Prens courage, ma fille, j'ai éprouvé ta patience assez long-temps, la récompense viendra.
Prens courage, ma fille, j'ai éprouvé ta patience assez long-temps, la récompense viendra.
Prens courage, ma fille, j'ai éprouvé ta patience assez long-temps, la récompense viendra.
Prens courage, ma fille, j'ai éprouvé ta patience assez long-temps, la récompense viendra.
Le temps qu'on lui avoit prescrit sans le limiter, lui donnoit de l'impatience; mais pour ne pas le prolonger encore par sa faute, quoiqu'il lui en coutât, elle reprenoit à la pointe du jour sa peau d'ours. Elle écrivoit des choses charmantes, tantôt sur sa jalousie, tantôt sur sa tendresse; son cœur lui fournissoit des pensées toutes neuves, & des expressions qui ravissoient le roi; car il les lisoit.
Il avoit permis qu'on vînt voir l'ourse, ce grand monde lui déplaisoit. Quand on a une grande passion, la solitude est seule agréable. Elle l'écrivit au jeune roi; les vers qui exprimoient ce sentiment étoient si tendres & si délicats, qu'il en fut charmé, & fit fermer son jardin; personne n'y entroit que lui seul.
De son côté, le jeune prince, réfléchissant sur l'esprit qu'il trouvoit à l'ourse, n'osoit s'avouer à lui-même qu'un penchant invincible l'attiroit vers elle; il rejetoit cette pensée, & vouloit ne se trouver capable que d'humanité & de compassion. Cependant il n'aimoit plus la chasse; il ne s'amusoit nulle part, &, n'avoit de plaisir qu'à voir son ourse. Il l'entretenoit de cent choses; elle griffonnoit sur le sable ou sur des tablettes qu'il lui donnoit, des avis, des conseils, des maximes remplis de sagesse.
Mais vous n'êtes point une ourse, lui disoit-il un jour; au nom des dieux, dites-moi qui vous êtes: m'en refuserez-vous l'aveu encore long-temps? Vous m'aimez, je n'en puis douter, mon bonheur même dépend de le croire; mais sauvez ma gloire, en m'empêchant de répondre à l'amour d'une ourse. Avouez-moi qui vous êtes, je vous en conjure, par cet amour même que vous connoissez si bien. Ce moment étoit pressant, l'ourse eut bien de la peine à résister; mais la crainte de perdre son amant lui fit choisir plutôt de le fâcher; elle ne répondit que par des sauts & des gambades, qui firent soupirer amèrement Zélindor. Il se retira, le cœur révolté contre lui-même de se trouver capable d'une passion si ridicule.
Zélindor, au désespoir d'avoir pu imaginer que l'ourse étoit peut-être une personne raisonnable, résolut de s'arracher à cette monstrueuse passion; & recommandant qu'on eût grand soin de l'ourse, il résolut de voyager: il voulut partir sans la voir, & prenant seulement avec lui deux de ses favoris, monta à cheval, & s'éloigna de son palais. Il étoit àpeine dans la forêt où il avoit rencontré l'ourse, que, se retraçant cette aventure, il ordonna à ses favoris de s'éloigner, & de le laisser seul.
Ces jeunes courtisans lui étoient extrêmement attachés, & s'affligeoient de voir, depuis quelque temps, son humeur si changée; ils lui obéirent, & s'écartèrent un peu. Le jeune roi descendit de cheval, & se couchant au pied d'un arbre, il déplora sa singulière destinée, & tomba dans une profonde rêverie, dont il fut retiré par l'arbre même contre lequel il étoit appuyé, qui trembla violemment, & s'ouvrit pour en laisser sortir une dame d'une rare beauté, & si brillante de pierreries, que le roi en fut ébloui.
Le prince se leva précipitamment, & fit une révérence profonde à la fée (car il ne douta pas que ce n'en fût une). Laisse agir le temps, Zélindor, lui dit-elle; crois-tu qu'un roi que nous protégeons puisse jamais être malheureux? Retourne dans ton palais, cours sauver de son désespoir celle que trop de délicatesse te fait abandonner. La fée disparut après ces paroles: le roi, fortifié par un oracle dont son cœur ne voulut pas douter, remonta précipitamment à cheval, & rentra dans son appartement au plus vite.
Il entra aussi-tôt dans le jardin, & n'y voyantpoint la belle ourse, il courut la chercher dans sa grotte.
La malheureuse princesse avoit appris le départ du roi par ceux qui avoient soin d'elle, qui s'en entretenoient entre eux. Elle ne l'avoit point vu depuis trois jours; cette funeste nouvelle l'accabla, elle tomba évanouie sur son lit de gazon, & ce fut dans cet état funeste que le roi la trouva. Avec quel empressement ne s'approcha-t-il pas! Quelle douleur de la voir presque morte! Elle étoit froide comme de la glace, son cœur n'avoit presque plus de mouvement. Le roi fit des cris perçans, & l'arrosa de ses larmes, en lui donnant les noms les plus tendres.
Le son de sa voix pénétra jusqu'à son ame, & la retint comme elle alloit s'envoler; elle ouvrit les yeux, & étendit les pattes pour embrasser son amant, croyant qu'elle alloit mourir; mais la tendresse du roi & les pardons qu'il lui demanda, la rappelèrent à la vie; il la conjura d'oublier sa curiosité, & lui jura qu'il l'adoroit. Cet aveu combla de joie la pauvre ourse; ils passèrent une journée délicieuse; & quoique le roi parlât seul, l'ourse ne se laissoit point de l'entendre, & d'y répondre à sa manière.
Elle montra au jeune roi ce qu'elle avoitécrit sur son absence; il en étoit enchanté. En effet, on ne vit jamais un mélange si heureux d'esprit & de naturel, de raison & de passions; enfin cela ressembloit aux fameusesLettres d'une Péruvienne, chef-d'œuvre de sentiment, que le public admirera toujours.
Zélindor ne cessoit de lire que pour se jeter aux pieds de sa tendre maîtresse, & pour lui baiser les pattes.
Insensiblement l'heure s'écouloit, les amans ne les ont jamais bien mesurées, sans fin dans l'absence, & trop rapides dans le plaisir. Minuit sonna, la peau d'ourse tomba, & laissa à découvert la divine Noble-Epine. Elle avoit une robe magnifique, & pour coiffure ses beaux cheveux. Quel prodige! s'écria le roi: quoi! c'est vous que je fuyois, & que je craignois d'aimer! La princesse honteuse ne répondoit rien, sa modestie l'embellissoit encore; elle craignoit aussi que la fée Azerole ne lui reprochât de s'être oubliée assez pour laisser pénétrer son secret à son amant. Elle étoit encore dans ce trouble, lorsque la fée parut. Heureux amans, s'écria-t-elle, jouissez dès demain du fruit de vos peines; c'est avoir assez éprouvé de tourmens: vous, ma fille, dit-elle à la princesse, donnez votre main à votre amant, pour récompense de sa tendresse; &vous, beau Zélindor, allez tout préparer dans votre cour pour épouser cette princesse; ne craignez plus, après votre union, de métamorphose; mais il faut que Noble-Epine subisse cette loi encore vingt-quatre heures; allez, & laissez-la dormir; elle a besoin de repos; j'aurai soin de la rendre digne de vous.
Le jeune roi sortit, laissa ensemble la fée & la princesse. Il étoit transporté d'une joie si vive, qu'au lieu de se coucher, il fit éveiller tout le palais, assembla le conseil, & dit, qu'il vouloit se marier le lendemain, qu'il falloit préparer son trône & illuminer tout le château, sur-tout la galerie. Il ordonna aussi à toutes les dames de s'habiller magnifiquement; de là il passa chez la reine sa mère, pour la convier à ses noces.
La reine, qui venoit d'apprendre que son fils avoit fait réveiller tout le monde, le voyant animé excessivement, & parlant avec une gaîté qu'il avoit perdue depuis long-temps, craignit qu'il ne lui fut arrivé quelque accident. Ce qu'il disoit cependant étoit si juste, si suivi, & de si bon sens, qu'hors ce mariage si précipité, elle le trouvoit comme elle l'avoit toujours vu: elle lui demanda seulement quelle étoit la personne qu'il choisissoit. Vous en serez charmée, madame, lui répondit le jeuneroi; je ne puis vous en dire d'avantage.
Zélindor s'occupa jusqu'au jour à faire meubler un appartement pour sa divine princesse. Ce soin, qui le remplissoit de son idée, lui parut le plus agréable; aussi rien n'étoit si galant & si bien entendu.
Les dames du palais, éveillées par cette nouvelle, & n'entendant point nommer la personne que le roi épousoit, se flattèrent toutes en particulier d'être l'objet de son choix; aussi ne négligèrent-elles rien pour leur parure. Elles croyoient n'y pouvoir employer assez de temps, quoique ce ne fût qu'au soir de ce jour qu'il falloit se trouver dans la galerie: plus d'une avoit le cœur touché pour le jeune roi.
