De graces & d'attraits un brillant assemblageAccompagnoit mille agrémensInséparables des beaux ans,De la jeunesse heureux partage;Tout plaisoit dans son beau visage;De Flore les trésors naissansY paroissoient en étalage,Mais purs, naturels, innocens,Et tels qu'on les voit au printemps,Quand zéphyre les sèche, après un prompt orage.Sa bouche couronnoit l'ouvrage;Elle étoit faite pour ses dents.Heureux, parmi tous les vivans,Qui jouiroit de l'avantage,Après mille & mille tourmens,D'y pouvoir offrir son hommage!Ses yeux n'étoient pas des plus grands;Mais, ciel, quel étoit le langageDe leurs traits vifs & séduisans!Puisque par leurs regards les plus indifférens,Jusques au fond du cœur ils s'ouvroient un passage:Rien n'étoit si beau que son nez:D'Hébé c'étoit le nez céleste,Et ces deux pieds étoient tournés,De manière que pour le resteDe ces attraits toujours moins nus que devinés,On n'avoit pas besoin d'un autre manifeste.Sa taille avoit de ces appasQu'on sent, mais qu'on n'exprime pas.La noblesse en étoit suprême.Dans toute sa figure, & jusques dans ses pas,C'étoit un certain air digne du diadême;Mais c'étoit de ces airs qu'on aime,Et qu'on aime jusqu'au trépas;Bref, à l'examiner du haut jusques au bas,Belle Daphné, c'étoit vous-mêmeQu'on peignoit sur ce canevas.
De graces & d'attraits un brillant assemblageAccompagnoit mille agrémensInséparables des beaux ans,De la jeunesse heureux partage;Tout plaisoit dans son beau visage;De Flore les trésors naissansY paroissoient en étalage,Mais purs, naturels, innocens,Et tels qu'on les voit au printemps,Quand zéphyre les sèche, après un prompt orage.Sa bouche couronnoit l'ouvrage;Elle étoit faite pour ses dents.Heureux, parmi tous les vivans,Qui jouiroit de l'avantage,Après mille & mille tourmens,D'y pouvoir offrir son hommage!Ses yeux n'étoient pas des plus grands;Mais, ciel, quel étoit le langageDe leurs traits vifs & séduisans!Puisque par leurs regards les plus indifférens,Jusques au fond du cœur ils s'ouvroient un passage:Rien n'étoit si beau que son nez:D'Hébé c'étoit le nez céleste,Et ces deux pieds étoient tournés,De manière que pour le resteDe ces attraits toujours moins nus que devinés,On n'avoit pas besoin d'un autre manifeste.Sa taille avoit de ces appasQu'on sent, mais qu'on n'exprime pas.La noblesse en étoit suprême.Dans toute sa figure, & jusques dans ses pas,C'étoit un certain air digne du diadême;Mais c'étoit de ces airs qu'on aime,Et qu'on aime jusqu'au trépas;Bref, à l'examiner du haut jusques au bas,Belle Daphné, c'étoit vous-mêmeQu'on peignoit sur ce canevas.
De graces & d'attraits un brillant assemblageAccompagnoit mille agrémensInséparables des beaux ans,De la jeunesse heureux partage;Tout plaisoit dans son beau visage;De Flore les trésors naissansY paroissoient en étalage,Mais purs, naturels, innocens,Et tels qu'on les voit au printemps,Quand zéphyre les sèche, après un prompt orage.Sa bouche couronnoit l'ouvrage;Elle étoit faite pour ses dents.Heureux, parmi tous les vivans,Qui jouiroit de l'avantage,Après mille & mille tourmens,D'y pouvoir offrir son hommage!Ses yeux n'étoient pas des plus grands;Mais, ciel, quel étoit le langageDe leurs traits vifs & séduisans!Puisque par leurs regards les plus indifférens,Jusques au fond du cœur ils s'ouvroient un passage:Rien n'étoit si beau que son nez:D'Hébé c'étoit le nez céleste,Et ces deux pieds étoient tournés,De manière que pour le resteDe ces attraits toujours moins nus que devinés,On n'avoit pas besoin d'un autre manifeste.Sa taille avoit de ces appasQu'on sent, mais qu'on n'exprime pas.La noblesse en étoit suprême.Dans toute sa figure, & jusques dans ses pas,C'étoit un certain air digne du diadême;Mais c'étoit de ces airs qu'on aime,Et qu'on aime jusqu'au trépas;Bref, à l'examiner du haut jusques au bas,Belle Daphné, c'étoit vous-mêmeQu'on peignoit sur ce canevas.
