Chapter 8

Ce fut à cette occasion que le chevalier instruisit Tourmeil des différens intérêts qui les rassembloient tous dans le château, & qu'il lui fit comprendre que la jalousie qu'il avoit conçue contre le baron, n'étoit fondée que sur des rapports peu vraisemblables qu'on lui avoit faits à Rennes de la passion de son prétendu rival pour madame de Briance. Tourmeil, touché de ce discours plein d'amitié du chevalier, lui avoua qu'il avoit eu trop de facilité à se laisser surprendre; qu'il avoit cru se battre contre le baron, quand il se vit attaqué dans un bois sur la route de Rennes; mais que l'accueil favorable de madame de Briance l'avoit entièrement désabusé de sa crédulité; & il le pria de ne parler à qui que ce soit de cet aveu.

Le baron vint sur ces entrefaites les retrouver, & lut la lettre, dont l'invention fabuleuse leur fit beaucoup de plaisir. Il la mit ensuite entre les mains de Tourmeil, afin que, l'ayant transcrite, on pût en charger ce gentilhomme qui devoit passer pour un courrier: enfin, ne voulant pas laisser écouler inutilement le temps qu'il avoit fixé pour donner une fête aux dames, il dit au chevalier, qu'ayant conçu le desseinde joindre au divertissement de la comédie une espèce d'opéra, il ne pouvoit s'adresser qu'à lui, qui avoit une grande facilité à faire des vers, pour avoir quelques dialogues d'une scène ou deux seulement; qu'il attendoit incessamment cette pièce, afin de la faire mettre en musique par le plus habile des musiciens qui étoient à sa suite. Le chevalier répondit, que les inquiétudes dont son esprit étoit agité l'empêchoient d'entreprendre cet ouvrage; mais que Tourmeil y réussiroit mieux que tout autre. Si c'est au plus content, reprit Tourmeil, à faire les vers dont il s'agit, je pourrois assez justement être préféré; mais par toute autre raison le choix doit tomber sur vous. Le baron, impatient d'entendre ces complimens: je vois bien, leur dit-il, que ceci va se passer en politesses; je prétends avoir un divertissement pour l'accomplissement de la fête que je dois donner; & si vous me fâchez, je vous proposerai d'en faire la musique. Enfin le chevalier & Tourmeil étant convenus de donner au baron les vers qu'il désiroit, il s'en alla, l'esprit content, faire sa cour à la vicomtesse qui venoit de se lever. Madame de Briance vint dans la chambre de son frère, où elle eut le plaisir de voir Tourmeil; & ne pouvant se dispenser de rendre visite à madame la vicomtesse, elle passa dans son appartement un peuavant le dîné, accompagnée du chevalier, qui s'offrit de lui donner la main, après s'être informé par son valet si l'on avoit soin d'exécuter les ordres qu'il avoit donnés dès le matin, afin que rien ne manquât de tout ce qui seroit nécessaire à Tourmeil pendant la journée, & qu'il fût ponctuellement servi à l'heure du dîné.

Comme Tourmeil avoit promis de travailler aux vers que lui avoit demandés le baron, on resta plus long-temps avec madame la vicomtesse. Madame de Briance, pour épargner les frais de la conversation, dit qu'elle avoit un conte de fée à dire. La vicomtesse, qui avoit marqué son goût pour cette sorte d'ouvrages, fut ravie que madame de Briance voulût bien se prêter à cet amusement: elle la pressa même de ne pas différer ce plaisir. Madame de Briance, instruite par le chevalier de Livry que Tourmeil en avoit un qu'il avoit fait, & qui étoit dans sa cassette, lui dit de l'aller chercher. Le chevalier l'apporta tout aussi-tôt; & voyant que tout le monde se disposoit à écouter madame de Briance, il sortit pour aller tenir compagnie à Tourmeil. La marquise, obligée de se priver du plaisir de voir son amant, s'en fit un de s'en occuper en lisant du moins son ouvrage. Elle commença ainsi:

Un roi & une reine, maîtres d'un fort beau royaume, régnoient sur des sujets vertueux & très-vaillans. C'étoit un grand bonheur pour eux que cette dernière qualité se trouvât dans leurs peuples, car ils étoient obligés de soutenir une guerre continuelle contre un roi, qui, sur des raisons assez plausibles, pretendoit un tribut sur son voisin. Ce roi s'appeloit le roiGuerrier, nom qui lui convenoit à merveille. Il venoit tous les ans à main armée demander au roiPacifiquel'exécution de certains traités fort anciens, faits par la nécessité. Pacifique refusoit toujours de s'y soumettre, tant parce qu'ils étoient onéreux, que parce qu'il ne s'y étoit jamais engagé.

Pacifique avoit un fils très-bien fait, jeune; plein d'esprit & de valeur, charmant, parfait enfin, s'il n'eût point connu l'amour. Mais presque au sortir de l'enfance cette fatale passion s'empara si bien de son cœur, & s'en rendit tellement maîtresse, que sa gloire en étoit obscurcie. Uniquement rempli de l'objet deson amour, il laissoit ravager impunément le royaume de son père; insensible à la désolation de son pays & aux murmures des peuples, il n'étoit occupé que de sa maîtresse.

Pacifique, justement irrité de cette conduite du prince, menacé de se voir forcé dans sa capitale, & abandonné de ses propres sujets, qui dans leur désespoir pouvoient reconnoître le roi Guerrier, pour conserver leurs vies & leurs biens si mal défendus par leur souverain légitime, résolut d'en parler sérieusement à son fils.

Ismir (c'étoit le nom du jeune prince) étant venu au lever du roi: Mon cher fils, lui dit ce bon vieillard, vous avez vu avec combien de valeur mes peuples ont défendu votre héritage, tant que vous n'étiez pas en âge de partager leurs périls dans les combats. Ils espéroient que vous ne démentiriez point le sang dont vous sortez, & qu'un jour peut-être vous surpasseriez la gloire de vos ancêtres; cependant depuis que vous êtes en état de seconder leurs efforts & de venger nos injures, d'où vient, mon fils, dédaignez-vous de prendre la conduite de mes armées? Ignorez-vous qu'un prince doit donner l'exemple? Tout l'univers a les yeux sur vous; vous devez compte de vos actions à la postérité: quelle opinionvoulez-vous qu'elle ait de vos vertus? J'ai vieilli dans les travaux, j'ai soutenu la gloire de cet empire; maintenant affoibli par les ans, presque privé de la vue, je ne puis aider mes peuples malheureux à repousser la violence d'un agresseur qui nous fait injustement la guerre: le conseil & l'expérience sont les seules ressources qu'ils peuvent encore trouver en moi. J'avois compté sur ton bras; tromperois-tu mon espérance, mon cher fils? Me laisserois-tu descendre au tombeau avec la douleur de te voir ravir la couronne qui t'attend? Non, tu ne me feras point rougir; sois digne de moi, du sang illustre qui coule dans tes veines; cours à la défense de sujets fidèles qui bientôt doivent recevoir tes lois.

Mon père, répondit le prince avec un air tranquille, ce n'est point le manque de courage qui me fait regarder avec indifférence le péril dont votre royaume est menacé. Ce ne seroit pas non plus l'espoir de régner qui m'en feroit prendre la défense; & je ne verrois qu'avec une douleur violente, ce moment qui me couronneroit par une succession légitime. Aucun de ces motifs ne peut toucher mon cœur. Mais vous me rendez malheureux en me refusant la permission d'épouser la belle Etoilette, c'est le seul bien où j'aspirois; ma mère la traitecomme une vile esclave, parce que le secret de sa naissance ne vous est point révélé: mes prières n'ont pu la fléchir, ni effacer ce titre odieux, dont je vous suppliois de ne point la flétrir; accordez-la à mes vœux, & je deviens un héros.

Quoi! reprit le vieux roi avec émotion, une esclave te paroîtra préférable au salut de l'état, au respect que tu dois à ton père! Que dis-je? à celui que tu te dois à toi-même? Tu déshonorerois ta vie par une alliance si honteuse? Et quand les filles des plus grands rois désirent ardemment de te voir choisir entre elles; une esclave, une fille sans nom, sans parens, prise dans une ville abandonnée par la terreur de nos armes, conservée par la seule compassion de mon général, & que la reine ta mère prit par pitié, tu veux, fils indigne, que je te donne à cette malheureuse? qu'elle devienne ma fille, & que, pour satisfaire tes désirs extravagans, je me couvre d'ignominie, que je fasse asseoir une esclave sur mon trône? Ne le présume pas, & s'il te reste encore quelques sentimens, rougis de la foiblesse d'une pareille proposition.