L'heure arrivée, le palais illuminé superbement, la reine & les dames se rendirent dans la galerie, qui brilloit de tant de lumières, qu'elles auroient fait honte au plus beau jour. Le jeune Zélindor, plus charmant encore, & paré avec tout ce que l'art pouvoit ajouter à sa figure noble, parut enfin; & promenant ses regards sur cette foule de beautés: En vérité, mesdames, leur dit-il, j'aurois un sensible regret de n'avoir pas fait choix entre vous d'une beauté digne du trône, si celle qui va paroître ne me justifioit. A ces mots, s'étant assis sur sontrône, il ordonna qu'on allât chercher son ourse.
Tout le monde se regarda, ne concevant pas ce que le roi en pouvoit faire. On se disoit tout bas; le roi va-t-il l'épouser?
L'ourse parut; elle étoit conduite par deux princes du sang, qui tenoient chacun un bout de l'écharpe du roi, qu'elle avoit au cou. A son approche, le jeune roi descendit de son trône, & touchant doucement du bout de son sceptre la tête de l'ourse: Paroissez, belle princesse, lui dit-il, & venez effacer, par vos charmes, l'injure que je fais à tant de beautés.
Ces mots étoient à peint prononcés, que la peau d'ours tomba, & que l'admirable Noble-Epine, paroissant dans tout son éclat, éclipsa toutes celles qui avoient prétendu jusqu'alors à la beauté.
La fée Azerole se fit voir dans ce moment; elle avoit elle-même paré la princesse; ainsi l'on peut juger que rien ne manquoit à son ajustement. Zélindor se jeta aux pieds de Noble-Epine, qui le releva tendrement, & lui donna sa belle main.
Les noces se célébrèrent avec une magnificence royale, & les deux époux, charmés l'unde l'autre, vécurent dans une union & une tendresse qui devroient faire mourir de honte le vulgaire grossier, qui croit que l'hymen est le tombeau de l'amour.
Zélindor eut de la reine Noble-Epine, en moins de deux années, deux fils aussi charmans qu'eux-mêmes.
Depuis ce qui étoit arrivé à Noble Epine, Rhinocéros n'avoit cessé de la chercher, & de tourmenter la pauvre Coriande, qu'il accusoit d'avoir favorisé l'évasion de la princesse. Quand il revenoit bien las de ses courses, il la battoit à la laisser pour morte; mais Coriande étoit si attachée à sa maîtresse, qu'elle aimoit encore mieux souffrir toutes les fureurs de l'ogre, qu'apprendre que ce monstre l'eût trouvée.
Il fit tant de recherches cependant, qu'enfin il découvrit que la princesse étoit dans le royaume de la Félicité, & qu'elle en avoit épousé le souverain. Cette nouvelle lui causa une rage si grande, qu'il auroit dévoré Coriande, s'il n'eût pensé que c'étoit lui faire trop de plaisir que de la faire mourir si vîte. Il lui apprit qu'il savoit où étoit Noble-Epine, & jura, par les plus affreux blasphêmes, qu'il alloit s'en venger; il prit Coriande, & l'attachant aux aîles d'un moulin à vent, il lui dit qu'elletourneroit ainsi jusqu'à son retour, qu'il la mangeroit avec sa maîtresse, après les avoir fait rôtir à petit feu.
Il ne savoit pas que la bonne Azerole protégeoit aussi Coriande: connoissant son attachement pour Noble-Epine, elle fascina les yeux de l'ogre, qui, croyant battre Coriande, ne battoit cependant qu'un sac d'avoine, le même qu'il attacha au moulin.
Il partit enfin avec des bottes de sept lieues, & arriva bientôt au royaume de la Félicité. On lui apprit le bonheur dont jouissoit la reine, il en pensa enrager de fureur. Il se contint cependant, & s'étant logé dans un des faubourgs de la capitale, il se déguisa en marchand de quenouilles, n'ayant que ce moyen d'entrer dans le palais, où la reine auroit pu le reconnoître; il s'avisa donc de courir les rues d'autour, & de crier à tue-tête:Quenouilles d'or & fuseaux d'argent à vendre.
Les nourrices & les gouvernantes des petits princes étoient aux fenêtres, & cette marchandise leur plaisant fort, elles firent monter le marchand dans leur chambre. Si elles furent surprises de son effroyable figure, elles avoient encore plus d'envie des quenouilles, & les marchandèrent. Je suis, leur dit-il, plus curieux qu'empressé d'avoir de l'argent. Je saiscependant que mes quenouilles & mes fuseaux valent des royaumes; mais je vous les donnerai toutes six, si vous voulez me laisser passer une seule nuit dans la chambre des petits princes: j'ai de l'ambition, & je serai fort considéré dans mon pays, si je puis me vanter d'avoir eu cet honneur. Voyez si vous le voulez; à ce prix, mes quenouilles & mes fuseaux seront à vous.
Les nourrices & les gouvernantes, étonnées de la bêtise du marchand, poussées du désir d'avoir des trésors à si bon marché, & n'y voyant d'ailleurs nul inconvénient, accordèrent sa demande, & lui dirent de revenir le soir, qu'il auroit un bon lit dans la chambre des petits princes. Il parut charmé, laissa ses quenouilles, revint le soir, & se coucha comme il l'avoit demandé.
Dès qu'il fut assuré que les nourrices dormoient profondément, il se leva doucement, entra dans la chambre de la reine, qu'il savoit être proche de celle de ses enfans, prit dans la gaîne qui étoit attachée au chevet du lit de cette princesse, un couteau qu'elle portoit toujours à sa ceinture, en égorgea impitoyablement les deux jeunes princes, puis vint doucement remettre le couteau dans la gaîne, et se sauva au plus vîte.
Dès que les nourrices & les gouvernantesfurent éveillées, elles s'étonnèrent de ne plus trouver le marchand de quenouilles, imaginèrent qu'il leur avoit dit qu'il étoit pressé de retourner dans son pays, & que sans doute il étoit parti dès le matin: mais quelle fut leur douleur & leur étonnement, lorsqu'approchant des berceaux des jeunes princes, elles virent ces beaux enfans égorgés & noyés dans leur sang. Elles jetèrent des cris affreux; tout le palais accourut, le roi & la reine y furent eux-mêmes. Quel spectacle pour eux! Le désespoir du roi, la douleur mortelle de la reine, les cris douloureux de toute la cour rendoient encore plus horrible ce funeste moment. On ne savoit qui accuser d'un si énorme crime; les gouvernantes & les nourrices se gardèrent bien de révéler leur fatal secret, & il fallut emporter la reine, qui s'étoit évanouie dans les bras de son époux.
Vainement on chercha l'auteur de cette tragique aventure; tout ce que le roi fit publier fut inutile, les récompenses les plus excessives firent aussi peu d'effet. Rhinocéros savoit seul son secret, & étoit bien sûr qu'il ne seroit pas révélé.
L'ogre s'étoit caché dans un autre quartier de la ville, & ayant dépouillé l'habit de marchand, il avoit pris celui d'astrologue. Il attendoit paisiblement que la curiosité & la douleur du roi l'amenassent chez lui; ce qui arriva en effet. On dit tant & tant devant le prince qu'il y avoit un homme merveilleux qui dévoiloit le passé & l'avenir si clairement, on en cita tant d'exemples, que Zélindor voulut essayer de ce fameux devin: il y alla en personne, & l'interrogea sur l'affreux massacre de ses enfans.
L'astrologue, ravi en lui-même de pouvoir faire une horrible méchanceté, dit gravement au jeune roi, que la coupable étoit dans son palais: il frémit à ces paroles. Le prétende astrologue poursuivit, & l'assura que s'il failoit appeler toutes les femmes qui y étoient enfermées, & qu'il visitât lui-même les couteaux qu'il trouveroit pendus à leurs ceintures dans une gaîne, il découvriront infailliblement la meurtrière, dont le couteau seroit encore sanglant.
Le roi étonné suivit les conseils de ce monstre dès qu'il fut rentré dans son palais, & ne trouva nulle marque de ce qu'il cherchoit. Il retourna donc le lendemain chez l'astrologue, & lui dit que ses perquisitions avoient été vaines. Vous n'avez pas bien cherché, reprit cet infame en feignant une grande colère de ce qu'on sembloit douter de sa science. Comment, répondit le roi, vous vouliez que je fouillasse la reine ma mère & la reine ma femme? Sans doute, reprit l'affreux Rhinocéros, & je vous conseille de n'y pas manquer.
