pas de là.

La vicomtesse entra dans une furieuse colère contre Fatville; la vache noire étoit sa favorite, elle prenoit de son lait, & l'avoit nommée Isis, pour mieux marquer son mérite. Cet accident le déconcerta; & fâché à son tour de quelques paroles piquantes qu'elle lui avoit dites, il commença à se dégoûter du commerce de la noblesse pour lequel il avoit eu jusques alors beaucoup d'inclination, & s'en alla de colère au château. La compagnie le suivit, & l'on y trouva, en rentrant, tout prêt pour la représentation de Penelope & du Florentin. Cette petite pièce répandit tant de joie dans les cœurs, que personne ne voulut se remettre au jeu après soupé, suivant la coutume des jours précédens. On chercha quelque amusement qui demandât moins d'application, & l'on ne fut pas long-temps à le trouver. Le baron proposa de faire une espèce de loterie, avec promesse que chacun exécuteroit ce qui seroit porté au billet qui lui seroit échu; il en fit sept, les plia, & la marquise de Briance les tira. Le premier fut pour la vicomtesse, il portoit:Vous direz un secret à quelqu'un de la compagnie.Mon secret est tout prêt, dit-elle en regardant le baron avec un air de finesseLe second billet fut pour mademoiselle de Kernosy; elle y trouva:Vous direz un madrigal.J'en serai quitte à bon marché, dit-elle; il ne s'agira que d'avoir un peu de mémoire. La marquise donna le troisième à Saint-Urbain; il y avoit:Vous conterez une histoire.Quel billet! dit Saint-Urbain; en vérité, madame, vous vous seriez bien passée de me le donner; j'aurois mieux aimé tout autre que celui-là. Nous ne sommes jamais contens de ce qui nous arrive, répondit la marquise; mais voyons le billet du baron:Vous donnerez une fête aux dames dans trois jours.Après l'avoir lu, il s'écria, comme un homme effrayé: Oh! que j'ai peur de mal obéir! La marquise donna ensuite un billet au comte de Livri; il y trouva:Vous critiquerez l'histoire qu'on va conter.Me voilà inspecteur de mademoiselle de Saint-Urbain, dit le comte; je l'avertis que j'en userai très-rigoureusement avec elle. Le chevalier ouvrit son billet, c'étoit:Vous remplirez des bouts-rimés.La comtesse de Salgue trouva dans le sien:Vous écouterez les autres.Tant mieux, dit-elle, me voilà bien contente d'être l'assemblée. La baronne de Sugarde lut ensuite ce qui lui étoit échu; il y avoit:Vous donnerez des bouts-rimés.Voyons, dit la marquise, ce que la fortune me garde; elle ouvrit son billet, & lut:Vous direz une chanson.Cela ne sera pas difficile, dit-elle; mais voici encore le billet de Fatville; tenez, monsieur, lui dit-elle en le lui présentant, tirez quel sera votre sort. Il y trouva:Vous irez savoir des nouvelles d'Isis.On rit de cette folie, qui renouveloit le souvenir de son adresse à la chasse; il se douta bien que ce billet avoit été fait exprès. En effet, la marquise l'avoit mis à part, de concert avec le baron, & avoit tiré les autres au hasard.

Allons, dit le baron en s'asseyant, qu'on exécute tout ce que les billets portent; c'est à moi d'ordonner, parce que je conduis le jeu. Madame la vicomtesse aura la bonté de commencer: elle se leva gravement, & lui dit en secret avec un air mystérieux, qu'elle le trouvoit digne de son estime. Le baron lui répondit peu de chose, afin de paroître un fidèle dépositaire du secret qu'on venoit de lui confier.

Mademoiselle de Kernosy eut l'applaudissement de toute la compagnie sur son madrigal, qu'elle récita de mémoire, & mademoiselle de Saint-Urbain remit à conter son histoire après le souper, suivant l'ordre que le baron lui prescrivit dans le moment qu'elle alloit en commencer le récit, afin, lui dit-il, que la compagnie ait un amusement agréable toute lasoirée, & que M. le comte ait plus de loisir pour la critiquer. C'étoit ensuite le rang du baron pour s'acquiter de ce que son billet ordonnoit. Il fixa le jour de la fête qu'il devoit donner, prenant un temps raisonnable, afin d'y mieux réussir, & continua à donner les ordres. Allons, M. le chevalier; il est présentement question de vos bouts-rimés. Je ne puis les remplir, dit le chevalier, madame la baronne ne me les a pas donnés; vous savez que son billet le commande. Elle pria qu'on l'aidât à les faire. Le chevalier prit la plume, chacun y mit son mot, & voici les bouts-rimés tels qu'on les lui donna.

ambroisie.tourbillon.carillon.fantaisie.

frénésie.vermillon.papillon.Asie.

cordon.abandon.lumière.

destin.première.lutin.