Cette esclave que vous méprisez tant, mon père, reprit Ismir un peu agité, est plus grande dans ses fers que les princesses les plus élevées:sa vertu, son courage, ses sentimens la rendent digne du trône le plus auguste. Pourquoi deviendrois-je l'époux d'une princesse enivrée de son rang, capricieuse & sans attachement pour moi? Etoilette, il est vrai, n'a de connus ni parens, ni haute alliance: mais n'êtes-vous pas assez grand roi pour lui tenir lieu de tout? Je n'ai pas besoin de vains titres; l'amour seul peut me rendre heureux. La sagesse & la beauté ont formé mes liens; la vertu d'Etoilette les a rendus immortels, & j'abandonnerois plutôt la couronne que de renoncer à....

C'est assez, mon fils, interrompit le roi Pacifique; vous saurez demain mes volontés. Le prince salua respectueusement le roi son père, & se retira, fort inquiet des suites de cette conversation.

Le roi alla de ce pas chez la reine, & lui raconta, dans l'amertume de son cœur, ce qui venoit de se passer entre son fils & lui. Cette princesse, naturellement fière & emportée, obtint aisément du roi son époux qu'il la laissât faire, & l'assura qu'il seroit bientôt vengé. Ce prince étoit si outré contre son fils; qu'il donna à la reine un pouvoir sans bornes de réduire le prince à l'obéissance, sans même s'informer des moyens qu'elle y emploieroit.

Etoilette se ressentit la première des fureursde la reine; elle fut arrêtée, & des soldats cruels la mirent aux fers. Pourquoi m'enchaînez-vous? leur disoit-elle avec cette douceur aimable & ce son de voix capable d'attendrir les rochers. Si c'est par l'ordre du roi ou de la reine, dites-le moi seulement, j'obéirai; mais on s'abuse, si, par un traitement si rigoureux, on croit me contraindre à renoncer au charmant Ismir: je puis ne jamais l'épouser, mais je l'aimerai toujours. Ces barbares, sans daigner lui répondre, l'enlevèrent avec violence, & la portèrent au donjon d'une vieille tour, où l'on n'enfermoit d'ordinaire que les gens accusés des plus grands crimes; l'ayant jetée dans cette affreuse prison, ils en fermèrent les portes avec soin, & se retirèrent secrètement.

La belle & malheureuse Etoilette reconnut la reine à ces traits de sa vengeance. Son ame ne fut point émue de ces cruautés; mais ce lui fut un grand chagrin de ne plus voir celui à qui elle auroit sacrifié sa vie; s'en occuper étoit pour elle une espèce de soulagement, & il ne lui échappa aucun mouvement de colère contre ses persécuteurs. Liée étroitement, & couchée sur la terre nue, elle demeura ainsi jusqu'au soir. Alors une vieille esclave lui apporta à manger, & la délia sans ouvrir la bouche. Etoilette la remercia affectueusement, sans se plaindre depersonne, & l'esclave se retira. Un dur & petit grabat étoit le seul meuble qui s'offrit à Etoilette, pour reposer ce corps si délicat, & tout meurtri des fers dont on l'avoit enchaîné. Elle s'y jeta, en versant des larmes que le souvenir de son tendre amant lui arrachoit, & passa la plus cruelle des nuits; mais elle souffroit pour son amant, & cette pensée seule l'animoit encore à souffrir.

On lui apportoit à manger aux heures ordinaires; elle n'y touchoit point. Une belle chatte blanche comme la neige, sautant des toits tous les soirs, entroit par la fenêtre de ce malheureux donjon, & mangeoit le souper d'Etoilette. Elle se couchoit la nuit, s'alongeant près de la belle esclave, & la réchauffoit: ce n'étoit pas un service médiocre, car il faisoit alors un froid épouvantable. Les heures, qui sembloient des instans auprès d'Ismir, étoient alors devenues de longues années.

Cependant le bruit se répandit que la belle Etoilette étoit perdue. Personne n'ignoroit, ni l'amour du prince pour cette charmante esclave ni la répugnance qu'y avoient le roi & la reine. Ainsi on se persuada aisément, ou qu'Etoilette avoit pris la fuite, ou que la reine l'avoit fait mourir. On n'osoit en parler au prince; il ne soupçonnoit même pas ce qui étoit arrivé,parce que depuis sa conversation avec le roi, il n'avoit osé se présenter à la reine sa mère, dont il connoissoit le caractère violent. Ce n'étoit cependant que chez la reine qu'il voyoit Etoilette; elle étoit si sage, qu'elle ne l'eût pas reçu ailleurs, & il aimoit mieux se priver pour quelques jours du plaisir de la voir, que d'exposer cette charmante fille à se ressentir de la colère où la reine devoit être contre lui. Il craignoit aussi qu'Etoilette, usant de l'empire qu'elle avoit sur son cœur, ne le forçât elle-même à se prêter aux désirs du roi son père, & il auroit souffert la mort plutôt que de renoncer à elle, & de la laisser sous la puissance tyrannique de la reine. Comme il n'étoit pas possible qu'il ignorât long-temps la disparition de sa chère Etoilette, le confident intime du prince hasarda enfin de lui annoncer cette fâcheuse nouvelle.

Qui pourroit exprimer sa douleur & le désespoir d'Ismir? Il prit cent résolutions, & ne s'arrêta qu'a celle de se tuer: son confident ne put l'en détourner qu'en lui réprésentant que si Etoilette vivoit encore, comme il y avoit lieu de le croire, le roi & la reine dévoueroient à la mort cette innocente beauté, qu'ils regarderoient comme l'unique cause de celle du prince: qu'il falloit donc se conserver pour elle, & attendre tout du temps. Le malheureux Ismir se rendit à ces sages conseils; mais il résolut de s'enfermer dans son cabinet, & de n'en sortir qu'après qu'on lui auroit rendu la belle Etoilette.

Le roi Pacifique ayant appris l'excessive douleur de son fils & sa funeste résolution, eut avis en même temps que le roi Guerrier, ayant remporté divers avantages & forcé tous les passages, alloit paroître aux portes de la capitale. Il courut à l'appartement d'Ismir: à quelle honte, mon fils, un fol amour va-t'il te livrer? lui dit ce père affligé. Tu abandonnes lâchement ta patrie, ton père, ta couronne. Vois, Ismir, vois l'extrémité où je suis réduit: repais-toi de ma douleur cruelle & de mon désespoir; jouis du plaisir de voir flétrir ma vieillesse & le sang illustre de tes ancêtres. Le roi Guerrier, à la tête d'une armée formidable, est déjà sous nos murs, & menace de les escalader. Mes troupes sans chef, prêtes à nous abandonner, vont te donner l'affreux spectacle de me voir en proie livré à la fureur d'un ennemi irrité. Si l'intérêt & la conservation de ton père ne peuvent te toucher, si tu as résolu de me laisser périr, laisse-moi expirer, j'y consens; mais, au nom des dieux, sauve un peuple malheureux & fidèle, & toi-même, mon cher fils!

Il s'arrêta à ces mots; la douleur étouffoit sa voix, & il tomba sur un siége en arrachant ses cheveux blancs.

Ismir, ému jusques au fond de l'ame par ce discours, & par la cruelle situation où il voyoit son père, prit les mains de ce triste vieillard, les serra tendrement dans les siennes, & tombant à ses genoux: Mon père! s'écria-t'il, daignez me pardonner; vivez si vous voulez que je vive; ajoutez-y, pour comble de faveur, qu'Etoilette me soit rendue après que j'aurai vaincu vos ennemis; je vais les combattre: conservez votre couronne, Etoilette seule fera ma félicité: aprenez-moi qu'elle vit encore.

Le vieux roi, ravi de retrouver son fils digne de lui, l'embrassa en versant des larmes de joie; il l'assura par les sermens les plus sacrés, qu'on n'avoit point attenté à la vie d'Etoilette, & qu'il la verroit à son retour. Persuadé par ces sermens, jouissant déjà en espérance du bonheur de voir sa chère Etoilette, le tendre Ismir baisa les mains du roi, qu'il arrosoit de ses larmes. On lui fit apporter une magnifique armure toute brillante d'or, de rubis, & de diamans; son père lui-même voulut l'armer, & lui donna un superbe coursier. Ismir, plus beau que le jour, impatient de combattre, embrassa encore une fois les genoux du roi son père; remplide joie & d'ardeur, il monta fièrement à cheval, alla droit aux portes de la ville, qu'il se fit ouvrir aussi-tôt, & courut à l'ennemi.

La joie de revoir bientôt Etoilette, le jeta dans une douce rêverie qui pensa lui être fatale; il oublia tout à coup qu'il étoit en présence des ennemis, & ne revint à lui-même que quand il en fut entièrement entouré, & dans le plus grand danger de perdre la vie ou la liberté.