Zélindor n'ajouta nulle foi aux paroles de l'astrologue, & revint fort triste. La reine sa femme vint à lui les bras ouverts; il pâlit en approchant de cette princesse, dès qu'il apperçut une gaîne à son coté: il la prit, l'ouvrit, & en tira le couteau encore teint de sang. Ah! perfide, s'écria-t-il. A ces mots, il tomba évanoui dans les bras de ceux qui l'avoient suivi. La reine, tout effrayée, demanda ce que c'étoit, & ce qu'avoit le roi son mari: on le lui apprit. Quelle horreur! quel mensonge! s'écria l'innocente Noble-Epine. Moi, j'aurois égorgé mes chers enfans! Elle n'en put dire davantage, & se laissa tomber comme morte sur un canapé. Le roi, qui la vit dans ce triste état en ouvrant les yeux, les détourna aussi-tôt, & ordonna qu'on la conduisît à la tour, ce qui fut exécuté tout de suite, & on ne lui laissa que deux femmes pour la servir. On instruisit son procès sur des apparences trompeuses, & elle fut condamnée à être brûlée toute vive.
Cette pauvre princesse, à peine revenue deson évanouissement, se voyant dans un lieu affreux, & ses deux femmes fondant en larmes, leur demanda s'il étoit possible que le roi son époux la soupçonnât seulement d'avoir massacré ses fils. On lui dit qu'oui, & de plus, que sa condamnation étoit déjà prononcée. O ciel! s'écria cette reine malheureuse, de quoi suis-je coupable, pour mériter un pareil supplice? Quoi! Zélindor m'accuse & me condamne sans m'entendre? J'ai perdu sa tendresse, je n'ai plus qu'à mourir.
Le roi, de son côté, percé d'un coup mortel, ne put se résoudre à voir mourir Noble-Epine, quelque coupable qu'il la crût; & voyant qu'on avoit dressé le bûcher, & qu'on alloit déjà y attacher la reine, il fit ouvrir les portes du palais, & descendit dans la place publique, dans l'instant que l'innocente reine sortoit de sa tour avec une constance aussi assurée que modeste. Arrêtez, s'écria-t-il. Sa voix étoit si foible & si tremblante, qu'à peine on l'entendoit, & la reine montoit sur le bûcher.
Le barbare Rhinocéros, travesti pour la troisième fois, étoit dans la place parmi le peuple, pour repaître ses yeux cruels du supplice de l'infortunée Noble-Epine. Il animoit le peuple par ses discours, & racontoit, avecdes circonstances horribles, comment la reine avoit égorgé ses enfans.
Tout à coup, ô prodige! un nuage épais partit de l'orient & vint fondre sur le bûcher, qu'il inonda d'une pluie d'eau de fleurs d'orange. Alors il s'ouvrit, & laissa voir sur un char de rubis la belle fée Azerole, avec le père & la mère de la jeune reine, les deux petits princes assis à leurs pieds sur des carreaux magnifiques, & la fidèle Coriande tenant leurs lisières.
Roi crédule, & pourtant excusable, dit la fée, voilà à quoi une tendresse excessive pour tes enfans t'alloit exposer. Noble-Epine alloit périr, & te rendre à jamais inconsolable. C'est celui-ci qu'il faut punir, ajouta-t-elle en touchant de sa baguette d'or l'affreux Rhinocéros. C'est lui qui a cru consommer le crime, & qui en a méchamment accusé la reine.
L'ogre resta immobile, par le pouvoir subtil de la baguette. La fée mit sur son char la belle Noble-Epine, & conta toute son histoire. Le peuple charmé, & qui change toujours suivant les impressions différentes dont on l'affecte, n'attendit pas que la fée eût achevé de parler; il saisit Rhinocéros, & le jeta dans le bûcher, qui, étant déjà allumé, consuma en un moment le méchant ogre. Zélindor tout en larmes conjura la fée d'obtenir son pardon de la belle reine. Noble-Epine se jeta dans les bras de son époux, & l'embrassa tendrement. Une scène si touchante fit crier à tout le monde: Vive le roi Zélindor & la reine Noble-Epine!
Les deux époux conjurèrent la fée d'entrer dans leur palais avec le roi & la reine qu'elle amenoit. Cette illustre compagnie y fut reçue avec des acclamations sans pareilles; les trompettes & les tambours ne cessèrent de sonner & de battre pendant huit jours. La jeune Noble-Epine présenta son époux au roi & à la reine ses père & mère, qui le remercièrent bien d'aimer tant leur fille. La fée les doua de toutes sortes de bonheur, & ils vécurent heureux une multitude d'années.
Le comte de Livry ayant cessé de parler, tout le monde loua sa mémoire; madame la vicomtesse enchérit encore sur les autres, & loua sa complaisance. Je vous assure, madame, lui dit-il, que je me reproche fort la longueur de ce conte; mais à peine m'en souvenois-je, & je crois y avoir ajouté des choses qui ne sont pas dans l'original. La vicomtesse répondit qu'apparemment cet original n'étoit pas si bien,& qu'elle s'en tenoit à sa manière de raconter. On parla encore quelque temps des personnages de ce conte; & comme il étoit heure de laisser retirer madame la vicomtesse, on lui souhaita le bon soir, & chacun se retira, fort content de ce qu'il venoit d'entendre.
Les deux charmantes sœurs conduisirent madame de Briance dans son appartement, & y restèrent à leur ordinaire; le comte & le chevalier de Livry s'y rendirent; le baron de Tadillac y vint aussi-tôt. Saint-Urbain lui demanda s'il avoit vu madame de Salgue; il joua l'amant discret, & assura qu'il ne lui parloit qu'en public; que sa plus grande passion étoit celle de voir bientôt madame la vicomtesse absolument déclarée en sa faveur; qu'elle lui juroit une éternelle tendresse; mais qu'il n'étoit pas d'humeur à demeurer des années entières à soupirer & à se plaindre. Madame de Briance dit que la vicomtesse vouloit filer le parfait amour, & s'en tenir là; qu'il falloit que chacun songeât à ses affaires, & qu'on s'assemblât le lendemain au soir pour dire son avis, & trouver un expédient qui pût les assurer d'un heureux succès. MM. de Livry n'avoient point d'autre intérêt; le baron ne tendoit aussi qu'à une heureuse fin; ils approuvèrent tous trois cesentiment, & madame de Briance les congédia. Kernosy & Saint-Urbain étant restées seules, la prièrent avec instance de leur apprendre la suite de ses aventures. La marquise, qui s'y étoit engagée, & ne pouvoit s'en dispenser honnêtement, eut la complaisance de continuer ainsi son histoire.
Fin de la première partie.
Vous vous souvenez sans doute, mesdemoiselles, que mon frère étoit guéri de sa blessure, & que Tourmeil commençoit à se mieux porter; sa plus grande peine étoit alors l'appréhension que le retour de sa santé ne le mît bientôt en état de quitter la maison de mon père, & ne le privât du bonheur de me voir tous les jours; car c'est ainsi qu'il en parloit. Il ne sortoit pas encore du lit quand M. de Briance reçut des lettres qui l'avertissoient que sa présence étoit nécessaire à Paris, pour le jugement d'un procès fort important, que ses parties pressoient avec chaleur pendant son absence, dans le dessein de s'en prévaloir. M. de Briance connut quelle étoit leur intention, prépara tout pour son départ, & vint en apprendre la nouvelle à Tourmeil. De là ayant passé dans l'appartement de mon père, ils y demeurèrent long-temps enfermés ensemble, & n'en sortirent qu'à l'occasion de mes frères qui parurent: il les aborda en prenant congé d'eux, & il les pria de continuer leurs soins pour le malade qu'il lassoit chez-eux, dont la blessure, quialloit tous les jours de mieux en mieux, faisoit espérer une prompte guérison.
Le lendemain, mon père étant avec mon frère le chevalier dans son cabinet, reçut une lettre de M. de Briance: on le vint demander, il sortit brusquement après avoir mis cette lettre dans un bureau qui n'étoit point fermé: mon frère me l'ayant aussi-tôt apportée, nous courûmes ensemble dans la chambre de Tourmeil, ne doutant point qu'elle ne nous découvrît le sujet de leur conférence que nous avions tous grande envie de savoir. Voici ce qu'elle contenoit.
Je pars avec un véritable chagrin de vous quitter, Monsieur; mais j'espère vous réjoindre dans un mois ou deux: j'attendrai le temps avec impatience, puisque, suivant la parole que vous m'avez fait l'honneur de me donner, je puis compter de terminer l'affaire que vous avez conclue, ce que je souhaite extrêmement. Vous en parlerez à Mademoiselle de Livry quand vous le jugerez à propos, je crois qu'elle ne la trouvera pas désavantageuse. Continuez, je vous prie, Monsieur, toutes vos bontés pour Tourmeil.
Le Marquis de Briance.
Quelle fut notre joie à la lecture de cette lettre! Mon père & M. de Briance nous paroissoient d'accord pour faire notre bonheur: je livrai mon cœur à tout le penchant que j'avois pour Tourmeil, qui de son côté étoit dans des transports de joie qu'on ne sauroit exprimer: je le regardois comme un époux choisi par mon père & par mon inclination. Mes frères étoient charmés de cette alliance qu'ils avoient tant souhaitée; & ils furent incontinent remettre la lettre dans le bureau de mon père, afin qu'il ne s'aperçut pas de ce petit vol.