De graces & d'attraits un brillant assemblage
Accompagnoit mille agrémens
Inséparables des beaux ans,
De la jeunesse heureux partage;
Tout plaisoit dans son beau visage;
De Flore les trésors naissans
Y paroissoient en étalage,
Mais purs, naturels, innocens,
Et tels qu'on les voit au printemps,
Quand zéphyre les sèche, après un prompt orage.
Sa bouche couronnoit l'ouvrage;
Elle étoit faite pour ses dents.
Heureux, parmi tous les vivans,
Qui jouiroit de l'avantage,
Après mille & mille tourmens,
D'y pouvoir offrir son hommage!
Ses yeux n'étoient pas des plus grands;
Mais, ciel, quel étoit le langage
De leurs traits vifs & séduisans!
Puisque par leurs regards les plus indifférens,
Jusques au fond du cœur ils s'ouvroient un passage:
Rien n'étoit si beau que son nez:
D'Hébé c'étoit le nez céleste,
Et ces deux pieds étoient tournés,
De manière que pour le reste
De ces attraits toujours moins nus que devinés,
On n'avoit pas besoin d'un autre manifeste.
Sa taille avoit de ces appas
Qu'on sent, mais qu'on n'exprime pas.
La noblesse en étoit suprême.
Dans toute sa figure, & jusques dans ses pas,
C'étoit un certain air digne du diadême;
Mais c'étoit de ces airs qu'on aime,
Et qu'on aime jusqu'au trépas;
Bref, à l'examiner du haut jusques au bas,
Belle Daphné, c'étoit vous-même
Qu'on peignoit sur ce canevas.
Du moins en aurois-je juré, tant la description vous convient, excepté pourtant la gorge, qu'on a oubliée; & certainement, si l'on prenoit la liberté de vous copier, ce ne seroit pas un article à supprimer. Certaine forme, certain éclat, & certaine situation dont la nature a doué le peu que vous en laissez voir, offriroient d'assez agréables idées à mettre en prose ou en vers, sans la moindre exagération, pour rendre la chose plus touchante. Je ne suis guère plus content de ce qu'il dit de la bouche de son original. On diroit que c'est celle de quelque sibylle, tant il craint d'y toucher! Il est bien vrai que dire qu'elle est faite pour assortir les plus belles dents du monde, c'est quelque chose; mais ce n'étoit pas assez; & s'il avoit eu connoissance de la vôtre, il auroit dépeint en vers aussi gracieux vos lèvres fraîches & vermeilles; il auroit dit qu'autour de ces lèvres, quand il vous plaît de sourire, le ciel a placé certains agrémens qu'il oublie, ou qu'il ne se donne pas la peine de placer autour des autres.