Cela n'est pas trop facile à remplir, dit le chevalier en les relisant. Mademoiselle de Saint-Urbain se seroit bien passée d'y placer le lutin; je vois bien qu'il est destiné à tourmenter même les poëtes de ce château. On badina sur cette pensée. Madame de Salgue ne la releva point, mais elle dit à la compagnie:Pour moi, je remplis mon devoir en écoutant les autres.Madame de Briance ne laissa pas tomber la pensée du lutin; elle s'étendit sur la malignité de cet esprit, & sur la fermeté de M. de Fatville, qui en avoit bravé plusieurs avec une intrépidité incroyable, sans qu'il lui en fût arrivé aucun accident: elle chanta un moment après ces paroles sur un air nouveau, pour s'acquitter du devoir qui lui étoit prescrit.

Importune raison, n'agitez plus mon cœur,Des craintes, des soupçons dont vous êtes suivie.Mon berger me promet une éternelle ardeur;Laissez-moi me livrer à cet espoir flatteur,Il fait le bonheur de ma vie.

Importune raison, n'agitez plus mon cœur,Des craintes, des soupçons dont vous êtes suivie.Mon berger me promet une éternelle ardeur;Laissez-moi me livrer à cet espoir flatteur,Il fait le bonheur de ma vie.

Importune raison, n'agitez plus mon cœur,Des craintes, des soupçons dont vous êtes suivie.Mon berger me promet une éternelle ardeur;Laissez-moi me livrer à cet espoir flatteur,Il fait le bonheur de ma vie.

Importune raison, n'agitez plus mon cœur,

Des craintes, des soupçons dont vous êtes suivie.

Mon berger me promet une éternelle ardeur;

Laissez-moi me livrer à cet espoir flatteur,

Il fait le bonheur de ma vie.

Cette chanson plut infiniment: on la répéta tant de fois, que toute la compagnie en savoit l'air aussi bien que les paroles. M. de Fatville seul ne chantoit point; il ne savoit pas la musique. Le baron lui demanda des nouvelles d'Isis. Si nous étions à Rennes, répondit-il,je n'en aurois que de bonnes à vous apprendre; je l'aurois fait panser par le meilleur chirurgien, & madame la vicomtesse ne seroit plus fâchée. Tout le monde lui fut bon gré de cette plaisanterie. Le chevalier de Livry dit qu'il avoit rempli les bouts-rimés; la curiosité attira aussi-tôt la compagnie pour les entendre, & il lut ce qui suit:

SONNET.

Le plus charmant de ceux qui vivent d'ambroisie,Sur vous porte à mon cœur de feux untourbillonDe rivaux, de jaloux, l'importuncarillon,Sans cesse, en vous aimant, troublent mafantaisie.Je sens qu'auprès de vous, ma doucefrénésieMe fait craindre, pâlir, me met duvermillon;J'éprouve par vos yeux le sort dupapillon,Ils auroient pu dompter le vainqueur del'Asie.La parque, de mes jours va couper lecordon,J'en laisse avec plaisir la trame à l'abandon:Sans vous, l'amour me fait mépriser lalumière.Ce dieu vous attendoit pour fixer mondestin;Je badinois ailleurs; vous êtes lapremièreQui m'ayez fait sentir ce que peut celutin.

Ce sonnet ne laissa pas d'être bien reçu, quoiqu'il fût venu impromptu, & qu'il eût été composé de même. A la campagne, on ne semêle que de critiquer l'histoire de mademoiselle de Saint-Urbain, dit le comte, encore faut-il que l'ordonnance d'un billet de loterie y soit formelle. Le rang de Saint-Urbain étant venu pour conter, elle dit, que n'ayant voulu surprendre personne par des aventures fabuleuses, on seroit plus content d'entendre une histoire tirée d'Athénée, auteur grec, dont il y a une traduction françoise. Incontinent après cette espèce de prologue, elle commença son récit.

Histaspe, qui commandoit dans la Médie, eut deux fils, que les peuples appelèrent les enfans de Venus & d'Adonis, parce qu'ils avoient l'air divin, qu'ils étoient parfaitement bien faits, & que leur beauté attiroit les yeux de tout le monde.