Tourmeil étant enfin rétabli en parfaite santé, alla remercier mon père, & se retira ensuite dans la maison de M. de Briance. Nous fûmes très-surpris de voir une séparation si funeste; car nous ne nous attendions pas à ce coup; au contraire, nous espérions que cette occasion porteroit mon père à se déclarer en notre faveur; & ce qui confirma le soupçon où nous étions qu'il n'eût changé de résolution, fut une lettre de M. de Briance que Tourmeil venoit de recevoir, par laquelle il lui marquoit de se rendre incessamment auprès de lui à Paris, parce que ses affaires l'obligeoient d'y passer l'hiver.
Tourmeil, éloigné d'obéir, passa fort agréablement le carnaval dans la ville de Rennes, où son mérite lui avoit attiré l'affection des honnêtes gens. On n'y faisoit point de fête où on ne le mandât, & on l'y recevoit d'une manière àlui faire entendre que s'il offroit ses vœux quelque part, ils feroient favorablement reçus: mais ne se trouvant que dans les assemblées où j'étois, il me fut toujours fidèle, & plus disposé à perdre sa fortune qu'à renoncer à notre amour.
Il feignit de n'avoir pas reçu la lettre de M. de Briance, afin de n'être pas obligé d'y répondre; enfin ne pouvant différer plus long-temps à lui écrire, il lui manda, pour avoir un prétexte de demeurer auprès de moi, que sa blessure n'étoit pas encore parfaitement guérie.
Quand ses affaires l'obligeoient d'être un jour sans me voir, il m'écrivoit des lettres, ou il m'envoyoit des vers de sa façon, pleins d'esprit & de feu: cela ne me paroissoit pas surprenant, car je sentois bien que l'amour les lui dictoit.
Mon père se trouva obligé par honnêteté de permettre que j'allasse passer deux jours chez une dame de ses amies, qui avoit une belle maison près de Rennes. De quelque peu de durée que fût cette absence, je la sentis vivement, & Tourmeil en étoit inconsolable. Je lui avois expressément défendu d'y venir, je craignois mon père qui auroit pu se fâcher de le voir s'introduire dans une compagnie où on ne l'avoit pas appelé. Le lendemain de notre arrivée, en traversant la salle, je rencontrai un jeune paysanqui me présenta une corbeille remplie de très belles fleurs pour la saison; c'étoit le valet de chambre de Tourmeil. Je n'eus pas le temps de lui faire connoître la joie que l'attention continuelle de son maître me causoit. La dame chez qui nous étions, survint; il l'aperçut & se retira promptement; car il avoit ordre de ne se pas faire connoître. Je pris mon parti, ne doutant pas qu'on ne l'eût vu entrer. Je crois, madame, lui dis-je, que je dois vous remercier des galanteries que je reçois chez-vous; voilà ce qu'un de vos gens vient de me donner. Je n'en ai aucun, me répondit-elle, qui soit capable de faire une si jolie chose; mais je voudrois avoir eu l'esprit de l'ordonner. Elle regarda la corbeille avec attention, & en levant un bouquet qui étoit au milieu, elle y trouva un billet: je demeurai un peu interdite, mais n'y voyant que de vers qui n'étoient pas même écrits de la main de Tourmeil, je me rassurai. Les voici.
Des sauvages climats, les plus tristes retraitesPerdroient en vous voyant ce qu'elles ont d'odieux.Rendre charmans tous les lieux où vous êtes,Sont les moindres effets du pouvoir de vos yeux.Les champs, en vous voyant paroître,Semblent avoir repris de nouvelles couleurs;La brillante Reine des fleursA moins que vous, le droit d'en faire naître.Les Dieux de ce séjour champêtre,Au fond des bois contens de leur félicitéD'une éternelle liberté,Contre le Dieu, qui des Dieux est le maître,Ne feront plus en sûreté,Ils vous rencontreront peut-être.
Des sauvages climats, les plus tristes retraitesPerdroient en vous voyant ce qu'elles ont d'odieux.Rendre charmans tous les lieux où vous êtes,Sont les moindres effets du pouvoir de vos yeux.Les champs, en vous voyant paroître,Semblent avoir repris de nouvelles couleurs;La brillante Reine des fleursA moins que vous, le droit d'en faire naître.Les Dieux de ce séjour champêtre,Au fond des bois contens de leur félicitéD'une éternelle liberté,Contre le Dieu, qui des Dieux est le maître,Ne feront plus en sûreté,Ils vous rencontreront peut-être.
Des sauvages climats, les plus tristes retraitesPerdroient en vous voyant ce qu'elles ont d'odieux.Rendre charmans tous les lieux où vous êtes,Sont les moindres effets du pouvoir de vos yeux.Les champs, en vous voyant paroître,Semblent avoir repris de nouvelles couleurs;La brillante Reine des fleursA moins que vous, le droit d'en faire naître.Les Dieux de ce séjour champêtre,Au fond des bois contens de leur félicitéD'une éternelle liberté,Contre le Dieu, qui des Dieux est le maître,Ne feront plus en sûreté,Ils vous rencontreront peut-être.
Des sauvages climats, les plus tristes retraites
Perdroient en vous voyant ce qu'elles ont d'odieux.
Rendre charmans tous les lieux où vous êtes,
Sont les moindres effets du pouvoir de vos yeux.
Les champs, en vous voyant paroître,
Semblent avoir repris de nouvelles couleurs;
La brillante Reine des fleurs
A moins que vous, le droit d'en faire naître.
Les Dieux de ce séjour champêtre,
Au fond des bois contens de leur félicité
D'une éternelle liberté,
Contre le Dieu, qui des Dieux est le maître,
Ne feront plus en sûreté,
Ils vous rencontreront peut-être.
La Dame de la maison conta cette histoire à toute la compagnie; je feignis toujours de croire que c'étoit d'elle que me venoient les vers & les fleurs que j'avoit reçus: mon père le crut aussi, parce que je n'en avois fait nul mystère.
Le lendemain, comme nous étions à table, nous entendîmes jouer les meilleurs hautbois qu'il y eût à Rennes. On leur demanda qui les avoit envoyés; ils répondirent qu'un homme étoit venu les chercher de la part de la dame chez qui nous étions, & qu'il les avoit payés fort-honnêtement, afin de les faire partir avec plus de diligence. Je reconnus Tourmeil à cette nouvelle galanterie, qui fut encore mise sur le compte de l'amie de mon père; car les hautbois soutinrent toujours que c'étoit de la part qu'on les étoit allé chercher. En effet, on les avoit trompés eux-mêmes. Jamais, dit-elle en riant, il ne m'en a si peu coûté pour faire les honneurs de chez-moi.
Enfin nous retournâmes à Rennes, nous y arrivâmes tard; & j'allois me mettre au lit, lorsque j'entendis des violons & des hautbois sous mes fenêtres. Le concert étoit composé de ce qu'il y avoit de meilleurs musiciens dans la ville; ils jouoient divers morceaux d'opéra, & les folies d'Espagne que j'aime extrêmement. Peu après, une fort belle voix chanta plusieurs couplets sur ce même air, avec un accompagnement de théorbe. Voici les deux premiers, dont je me souviens encore:
Je vais revoir l'adorable Silvie,Ses doux appas embelliront ces lieux;Seule, elle fait le bonheur de ma vie,Pourrai-je encore le trouver dans ses yeux?Dessus son teint la brillante jeunesseFait éclater ses dangereux attraits;Le Dieu puissant qui nous charme & nous blesse,Lui donne encor son pouvoir & ses traits.
Je vais revoir l'adorable Silvie,Ses doux appas embelliront ces lieux;Seule, elle fait le bonheur de ma vie,Pourrai-je encore le trouver dans ses yeux?Dessus son teint la brillante jeunesseFait éclater ses dangereux attraits;Le Dieu puissant qui nous charme & nous blesse,Lui donne encor son pouvoir & ses traits.
Je vais revoir l'adorable Silvie,Ses doux appas embelliront ces lieux;Seule, elle fait le bonheur de ma vie,Pourrai-je encore le trouver dans ses yeux?
Je vais revoir l'adorable Silvie,
Ses doux appas embelliront ces lieux;
Seule, elle fait le bonheur de ma vie,
Pourrai-je encore le trouver dans ses yeux?
Dessus son teint la brillante jeunesseFait éclater ses dangereux attraits;Le Dieu puissant qui nous charme & nous blesse,Lui donne encor son pouvoir & ses traits.
Dessus son teint la brillante jeunesse
Fait éclater ses dangereux attraits;
Le Dieu puissant qui nous charme & nous blesse,
Lui donne encor son pouvoir & ses traits.
La simphonie reprenoit à chaque couplet, & je n'ai jamais rien entendu de si aimable: quels charmes pouvoient mieux enchanter mon cœur! Mes frères compritent bien qui étoit l'auteur de cette galanterie. Mon père résolut dès ce moment de m'apprendre ses desseins, & de les déclarer à tout le monde, afin d'écarter ceux qui pouvoient avoir quelque penchant pour moi.