Revenons à notre galerie. On y délibéroit sur le choix de l'apparition qui devoit succéder à celle de Rosemonde. L'enchanteur fut d'avis de ne plus sortir d'Angleterre, pour chercher des beautés de réputation, & proposa cette célèbre comtesse de Salisbury, qui avoit donné lieu à l'institution de l'ordre de la jarretière, comme une certaine beauté flamande avoit été cause de celui de la toison d'or. On trouva la proposition bien imaginée; mais la reine dit, qu'avant toutes choses elle vouloit voir encore une fois sa chère Rosemonde. Le docteur s'en défendit fort & ferme, en disant que la chose n'étoit guère praticable dans l'ordre des conjurations, outre que la rétrogradation des fantômes irritoit les puissances soumises à ses premiers enchantemens, Mais il eut beau dire, on crut qu'il ne faisoit ces façons que pour se faire valoir, & la reine lui parla d'un ton si sérieux, qu'il fut obligé de s'y rendre. Il assura pourtant que si Rosemonde faisoit tant que de revenir, ce ne seroit ni par où elle était entrée, ni par où elle étoit sortie la première fois, & que chacun prît garde à soi, car il ne répondroit plus de rien. La reine, comme on a dit, ne savoit ce que c'étoit que la peur, & nos deux messieurs étoient un peu aguerris sur les apparitions. Ainsi, les paroles au docteur ne leur causèrent pas grande émotion; cependant il avoit commencé. Jamais conjuration ne lui avoit donné tant de peine; car, après avoir marmoté quelque temps, en faisant des grimaces & des contorsions qui n'étoient ni belles, ni honnêtes, il mit son livre à terre au milieu de la galerie, en fit trois fois le tour à cloche-pied; ensuite de quoi il fit l'arbre fourchu contre la muraille, la tête en bas & les jambes en haut: mais voyant que rien ne paroissoit, il eut recours au dernier & au plus puissant de ses prestiges, ce fut de faire trois sauts en arrière, le petit doigt de la main droitedans l'oreille gauche, & de se donner trois claques sur les fesses, en criant trois fois, Rosemonde, à pleine tête. A la dernière de ces claques magiques, un vent soudain ouvrit avec impétuosité la fenêtre d'une grande croisée par où la charmante Rosemonde mit pied à terre au milieu de la galerie, comme si elle ne fût descendue que d'une berline. Le docteur étoit tout en eau; & pendant qu'il s'essuyoit, la reine qui la trouva incomparablement plus aimable qu'à son premier voyage, laissa, pour le coup, endormir sa prudence ordinaire par un transport d'empressement, & sortit de son cercle, les bras ouverts, aussi étourdiment qu'auroit pu faire la dame à la pièce jaune, en s'écriant: ah, ma chère Rosemonde! Dès qu'elle eut lâché la parole, un violent éclat de tonnerre ébranla tout le palais, une vapeur épaisse & noire emplit la galerie, & plusieurs petits éclairs nouveaux-nés serpentoient à droite & à gauche autour de leurs oreilles, & faisoient transir les spectateurs. L'obscurité s'étant enfin dissipée petit à petit, on vit le magicien Faustus, les quatre fers en l'air, écumant comme un sanglier, son bonnet d'un côté, sa baguette de l'autre, & son alcoran magique entre les jambes. Personne, dans cette aventure, n'en fut quitte pour la peur.
Les éclairs redoubloient avec vivacité; le comte d'Essex en avoit perdu le sourcil droit, Sidney la moustache gauche. On ne sait s'il en coûta quelque chose à la reine; mais notre auteur dit, dans ses mémoires, que la fraise de sa majesté sentoit le soufre, & le bas de son vertugadin le rissolé, que c'étoit une pitié d'en approcher. Vous jugez bien, charmante Daphné, qu'après une telle déroute parmi nos curieux, le désir de voir la comtesse de Salisbury fut remis à un autre jour: je ne trouve pas même, dans les mémoires du chevalier Sidney, qu'il en ait jamais été question depuis.
Je me flatte, de mon côté, que cette longue rapsodie vous aura tellement excédée, que vous ne vous aviserez plus de me prier de mon déshonneur, en m'obligeant à retomber dans ces sortes de récits.
Ainsi chantoit par nos vallons,Par nos bois, & par nos prairies,Ou bien sur les rives fleuriesDe quelque onde des environs,Un certain berger sans moutons,S'occupant de ses rêveries,Ou décrivant dans ses chansons,Sans y mêler de flatteries,De vrais appas sous de faux noms.Mais c'en est fait; & ce langage,Dont il sut parfois enchanterQuelques bergères du village,Du temps qu'il aimoit à chanter,Ne lui paroît qu'un sot ramage,Qui n'a plus de quoi le tenter.Adieu, dit-il, célèbre rive,Où tant de fois mes chalumeauxAccompagnoient ma voix plaintive,Lorsque je racontais mes mauxAu cours de votre eau fugitive.Adieu vous dis, célèbre rive;Je vous consacre mes pipeaux.