L'aîné, qu'on nommoit Zariade, alla donner des lois, dans sa première jeunesse, à tout le pays qui s'étend depuis la mer caspienne jusqu'aux bords du Tanaïs. Ce prince s'étant un jour fatigué à la chasse, se coucha sous unetouffe d'arbres, près d'une fontaine, dont le murmure agréable le jeta dans un profond sommeil, & lui procura un repos tranquille en apparence, mais qui porta bien des troubles dans son cœur. Il vit en songe une jeune personne magnifiquement vêtue, couchée sur un lit de gazon au milieu d'un jardin délicieux; elle tenoit dans ses mains un petit portrait, que le dieu couronné de pavots venoit de lui présenter. Qu'il est beau! s'écria-t-elle en regardant ce portrait avec attention (c'étoit celui de Zariade); il crut l'entendre parler, & le son de voix de cette jeune personne, qui charmoit par l'éclat de sa beauté, fit une telle impression sur son esprit, que rien ne put jamais effacer l'idée qu'il en avoit conçue. Quelle divinité, dit-il en s'éveillant, l'amour vient-il de me faire voir! Seroit-il possible que ce ne fût qu'une vaine idée? Non, sans doute, ce dieu l'a formée pour triompher de tous les cœurs. Zariade n'étoit plus occupé que de ce songe, son cœur en étoit pénétré; & il se désespéroit de ne pouvoir apprendre si cette merveilleuse beauté n'étoit qu'une belle idée, dont l'univers n'avait point d'original. Il savoit peindre mieux qu'homme de son temps, & ne pouvant plus vivre éloigné de cet objet divin, il fit le portrait de cette aimable personne,dont l'amour avoit si fortement gravé les traits dans sa mémoire; il le mit dans son cabinet, & ceux qu'il y introduisoit l'admiroient comme un chef-d'œuvre de la nature & de l'art. Ce prince, croyant diminuer ses inquiétudes, apprit son aventure à ses confidens, & aux grands de sa cour qu'il chérissoit le plus; ils plaignirent son amour, mais c'étoit un foible remède. Un prince étranger étant arrivé à la cour, demanda la permission de lui faire la révérence. Zariade le reçut dans son cabinet: après les complimens ordinaires en pareille rencontre, le grand nombre de curiosités inestimables qui se trouvoient rassemblées dans ce beau lieu, fut le sujet de la conversation. Le prince étranger, surpris de voir le portrait que Zariade avoit mis au milieu de plusieurs tableaux des plus fameux peintres de l'antiquité, s'arrêta long-temps à le considérer; & dans l'étonnement où cette excellente pièce l'avoit mis, il lui échappa de dire: on n'a jamais vu une ressemblance si parfaite. Ces paroles fixèrent d'abord l'attention de Zariade; l'amour, la joie, & la curiosité l'agitèrent à la fois; mais s'étant un peu remis de ce premier transport, qui lui causoit un plaisir si peu espéré, il demanda quel climat fortuné avoit vu naître cette divine personne.

Elle se nomme Otadis, répondit le Prince étranger; je l'ai vue mille fois à la cour de son père Omarte; il règne sur les provinces qui sont au delà du Tanaïs. Quoi! s'écria Zariade, c'est la princesse Otadis dont j'ai ouï parler comme de la plus belle personne de l'Asie! mon destin est trop heureux. L'étranger qui annonçait une si agréable nouvelle, fut comblé d'honneurs & de présens. On lui fit confidence du songe, & de la passion qu'il avoit fait naître pour la belle Otadis. Cet étranger accepta la proposition qu'on lui fit d'accompagner les ambassadeurs que Zariade vouloit envoyer à la cour d'Omarte, & partit en diligence avec eux, afin de se rendre au plutôt à cette cour, où étant arrivés ils demandèrent la belle Otadis en mariage pour leur prince.

Omane savoit quelle étoit la puissance de Zariade, il avoir entendu parler de ses vertus & de ses grâces; mais il ne vouloit pas éloigner de lui la princesse sa fille: elle étoit héritière de ses états, & n'ayant point d'enfant mâle, son intention étoit qu'elle prît pour époux un prince de son sang.

Otadis n'avoit pu se résoudre à faire un choix si contraire au sentiment qu'elle renfermoit dans son cœur; l'amour l'avoir blessée du même trait dont il avoir enflammé le beau Zariade: le dieudes songes lui avoit représenté le jeune prince avec des charmes qui séduisoient les cœurs; & la princesse, fidèle à cette belle idée, méprisoit tous ceux qui se présentoient pour époux. Rien n'étoit comparable à cet objet dont son imagination étoit remplie, elle ne pouvoit en aimer d'autres: ce n'étoit point un ouvrage de la nature, les dieux l'avoient formé.

Cependant le prince étranger que Zariade avoit chargé de voir Otadis de sa part, fit demander une audience qu'on lui accorda. En se prosternant devant cette princesse, il dit que Zariade, fils d'Histaspe, souverain de la Médie, & le plus beau de tous les hommes, l'assuroit de ses profonds respects; qu'il l'envoyoit pour lui apprendre le désir ardent qu'il avoit de la posséder, depuis que les dieux lui avoient fait voir en songe sa beauté surnaturelle, seule capable de le rendre heureux. La conformité de leur destinée commença d'intéresser Otadis pour Zariade: mais quel fut son étonnement, quand l'étranger, lui présentant le portrait du prince, lui fit connoître que c'étoit le même que l'amour & le sommeil lui avoit présenté, & dont ils lui représentoient l'idée continuellement. Quelle fut alors sa douleur; de ce que son père vouloit renvoyer les ambassadeurs sans leuraccorder la demande qu'ils avoient faite. Sa passion l'obligea à en faire confidence à ce généreux étranger, qui lui parut si zélé pour Zariade. Peu de temps après, les ambassadeurs eurent leur audience de congé; il retourna avec eux, portant à leur maître la triste nouvelle du refus d'Omarte; mais il calma la colère où le prince alloit s'emporter, par le récit fidèle qu'il lui fit en particulier de tout ce que la belle Otadis avoir dit en sa faveur, & des véritables sentimens de son cœur, dont elle lui avoit révélé le secret.