La garde avancée, qui avoit vu un cavalier de si bonne mine s'avancer, le prit d'abord pour un des principaux officiers du roi Pacifique, que ce prince envoyoit peut-être faire quelques propositions; mais ayant remarqué qu'il avançoit toujours, sans daigner répondre aux questions qu'on lui faisoit, elle l'entoura. Ismir sortit alors de sa profonde rêverie, & connut le péril où il s'étoit exposé si imprudemment. Mais loin d'en être effrayé, mettant promptement l'épée à la main, il fondit comme un aigle sur ceux qui se trouvèrent plus près de lui: il en abattit douze en un instant, & se fit faire place. Les autres, irrités & ardens à venger leurs compagnons, l'attaquèrent alors de toutes parts: mais le terrible Ismir les fit bientôt repentir de leur témérité, & coupant les bras aux uns, pourfendant les autres, & faisant voler les têtes, il renversa, tua, ou mit tout en fuite. Cependant ses troupes, que la prodigieuse vîtesse de son coursier avoit empêchées de le joindre, arrivèrent enfin, & profitèrent si bien de la terreur que l'incomparable Ismir avoit répandue dans l'armée ennemie, & du désordre qui s'y étoit mis, que, donnant courageusement sur des troupes étonnées d'une attaque si brusque & si inopinée, elles firent tout plier. En vain le roi Guerrier fit les plus grands efforts pour rallier ses troupes fugitives; Ismir le remarqua, & il y eut entre eux un terrible combat, où chacun fit éclater sa valeur & sa force; le roi Guerrier, vaincu enfin, se vit au pouvoir de son ennemi, & son armée acheva de se dissiper.

Ainsi finit cette glorieuse journée. Ismir rentra dans son camp, où la joie régna toute la nuit, & envoya porter au roi Pacifique la nouvelle de sa victoire. Il traita généreusement son illustre prisonnier, le fit servir comme lui-même, & l'ayant, au point du jour, fait monter sur un cheval richement harnaché, il l'amena au roi son père.

Pacifique le reçut avec des transports de joie inconcevables, & ordonna des fêtes qui dévoient durer plusieurs jours.

Ismir, toujours occupé de son amour, attendoit la récompense qui lui avoit été promise; son père ne lui en parloit point, & il n'osa l'en fairesouvenir ce jour-là: mais il alla dès le lendemain matin lui demander Etoilette.

Qu'osez-vous dire, Ismir? répondit le roi d'un ton ferme & absolu; n'espérez pas qu'une indigne complaisance me fasse jamais consentir à une chose qui terniroit la gloire dont vous venez de vous couvrir. Choisissez une princesse digne de vous; ne me parlez pas davantage de ce qui m'a déjà irrité tant de fois; vous me forceriez à prendre un parti violent.

Ainsi s'exécutent les promesses quand la crainte du péril est dissipée. Tout déterminé qu'étoit naturellement Ismir, il trembla à ces foudroyantes paroles, non pour lui, mais pour la vie d'Etoilette. Il ne répliqua pas un mot, & dissimulant sa colère, il sortit, alla trouver le roi prisonnier; & l'abordant avec une grande émotion, il le fit trembler d'effroi: Ne craignez rien, seigneur, lui dit-il avec une voix tremblante & altérée; je viens vous rendre la liberté; je le puis, je suis votre vainqueur, recevez-la donc de ma main; mais à une condition, c'est qu'aussi-tôt que vous serez arrivé dans votre pays, vous rassemblerez promptement votre armée, & viendrez vous emparer de ce royaume, dont la candeur & la bonne foi sont bannies: je vous aiderai moi-même à en faire la conquête.

Le roi Guerrier, étonné d'une proposition si étrange, regarda fixement Ismir, dont la physionomie étoit toute changée; & après avoir rêvé un moment: Prince, répondit-il, la liberté est d'un si grand prix, que je l'accepterois avec une vive reconnoissance, quand vous n'y ajouteriez pas un présent aussi considérable que celui que vous voudriez me faire: mais toute précieuse qu'elle est, je ne l'accepterai jamais, s'il faut trahir ma vertu, & dépouiller mon libérateur, d'un bien que je lui conserverois aux dépens de ma vie: non, je ne ternirai pas ainsi ma gloire.

O vertu, que ton exemple est puissant! Ismir, rappelant toute la sienne, & touché d'un refus si généreux, fondit en larmes; puis il raconta ses douleurs au roi, & les raisons qui l'autorisoient à se plaindre de son père. Le roi Guerrier l'écouta attentivement, le plaignit, le consola, & lui promit un asile dans ses états, s'il en avoit besoin.

Ismir, toujours résolu de rendre la liberté à son prisonnier, vint au commencement de la nuit ouvrir lui-même les portes de sa prison, l'accompagna à cheval jusqu'à la sortie de la ville, & rentra secrètement au palais.

Le roi Pacifique ayant su dès le lendemain l'évasion de son ennemi, ne douta pas que sonfils n'en fût l'auteur. La reine, encore plus en colère, forca son mari à faire aussi-tôt arrêter Ismir, & il fut enfermé dans le bas d'une tour à l'extrémité des jardins; où on posa une garde nombreuse. Il ne s'en émut point, & se trouvoit trop heureux d'être seul, & de pouvoir penser continuellement à son amour.

Cependant la jeune Etoilette, toujours prisonnière, ne sentoit la privation de sa liberté que parce qu'elle ne pouvoit plus voir son amant. Les réjouissances publiques, dont le bruit alloit jusqu'à elle, lui avoient fait soupçonner qu'il avoit remporté la victoire, & sa vieille géolière le lui avoit confirmé, ce qui la consola un peu de ce qu'elle souffroit éloignée d'Ismir. Une nuit qu'elle étoit à la fenêtre du donjon, par un beau clair de lune, dans un de ces momens où le silence de toute la nature semble donner plus de force aux idées, l'imagination échauffée d'Etoilette lui retraça tous ses malheurs avec des couleurs si vives, que ses yeux, accoutumés aux larmes, en répandirent avec encore plus d'abondance, & ses joues & son sein en étoient tout couverts: sa chatte, son unique & fidèle compagnie, s'étoit assise sur la fenêtre auprès d'elle, & regardoit attentivement la malheureuse Etoilette, qui ne s'en apercevoit pas; cette charmante chatte se mit à soupirer à son tour,& de sa patte essuyoit doucement les larmes de sa maîtresse. Etoilette ne put s'empêcher de la caresser. Hélas! ma chère Blanchette, lui disoit-elle, toi seule dans l'univers compâtis à mes maux; Ismir lui-même, occupé de sa gloire, ne pense peut-être plus à moi. Je cherche à les soulager, belle Etoilette, répondit la chatte; & pour commencer, je vous avertis que votre amant n'est point ingrat, & qu'il souffre autant que vous dans la tour où son père l'a fait enfermer. Bien des gens, sans doute, seront surpris de ce qu'Etoilette ne s'évanouit pas d'entendre parler une chatte; mais outre qu'elle disoit des choses fort intéressantes, puisqu'elle lui parloit de son amant, c'est qu'Etoilette s'étoit fort orné l'esprit par la lecture des contes de fées, dont les beaux esprits de ce pays-là saisoient leur unique étude. Cependant elle fut un peu surprise, il ne faut pas dissimuler le vrai; mais loin d'être effrayée, elle prit la chatte entre ses bras, & vint s'asseoir sur son petit grabat pour entendre plus à son aise ce qu'elle auroit encore à lui dire. Quoi! ma petite Blanchette, vous vous intéresserez à mes peines? disoit Etoilette en donnant mille baisers à ce joli animal. Oui, charmante Etoilette, reprit la chatte, & vous allez le voir. Alors sautant à terre, elle devint tout à coup une grande & belle Dame, habillée d'hermine, avec des cordons de diamans en festons sur sa jupe, & coiffée en cheveux à ravir.

Dès qu'Etoilette vit cette métamorphose subite, elle se jeta aux pieds de la fée. Levez-vous, belle Etoilette, lui dit la fée en l'embrassant, je suis Herminette, & j'habite ordinairement cette tour, pour secourir les malheureux qu'on y enferme quelquefois aussi injustement que vous. Mais comme j'ai présidé à votre naissance, & que vous êtes fille du puissent roi de l'Arabie heureuse, j'ai eu encore un soin plus particulier de vous: ne pouvant forcer la destinée qui vous poursuit, au moins ai-je voulu vous consoler, à cause de la bonté de votre cœur, que j'ai reconnue au soin que vous avez eu de moi, sous la figure que j'avois empruntée. Je vous ai jugée digne de mon secours & de mes faveurs, dont vous allez voir des effets.