Ainsi chantoit par nos vallons,Par nos bois, & par nos prairies,Ou bien sur les rives fleuriesDe quelque onde des environs,Un certain berger sans moutons,S'occupant de ses rêveries,Ou décrivant dans ses chansons,Sans y mêler de flatteries,De vrais appas sous de faux noms.Mais c'en est fait; & ce langage,Dont il sut parfois enchanterQuelques bergères du village,Du temps qu'il aimoit à chanter,Ne lui paroît qu'un sot ramage,Qui n'a plus de quoi le tenter.Adieu, dit-il, célèbre rive,Où tant de fois mes chalumeauxAccompagnoient ma voix plaintive,Lorsque je racontais mes mauxAu cours de votre eau fugitive.Adieu vous dis, célèbre rive;Je vous consacre mes pipeaux.
Ainsi chantoit par nos vallons,Par nos bois, & par nos prairies,Ou bien sur les rives fleuriesDe quelque onde des environs,Un certain berger sans moutons,S'occupant de ses rêveries,Ou décrivant dans ses chansons,Sans y mêler de flatteries,De vrais appas sous de faux noms.Mais c'en est fait; & ce langage,Dont il sut parfois enchanterQuelques bergères du village,Du temps qu'il aimoit à chanter,Ne lui paroît qu'un sot ramage,Qui n'a plus de quoi le tenter.Adieu, dit-il, célèbre rive,Où tant de fois mes chalumeauxAccompagnoient ma voix plaintive,Lorsque je racontais mes mauxAu cours de votre eau fugitive.Adieu vous dis, célèbre rive;Je vous consacre mes pipeaux.
Ainsi chantoit par nos vallons,
Par nos bois, & par nos prairies,
Ou bien sur les rives fleuries
De quelque onde des environs,
Un certain berger sans moutons,
S'occupant de ses rêveries,
Ou décrivant dans ses chansons,
Sans y mêler de flatteries,
De vrais appas sous de faux noms.
Mais c'en est fait; & ce langage,
Dont il sut parfois enchanter
Quelques bergères du village,
Du temps qu'il aimoit à chanter,
Ne lui paroît qu'un sot ramage,
Qui n'a plus de quoi le tenter.
Adieu, dit-il, célèbre rive,
Où tant de fois mes chalumeaux
Accompagnoient ma voix plaintive,
Lorsque je racontais mes maux
Au cours de votre eau fugitive.
Adieu vous dis, célèbre rive;
Je vous consacre mes pipeaux.
LE DIABLEAMOUREUX,NOUVELLE ESPAGNOLE;Par M.Cazotte.
J'étois vingt-cinq ans capitaine aux gardes du roi de Naples: nous vivions beaucoup entre camarades, & comme de jeunes gens, c'est-à-dire, des femmes, du jeu, tant que la bourse pouvoit y suffire, & nous philosophions dans nos quartiers, quand nous n'avions plus d'autre ressource.
Un soir, après nous être épuisés en raisonnemens de toute espèce autour d'un très-petit flacon de vin de Chypre & de quelques marrons secs, le discours tomba sur la cabale & les cabalistes.
Un d'entre nous prétendoit que c'étoit une science réelle, & dont les opérations étoient sûres; quatre des plus jeunes lui soutenoient que c'étoit un amas d'absurdités, une sourcede friponneries, propre à tromper les gens crédules & amuser les enfans.
Le plus âgé d'entre nous, flamand d'origine, fumoit sa pipe d'un air distrait, & ne disoit mot. Son air froid & sa distraction me faisoient spectacle à travers ce charivari discordant qui nous étourdissoit, & m'empêchoit de prendre part à une conversation trop peu réglée pour qu'elle eût de l'intérêt pour moi.