Zariade, transporté d'amour, leva des troupes, & les conduisit en diligence sur les bords du Tanaïs, dans l'espérance de forcer Omarte, par sa valeur, à lui accorder la princesse sa fille, ou de s'en rendre le maître à quelque prix que ce fût. Il fit construire plusieurs ponts de bateaux sur le fleuve, afin que son armée passât plus facilement, & renvoya cependant l'étranger à la cour d'Omarte, où il devoit voir secrètement Otadis, & l'instruire de tout ce qui se préparoit pour le succès de cette entreprise.

Ce prince infatigable alloit sans cesse sur les bords du Tanaïs encourager les travailleurs. Etant un jour appliqué à maintenir le bon ordre parmi eux, afin de prévenir l'embarras qui auroit pu empêcher que leurs ouvrages ne fussentpromptement achevés, il vit arriver dans un petit bateau un homme de bonne mine; c'étoit le prince étranger son favori: Hé bien, lui dit-il en l'embrassant, la divine Otadis a-t-elle aprouvé le dessein que mon amour a formé pour elle? Oui, seigneur, répondit l'étranger, l'adorable Otadis seroit à vous si son cœur régloit sa destinée; mais il n'est plus temps de vous cacher que l'on doit célébrer son hymenée dans trois jours, & vous feriez inutilement après la conquête de toute l'Asie. Omarte est absolu, Otadis n'osera résister à ses ordres: après un superbe festin, elle recevra une coupe d'or de la main de son père, c'est la coutume en ce pays, & elle la présentera à l'heureux mortel dont on aura fait choix pour être son époux. Allons donc la recevoir tout à l'heure cette coupe précieuse, s'écria le beau Zariade tout transporté d'amour & de colère: allons troubler ce cruel hyménée, ou mourir aux pieds d'Otadis. Dès lors, ne consultant plus que son désespoir, abandonnant tout à coup son armée, il partit secrètement, suivi seulement du prince étranger & d'un petit nombre des siens: après avoir traversé le Tanaïs sur un des ponts qui venoit d'être achevé, il se jeta dans un petit char attelé de huit chevaux d'une vitesse si prodigieuse, qu'en trois jours il arriva à la cour d'Omarte, où il prit un habit semblableà ceux que l'on porte dans ce pays, crainte qu'on ne le remarquât. Etant entré dans le palais, il pénétra dans la salle du festin, où il vit Otadis qui tenoit déjà la coupe d'or qu'Omarte venoit de lui donner. Le chagrin d'être si près du moment qui alloit décider de sa destinée, lui fit répandre quelques larmes qui augmentèrent encore sa beauté; elle sortit de la salle du festin, accompagnée seulement de ses femmes, pour aller, selon sa coutume, faire sa prière dans la chambre prochaine.

Zariade la suivit, entra adroitement dans cette chambre, & s'approchant de la princesse: Me voici, dit-il, prêt à vous délivrer de la tyrannie. Otadis l'auroit pris pour un dieu accouru à son secours, si elle eût pu le méconnoître; mais ses traits étoient trop bien gravés dans son cœur; elle lui présenta la coupe d'or qui décidoit le choix de son époux, & consentant qu'il l'enlevât, ils se sauvèrent tous deux par un degré où peu de personnes les pouvoient rencontrer, & de là, traversant les jardins du palais, ils gagnèrent la porte où le char du fortuné Zariade les attendoit avec l'escorte & l'étranger son favori. Dès qu'ils y furent montés, ils firent une diligence si prodigieuse, qu'ils étoient sur les bords du Tanaïs avant qu'Omarte, affligé de l'enlèvement dela princesse sa fille, eût pu apprendre quel étoit celui qui avoit entrepris une action si téméraire.

On passa ce fleuve sur le pont de bateaux dont nous avons parlé. Zariade, sans perdre de temps, mena la princesse dans son camp, où leur hyménée fut célébré avec toute la magnificence imaginable. Cette union remplit de joie toute l'armée. Otadis fit de grandes largesses; Zariade se trouva au comble du bonheur, par la possession d'une princesse aussi vertueuse qu'elle étoit belle. Les deux époux envoyèrent des ambassadeurs vers Omarte, pour lui demander pardon, & pour le prier de donner son consentement à cette union. Il savoit combien Zariade étoit digne de la princesse, ainsi il signa la paix, ce qui mit le comble à la félicité des deux jeunes époux.