Le lendemain de notre retour à Rennes. Tourmeil vint au logis d'aussi bonne heure que la bienséance le lui permit. Il me revit avec une satisfaction que l'on ne connoît que quand on aime. Je lui demandai à quoi il s'étoit occupé les deux jours qu'il avoit passés loin de moi: sa réponse fut, qu'il n'étoit sorti qu'une fois de sa chambre, n'ayant pu se dispenser d'aller le soir dans une maison où je ne devois pas soupçonner qu'il eût dessein de se divertir, puisqu'il ne s'y rencontroit ordinairement que des officiers subalternes, qui, malgré leurs discours plats & hors de propos, étoient écoutés préférablement aux gens d'esprit qui auroient eu de bonnes choses à dire, & que ce goût dépravé l'avoit excité à faire des vers, sur des rimes devenues fameuses par l'honneur qu'elles ont eu de servir pour la plus charmante princesse du monde. Je pris le papier où il les avoit écrit, il contenoit ce qui suit:
BOUTS RIMÉS.
On ne trouve d'esprit ici dans aucunBuste,Les discours les moins froids font remplis deglaçons,Et l'on y fait d'ennui de si rudesmoissons,Qu'ils pourroient en un jour tuer les plusrobustes.Vainement la raison, par sa présenceauguste,Voudroit du sens commun y tracer desleçons,Tout ce qu'elle diroit passeroit pourchansons,On s'est fait une loi de n'y point parlerjuste.On y voit des Iris, ivres d'un folorgueil,Faire à de bas Soudarts un favorableaccueil,Et contre leurs douceurs n'apporter nulledigue.Là des cœurs le plumet émeut tous lesressorts:Enfin, j'y vois qu'amour, de ses biens siprodigue,Au sot tout comme à nous inspire destransports,Ici tous les ennuis paroissent tour à tour,Tout m'y cause un chagrin, une langueur extrême;Mais quand je verrai ce que j'aime,J'en préfèrerai le séjour,Au séjour des Dieux même.
Mes frères & moi nous y reconnûmes le caractère de tous ceux pour qui les vers avoient été faits. Tourmeil s'en divertissoit avec nous, & notre joie étoit trop grande pour durer long-temps. Un homme de notre province, considérable par sa noblesse & par ses grands biens, me demanda pour son fils aîné. C'étoit un grand garçon de dix-neuf ans, ni bien ni mal-fait, & qui n'ayant jamais rien vu, tomboit dans des puérilités inconcevables.
Ce nouvel amant donna de l'inquiétude à Tourmeil; il étoit sûr de mon cœur, mais je ne disposois pas de moi; il se détermina enfin à faire expliquer mon père. Mes frères étoienttous à lui, & désapprouvoient ouvertement le mariage que l'on proposoit avec le provincial. Ils le traitoient avec une froideur extrême, & je lui disois des choses désagréables; mais ce jeune homme sans éducation ne les sentoit pas, il ne se fâchoit de rien.
Un soir que mon père ne soupoit point au logis, mes frères retinrent Tourmeil: notre provincial, qu'on n'en prioit pas, ne laissa pas de demeurer. Après en avoir été quelque temps en colère, nous prîmes le parti de nous moquer de lui. Tourmeil l'enivra de louanges pendant tout le repas. Enfin on nous avertit que mon père reviendroit bientôt; nous ne voulions pas qu'il trouvât Tourmeil au logis, je le priai de s'en aller, & mon nouvel amant dit en le voyant partir: Je suis fâché que M. de Tourmeil s'en aille, ce garçon-là me réjouit beaucoup; s'il veut venir chez moi passer quatre ou cinq mois, nous nous divertirons agréablement. Cela étant, dit le chevalier en me parlant tout bas, je ne vous conseille pas de vous opposer à ce mariage. Je ne pus répondre à cette folie, car mon père entra, & nous l'obsedâmes de telle sorte, qu'il fut impossible au provincial de parler que pour prendre congé de la compagnie.
Les fréquentes instances qu'on faisoit auprès de mon père pour la conclusion de mon mariageavec ce jeune homme, furent cause que mes frères & moi nous prîmes enfin la résolution de lui parler du dessein où Tourmeil étoit d'entrer dans notre alliance. Le comte de Livry, mon frère aîné, se chargea de l'affaire. Il prit si bien son temps, qu'il eut le loisir d'entretenir mon père en particulier, & de lui représenter qu'outre tous les avantages qu'on trouvoit dans cette alliance, il croyoit qu'on étoit dans une obligation indispensable de faire quelque chose en faveur de Tourmeil, & qu'un tel contentement ne seroit qu'une foible reconnoissance du grand service qu'il avoit rendu à notre famille. Il y a déjà quelque temps, répondit mon père que je m'aperçois du dessein de Tourmeil, que vous me déclarez de sa part; je l'estime infiniment, mais il n'est pas assez riche, il faut qu'il relève sa maison. M. de Briance veut lui faire épouser une fille dont le bien est si considérable, qu'il rétablira ses affaires; je crois inutile de vous dire que c'est son avantage, vous le voyez aussi bien que moi, & qu'il n'est pas moins avantageux à votre sœur d'épouser M. de Briance, qui revient incessamment pour terminer cette affaire. Elle auroit de la peine à trouver un meilleur parti; j'espère qu'elle obéira de bonne grace, car ma parole est donnée, & je vous avertis que je la tiendrai.
Ce petit discours, prononcé avec un ton de fermeté paternelle, déconcerta mon frère, & le jeta dans une si grande consternation, qu'il ne put m'en apprendre la triste nouvelle, sans que je m'aperçusse de la douleur dont il étoit pénétré. Tourmeil se désespéroit, & je m'affligeois immodérément: notre passion redoubla par cet obstacle à notre bonheur. Il falloit cependant cacher mes larmes; mes frères prirent mes intérêts jusques à s'attirer la colère de mon père.
Tourmeil n'osoit plus paroître, je le voyois seulement quelquefois; mes frères l'introduisoit eux-mêmes en secret; mais tout le temps de notre entrevue se passoit à répandre des larmes. Enfin mon père m'apprit quelle étoit sa résolution à ce sujet. Je n'oubliai rien pour le fléchir, ce fut inutilement; & je tombai dans un tel accablement, que la fièvre m'ayant pris je fus huit jours à l'extrémité. Quelque temps après, mes frères trouvant un peu d'amendement, s'avisèrent, dans le dessein d'apporter quelque soulagement à ma maladie, d'introduire un soir Tourmeil dans ma chambre: en effet le plaisir que j'eus de le voir ne contribua pas peu au rétablissement de ma santé, & l'accueil que je lui fis, à le consoler de son malheur.
Il me paroissoit surprenant que mon père, qui aimoit si tendrement ses enfans, pût se résoudre à me rendre malheureuse; mais je dois cette justice à sa mémoire, il crut que j'oublierois facilement Tourmeil quand je ne le verrois plus, & il vouloit me donner un rang au dessus des autres dames de la province, en me faisant épouser M. de Briance.
C'étoit une affaire arrêtée entre eux; & la lettre que nous avions interprétée suivant notre inclination, n'avoit point d'autre but que ce mariage: mon père le déclara dès que le contrat fut signé; il en reçut les complimens de tout le monde. Chacun me trouvoit très-heureuse, parce que le public n'étoit point informé du trouble de notre famille, qui sans doute aurait fait connoître la douleur que je ressentois: & l'on peut bien dire à la louange de Tourmeil, que malgré son désespoir il ne lui échappa jamais un seul mot qui pût marquer sa passion. Le profond respect qu'il avoit toujours eu pour moi, lui ferma la bouche; satisfait de ma tendresse il n'accusoit de nos malheurs que sa mauvaise fortune.
Enfin M. de Briance vint me voir. Je me souviendrai toute ma vie de ce jour si cruel pour mon repos; j'avois rappelé mon courage, afin d'obéir de bonne grace; mais l'amour ne le vouloit pas. Je répondis peu de choses à toutce que M. de Briance me dit en galant-homme, j'étois abattue de ma maladie, & encore plus de ma douleur; & malheureusement je lui parus si belle dans cet état languissant, qu'il ne me quittoit presque plus: je fondois en larmes dès qu'il étoit retiré.
Tourmeil, qui ne pouvoit plus être le maître de lui-même, ne regardant M. de Briance que comme un rival odieux, vouloit absolument se battre contre lui. Mes frères, voyant que leurs efforts pour l'en empêcher étoient inutiles, se chargèrent d'une lettre qu'il m'écrivit, par laquelle il me demandoit de me voir encore une fois: j'y consentis. Ils furent tellement attendris de notre conversation, & si touchés de notre douleur, qu'ils jugèrent à propos de nous séparer l'un & l'autre. Ils se preparoient pour emmener Tourmeil, lorsque l'appréhension où j'étois qu'il n'allât se perdre, fit que, l'arrêtant par le bras, je lui représentai que son dessein de se battre contre M. de Briance ne me seroit pas moins fatal qu'à lui-même, puisque ce combat seroit un éclat capable de donner atteinte à ma réputation, & qu'il ne pourroit plus demeurer tranquillement avec nous, ni songer à me revoir de sa vie, quelque avantage qu'il pût remporter sur son ennemi. Ces paroles calmèrent sa fureur & firent une impression si fortesur son esprit, qu'il protesta en me quittant, que son obéissance & sa soumission à mes ordres me convaincroient plus que jamais de la sincérité de sa passion. Après bien des larmes répandues, mes frères l'emmenèrent, & je demeurai dans une affliction qui ne se peut exprimer.