Nous étions dans la chambre du fumeur; la nuit s'avançoit: on se sépara, & nous demeurâmes seuls, notre ancien & moi.
Il continua de fumer flegmatiquement; je demeurai les coudes appuyés sur la table, sans rien dire. Enfin mon homme rompit le silence.
—Jeune homme, me dit-il, vous venez d'entendre beaucoup de bruit; pourquoi vous êtes-vous tiré de la mêlée?
Jeune homme vous venez d'entendre beaucoup de bruit, pourquoi vous êtes vous tiré de la mêlée?
Jeune homme vous venez d'entendre beaucoup de bruit, pourquoi vous êtes vous tiré de la mêlée?
Jeune homme vous venez d'entendre beaucoup de bruit, pourquoi vous êtes vous tiré de la mêlée?
Jeune homme vous venez d'entendre beaucoup de bruit, pourquoi vous êtes vous tiré de la mêlée?
C'est, lui répondis-je, que j'aime mieux me taire, que d'approuver ou blâmer ce que je ne connois pas: je ne sais pas même ce que veut dire le mot decabale.
Il a plusieurs significations, me dit-il: mais ce n'est point d'elles dont il s'agit, c'est de la chose. Croyez-vous qu'il puisse exister une science qui enseigne à transformer lesmétaux, & à réduire les esprits sous notre obéissance?...
Je ne connois rien des esprits, à commencer par le mien, sinon que je suis sûr de son existence. Quant aux métaux, je sais la valeur d'un carlin au jeu, à l'auberge & ailleurs, & ne peux rien assurer ni nier sur l'essence des uns & des autres, sur les modifications & impressions dont ils sont susceptibles.
Mon jeune camarade, j'aime beaucoup votre ignorance, elle vaut bien la doctrine des autres: au moins vous n'êtes pas dans l'erreur, & si vous n'êtes pas instruit, vous êtes susceptible de l'être. Votre naturel, la franchise de votre caractère, la droiture de votre esprit me plaisent: je sais quelque chose de plus que le commun des hommes; jurez-moi le plus grand secret sur votre parole d'honneur, promettez de vous conduire avec prudence, & vous serez mon écolier.
L'ouverture que vous me faites, mon cher Soberano, m'est très-agréable. La curiosité est ma plus forte passion. Je vous avouerai que naturellement j'ai peu d'empressement pour nos connoissances ordinaires; elles m'ont toujours semblé trop bornées, & j'ai deviné cette sphère élevée dans laquelle vous voulez m'aider à m'élancer: mais quelle est la première clefde la science dont vous parlez? Selon ce que disoient nos camarades en disputant, ce sont les esprits eux-mêmes qui nous instruisent; peut-on se lier avec eux?
Vous avez dit le mot, Alvare; on n'apprendroit rien de soi-même; quant à la possibilité de nos liaisons, je vais vous en donner une preuve sans réplique.
Comme il finissoit ce mot, il achevoit sa pipe. Il frappe trois coups pour faire sortir le peu de cendres qui restoit au fond, les pose sur la table assez près de moi. Il élève la voix: Calderon, dit-il, venez chercher ma pipe; allumez-la, & rapportez-la moi.
Il finissoit à peine le commandement, je vois disparoître la pipe, & avant que j'eusse pu raisonner sur les moyens, ni demander quel étoit ce Calderon chargé de ses ordres, la pipe allumée étoit de retour; & mon interlocuteur avoit repris son occupation.
Il la continua quelque temps, moins pour savourer le tabac, que pour jouir de la surprise qu'il m'occasionnoit; puis se levant, il dit: Je prends la garde au jour, il faut que je repose. Allez vous coucher; soyez sage, & nous nous reverrons.