Etoilette étoit si transportée de ce qu'elle entendoit, & si ravie d'apprendre que sa naissance l'égaloit à son amant, qu'elle ne songeoit point à interrompre la fée Herminette. Mais comme elle lui avoit appris qu'Ismir étoit en prison, elle osa lui en demander le sujet, & si elle ne daigneroit pas aussi le protéger. La fée satisfit sa curiosité sur la détention du prince, & ajouta qu'elle ne pouvoit encore rien pour lui. Mais, ma chère enfant, ajouta-t-elle, je vaisdans l'instant même vous donner les moyens de le voir & de le consoler. Prenez en attendant cette petite boîte que je vous donne, & souvenez-vous de ne l'ouvrir que dans votre plus grand péril. Je vous protégerai toujours, si vous ne révélez point ce secret à votre amant. Je vais vous faire sortir de la tour; c'est tout ce que je puis pour vous en ce moment.

A ces mots, la fée frappa de sa baguette les murs du donjon; les pierres tombèrent doucement, & s'arrangeant avec un art admirable, formèrent aussi-tôt un escalier large & commode, par lequel Etoilette descendit, après que la fée l'eut embrassée encore, & lui eut fait promettre qu'elle ne diroit point à son amant par qui elle avoit été délivrée. Etoilette ravie descendit légèrement ce merveilleux escalier, & se trouva dans une plaine immense que regardoit un côté de sa tour; puis se tournant, elle vit avec étonnement que les pierres qui avoient formé l'escalier, remontant d'elles-mêmes, reprenoient leur première place, comme si d'habiles ouvriers eussent conduit l'ouvrage. Elle s'éloigna, & vint droit à la tour où le prince étoit enfermé. Cette tour, placée dans un coin du parc, étoit entourée de gardes, excepté du côté de la plaine, parce qu'il n'y avoit qu'une seule fenêtre, très-étroite & biengrillée: une sentinelle veilloit jour & nuit sur la plate-forme de la tour.

Etoilette tressaillit en s'approchant de la prison d'Ismir, & favorisée des nuages, elle approcha de la petite fenêtre, sans être aperçue. La lune se dégageant, lui prêta alors assez de lumière pour apercevoir son cher Ismir; il étoit couché sur une natte de joncs, pâle, défiguré, presque immobile. Mais on ne peut tromper les yeux d'une amante.

Ismir! mon cher Ismir! lui cria-t-elle doucement, voici votre Etoilette que l'amour vous ramène. Approchez, cher prince, venez l'assurer que vous l'aimez encore: que ne m'est-il possible d'aller jusqu'à vous! Cette voix chérie, qui passa jusqu'au cœur d'Ismir, émut tout ses sens; il se leva en chancelant, & retrouva assez de forces pour s'approcher de la fenêtre, où la charmante Etoilette lui tendoit les bras. Souveraine de mes jours, délices de mon ame! s'écria l'amoureux prince en baisant mille fois les mains d'Etoilette, est-ce vous que je vois? Il n'eut pas la force d'en dire davantage; la joie & la douleur le serraient tellement, qu'il pensa s'évanouir; & si la belle princesse ne l'eût retenu, il seroit tombé. Les pleurs qu'il versa en abondance, &dont il arrosoit les mains d'Etoilette, le soulagèrent un peu.

Son amante n'étoit guère en meilleur état; enfin, après un assez long silence, & plus éloquent que les discours les mieux arrangés, ils commencèrent à s'entretenir de leur commun malheur, se firent cent questions, répétèrent mille fois les mêmes choses, & se jurèrent mutuellement une ardeur éternelle.

Etoilette ne dit point alors à son amant comment elle s'étoit échappée de la tour où la reine l'avoit fait enfermer; mais elle eut le plaisir de lui apprendre qu'elle étoit née princesse. Ismir sentoit si peu que ce titre manquoit à Etoilette, il en fut si peu surpris, qu'il ne s'informa seulement pas comment elle l'avoit appris.

Il ne parla que des moyens de la rejoindre bientôt; & ne doutant pas que le roi ne le remît en liberté dès qu'il sauroit l'évasion d'Etoilette, il lui conseilla de s'éloigner promptement de ces lieux funestes, la conjurant de cacher sa beauté autant qu'il seroit possible, jurant que sa mort seroit inévitable, s'il venoit à apprendre qu'un autre l'aimât, & fût assez heureux pour lui plaire. Mon cœur est à vous pour jamais, cher prince, répondit tendrement Etoilette; soyez persuadé de ma constance: je choisirois la mort, plutôt que de vous être infidèle.

Le prince rassuré supplia Etoilette de lui faire promptement savoir l'asile qu'elle auroit choisi, en adressant la lettre à Mirtis, son confident, jeune seigneur qui lui étoit entièrement dévoué: il lui marquoit le hameau qui étoit au bout de la plaine, comme un lieu où elle pourroit l'attendre pendant quelques jours. Ils prenoient ainsi leurs mesures, lorsqu'un gros chat blanc passant près d'Etoilette, lui cria en courant: Sauve-toi, ma fille; voici les gendarmes du roi qui te cherchent pour te tuer. L'effroi saisit ces deux amans. Etoilette surprise ne vit de moyen d'éviter la troupe, que celui de s'envelopper dans sa mante, & de se cacher dans un buisson fort épais, qui avoit cru au pied de la tour.

Il étoit temps, car Pacifique, averti effectivement qu'Etoilette n'étoit plus dans le donjon, avoit aussi-tôt fait monter à cheval gendarmes & mousquetaires, pour aller à sa poursuite: son dessein étoit de la faire brûler vive; mais ces troupes, qui passèrent si près d'Etoilette, ne l'aperçurent point, & coururent au loin de tous côtés. Dès qu'ils furent éloignés, la pauvre princesse, tremblante de peur, serapprocha de la fenêtre où Ismir étoit presque mort, tant il craignoit pour elle. Etoilette coupa une tresse de ses beaux cheveux blonds, & la donna au prince, comme un gage de son amour: la frayeur lui donnant des aîles, elle courut vers le hameau avec tant de légereté, qu'à peine l'herbe ployoit sous ses pieds; ils étoient nus, & ses jambes, semblables à des colonnes d'ivoire, effaçoient la blancheur des lys & des marguerites.

Cependant la princesse étoit si troublée, qu'elle s'égara; & au lever de l'aurore, se trouvant à l'entrée d'une vaste forêt, elle s'y enfonça. Après une heure de marche, elle arriva sur une belle pelouse arrosée d'une fontaine rustique, ombragée de chênes aussi anciens que le temps, & d'une hauteur prodigieuse: accablée de lassitude, Etoilette s'assit en cet endroit.

Là, rappelant tous ses malheurs, comparant le temps si court où elle avoit joui du bonheur de revoir son amant, avec l'immensité de celui qu'elle seroit peut-être sans le rejoindre, elle répandit tant de larmes, que la terre en étoit trempée. Le sommeil, dont elle ne connoissoit plus les douceurs, vint lui fermer les yeux, & elle s'endormit profondément.

Or cette forêt, étoit celle qu'habitoient depuis plusieurs siècles les centaures jaunes; c'étoit l'asile qu'ils avoient choisi après la malheureuse affaire qu'ils eurent contre les Lapithes, aux noces de Pirithoüs. Quelques-uns, qui étoient à la chasse, passèrent par hasard auprès d'Etoilette. La nouveauté d'un tel objet, sa beauté ravissante les firent s'arrêter, & beaucoup d'autres s'y joignirent bientôt. La princesse, en ouvrant les yeux, fut saisie d'une extrême frayeur de se trouver seule dans un bois au milieu d'une pareille troupe; mais quand elle vit les centaures l'admirer, & se dire entre eux que c'étoit sans doute une fée ou quelque divinité, sa crainte fut bientôt dissipée.

Puisque les hommes conspirent ma perte, se disoit-elle en elle-même, & que le seul auquel je puisse demander du secours est hors d'état de m'en donner, essayons, cette espèce de créature est peut-être moins barbare; d'ailleurs je ferois de vains efforts pour me sauver, & je suis dans la nécessité de demander sa protection. Après ces courtes réflexions, la princesse levant modestement les yeux sur les centaures:

Mes amis, leur dit-elle, vous voyez une fille malheureuse, qui fuit la fureur d'un roi puissant; accordez-moi un asile parmi vous. Jen'ai que de la reconnoissance à vous offrir, & mon amitié, si vous voulez la recevoir.

Les centaures, qui n'étoient pas grands complimenteurs, mais francs & sincères, lui répondirent qu'ils seroient ravis qu'elle voulût bien rester avec eux, & qu'ils la protégeroient avec plaisir.

Alors un d'eux lui dit de monter sur sa croupe, les autres l'y aidèrent; & cette troupe s'éloignant, conduisit Etoilette dans une vaste caverne, où logeoient plusieurs centauresses, auxquelles on la remit pour en avoir soin.

Les centauresses reçurent Etoilette avec beaucoup de joie, & s'empressèrent à la servir. Tous les jours on lui procuroit de nouveaux divertissemens, tels que la chasse, la pêche, & les joûtes que faisoient entre eux les forts centaures. Etoilette décernoit les prix; c'étoit ou une fleur, ou une couronne de feuilles de chêne: ils les recevoient de sa main avec plus de satisfaction que ne leur auroit causé un empire.