Tourmeil étant sorti d'auprès de moi, manda par une lettre à M. de Briance, que cette riche héritière dont il lui avoit parlé ne lui convenoit pas, & qu'il vouloit voyager quelques années, avant de songer à son établissement.
D'abord M. de Briance fut touché du départ de Tourmeil; mais quelques soins qu'il lui avoit remarqués pour moi, le consolèrent bientôt de son absence; & dans l'impatience où il étoit de m'épouser, il ne se donna point de repos jusqu'au jour de notre mariage. On me para, je me laissai habiller comme on voulut, je fus conduite à l'église avec la même docilité, & ramenée chez mon père, où je passai la journée à recevoir les complimens de toutes les personnes de distinction qui étaient alors dans la ville.
Le lendemain M. de Briance me mena chez lui; on ne pouvoit rien ajouter à la magnificence de sa maison & à celle de son équipage. Il me donna des pierreries d'un prix considérable, & m'accabla de tous les présens qui font plaisir àune jeune personne. Mais cela n'étoit pas capable de toucher mon cœur, j'avois perdu le seul bien qui le rendoit sensible. Cependant je vécus avec tant de complaisance pour M. de Briance, qu'il étoit très content de sa destinée, & que son amour pour moi sembloit augmenter tous les jours.
Tourmeil ayant bien senti qu'il lui seroit impossible de supporter un coup si funeste, s'étoit rendu à Paris chez un de ses oncles qui étoit son tuteur, & qui l'aimoit tendrement: il lui avoit fait entendre que s'étant battu sur une querelle assez légère, il étoit nécessaire qu'il sortît de France, jusqu'à ce que cette affaire fût accommodée.
L'oncle, qui avoit su par M. de Briance le combat de son neveu & de mon frère crut facilement cette seconde aventure, & lui donna promptement de l'argent: dès que Tourmeil l'eut touché, il prit le chemin de Lyon, pour se rendre à Venise. Ce ne fut pourtant qu'après avoir écrit à mes frères & m'avoir dit adieu, en m'assurant de sa passion immortelle, & me souhaitant un repos dont je n'ai jamais joui depuis son départ.
Mes frères balancèrent long-temps s'ils me feroient voir cette dernière marque de l'amour de Tourmeil; mais enfin le chevalier m'apportacette funeste lettre; je la lus mille fois, elle renouvela toutes mes douleurs; & je m'affligeai si cruellement, que le chevalier se repentit de me l'avoir donnée. J'y trouvai que Tourmeil mandoit au chevalier de ne lui point faire de réponse parce qu'il changeroit de nom en s'embarquant avec les troupes que les Vénitiens envoyoient dans la Morée, où il alloit chercher la fin d'une vie que son amour infortuné rendoit si malheureuse, & qu'il me sacrifioit sans regret.
Je cachai ma douleur avec beaucoup de soin. La langueur où j'étois augmenta par la violence que je me faisois sans cesse: les médecins m'ayant ordonné de prendre l'air de la campagne, M. de Briance me mena dans une de ses terres, dont la solitude me parut plus convenable à ma tristesse, que les fréquentes visites du grand monde. Content de notre mariage, il y passoit presque tous les jours à chasser, & à me procurer, par des soins empressés, les plaisirs qu'il croyoit me pouvoir être agréables.
Mes frères étant sur le point d'aller à Paris pour commencer d'entrer dans le service, vinrent me voir au commencement du printemps.
Il y avoit environ six mois qu'il étoient dans cette grande & fameuse ville, quand mon père, s'étant trop échauffé à courre un cerf, prit une pleurésie qui en sept jours nous enleva un cœurtrès-zélé pour ses enfans, & le meilleur père qui fut jamais. M. de Briance sentit cette perte aussi vivement que moi: ce malheur nous fit revenir à Rennes; mes frères s'y rendirent aussi: & ayant partagé la plus belle succession de la province, avec M. de Briance qui leur donna des marques de son amitié par un désintéressement sans exemple, ils retournèrent à Paris, dont les plaisirs leur avoient ôté le goût de ceux des autres villes; ensuite ayant obtenu l'agrément pour deux régimens qu'ils achetèrent, ils ont toujours resté dans le service, & ne sont venus que l'année dernière dans ce pays-ci, où l'honneur qu'ils eurent de vous voir leur a donné tant d'impatience de venir.
Il y avoit près de deux ans que j'avois épousé M. de Briance, quand il fut attaqué d'une fièvre violente qui le mit en danger dès le troisième jour. Je me trouvai sincèrement affligée, il s'en aperçut; & le dernier jour de sa maladie, m'ayant prié de faire sortir tout le monde, il me dit, en me tendant la main: Madame, je mourrois avec le regret d'avoir causé vos malheurs, si je n'avois toujours eu lieu de croire que votre vertu vous avoit fait surmonter le penchant que vous aviez pour Tourmeil; son départ, qui précéda de quelques jours mon mariage, me fit connoître la douleur qu'il en ressentoit; maisje crus que ce n'étoit qu'un transport de jeune homme, que le temps appaiseroit. Il est juste que je répare ce mal: je l'institue mon héritier; & s'il revient, comme je l'espère, je vous supplie, madame, de le recevoir comme un époux digne de vous; je souhaite de tout mon cœur qu'il remplisse ma place. Je restai si interdite & si touchée de ce discours, que je n'eus pas la force d'y répondre. Mes larmes redoublèrent; il survint une foiblesse à M. de Briance; j'appellai du monde, & quelques heures après il mourut, en témoignant jusques au dernier moment une parfaite connoissance & un courage héroïque.
Sa mort me déconcerta; je renonçai au commerce du monde, & je partis de Rennes, où nous étions alors, pour aller vivre en récluse à la campagne, où j'ai toujours demeuré depuis ce temps-là; & sans les prières de mes frères, & leurs intérêts qui me sont très-chers, je n'aurois point abandonné la solitude où j'ai toujours vécu depuis la mort de M. de Briance & où me retiennent les cruelles inquiétudes que je sens de l'absence de Tourmeil. Je vous avouerai que je m'en suis informée avec beaucoup de soin; mais comme il a quitté son nom en s'embarquant parmi les troupes vénitiennes, il m'a été impossible de savoir ce qu'il est devenu.
Kernosy & Saint-Urbain dirent à madame deBriance qu'elle ne devoit pas perdre toute espérance, qu'elle étoit trop ingénieuse à se faire de la peine, & que Tourmeil, par sa prudence, pouvoit être échappé des dangers que son désespoir lui avoit fait chercher si loin. Ces deux aimables sœurs, après avoir fait leur possible pour la maintenir dans cette pensée, finirent leur conversation par un remerciement du récit que la marquise avoit eu la bonté de leur faire, & se retirèrent.
Le lendemain les comédiens ayant pris congé de la compagnie, partirent fort regrettés, pour se rendre incessamment à Rennes, suivant l'ordre, disoient-ils, qu'ils en avoient reçu de gens à qui ils ne pouvoient se dispenser d'obéir. Quelques heures après leur départ, on vit entrer à cheval dans la cour du château un homme d'assez bonne mine, suivi de deux valets: madame la vicomtesse étant avertie de son arrivée, alla le recevoir très-obligeamment. Elle le conduisit dans son cabinet, où ils restèrent en conférence pendant plus de deux heures. Le baron de Tadillac, étonné de cette longue audience, dit en badinant, au sujet de cet inconnu, qu'il l'auroit cru son rival, s'il n'avoit remarqué, en le voyant passer, qu'il n'étoit pas du goût de madame la vicomtesse, qui ne vouloit point d'amant suranné.
Enfin la vicomtesse vint retrouver la compagnie, & Fatville, en entrant dans la salle pour dîner, courut embrasser l'inconnu, qui alors ne le fut plus, parce qu'il l'appela son oncle. Elle dit à ses nièces de ne se point engager au jeu quand on seroit sorti de table, qu'elle avoit à leur parler en particulier. Cette bonne tante les ayant fait toutes deux passer dans son cabinet, après une longue & ennuyeuse harangue, pour leur prouver que l'une & l'autre lui avoient des obligations infinies, apprit à mademoiselle de S.-Urbain, comme une suite de ces prétendues obligations, qu'elle venoit de signer les articles d'un mariage très-avantageux pour elle, avec le frère de Fatville, qui étoit fort riche, un peu moins impoli que lui, & devenu d'une humeur plus sociable, par la pratique des honnêtes gens qu'il avoit vus à l'armée pendant quelques années de service.