Ce fut ainsi que mademoiselle de Saint-Urbain finit son histoire. Le comte de Livry, loin de la critiquer, comme son billet l'ordonnoit, en fit l'éloge. La marquise de Briance & le chevalier de Livry dirent que cette histoire étoit extrêmement embellie par les ornemens qu'on y y avoit ajoutés très à propos; qu'un ancien auteur qu'ils avoient lu, la rapportoit tropsuccinctement; qu'il étoit plus agréable d'animer le récit d'une histoire peu vraisemblable par quelques embellissemens, que de la rapporter simplement avec exactitude, & la rendre languissante par trop de fidélité. Madame la vicomtesse raffina selon sa coutume, en blâmant Otadis de ce qu'elle s'étoit laissée enlever par son amant, & l'avoit épousé sans le consentement de son père. Saint-Urbain répondit qu'il n'étoit pas permis de changer les faits, & que dans ce temps-là on pardonnoit tout à l'amour; mais qu'à présent on étoit plus sage. Vous en ferez ce que vous voudrez, dit la vicomtesse, si vous y aviez mêlé de la féerie, vous m'auriez amusé davantage; car je vous avoue que ces sortes de fictions me plaisent beaucoup. Si j'avois su votre goût, madame, reprit Saint-Urbain, je vous aurois servie à votre gré. Il n'est pas assez tard, dit le comte de Livry, pour ne pas donner cette satisfaction à madame la vicomtesse; & si elle me le permet, je vais tout à l'heure lui dire un conte de fée. La vicomtesse parut ravie; toutes les dames marquèrent le même empressement, & Fatville demanda si c'étoit une histoire vraie, sinon qu'il s'iroit coucher: on l'assura qu'il pouvoit en toute sûreté s'aller mettre au lit.Dès qu'il fut parti, madame la vicomtesse fit faire silence, & le comte de Livry commença ainsi.

Il y avoit une fois un roi & une reine qui n'avoient qu'une fille, la seule qu'ils eussent pu conserver de plusieurs enfans qu'ils avoient eus. La princesse les dédommageoit, par sa beauté & par les charmes de sa personne, de la perte douloureuse de tant de jeunes princes. On l'appeloit Noble-Epine. Les soins infinis qu'on prit de son éducation réussirent à merveille, & elle étoit à douze ans aussi savante que ses maîtres. Son esprit & sa rare beauté la firent rechercher par tout ce qu'il y avoit alors de rois ou de princes à marier.

Le roi & la reine, qui l'adoroient, craignoient de la perdre, & ne se pressoient pas de l'accorder aux vœux empressés des princes ses amans. Noble-Epine, contente de son sort, redoutoit elle-même un mariage qui l'éloigneroit du roi & de la reine, qu'elle aimoit tendrement.

Le bruit de la beauté de Noble-Epine fut porté jusqu'à la cour d'un roi des Ogres, qui se nommoit Rhinocéros. Ce prince, puissant en terres & en richesses, ne douta pas qu'on ne lui donnât la princesse, dès qu'il l'auroit demandée, & dépêcha des ambassadeurs vers le roi, père de Noble-Epine. Ils arrivèrent à cette cour, & demandèrent audience, sous prétexte de renouveler un ancien traité d'alliance qui avoit été autrefois entre les deux couronnes. On se divertit d'abord de voir des gens si extraordinaires; la jeune princesse en rioit elle-même à gorge déployée. Le roi ordonna cependant qu'on les reçût avec beaucoup de magnificence.

Le jour de l'audience, toute la cour s'efforça de paroître superbe; mais la joie se changea bientôt en tristesse, quand on sut que le roi Rhinocéros demandoit la princesse Noble-Epine.

Le roi, qui écoutoit attentivement l'ambassadeur, resta si surpris à la proposition, qu'il demeura muet. L'ambassadeur, craignant un refus, se hâta de reprendre la parole, en assurant le roi que s'il n'accordoit pas sa fille à Rhinocéros, il viendroit lui-même à la tête de cent millions d'ogres ravager le royaume, & manger toute la famille royale.

Le roi, qui connoissoit la façon d'agir des ogres, ne doutant pas que l'effet ne suivît bientôt la menace de l'ambassadeur, demanda quelques jours pour préparer sa fille à recevoir l'honneur que lui faisoit Rhinocéros, & rompit brusquement l'audience.

Ce bon père, mortellement affligé de n'oser refuser sa fille, se retira dans son cabinet, & la fit appeler. La princesse y vola, & quand elle eut appris le triste sort auquel elle étoit destinée, elle poussa des cris douloureux, & se jetant aux pieds du roi son père, elle le conjura d'ordonner sa mort, plutôt qu'un pareil hyménée.

Le roi la prit dans ses bras, pleura avec elle, & lui dit la menace qu'avoit faite l'ambassadeur. Vous mourrez, ma fille, ajouta-t-il, nous mourrons tous, & vous aurez l'horreur de nous voir dévorer par le cruel Rhinocéros.

La princesse, aussi effrayée de cette image que de son affreux mariage, consentit à donner sa main, & voulut bien se sacrifier pour sauver le roi, la reine, & tout le royaume; elle alla même en assurer la reine sa mère, qui étoit dans un état déplorable. Noble-Epine, résolue à tout pour des personnes si chères, consola sa mère par tout ce qu'elle put imaginer de plus vraisemblable; & avec une constance qui la rendoit encore plus admirable, elle vit lesapprêts de son mariage, & marcha à l'autel, où l'ambassadeur l'attendoit, avec une modestie qui arracha des cris & des sanglots de tout le monde.