Ils l'aimoient, ils la respectoient, & s'affligeoient sincèrement de ce qu'elle étoit toujours triste & solitaire: ils lui demandèrent un jour la raison de cette tristesse profonde. Etoilette avoit trop de confiance en eux pour leur refuser le récit de ses malheurs; ils en furent touchés, & la princesse profitant de cette heureuse disposition: Puisque vous avez tant de bonne volonté pour moi, leur ajouta-t-elle, il faudroit que l'un de vous allât à la cour, & invitât Ismir à venirchasser une biche blanche aux pieds d'argent, qui s'est réfugiée dans cette forêt; il entendra aussi-tôt ce que cela signifie. Elle ne put continuer, & versa un torrent de larmes. Les centaures, grossiers, mais bons & sensibles, jurèrent non seulement de faire sa commission, mais encore de ravager le royaume de son persécuteur, & même de le mettre à mort, si elle le vouloit. A dieu ne plaise! s'écria la princesse, que j'exige de votre amitié une pareille vengeance; le père d'Ismir sera toujours respecté d'Etoilette, & je défendrois sa vie aux dépens de la mienne.

Les centaures, qui avoient le cœur naturellement simple & juste, trouvèrent dans un sentiment si généreux de nouveaux motifs de respecter Etoilette. Un d'eux fut choisi pour aller à la cour du roi Pacifique; son esprit & son bon sens firent espérer à Etoilette qu'il réussiroit dans sa négociation.

Cependant, aidée des centaures, elle se fit une petite habitation, où elle se retiroit souvent pour verser des larmes qu'elle donnoitau souvenir de son amant. La forêt étoit si touffue & si remplie de Centaures, que personne n'osoit en approcher. Suivant une vieille tradition répandue dans tout le pays, ils dévoroient les hommes: ainsi la terreur générale faisoit la sûreté particulière de la princesse; elle y vivoit dans une paix profonde, que troubloit seulement l'inquiétude de son amour.

Le centaure député arriva bientôt dans la capitale; il apprit qu'Ismir, sorti de la tour, étoit tombé dans une mélancolie si sombre, que les médecins désespéroient de le guérir; que le roi, très-affligé de son état, inventoit chaque jour de nouveaux divertissemens, pour dissiper la tristesse de son fils; mais que le prince n'y prenoit aucune part, qu'il ne vouloit voir personne, & se tenoit presque toujours enfermé.

Le centaure devina aisément la cause de la maladie d'Ismir; & comme il ne vouloit pas hasarder son secret, il prit le parti d'aller hardiment dans les jardins du roi, espérant d'y attirer Ismir. La vue d'une créature si extraordinaire ne manqua pas de faire une grande nouvelle à la cour, & d'y jeter l'effroi. Le centaure se promenoit gravement, & saluoit les personnes qui paroissoient aux fenêtres. Onavoit parlé d'abord de le tuer; mais outre que cela n'étoit pas aisé, on craignoit que les autres centaures ne vinssent le venger; ainsi on abandonna ce projet.

Il paroissoit tous les jours aux mêmes heures, se nourrissoit de fruits, & couchoit sur un tapis de gazon au fond du parc.

Quelques personnes de la cour, plus courageuses que les autres, hasardèrent de l'approcher, & se promenèrent même avec lui, & cette hardiesse fut prise pour un effort très-sublime d'intrépidité; car depuis que le centaure s'étoit emparé du jardin, personne n'y paroissoit. On l'approcha donc encore de plus près; on osa lui offrir du lait & des fruits; il but & mangea, remerciant de bonne grace ceux qui lui présentoient ces choses. Cette familiarité parut charmante; on accouroit en foule, & la compagnie devint si nombreuse, que le centaure en étoit quelquefois excédé. On lui parloit, on lui faisoit beaucoup de questions; & comme ses réponses étoient assez ambiguës, on ne manqua pas de dire qu'il avoit de l'esprit prodigieusement; ceux qui l'entendoient moins le louoient davantage; des sots retinrent de ses phrases, de plus sots encore les écrivirent: de là sont venus tant de livres qu'on fait semblant d'entendre, & cettefaçon de s'exprimer qu'on appela depuis persifflage, mot qu'aucune académie n'a pu encore définir. Ces sottises divertissoient le bon centaure; il s'ennuya à la fin d'être devenu si à la mode, & de ne point voir Ismir. Sa réputation s'établit, ainsi qu'il est arrivé à bien des gens, justement parce qui auroit dû la lui faire perdre; lui seul s'en étonnoit, il ne savoit pas encore qu'il est des siècles de démence où les sots donnent le ton, comme il y en a où la raison & le bon sens président, quand ils se reposent ou tombent dans l'enfantillage. On parla tant du merveilleux centaure, on redit tant ce qu'il avoit dit, que tout cela vint aux oreilles du solitaire Ismir. Il n'y fit pas grande attention d'abord; mais tourmenté par le peu de gens à qui il permettoit de le voir, il descendit un matin dans les jardins. La foule qui entouroit le centaure, s'en éloigna un peu par respect, & on cria: Place, place au prince. Le centaure, sans tous ces cris, auroit reconnu Ismir, tant étoit vive la peinture qu'en faisoit Etoilette. Si le prince trouva le centaure jaune admirable dans son espèce, le centaure n'étoit pas moins émerveillé des graces & de l'air majestueux d'Ismir.

Seigneur, lui dit-il en s'inclinant, je désire depuis long-temps d'être de vos amis, & jeviens vous prier de m'accorder une grace. Le prince fit signe qu'on s'éloignât encore, & répondit avec bonté au centaure, qui, pour ne pas trop exposer le secret d'Etoilette, proposa à Ismir de venir dans leur forêt chasser la biche aux pieds d'argent.

Le prince, par la puissance de cette passion qui éclaire si bien l'esprit, dévoila d'abord l'emblême, & s'étonna que sa charmante Etoilette n'eût point été dévorée par les centaures, chez lesquels il comprit qu'elle s'étoit retirée. Il regardoit fixement le beau centaure, pour le pénétrer jusqu'à l'ame; & le voyant tranquille & assuré, il promit d'aller dès le lendemain, à la pointe du jour, chasser dans la forêt jaune, s'il vouloit l'y conduire.

C'est mon projet, seigneur, répondit le centaure; mais venez seul, & laissez à nos habitans le soin de vous garder; vous éprouverez que vous n'avez pas de meilleurs amis.

Ismir fit mille amitiés au centaure, passa le reste de la journée avec lui à s'instruire des mœurs, des lois & des coutumes de la gent centaure. Ismir, charmé de l'envoyé, ne voulut point le quitter, soupa & coucha avec lui dans le boulingrin. Le centaure, ravi de ces marques de confiance, & se voyant seul avec Ismir, lui découvrit enfin tout le secretde son ambassade, & lui parla beaucoup d'Etoilette. Ismir pensa mourir de joie, & ne savoit comment exprimer sa reconnoissance au centaure. Il ne dormit point cette nuit, l'aurore étoit trop lente à son gré; & dès qu'elle parut, il éveilla le bon centaure, qui dormoit encore profondément, car il n'étoit pas amoureux.

Le prince se fit apporter des armes magnifiques pour lui & le centaure, & se mettant sur sa croupe, ils s'éloignèrent aussi-tôt. Chemin faisant, Ismir promit que dès que son père lui auroit pardonné son mariage avec Etoilette, il enverroit une ambassade pour cimenter une paix durable avec la république des centaures, & en avoir mille pour sa garde: le discours retomboit souvent sur la princesse, & ils arrivèrent à la vue de la forêt jaune, dont l'approche causa une violente émotion à Ismir: ils pénétrèrent avec des peines incroyables dans cette épaisse forêt, sans que le prince voulût se reposer, & arrivèrent enfin à la petite habitation d'Etoilette. Elle y étoit, & dès que ces tendres amans s'aperçurent, ils coururent l'un à l'autre, s'embrassèrent étroitement, & se livrèrent à tout le plaisir de se voir réunis. Leur tendresse intéressa & centaures & centauresses, au point que les larmes leurvenoient aux yeux. Etoilette s'apercevant qu'Ismir s'étoit blessé dans les fortes épines qui hérissoient l'entrée de la forêt, l'obligea de se coucher sur un lit de gazon dans son petit réduit, lui donna à manger, & de ses mains blanches & délicates, appliqua sur ses blessures des herbes dont les centauresses lui avoient enseigné la vertu. Elle ne voulut jamais souffrir que personne partageât ces tendres soins avec elle. Bientôt Ismir fut guéri; l'amour en guérit souvent de plus malades. Le prince se trouvoit heureux avec sa maîtresse chez les bons centaures: Etoilette cependant ne vouloit recevoir sa foi, & lui donner la sienne, que du consentement de ceux à qui elle devoit le jour; à cela près, leur félicité étoit parfaite.