Un coup de foudre n'auroit pas tant étonné mademoiselle de S.-Urbain, que cette nouvelle si peu attendue & si opposée à son inclination: elle ne cacha point la douleur qu'elle en ressentit. Mademoiselle de Kernosy parut aussi affligée que sa sœur; tout cela ne servit qu'à leur attirer un long discours de la vicomtesse sur l'obéissance aveugle que des filles bien élevées doiventà leurs parens, dont Saint-Urbain n'eut pas envie de profiter. Enfin la tante, croyant qu'il falloit faire diversion aux larmes, laissa ses nièces dans le cabinet, & vint apprendre à la compagnie la nouvelle du mariage de Saint-Urbain. Heureusement le chevalier de Livry n'étoit pas présent, son trouble auroit découvert l'intérêt qu'il y prenoit.
Le comte de Livry sortit promptement de la chambre pour prévenir son frère sur cette nouvelle, & prendre des mesures avec lui, capables de détourner le malheur dont il étoit menacé. D'autre côté, madame la marquise de Briance ayant les intérêts de son frère à ménager, & connoissant par expérience quelle pouvoit être la désolation d'une personne prête à perdre ce qu'elle aime, alla trouver Saint-Urbain qui fondoit en larmes: elle lui représenta que le mariage qui venoit de se proposer étoit bien loin de se conclure, qu'il se trouveroit mille prétextes pour le différer, & même pour le rompre; & qu'après tout la vicomtesse n'étant point sa mère, elle pouvoit, à l'extrémité, refuser d'obéir, & ne pas se sacrifier à ses caprices.
Kernosy approuva cet avis; Saint-Urbain, toujours disposée à prendre une espérance agréable, crut entrevoir qu'elle n'étoit pas tout à faitmalheureuse, & trouva fort à propos de gagner adroitement du temps. Elle essuya ses larmes, se déterminant, suivant le sentiment de sa sœur, appuyé par madame de Briance, à recevoir l'oncle de Fatville avec une civilité apparente, afin de ne pas effaroucher la vicomtesse, qui, la voyant rentrer avec une humeur tranquille, ne douta pas un moment que ce ne fut un effet de sa morale, & s'applaudit plus d'une fois d'avoir eu l'esprit de persuader sa nièce. L'oncle de Fatville parut en ce moment, & fit son compliment à Saint-Urbain, qui lui répondit peu de choses, & Fatville ajouta au sujet présent tout ce qu'il avoit entendu dire de mauvais en de semblables occasions. Madame de Salgue s'étant aperçue que ce mariage n'étoit pas du goût de Saint-Urbain, ne lui en parla que pour la plaindre. La baronne de Sugarde, persuadée que le chevalier n'avoit plus d'espérance de l'épouser, & qu'après un tel événement elle pouvoit plus facilement s'approprier cet amant par ses charmes, dissimula finement la joie qu'elle en ressentit au fond du cœur, & se garda bien de témoigner à Saint-Urbain d'autres sentimens que ceux que ses amies faisoient paroître.
Le chevalier, qui venoit de rentrer avec son frère, eut bien de la peine à se contraindre,pour cacher le chagrin qu'il avoit de voir Saint-Urbain dans une espèce d'indifférence sur le sujet de cette fatale nouvelle, & d'en apprendre la confirmation par la bouche même de la vicomtesse, qui prévint la compagnie dans ce moment, que le frère de Fatville devoit arriver sur le soir.
Alors transporté d'amour & de désespoir, sans se donner le temps de rien examiner, il courut à l'écurie prendre un cheval; & pour s'éloigner du château avec plus de diligence, il le poussa à toutes jambes sur le chemin de Rennes, par où devoit arriver son odieux rival.
Le jour commençoit à baisser, quand le bruit de quelques chevaux tirèrent le chevalier de sa rêverie. Il aperçut de loin un homme à cheval enveloppé dans un gros manteau rouge, suivi de trois personnes aussi à cheval; & ne doutant plus que ce ne fût son rival, il courut l'épée à la main attaquer celui qui paroissoit le maître. Voyons, dit-il en l'abordant, d'un ton de voix que la colère rendoit méconnoissable, si tu es plus digne que moi du bien que tu cherches à m'enlever.
Cet homme, qui étoit prévenu d'un chagrin aussi pressant que celui du chevalier, jeta promptement son manteau, & mit l'épée à la main. Ils se battoient un égal avantage, quandles gens de la suite de l'inconnu se mirent en devoir de les séparer; mais il leur ordonna de se retirer. Le son de cette voix suspendit la colère dont le chevalier étoit animé. D'abord il fit reculer de quelque pas son cheval, & baissant la pointe de son épée, il s'écria: Quoi! je viens d'attaquer une vie que je défendrois mille fois au prix de la mienne! L'inconnu, c'étoit Tourmeil, surpris d'entendre la voix du chevalier de Livry qu'il distinguoit fort bien, demeura tout immobile, & ne savoit que penser d'une telle aventure. Enfin ces deux amis, revenus de leur étonnement, & se sentant l'un & l'autre le cœur attendri, s'approchèrent, & s'embrassèrent avec toute la joie qu'une véritable amitié peut causer. Le chevalier vouloit apprendre en peu de mots à son ami le dessein qui l'avoit conduit dans cet endroit. Tourmeil l'interrompoit à tout propos, pour lui parler de madame de Briance. Dans ce moment, la curiosité les poussoit tous deux à se faire plusieurs questions à la fois; & jamais conversation ne fut ni moins suivie, ni plus intéressante; ils en oublièrent leur chemin.
Un homme à cheval qui venoit le grand galop, s'arrêta pour leur demander s'il y avoit encore bien loin du lieu où ils étoient, au château de Kernosy, & leur témoigna qu'il étoit fort pressé de s'y rendre. Le chevalier, curieux de savoirquel étoit le motif de cet empressement, lui répondit qu'ils y alloient, & qu'il pouvoit les suivre. Cet homme étoit le valet de chambre du frère aîné de Fatville, & très-grand causeur. Il fut ravi de trouver matière de parler; ce plaisir, ralentissant le désir de continuer son voyage, lui fit faire tout au long le récit d'un accident qui avoit contraint son maître de s'arrêter dans un village à deux lieues de Rennes, où on le pansoit d'une blessure qu'il s'étoit faite à la jambe en tombant de cheval; il avoit fait partir ce valet, pour en porter la nouvelle à son frère, à son oncle, & à madame la vicomtesse.
Tourmeil, entendant tout cela, dit en particulier au chevalier de Livry, que l'amour ne favorisoit pas les intentions de son rival, & que ce retardement leur donneroit le temps de rompre un mariage dont on ne voyoit nulle apparence d'heureux succès. Ensuite ils continuèrent leur chemin sans se parler. Le chevalier étoit occupé de l'état présent de sa destinée, & Tourmeil sentoit des transports de joie qui augmentoient à mesure qu'il aprochoit du lieu où étoit madame de Briance. Ce n'est pas que l'appréhension de ne la pas trouver dans les mêmes sentimens où il l'avoit laissée, ne lui causât bien de l'inquiétude; mais rien ne peut balancerdans un cœur amoureux le plaisir de voir ce qu'il aime.
Tourmeil, en arrivant au château, pria le chevalier de ne le pas faire connoître à la compagnie, avant qu'il eût apris de que le manière madame de Briance vouloit qu'il en usât avec madame la vicomtesse. On n'y parloit alors que du chevalier de Livry, tout le monde étoit en peine de son absence. Kernosy, Saint-Urbain, & madame de Briance, craignant qu'il ne lui arrivât quelque malheur, prièrent le comte de Livry & le baron de Tadillac de l'aller chercher sur le chemin de Rennes; mais la nuit déjà un peu avancée quand ils montèrent à cheval, fut cause qu'ils s'égarèrent, & qu'après bien des détours inutiles, ils ne revinrent au château que dans le moment de l'arrivée du chevalier, qui entroit dans sa chambre avec Tourmeil. Il auroit bien voulu le faire monter secrètement, mais cela n'étoit pas possible. Il donna ordre qu'on allumât promptement du feu; qu'on fournît à son ami tous les rafraîchissemens nécessaires, & qu'on le laissât reposer, en attendant qu'il pût lui faire compagnie; ensuite il vint introduire le valet de chambre du frère de Fatville, qui fit son compliment à madame la vicomtesse de la part de son maître, & lui apprit la nouvelle de sa blessure. La présence du chevalier rassura toutes les belles personnes qui s'intéressoient à lui; les Fatville seuls & madame la vicomtesse paroissoient n'être attentifs qu'au discours du valet de chambre. Après plusieurs questions qu'ils lui firent en particulier touchant la chute de son maître, ils résolurent de partir tous deux le lendemain, pour le faire transporter à Rennes.