Je me retirai plein de curiosité & affamé d'idées nouvelles dont je me promettois deme remplir bientôt par le secours de Soberano. Je le vis le lendemain, les jours suivans; je n'eus plus d'autre passion, je devins son ombre.
Je lui faisois mille questions; il éludoit les unes, & répondoit aux autres d'un ton d'oracle. Enfin je le pressai sur l'article de la religion de ses pareils. C'est, me répondit-il, la religion naturelle. Nous entrâmes dans quelques détails; ses décisions cadroient plus avec mes penchans qu'avec mes principes; mais je voulois venir à mon but, & ne devois pas le contrarier.
Vous commandez aux esprits, lui disois-je; je veux, comme vous, être en commerce avec eux: je le veux, je le veux.
Vous êtes vif, camarade, vous n'avez pas subi votre temps d'épreuve; vous n'avez rempli aucune des conditions sous lesquelles on peut aborder sans crainte à cette sublime cathégorie....
Eh! me faut-il bien du temps?.. Peut-être deux ans.... J'abandonne ce projet, m'écriai-je; je mourrois d'impatience dans l'intervalle. Vous êtes cruel, Soberano; vous ne pouvez concevoir la vivacité du désir que vous avez fait naître en moi; il me brûle....
Jeune homme, je vous croyois plus deprudence, vous me faites trembler pour vous & pour moi. Quoi! vous vous exposeriez à évoquer des esprits sans aucune des préparations...?
Eh! que pourroit-il m'en arriver?... Je ne dis pas qu'il dût absolument vous en arriver du mal; s'ils ont du pouvoir sur nous, c'est notre foiblesse, notre pusillanimité qui le leur donne: dans le fond, nous sommes nés pour les commander..... Ah! je les commanderai.... Oui, vous avez le cœur chaud, mais si vous perdez la tête, s'ils vous effrayent à certain point?....
S'il ne tient qu'à ne les pas craindre, je les mets au pis pour m'effrayer.... Quoi! quand vous verriez le diable?.... Je tirerois les oreilles au grand diable d'enfer.....
Bravo! Si vous êtes si sûr de vous, vous pouvez vous risquer, & je vous promets mon assistance. Vendredi prochain je vous donne à dîner avec deux des nôtres, & nous mettrons l'aventure à fin.
Nous n'étions qu'à mardi: jamais rendez-vous galant ne fut attendu avec tant d'impatience. Le terme arrive enfin; je trouve chez mon camarade deux hommes d'une physionomie peu prévenante: nous dînons. La conversation roule sur des choses indifférentes.
Après dîner, on propose une promenade à pied vers les ruines de Portici. Nous sommes en route, nous arrivons. Ces restes des monumens les plus augustes, écroulés, brisés, épars, couverts de ronces, portent à mon imagination des idées qui ne m'étoient pas ordinaires. Voilà, disois-je, le pouvoir du temps sur les ouvrages de l'orgueil & de l'industrie des hommes. Nous avançons dans les ruines, & enfin nous sommes parvenus, presque à tâtons, à travers ces débris, dans un lieu si obscur, qu'aucune lumière extérieure n'y pouvoit pénétrer.
Mon camarade me conduisoit par le bras; il cesse de marcher & je m'arrête. Alors un de la compagnie bat le fusil & allume une bougie. Le séjour où nous étions s'éclaire, quoique foiblement, & je découvre que nous sommes sous une voûte assez bien conservée, de vingt-cinq pieds en carré à peu près, & ayant quatre issues. Nous observions le plus parfait silence. Mon camarade, à l'aide d'un roseau qui lui servoit d'appui dans sa marche, trace un cercle autour de lui sur le sable léger dont le terrein étoit couvert, & en sort après y avoir dessiné quelques caractères. Entrez dans ce penthacle, mon brave, me dit-il, & n'en sortez qu'à bonnes enseignes....
Expliquez-vous mieux, à quelles enseignes en dois-je sortir?.... Quand tout vous sera soumis; mais avant ce temps, si la frayeur vous faisoit faire une fausse démarche, vous pourriez courir les risques les plus grands.