Ismir, voyant la princesse déterminée à ce projet, lui proposa de s'embarquer; Etoilette y consentit, persuadée que la fée dirigeroit leur course. Ils annoncèrent leur départ aux centaures, qui en furent vraiment affligés, & conduisirent jusqu'à la mer Ismir & Etoilette. En partant, ils laissèrent dans ces lieux sauvages un souvenir de leurs charmes & de leurs vertus, que la tradition y garde encore. Ils ne furent pas long-temps arrêtés sur le bord, & aperçurent bientôt à l'ancre le plus joli navire du monde; ils s'approchèrent, & virent avecune extrême surprise qu'il étoit de bois de cèdre & de rosier; les cordages étoient de guirlandes de fleurs, & les voiles de gaze d'or, sur lesquelles étoient brodées des figures de gros chats; cent chats blancs angola servoient de matelots. Etoilette comprit aisément que ce merveilleux navire étoit un nouveau bienfait de la fée Herminette; elle invita le jeune prince à y entrer, & ils s'embarquèrent au miaulis des chats, qui firent un bruit désespéré en signe de réjouissance.

Les deux jeunes amans n'eurent pas sujet de se repentir de leur confiance; le vaisseau étoit rempli, non seulement de tout ce qui étoit nécessaire à la vie, mais encore d'habits magnifiques & galans, de toutes les couleurs, & pour toutes les saisons. Le navire ayant pris le large, vogua par un vent très-favorable, & les chats blancs manœuvroient à merveille. Dans les temps calmes, ils faisoient des concerts admirables sur d'excellens instrumens, & la princesse, pour s'amuser, apprit d'eux à jouer de la guitare.

Ismir, enchanté de voir la princesse sans témoins & à toutes les heures, ne cessoit de l'entretenir de son amour; elle croyoit toujours l'entendre pour la première fois, & lui juroit à son tour une tendresse éternelle: lanuit seulement les séparoit, & ils avoient autant d'impatience de se revoir le lendemain, que s'ils avoient éprouvé les rigueurs d'une longue absence.

Il étoit bien difficile de garder un secret avec tant d'amour. Ismir trouvoit toujours qu'Etoilette supprimoit des circonstances dans le récit de sa prison. Il s'en plaignoit si tendrement, & la pressa si fort, qu'Etoilette ne put se défendre d'avouer qu'Herminette lui avoit révélé le secret de sa naissance, & lui découvrit enfin ce que la fée lui avoit tant recommandé de tenir caché. Elle s'applaudissoit d'avoir fait cette confidence à son amant; mais elle en porta bientôt la peine: la mer s'émut, le ciel se couvrit d'épais nuages, d'où partoient d'horribles éclairs, & un tonnerre affreux.

Etoilette s'aperçut bien que c'étoit une vengeance de la fée, elle s'efforçoit de la fléchir, & la conjuroit de ne frapper qu'elle, puisqu'elle étoit seule coupable; & dédaignant de se servir de la boîte qu'Herminette lui avoit donnée, qui l'auroit sauvée d'un si grand péril, mais qui n'auroit peut-être pas préservé son amant, elle courut se jeter dans ses bras, pour avoir du moins le plaisir d'expirer avec lui. En vain Ismir la pressa d'ouvrir la boîte; dèsqu'elle ne peut sauver que moi, répondit-elle, je la trouve inutile. A peine elle achevoit ces mots, que le tonnerre tomba sur le navire avec un horrible fracas, & le précipita dans les abîmes de la mer. Les deux amans, se tenant étroitement embrassés, & reparoissant sur les eaux, alloient au gré des ondes. Une vague les sépara; l'obscurité de la nuit & l'agitation des flots les empêchèrent de se rejoindre, & ils furent jetés séparément dans des contrées différentes.

Ismir s'étoit évanoui de douleur, il flottoit sur la mer; des pêcheurs l'aperçurent, se jetèrent à l'eau, & l'amenèrent à leur habitation.

Le pays où ce prince fut jeté s'appeloit l'isle du Repos; on n'y entendoit pas le moindre bruit, on y parloit toujours bas, & l'on n'y marchoit que sur la pointe du pied. Jamais de querelles, rarement des guerres; & quand il falloit absolument en soutenir une, les dames seulement combattoient de loin à coups de pommes d'api. Les hommes ne s'en mêloient point; ils dormoient jusqu'à midi, filoient, faisoient des nœuds, promenoient les enfans, mettoient du rouge & des mouches. Ces hommes secoururent si délicatement Ismir, qu'il ouvrit bientôt les yeux. Quand il s'envit entouré, & n'apercevant point Etoilette, il fit des cris qui effrayèrent les pêcheurs; ils se bouchèrent les oreilles, & lui firent signe de parler bas. Il commença donc à leur conter à demi-voix le sujet de son désespoir, & ces bonnes gens pleuroient à chaudes larmes; mais leurs femmes, qui rentrèrent venant de la chasse, & qui virent leurs maris en pleurs, leur ordonnèrent de sortir. Ismir leur apprit la cause de cet attendrissement, & elles le consolèrent avec un courage qui tenoit un peu de la dureté. Ismir passa la nuit dans la cahute, & donna le lendemain beaucoup de pierreries à ces maîtresses femmes, en reconnoissance du soin qu'on avoit pris de lui; elles n'en firent point de cas, & les donnèrent à leurs maris. Le prince sortit, & après avoir traversé une vaste plaine, arriva à une ville toute de cristal de roche, & brillante comme le soleil: il y entra, dans l'espérance d'y trouver sa chère Etoilette, & passa dans plusieurs quartiers sans presque rencontrer personne. Il parvint à un superbe palais du plus beau cristal du monde, & entra dans la cour pour s'y reposer. Là, assis sur un banc, il parcouroit des yeux ce superbe édifice; il en fit le tour plusieurs fois, bien étonné de n'y voir aucune porte.

Les gens du pays ne s'en soucioient point,elles faisoient trop de bruit; & quand on venoit chez eux, ils jetoient des échelles de soie, au moyen desquelles on entroit par les fenêtres; on sortoit de même. Ils n'avoient point d'escaliers non plus, on seroit venu trop facilement les voir, & ils n'aimoient pas les visites gênantes, ennuyeuses, & toujours inutiles. Ce palais étoit la demeure du roi de la contrée; ses ministres, occupés du soin important d'apprendre à marcher aux jeunes princesses, ayant aperçu Ismir, jugèrent, à son habillement magnifique, que c'étoit quelque ambassadeur étranger, remirent promptement les princesses au berceau, descendirent un grand sac de velours bleu, suspendu par des cordons de soie, & firent signe au prince de s'y mettre. Ismir comprit leur signe, & se vit guidé tout d'un coup dans un riche appartement.

Il s'avança vers un lit à baldaquin, dont les rideaux étoient fort riches, & relevés par des cordons pourpre & or; vingt cassolettes de parfums les plus exquis brûloient autour du lit, où le monarque, couché de son long, écoutoit attentivement son chancelier qui lui lisoit la barbe bleue.

Ismir, étonné de voir un homme d'un embonpoint admirable, soutenu des couleurs lesplus vives & les plus vermeilles, avec la couronne sur la tête, ne put douter que ce ne fût le roi. Sire, lui dit-il après l'avoir salué assez cavalièrement, ne seriez-vous point malade? Non, mon enfant, répondit-il assez bas, je me porte fort bien; mais je me repose un peu pendant que la reine est à la guerre. Eh! si donc, reprit vivement Ismir; n'avez-vous point de honte d'en user ainsi? Vous laissez aller votre femme à la guerre, & vous vous reposez? En vérité, cela est impardonnable. Mon fils, répliqua le roi, ce sont nos lois & nos coutumes immémoriales; si vous voulez, mon chancelier vous les lira; car pour moi je n'ai pas voulu me fatiguer à les apprendre. Ismir, transporté d'une noble colère à la vue de tant de lâcheté, prit une forte lance, la seule qui fût dans tout l'empire, & qui encore ne servoit jamais, en donna cent coups à ce roi efféminé, secoua rudement ses couvertures, & les jeta par la fenêtre.

Il alloit traiter de même le chancelier & les ministres; mais ils se mirent à pleurer de compagnie avec leur cher maître, & supplièrent Ismir de calmer sa colère. Comme il étoit naturellement bon, il revint aisément à la pitié, & dit cependant au roi: Sire, si vous ne me promettez d'abolir vos ridicules usages, & d'allervous-même à la guerre comme les autres rois, je renverserai votre beau palais de cristal. Au reste, je veux vous accompagner, mais que ce soit tout à l'heure, sinon je vais rouer de coups vous, votre chancelier, & tous vos animaux de ministres.