Cependant Saint-Urbain & la Marquise querelloient le chevalier de son départ précipité; la honte d'avoir fait cette course inutile, l'empêcha de leur en découvrir le véritable motif; il leur dit seulement tout bas: je vous apprendrai ce soir la raison qui m'a fait monter à cheval avec tant de diligence, & je suis sûr que madame de Briance m'en saura bon gré.
La vicomtesse ayant rejoint la compagnie, demanda au chevalier d'où il venoit. Le baron, qui voyoit que cette question embarrassoit le chevalier, & le comte de Livry qui venoit d'arriver aussi, lui répondit: c'est un petit secret qui me regarde, Madame, dont j'aurai l'honneur de vous rendre compte ces jours-ci. Par-là il les tira d'affaire.
Ce même soir, Fatville & son oncle, avant de passer dans leur appartement, prirent congé de la compagnie pour quelques jours. Chacuns'étant retiré, Kernosy & Saint-Urbain se rendirent dans la chambre de la marquise, où l'on devoit tenir conseil sur les moyens de rompre le mariage que l'accident arrivé au frère de Fatville avoit retardé. Sa prudence leur faisoit espérer que le résultat de l'assemblée ne seroit pas infructueux; & l'ascendant que le baron avoit sur l'esprit de la vicomtesse sembloit les assurer que tout réussiroit comme elles le souhaitoient.
Le comte & le chevalier de Livry y étoient déjà, dans une joie que ces deux aimables sœurs ne trouvèrent point convenable à l'état présent des affaires dont il étoit question. Quel espoir favorable, dit Saint-Urbain en entrant, vous inspire la joie que je vois répandue sur vos visages? nous sera-t'il permis d'y prendre part? Madame de Briance prit la parole, & répondit: Après le bonheur inespéré que le ciel m'envoye aujourd'hui, on peut tout attendre de la fortune. Tourmeil revient, & il revient avec les mêmes sentimens qu'il avoit à son départ. Le chevalier a été ce soir sur le chemin de Rennes; il a trouvé un homme qu'il lui a envoyé pour savoir si sa présence me seroit agréable. Kernosy & Saint-Urbain prenoient tant de part à tout ce qui regardoit madame de Briance qu'elles oublièrent en ce moment leurs intérêtspropres, & ne parlèrent plus que de Tourmeil. L'essor qu'elles donnnèrent à la joie qui les pénétra, & leur manière de féliciter la marquise, réprésentoient parfaitement le plaisir que cette agréable nouvelle leur faisoit sentir au fond de l'ame. Alors le chevalier voyant tout le monde animé du même esprit, dit: Je vois bien qu'on ne sera pas fâché que j'amène ici celui que Tourmeil m'a envoyé. Il sortit, après avoir apris en peu de mots à Saint-Urbain que le projet de la vicomtesse l'avoit mis au désespoir, & revint aussi-tôt dans la chambre avec Tourmeil, dont l'air négligé & semblable à celui d'un homme qui arrive d'un grand voyage, ne laissa pas de charmer, par sa bonne mine, tous ceux qui ne le connoissoient pas encore. Madame de Briance, frappée d'une vue si chère & si peu attendue, fit un grand cri, & demeura immobile sur sa chaise. Tourmeil, surpris de la voir dans cet état, se jeta à genoux à ses pieds, & lui baisa les mains, sans avoir la force de prononcer une parole. Il n'y avoit alors personne de l'assemblée qui ne fût instruit de sa passion, le chevalier l'en avoit averti avant que d'entrer. Kernosy & Saint-Urbain ne le crurent point une personne envoyée de la part de Tourmeil; elles reconnurent d'abord à son port majestueux que c'étoit lui-même.
Le comte de Livry, tout joyeux de recouvrer le meilleur de ses amis, courut l'embrasser; & jugeant bien que madame de Briance & son amant étoient encore trop occupés de leur bonheur pour pouvoir parler d'autre chose, proposa aux deux aimables sœurs & au chevalier de passer dans un cabinet prochain, où ils prirent ensemble, avec le baron de Tadillac qui venoit d'arriver, des mesures certaines pour déterminer la vicomtesse à l'épouser. Le chevalier donna tranquillement son avis à ce sujet, ayant l'esprit en repos du côté de Saint-Urbain, qui lui avoit promis de ne jamais obéir à sa tante, quand elle lui proposeroit un mariage contraire au choix de son cœur. Le comte ne fut pas moins satisfait de la conversation qu'il eut avec mademoiselle de Kernosy: & le Baron s'engagea de faire tous ses efforts auprès de la vicomtesse, afin de rompre le mariage qu'elle avoit proposé du frère de Fatville, & leur procurer à tous l'accomplissement de leurs souhaits. Pour récompense de sa bonne volonté, les deux aimables sœurs, le voyant dans l'impatience de savoir où étoit Tourmeil, lui dirent qu'il le trouveroit chez madame de Briance: aussi-tôt il y alla lui rendre visite. Son compliment ne fut pas de longue durée; mais son cœur étoit sur ses lèvres: ensuite il vint avec eux rejoindre lacompagnie, qui donna de nouvelles marques de la joie que chacun ressentoit en soi-même. On leur fit part du résultat de l'assemblée, & de l'embarras où l'on étoit pour trouver un homme affidé qui eût l'esprit de feindre qu'il étoit un courrier, & de dire au baron, en lui rendant une lettre de la part de son tuteur, de faire réponse le même jour, parce qu'il étoit obligé de retourner en diligence. Tourmeil leur offrit un gentilhomme qui étoit à lui, capable de réussir dans quelque entreprise que ce fût; & leur ayant appris l'endroit où il l'avoit laissé avec les autres domestiques, le baron y alla le lendemain dès le matin, afin de l'instruire sur tout ce qu'il il auroit à faire.
Cependant la marquise, qui ne vouloit pas encore faire connoître Tourmeil à la vicomtesse, ni divulguer son retour sans avoir levé tous les obstacles qui auroient pu suspendre l'exécution du testament de feu M. de Briance, par lequel Tourmeil étoit institué son héritier universel, pria le baron, dont le génie le mettoit au dessus de toutes les difficultés, d'imaginer un moyen pour le faire demeurer inconnu pendant quelques jours dans le château. C'est une affaire faite, lui dit-il, si vous trouvez bon que M. de Tourmeil représente le maître dans la troupe de nos comédiens de campagne. Quelleapparence que cela se puisse exécuter? répondit S.-Urbain; il faudroit donc que nous les eussions ici. Le baron ayant répondu qu'ils n'en étoient pas éloignés, remit au lendemain à leur apprendre son dessein, & Tourmeil promit qu'il joueroit un rôle assez mal, afin de mieux tromper madame la vicomtesse, & de la persuader que ce seroit véritablement un comédien de campagne. Leur conversation finit là; & la nuit étant déjà bien avancée, chacun se retira.
Le chevalier de Livry emmena dans sa chambre le comte de Tourmeil, qui étoit trop préoccupé pour se livrer entièrement au sommeil; le plaisir d'être près de madame de Briance & de la retrouver fidèle, remplissoit son esprit de telle sorte, qu'il en perdit le repos de la nuit; & la marquise, agitée de ce trouble charmant qu'inspire la douceur de revoir ce que l'on aime, ne la passa pas avec plus de tranquillité.
Le baron alla du matin avertir Tourmeil & le chevalier, que, pour satisfaire au billet de loterie, qui lui ordonnoit de régaler toutes les dames par une fête, il avoit retenu les comédiens & les musiciens, qui attendoient ses ordres dans un village à trois lieues du château; qu'il n'avoit feint leur départ, que pour surprendre la vicomtesse par leur retour, parce qu'elle netrouvoit à son gré que les choses extraordinaires. Et afin que Tourmeil fût dispensé de jouer aucun rôle, il le pria de prendre la qualité de maître de la troupe.
Ce n'est pas tout continua-t-il en regardant le chevalier de Livry, songeons au dénouement de nos aventures. Aidez-moi, s'il vous plaît, tous deux à faire arriver ici notre prétendu courrier qui m'apportera une lettre de la part de mon tuteur, dont je vous ai parlé: je vais en faire le modèle; il m'y proposera un mariage avantageux, & me donnera un ordre positif de partir en diligence. Je me plaindrai des rigueurs de la fortune, je communiquerai ma lettre à madame la vicomtesse; & voilà précisément ce qui la déterminera. Mais si elle alloit consentir à votre départ, reprît le chevalier, que ferions-nous? Il faudroit s'éloigner, sans doute, répondit le baron. Je vois bien que vous n'avez pas beaucoup de foi à mes charmes; je trouverai de nouveaux expédiens, s'il en est besoin: hasardons toujours ce que j'ai résolu. J'espère que M. le comte de Tourmeil aura la bonté de faire une copie bien lisible du modèle que je lui donnerai tout à l'heure; madame la vicomtesse ne connoît point son écriture; étant ici comme prisonnier, il aura le temps de réussir, & même d'ajouter à cette lettre, dont vouscraignez tant l'événement, tout ce qu'il jugera le plus à propos pour la rendre très-pressante.