Alors il me donne une formule d'évocation courte, pressante, mêlée de quelques mots que je n'oublierai jamais. Récitez, me dit-il, cette conjuration avec fermeté, & appelez ensuite à trois fois clairementBéelzébut, & sur-tout n'oubliez pas ce que vous avez promis de faire.
Je me rappelai que je m'étois vanté de lui tirer les oreilles. Je tiendrai parole, lui dis-je, ne voulant pas en avoir le démenti. Nous vous souhaitons bien du succès, me dit-il; quand vous aurez fini, vous nous avertirez. Vous êtes directement vis-à-vis de la porte par laquelle vous devez sortir pour nous rejoindre. Ils se retirent.
Jamais fanfaron ne se trouva dans une crise plus délicate: je fus au moment de les rappeler; mais il y avoit trop à rougir pour moi; c'étoit d'ailleurs renoncer à toutes mes espérances. Je me raffermis sur la place où j'étois, & tins un moment conseil. On a voulu m'effrayer, dis-je; on veut voir si je suis pusillanime. Les gens qui m'éprouvent, sont à deux pas d'ici, &à la suite de mon évocation, je dois m'attendre à quelque tentative de leur part pour m'épouvanter. Tenons bon; tournons la raillerie contre les mauvais plaisans.
Cette délibération fut assez courte, quoiqu'un peu troublée par le ramage des hiboux & des chats-huants qui habitoient les environs & même l'intérieur de ma caverne.
Un peu rassuré par mes réflexions, je me rasseois sur mes reins, je me piète; je prononce l'évocation d'une voix claire & soutenue, & en grossissant le son, j'appelle à trois reprises & à très-courts intervalles,Béelzébut.
Un frisson couroit dans toutes mes veines, & mes cheveux se hérissoient sur ma tête.
A peine avois-je fini, une fenêtre s'ouvre à deux battans, vis-à-vis de moi, au haut de la voûte: un torrent de lumière plus éblouissante que celle du jour fond par cette ouverture; une tête de chameau horrible, autant par sa grosseur que par sa forme, se présente à la fenêtre, sur-tout elle avoit des oreilles démesurées. L'odieux fantôme ouvre la gueule, & d'un ton assorti au reste de l'apparition, me répond:Che vuoi?
Toutes les voûtes, tous les caveaux desenvirons retentissent à l'envi du terribleChe vuoi?
Je ne saurois peindre ma situation; je ne saurois dire qui soutint mon courage & m'empêcha de tomber en défaillance, à l'aspect de ce tableau, au bruit plus effrayant encore qui retentissoit à mes oreilles.
Je sentis la nécessité de rappeler mes forces; une sueur froide alloit les dissiper: je fis un effort sur moi. Il faut que notre ame soit bien vaste, & ait un prodigieux ressort; une multitude de sentimens, d'idées, de réflexions touchent mon cœur, passent dans mon esprit, & font leur impression toutes à la fois.
La révolution s'opère, je me rends maître de ma terreur. Je fixe hardiment le spectre.
Que prétends-tu toi-même, téméraire, en te montrant sous cette forme hideuse?
Le fantôme balance un moment: Tu m'as demandé, dit-il d'un ton de voix plus bas.... L'esclave, lui dis-je, cherche-t-il à effrayer son maître? Si tu viens recevoir mes ordres, prends une forme convenable & un ton soumis.
Maître, me dit le fantôme, sous quelle forme me présenterai-je pour vous être agréable?
La première idée qui me vint à la tête étantcelle d'un chien; viens, lui dis-je, sous la figure d'un épagneul. A peine avois-je donné l'ordre, l'épouvantable chameau allonge le cou de seize pieds de longueur, baisse la tête jusqu'au milieu du salon, & vomit un épagneul blanc, à soies fines & brillantes, les oreilles traînantes jusqu'à terre.
La fenêtre s'est refermée, toute autre vision a disparu, & il ne reste sous la voûte, suffisamment éclairée, que le chien & moi.