On laisse à penser la belle peur. Le pauvre roi jura, en sanglotant, de faire tout ce qu'Ismir voudroit; car il craignoit un redoublement de la terrible lance, que le prince branloit d'une façon tout-à-fait martiale.

Le roi se fit apporter des armes de la reine, se mit dans le sac avec Ismir, à qui on donna le plus beau cheval des écuries; le roi en monta un autre, & ils partirent au plus vîte pour l'armée. La reine, à la tête d'un gros escadron de dames, disputoit vaillamment le passage d'une petite rivière, de l'autre côté de laquelle les ennemis étoient en bataille. Les pommes d'api voloient des deux parts, & ceux qui avoient la moindre contusion, se retiroient du combat.

Ismir regarda un instant ce beau combat, en éclatant de rire. Sire, dit-il au roi de l'isle du Repos, voulez-vous que je vous débarrasse de tous ces gens-là? Très-volontiers, mon cher ami, répondit-il. Aussi-tôt Ismir lâche la bride à son cheval, traverse l'escadron de la reine,& comme un torrent qui descend d'une montagne, passe la rivière, & arrive à l'autre bord.

Les ennemis, qui ne s'attendoient pas à une si grande témérité, & qui avoient cru d'abord qu'Ismir étoit une jeune dame, tant il étoit beau, furent bien détrompés, quand ils le virent la lance au point, frapper, tuer, abattre, & tout renverser. La reine eut grand'peur; car le cheval d'Ismir avoit si bien animé tous les autres, qu'ils traversèrent aussi la rivière, malgré les efforts des cavaliers. Le roi, s'apercevant qu'Ismir y alloit tout de bon, & tuoit sans quartier, courut à lui; & prenant la bride de son cheval: Mais de bonne foi vous n'y pensez pas, lui dit-il; arrêtez-vous donc: est-ce qu'on tue ainsi les gens sans miséricorde? Il seroit beau que vous leur apprissiez à tuer aussi, & qu'ils vinssent nous rendre la pareille! Nous ne voulions que les faire fuir; & voyez, il n'y a plus personne que ceux que vous avez tués ou blessés.

Ismir haussa les épaules, & s'arrêta cependant, voyant que tout avoit fui; & tout en causant, ramena le roi, la reine & l'armée jusqu'au palais de cristal.

Ce prince, qui venoit d'acquérir tant de gloire, n'en étoit pas plus vain: en passant lestroupes en revue, il examinoit curieusement toutes les dames de l'armée, espérant qu'Etoilette seroit parmi elles. Le chagrin d'avoir fait si inutilement cette recherche le fit soupirer amèrement, & il devint triste, malgré tous les propos du roi, qui étoit le plus démesuré bavard de tout son royaume, avec sa voix basse.

Au lieu de rentrer dans le palais, Ismir résolut de chercher Etoilette dans tous les pays, & sur toutes les mers, & vouloit prendre congé du roi & de la reine: le roi protesta qu'il ne souffriroit point qu'il se séparât si-tôt d'eux, & lui fit tant d'instances, qu'il se remit dans le ridicule sac, & fut reguindé dans les appartemens.

Le prince Ismir, qui ne cédoit à ces importunités qu'avec répugnance, se mit de mauvaise humeur, & demanda au roi de quoi il s'avisoit de n'avoir point d'escalier à sa maison. Mes prédécesseurs n'en ont jamais eu, répondit-il. La belle raison! reprit brusquement Ismir, pour garder un usage si sot & si incommode. Le roi, sur qui le prince avoit pris beaucoup d'ascendant, promit d'en faire construire un, s'il vouloit lui en tracer le dessin. Ismir, touché de tant de déférence, crut ne devoir pas laisser dans l'ignorance des gens sidociles, & consentit d'autant plus volontiers de rester une année avec eux, qu'il espéroit y apprendre plutôt qu'ailleurs des nouvelles de sa chère Etoilette. Il trouvoit quelque douceur à n'être point dans les lieux ou étoit né son amour, & où il avoit fait de si grands progrès.

Pendant son séjour dans l'isle du Repos, il se fit un changement prodigieux dans les mœurs de ces habitans efféminés; il accoutuma leurs oreilles au bruit, leur donna quelque connoissance de l'architecture, de la sculpture, & des arts utiles; il entreprit même de les former à la guerre, & vint à bout de les discipliner, & de faire assez bien les exercices & les évolutions militaires. Mais il ne put leur donner la fermeté d'ame, la valeur, & l'audace. Trois armées différentes ayant fait tout à coup une descente sur les côtes, Ismir, ravi de rencontrer une si belle occasion de réduire ses leçons en pratique, rassembla les différens corps de troupes, & voulut les mener à l'ennemi; mais ces ombres de soldats ne purent en soutenir la vue, & leur terreur fut telle, qu'Ismir s'en vit abandonné aussi-tôt. Il fit des prodiges de valeur pour sauver au moins le roi. Ce prince malheureux & Ismir furent pris, & la ville saccagée. Pendant que les ennemis achevoient de la ruiner & d'en piller les richesses, ils firent porter Ismir dans une de leurs barques. Ce prince, qui avoit perdu presque tout son sang, s'étoit évanoui: il resta long-temps dans cette situation; & lorsqu'il ouvrit les yeux, il fut fort étonné de se trouver seul, & de voir la barque voguer d'elle-même. Il se trouva aussi fort qu'auparavant, ne sentoit aucune blessure, & la merveilleuse barque le fit arriver en deux jours dans un port qu'il reconnut aussi-tôt; c'étoit celui de la capitale de son royaume.

Quelques personnes qui s'y promenoient en grand deuil, reconnurent aussi-tôt Ismir, l'aidèrent à sortir de la barque, & versant des larmes, ils se prosternèrent à ses pieds, & se mirent à crier:Vive le roi!

Ces acclamations firent frémir le prince, & il apprit bientôt que le roi son père & la reine sa mère étoient morts presque en même temps, du chagrin de l'avoir perdu.

Ismir, épuisé par la diète & la fatigue, oublia ses besoins, pour se livrer aux regrets; ses entrailles s'émurent; il pleura amèrement son père & sa mère, & voulut être conduit sur le champ à leur tombeau. Ce ne fut qu'après avoir satisfait à sa piété, qu'il se revêtit des habits royaux, & qu'il reçut les hommages des grands & les respects des peuples.

Etoilette ne fut pas la dernière de ses pensées; & dès le lendemain, il envoya aussi une célèbre ambassade à la forêt jaune, pour faire part de son avenement aux centaures, & en demander mille pour sa garde.

Ils reçurent ces marques d'amitié & de souvenir avec beaucoup de reconnoissance, & firent partir ceux que le roi demandoit; ils étoient commandés par un des plus considérables de la forêt, qui apporta au nouveau roi un pigeon & une colombe: le pigeon avoit le talent de retrouver les choses perdues. Dès qu'Ismir en fut instruit, il lui commanda d'aller chercher Etoilette; & croyant ne pouvoir trop prendre de mesures pour s'assurer du succès, il ordonna encore au grand amiral de se mettre en mer avec une flotte de mille vaisseaux.

La colombe n'abandonnoit jamais le roi, & se tenoit ordinairement sur son épaule; le commandant centaure assura le prince qu'elle serviroit dans le temps à faire reconnoître Etoilette.

Plusieurs jours s'étant passés, les sujets d'Ismir, qui le voyoient toujours plongé dans la tristesse, solitaire, & s'enfermant souvent avec le capitaine des gardes, résolurent de lui proposer de leur donner une reine, afin d'assurer à sa maison la succession au trône. Les plus considérables vinrent le trouver, & le supplièrent, de la part de ses peuples, de se rendre à leurs vœux, afin qu'ils eussent des princes de son sang. Ismir, à cette proposition, sentit son cœur se presser, & l'amour tendre qu'il y conservoit à Etoilette, fit couler ses pleurs. Je ne veux pas, répondit-il, refuser à mes peuples la récompense qu'ils attendent de leur attachement pour moi; mais je vous conjure, mes amis, de me laisser le temps de faire encore de nouvelles recherches de la belle Etoilette, que vous savez que j'aimois si tendrement. Mon amour pour elle n'a fait qu'augmenter; elle le méritoit; & quand elle ne seroit pas fille du puissant roi de l'Arabie-Heureuse, ses vertus seules la rendent digne du trône. Si, dans un an, on me donne la certitude qu'elle n'est plus, vous me choisirez vous-mêmes une princesse à votre gré: avant ce temps-là, ne m'en parlez point, si vous ne voulez m'affliger, ce que je ne crois pas.