Elle partit avec la même fermeté, & ne mena avec elle qu'une jeune personne qu'elle aimoit fort, & qui lui étoit très attachée; elle se nommoit Coriande.

Comme il y avoit bien des lieues de ce royaume à celui des ogres, la princesse eut le temps d'ouvrir son cœur à Coriande, & de lui laisser voir l'excès de sa douleur. Coriande, attendrie par les malheurs de la princesse, partageoit ses peines, ne pouvant lui donner d'autre consolation, & lui juroit qu'elle ne l'abandonneroit jamais. Noble-Epine, sensible à la tendre & rare amitié que cette fille lui marquoit, sentoit moins sa peine depuis qu'elle étoit comme partagée.

Coriande n'avoit osé dire à la princesse qu'elle étoit allée trouver la fée Azerole, marraine de la princesse Noble-Epine, pour lui conter l'affreuse destinée qui l'attendoit, & qu'elle avoit trouvé la fée fort en colère de ce qu'on ne l'avoit point consultée sur cette affaire; que même elle avoit dit à Coriande qu'elle ne se mêleroit jamais de celles de Noble-Epine.

Coriande ne trouva pas à propos d'augmenter le chagrin de sa maîtresse par ce récit; mais elle en étoit occupée, & déploroit en secret le sort de la princesse, ainsi abandonnée de sa marraine. La longueur & la fatigue du chemin ne diminuèrent rien de la beauté de Noble-Epine: l'ogre, en la voyant, en fut si surpris, qu'il poussa un cri qui fit trembler l'isle où il avoit établi son séjour.

La princesse s'évanouit de frayeur dans les bras de Coriande, & Rhinocéros, qui étoit ce jour-là sous la forme de l'animal dont il portoit le nom, la mit sur son dos avec Coriande, & courut dans son palais, où il les enferma toutes deux.

Alors il reprit sa figure naturelle, qui n'étoit guère moins affreuse, & secourut Noble-Epine avec empressement. Quand la princesse ouvrit les yeux, & qu'elle se vit entre les bras velus de ce monstre, elle ne put être maîtresse de retenir ses cris & ses larmes. L'ogre, qui ne pensoit pas qu'on pût le trouver désagréable, demanda à Coriande ce qu'elle avoit, & si on pensoit qu'une pareille criarde lui fît plaisir. Coriande, effrayée de la colère de l'ogre, répondit que ce n'étoit rien, & que la princesse étoit sujette aux vapeurs.

Noble-Epine avoit fermé les yeux, pour s'épargner l'horreur de voir son hideux époux;& l'ogre, qui la crut encore évanouie, sentit quelque mouvement d'humanité; il sortit, & ordonna à Coriande de la secourir: Coriande l'assura qu'il me lui falloit que du repos.

L'ogre laissa la princesse, & alla à la chasse aux ours (c'étoit son divertissement favori); il comptoit en prendre deux ou trois pour le souper de Noble-Epine.

Dès qu'il fut parti, la princesse se jeta en pleurant au cou de Coriande, en lui demandant secours. Cette pauvre fille, attendrie par la douleur de sa maîtresse, chercha dans sa tête, & voyant plusieurs peaux d'ours que l'ogre amassoit pour s'habiller l'hiver, car il étoit fort avare, elle conseilla à la princesse de se cacher dans une de celles-là. Noble-Epine y consentit, après que Coriande l'eut rassurée sur la peine qu'elle se faisoit de la laisser seule exposée à la fureur de l'ogre.

Coriande choisit donc la plus belle de ces peaux, & se mit en devoir de coudre la princesse dedans; mais, ô merveille! à peine cette peau eut-elle touché Noble-Epine, qu'elle s'appliqua d'elle-même sur la princesse, & qu'elle parut la plus belle ourse du monde.

Coriande attribua ce secours inespéré à la fée Azerole; elle le dit à la princesse, qui en convint elle-même, car elle avoit, dans samétamorphose, conservé l'usage de la parole, & tout son esprit.

Coriande ouvrit les portes, & laissa sortir la belle ourse, qui en avoit impatience, & Coriande ne douta pas que la fée ne la guidât, comme elle avoit conduit la métamorphose.

Si-tôt qu'elle ne vit plus sa chère maîtresse, elle s'abandonna aux regrets; mais au bout d'une heure, elle entendit l'ogre revenir, & feignit de dormir profondément.

Où est cette Noble-Epine? cria Rhinocéros d'une voix de tonnerre. Coriande fit comme si elle s'éveilloit, & se frottant les yeux, fit comme si elle ne savoit où étoit allée la princesse.