Les députés s'étant humblement prosternés la face contre terre, répliquèrent que rien n'étoit plus raisonnable que ce que le roi proposoit. De nouveaux vaisseaux furent équipés & mis en mer avec une diligence incroyable, pour aller encore à la recherche d'Etoilette dans toutes les parties du monde. Dès qu'ilsarrivoient dans quelque port, ou à la moindre plage, on crioit:Qui nous donnera des nouvelles de la belle princesse Etoilette, sera récompensé d'une belle province, que notre roi lui donnera, avec cent mille pièces d'or, & un beau cheval.

Cette magnifique promesse chatouilloit toutes les oreilles; mais Etoilette ne se trouvoit point. L'amiral se seroit lassé de tant de courses inutiles, s'il eût moins aimé Ismir; mais ne pouvant se résoudre à revenir sans avoir des nouvelles de la princesse, il voguoit toujours. Voyons cependant ce qu'elle étoit devenue.

Les flots ayant porté Etoilette sur le rivage, fort près d'une très-belle ville, elle fut secourue par le roi même du pays, qui se promenoit alors au bord de la mer. Ce prince fut si attendri de la jeunesse & des charmes d'Etoilette, que, par une généreuse compassion, il ordonna que la belle inconnue fût transportée dans son palais, & qu'on en eût autant de soin que si c'étoit sa propre fille. Il en avoit eu une jadis, mais elle étoit perdue depuis long-temps, & n'espérant plus la revoir, il résolut d'adopter celle que la fortune avoit conduite sur ses côtes.

La voilà, donc servie, habillée en princesse,& adorée de toute la cour. La reine lui faisoit mille amitiés, & le fils du roi encore plus que la reine. Etoilette recevoit leurs caresses avec toute la reconnoissance imaginable, mais elle versoit continuellement des larmes; les fêtes, la chasse, les tournois, & tout ce qu'imaginoit le roi pour la dissiper, ne diminuoient pas sa douleur.

La reine, qui aimoit véritablement cette belle fille, la pria un jour de lui dire la cause de sa tristesse; le prince royal seul étoit de cet entretien. Etoilette ne fit aucune difficulté de leur raconter ses malheurs; elle supprima seulement le secret tant recommandé par Herminette. L'expérience instruit mieux que toutes les leçons; elle craignoit d'être punie une seconde fois par la fée. Etoilette peignoit si naïvement son amour pour Ismir, qu'elle touchoit & la bonne reine & le jeune prince; mais quand elle leur apprit qu'elle étoit fille du roi de l'Arabie Heureuse, & qu'elle avoit été prise au sac de la ville, la reine se jeta à son cou, la prit dans ses bras, & l'appela mille fois sa chère fille. Le jeune prince, enchanté de retrouver une sœur si aimable, alla aussi-tôt faire part au roi d'une si heureuse découverte. Pendant que la reine & la princesse se livroient à la joie, & épanchoient leurs cœurs, le bon roi arriva.Etoilette vouloit se jeter à ses pieds; mais il la serra tendrement dans ses bras, & ce ne fut qu'embrassemens, questions, éclaircissemens, confusion de paroles, & choses infiniment touchantes.

La joie devint générale, & se communiqua à toute la cour; on tira le canon, les violons jouèrent, on mangea des pigeons, des dragées & des confitures, & on but à perte d'haleine des vins les plus exquis. Les fusées, les pétards, les marionnettes, & le peuple faisoient un bruit enragé. Tout le monde à la fois vouloit voir la princesse, & chacun apportoit des présens, bijoux, diamans, étoffes, petits chiens, moutons, singes & perroquets. Etoilette recevoit tout avec un air de bonté & de reconnoissance qui enchantoit chacun, & personne ne s'en retournoit sans avoir pris du café au lait, ou du sirop de groseilles.

Le tumulte diminua à la fin, & la princesse se remit à penser à son cher Ismir: l'incertitude de son sort empoisonnoit tous ses plaisirs; elle soupiroit, elle se soulageoit par des pleurs, & se plaignoit de ne pouvoir partager avec ce prince le bonheur qui lui étoit arrivé.

Pour mettre le comble à ses peines, le roi son père l'accorda au puissant empereur des Déserts, pour cimenter & rendre plus durableune paix qu'il venoit de conclure avec ce redoutable voisin.

La princesse pensa mourir de douleur à une nouvelle si affligeante; elle se jeta aux genoux du roi son père, & lui représenta qu'ayant donné sa foi au prince Ismir, elle ne pouvoit absolument être à un autre. Le roi la traita de visionnaire, & malgré ses pleurs & ses raisons, lui ordonna de se disposer à recevoir pour époux l'empereur des Déserts; elle vint cent fois se jeter dans les bras de la reine, & implorer son secours. Cette bonne mère partageoit sa douleur, & tâchoit de la consoler: mais elle n'imaginoit aucun remède; il falloit obéir.

La princesse en eut un si violent chagrin, qu'elle refusoit toute nourriture; elle ne dormoit point du tout. Les apprêts de son mariage avançoient toujours, & le moment fatal s'approchoit. Une nuit, qu'elle s'affligeoit encore plus qu'à l'ordinaire, elle se souvint de la petite boîte de la fée Herminette, & le danger présent lui paroissant plus considérable que ceux qu'elle avoit courus sur la mer, elle résolut d'en faire usage cette fois, & l'ouvrit. Une sombre vapeur en sortit, & enveloppa Etoilette; un quart-d'heure après, le nuage s'étant dissipé, elle se trouva sur un vaisseau de nacre de perles, dans une chambre ornée de glaces,& tapissée de brocard d'argent; elle s'aperçut, au mouvement du vaisseau, qu'elle étoit sur la mer. Un beau lustre de cristal de roche éclairoit sa chambre; la princesse, un peu revenue de son étonnement, se leva du canapé où elle étoit assise, & s'étant trouvée vis-à-vis un grand miroir, elle vit avec effroi qu'elle étoit devenue une éthiopienne, vêtue à la moresque, de gaze d'argent & couleur de rose, avec une guitare en écharpe, soutenue par un cordon de diamans blanc & couleur de rose, la ceinture & les brodequins garnis de même.

Cette magnificence ne la consoloit pas de la perte du plus beau teint du monde. Barbare Herminette! s'écria-t'elle douloureusement, si tu as conservé mon amant, voudra-t'il m'aimer encore sous cette couleur affreuse? Otes-moi la vie, si tu me condamnes à le voir changer.

Elle ne s'en tint pas là, & courut sur le tillac, résolue de s'ensevelir dans les flots. Comme elle montoit, une main puissante la retint; elle se retourna, & vit la fée. Foible Etoilette, lui dit Herminette, la perte de ta beauté te fait chercher la mort, comme si cet avantage étoit l'unique qui pût te rendre heureuse. Hélas! répondit l'affligée princesse en versant un torrent de larmes, je ne la chérissois que pour Ismir, & Ismir ne m'aimera plus. Les sanglots étouffèrent sa voix. Mais si les destins, reprit la fée, avoient attaché la vie de ton amant à la perte de ta beauté, que voudrois-tu choisir, ou qu'il mourût, & que tu reprisses ta figure; ou qu'il vécût, & que tu restasses Ethiopienne? Qu'il vécût, reprit vivement Etoilette; mais que je meure, si je dois cesser de lui plaire. Vous vivrez tous deux, répondit la charmante Herminette en embrassant la princesse, & vous vivrez heureux & contens. Tant de constance & un amour si parfait méritent que je vous protège. Elle disparut en achevant ces mots, & Etoilette ne s'inquiéta plus de sa couleur. Le petit navire vogua heureusement, & entra enfin dans le port du royaume d'Ismir.

La belle Ethiopienne, sautant légèrement à terre, & tournant sa guitare, dont elle jouoît divinement, traversa la ville, & adressa ses pas au palais du roi.

Ismir en descendoit l'escalier dans ce moment même, pour aller se promener au bord de la mer, comme il faisoit tous les jours, & voir arriver son amiral, duquel il n'avoit aucun nouvelle.

Etoilette reconnut le prince aussi-tôt, & lui voyant la couronne sur la tête, & un manteaude gaze noire, ne douta pas qu'il ne fût devenu roi. Elle s'étonnoit seulement de lui voir une colombe sur l'épaule; elle s'avança en tremblant, & fit cependant un compliment fort galant & fort délicat. Le jeune roi, enchanté de l'esprit & des graces de l'Ethiopienne, fut persuadé, à la magnificence de sa parure, que c'était une personne importante. Il faut dire tout; un secret pressentiment, que les seuls vrais amans connoissent, lui inspira de la curiosité: il s'approcha donc avec empressement, & lui demanda ce qui l'amenoit à sa cour.

Etoilette, pénétrée d'une joie si vive de voir son amant, pensa mourir de douleur de n'en être pas reconnue; mais la joie l'emporta, & sur-tout la confiance qu'elle avoit aux promesses de la fée. Sans répondre au roi, elle accorda sa guitare, & chanta ces paroles: on verra qu'elle les fit sur le champ.


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