Comment, dit l'ogre, elle seroit sortie? cela est impossible, car j'ai la clef de ma porte. Oui, oui, dit Coriande, feignant de croire que l'ogre s'en était défait, c'est vous qui l'avez mangée, & vous en ferez bien puni; c'est la fille d'un grand roi; c'étoit la plus belle personne du monde; elle n'étoit pas faite pour épouser un ogre: vous verrez ce qui vous en arrivera. L'ogre, fort étourdi de cette accusation, & des cris dont Coriande accompagnoit ses reproches, jura qu'il n'avoit point mangé la princesse, & se mit dans unetelle colère, que la feinte douleur de Coriande se changea en une peur très réelle; car l'ogre la menaça de la manger elle-même, si elle ne se taisoit. Elle se tut effectivement, & feignit de chercher la princesse, ce qui appaisa un peu la fureur de Rhinocéros. Il chercha même avec elle pendant huit jours; mais Azerole y avoit mis bon ordre. Elle avoit guidé invisiblement la belle ourse, & cette malheureuse princesse trouva sur le rivage une barque abandonnée, dans laquelle elle entra. Mais on juge bien que, sans le secours de la fée, elle auroit péri mille fois; car la princesse étant montée dans la barque, elle la sentit s'éloigner du rivage.

Effrayée, malgré ses malheurs, du danger présent, & n'y voyant point de remède, elle se coucha, & s'endormit. A son réveil, elle se trouva au bord d'une prairie si douce & si bien émaillée de fleurs, que la vue en étoit réjouie. L'ourse, qui sentit la barque s'arrêter, sauta dans la prairie, remercia les dieux & les fées de l'avoir amenée dans un si beau pays sans aucun accident.

Son premier soin, après ce devoir rempli, fut de chercher de quoi vivre, car elle avoit grand appétit. Elle s'avança dans la prairie, & entra dans une belle forêt, dans laquelle étoitun rocher creux taillé en forme de caverne, & tout auprès une jolie fontaine qui couloit jusques dans la prairie, & de grands chênes chargés de glands. L'ourse, qui n'étoit pas encore accoutumée à cette nourriture, la méprisa d'abord; mais la faim devenant plus pressante, elle essaya d'en manger, elle les trouva fort bons; puis s'étant désaltérée à la fontaine, elle résolut de se retirer le jour dans la caverne, pour éviter les mauvaises rencontres, & de ne sortir que la nuit. Une autre raison encore l'y détermina: en buvant à la fontaine, elle s'étoit mirée dans son cristal. Son horrible figure d'ourse l'avoit effrayée, peu s'en falloit qu'elle ne regrettât la sienne, quoiqu'elle l'eût obligée à devenir compagne de Rhinocéros. Cette réflexion la consola cependant, & lui fit envisager sa situation & sa laideur avec plus de tranquillité. Comme elle avoit beaucoup d'esprit et de raison, elle comprit que la laideur n'est pas un malheur si grand, quand la beauté ne peut causer que des peines. L'ourse moralisoit ainsi dans sa caverne; elle y puisoit la véritable sagesse, & commencoit à être contente de son sort.

Ce pays étoit gouverné par un jeune roi qui avoit encore sa mère; rien n'étoit si beau, si charmant, & si rempli de belles qualités quece prince. Il étoit adoré de ses sujets, respecté de ses voisins, & fort craint de ses ennemis: juste, clément, magnanime, modéré dans ses victoires, grand dans l'adversité, il avoit toutes les vertus, on se plaignoit seulement qu'il étoit indifférent pour les belles; mais il se craignoit lui-même, parce qu'il se connoissoit une ame fort sensible, & il avoit retenu de la reine sa mère qu'un roi doit savoir régner sur lui-même avant de régner sur les autres. Sa figure, étoit aussi parfaite que son ame, aussi toutes les femmes de sa cour brûloient du désir de l'enflammer: il se nommoit Zélindor, & son pays le royaume de la Félicité.

Si la belle ourse avoit su le nom de ce royaume, elle n'auroit pas été étonnée de s'y trouver si contente dans son état; car c'étoit un des privilèges de cette terre chérie que d'y être heureux.

Zélindor, jeune & galant, donnoit ou recevoit des fêtes tous les jours; il alloit souvent à la chasse, parce que cette image de la guerre plaisoit à son ame magnanime.

Il y avoit déjà trois mois que l'ourse habitoit ce pays, lorsque Zélindor vint chasser dans sa forêt.

L'ourse, contre sa coutume, étoit sortie de sa caverne pendant le jour, pour se promenerau bord de la mer; elle revenoit lentement chez elle, en respirant l'air parfumé des fleurs dont la prairie étoit émaillée, lorsqu'elle aperçut devant elle toute la chasse: elle oublia le danger qu'une ourse court en pareille occasion, & se rangea pour la voir passer.

Tout ce qui accompagnoit le roi recula d'effroi à l'aspect de cette terrible bête. Le brave & jeune roi fut le seul qui s'avança l'épée à la main pour la percer. L'ourse, le voyant s'approcher, s'humilia à ses pieds, & baissa la tête pour attendre le coup. Zélindor, touché de cette action, frappa légèrement l'ourse du fer de son épée, sans lui faire de mal; alors elle se leva, & vint en le flattant, par les mines qu'elle crut les plus agréables, baiser la main du roi & la lêcher. Le roi, plus surpris encore des caresses de cette bête, défendit à ceux qui s'étoient rapprochés de tirer sur elle, & lui-même détacha une belle écharpe qu'il avoit passée sur l'épaule, & qui ceignoit sa ceinture, & en entoura le cou de l'ourse qui le laissa faire. Il la conduisit ainsi lui-même jusques dans son palais, & ordonna qu'on la mît dans un petit jardin à fleurs qui étoit au bout de son cabinet. La belle ourse entendoit fort bien tout ce qu'on disoit, mais elle ne pouvoit plus prononcer un mot, & cette découverte lui coutades larmes. Dès qu'elle fut dans ce jardin, le jeune roi la vint voir, & lui donna à manger de sa main. Son cœur, qui n'avoit point changé comme sa figure, fut ému quand elle considéra la beauté du jeune roi. Quelle différence, dit-elle en elle-même, de l'affreux Rhinocéros à ce beau prince! Mais, par un retour de cette même réflexion sur elle-même, quelle horreur que ma figure! ajoutoit-elle tout de suite; que me sert-il de le trouver si beau? L'ourse désespérée versoit encore plus de larmes dans ce moment, qu'elle n'en avoit répandu en s'apercevant qu'elle étoit muette.

Elle quitta ce que le roi lui avoit apporté, & fut se coucher sur un beau gazon qui bordoit une magnifique pièce d'eau de ce jardin. Zélindor, qui la vit triste, vint auprès d'elle, & lui dit des choses fort touchantes. La pauvre ourse en senti redoubler son désespoir, & tomba à la renverse presque morte. Le roi, touché de son état, prit de l'eau dans sa main, en arrosa le museau de son ourse, & la secourut de son mieux. L'ourse ouvrit les yeux, qu'elle avoit baigné de larmes, & de ses deux pattes de devant prenant les mains du roi, elle les serra respectueusement, & sembloit le remercier.

Mais vous êtes charmante, dit le jeune Zélindor: comment, ma bonne oursine, vous semblez m'entendre? L'ourse fit un petit signe de tête qu'oui. Le roi, transporté de joie de lui trouver de la raison, l'embrassa; l'ourse s'en défendit modestement, & recula. Quoi! dit le prince, tu fuis mes caresses, mon oursine! Ah! cela est plaisant: eh! que veux-tu donc? Est-ce que tu ne m'aimes pas? L'ourse, à ces paroles, pour cacher son trouble, se prosterna sur le gazon aux pieds de Zélindor, & se relevant tout de suite, elle cueillit une branche d'un des orangers qui ornoient le tour de la pièce d'eau, & la présenta au roi.

Ce prince, plus charmé que jamais de son ourse, ordonna qu'on en eût grand soin, lui donne une belle grotte de rocailles, entourée de statues, & où il y avoit un lit de gazon pour s'y retirer la nuit. Il la venoit voir à tout moment; il en parloit à tout le monde; il en étoit fou.

L'ourse faisoit de tristes réflexions quand elle étoit seule: le beau Zélindor l'avoit rendue sensible; mais quel moyen de lui plaire, sous une hideuse figure! Elle ne dormoit ni ne mangeoit; elle passoit les jours à griffoner sur les arbres du jardin les plus jolis vers du monde: la jalousie s'étoit jointe à l'amour; elle étoit d'une mélancolie mortelle, excepté lorsque leroi venoit la voir. Une autre inquiétude lui vint; le roi peut-être étoit marié; elle l'étoit quasi à Rhinocéros, qu'elle trouvoit encore plus horrible depuis qu'elle avoit vu le charmant Zélindor.

Un soir, au clair de la lune, se retraçant tous ses malheurs au bord de la pièce d'eau où elle venoit souvent, parce que le jeune roi s'y promenoit toujours, elle versa tant de larmes, que l'eau en fut troublée; une grosse carpe, qui ne dormoit pas, parut sur la surface: Belle oursine, dit-elle à la princesse, ne vous affligez pas tant, la fée Azerole vous protège, & vous rendra aussi heureuse que vous êtes belle; puis sautant légèrement sur le gazon, la carpe parut une belle dame, grande & majestueuse, habillée magnifiquement. L'ourse se jeta à ses pieds. Prends courage, ma fille, dit la fée Azerole; j'ai éprouvé ta patience assez long-temps, la récompense viendra. Tu n'es point mariée à l'ogre Rhinocéros, & tu épouseras le beau Zélindor. Garde encore quelque temps le secret, toutes les nuits tu quitteras ta peau d'ours; mais il faut que tu la reprennes dès le matin. Alors la fée disparut, & minuit étant sonné, la peau d'ours quitta la princesse. Que de graces elle rendit dans son cœur à sa bonne marraine! que de plaisirs, que de joieelle sentit! Elle passa la nuit à cueillir des fleurs; elle en fit des guirlandes & des couronnes qu'elle attacha à la porte du cabinet de son amant.


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