Il tournoit tout au tour du cercle en remuant la queue, & faisant des courbettes. Maître, me dit-il, je voudrois bien vous lécher l'extrémité des pieds; mais le cercle redoutable qui vous environne, me repousse.
Ma confiance étoit montée jusqu'à l'audace: je sors du cercle; je tends le pied, le chien le lèche; je fais un mouvement pour lui tirer les oreilles, il se couche sur le dos, comme pour me demander grace; je vis que c'étoit une petite femelle. Lève-toi, lui dis-je, je te pardonne: tu vois que j'ai compagnie; ces Messieurs attendent à quelque distance d'ici; la promenade a dû les altérer, je veux leur donner une collation; il faut des fruits, des conserves, des glaces, des vins de Grèce; que cela soit bien entendu; éclaire & décore la salle sans faste, mais proprement. Vers lafin de la collation, tu viendras en virtuose du premier talent, & tu porteras une harpe: je t'avertirai quand tu devras paroître. Prends garde à bien jouer ton rôle; mets de l'expression dans ton chant, de la décence, de la retenue dans ton maintien....
J'obéirai, maître, mais sous quelle condition?...
Sous celle d'obéir, esclave. Obéis sans réplique, ou....
Vous ne me connoissez pas, maître, vous me traiteriez avec moins de rigueur; j'y mettrois peut-être l'unique condition de vous désarmer & de vous plaire.
Le chien avoit à peine fini, qu'en tournant sur le talon, je vois mes ordres s'exécuter plus promptement qu'une décoration ne s'élève à l'opéra. Les murs de la voûte, ci-devant noirs, humides, couverts de mousse, prenoient une teinte douce, des formes agréables; c'étoit un salon de marbre jaspé. L'architecture présentoit un cintre soutenu par des colonnes; huit girandoles de cristaux, contenant chacune trois bougies, y répandoient une lumière vive, également distribuée.
Un moment après, la table & le buffet s'arrangent, se chargent de tous les apprêts de notre régal; les fruits & les confitures étoientde l'espèce la plus rare, la plus savoureuse, & de la plus belle apparence. La porcelaine employée au service & sur le buffet, étoit du Japon. La petite chienne faisoit mille tours dans la salle, mille courbettes autour de moi, comme pour hâter le travail, & me demander si j'étois satisfait.
Fort bien, Biondetta, lui dis-je; prenez un habit de livrée, & allez dire à ces messieurs, qui sont près d'ici, que je les attends, & qu'ils sont servis.
A peine avois-je détourué un instant les regards, que je vois sortir un page à ma livrée, lestement vêtu, tenant un flambeau allumé; peu après il revint, conduisant sur ses pas mon camarade le flamand & ses deux amis.
Préparés à quelque chose d'extraordinaire par l'arrivée & le compliment du page, ils ne l'étoient pas au changement qui s'étoit fait dans l'endroit où ils m'avoient laissé. Si je n'eusse pas eu la tête occupée, je me serois plus amusé de leur surprise; elle éclata par leurs cris, se manifesta par l'altération de leurs traits & par leurs attitudes.
Messieurs, leur dis-je, vous avez fait beaucoup de chemin pour l'amour de moi; il nous en reste à faire pour regagner Naples. J'ai pensé que ce petit régal ne vous désobligeroit pas, & que vous voudriez bien excuser le peu de choix & le défaut d'abondance en faveur de l'im-promptu.
Mon aisance les déconcerta plus encore que le changement de la scène & la vue de l'élégante collation à laquelle ils se voyoient invités. Je m'en aperçus; &, résolu de terminer bientôt une aventure dont intérieurement je me défiois, je voulus en tirer tout le parti possible, en forçant même la gaîté, qui fait le fond de mon caractère.
Je les pressai de se mettre à table; le page avançoit les sièges avec une promptitude merveilleuse. Nous étions assis; j'avois rempli les verres, distribué des fruits; ma bouche seule s'ouvroit pour parler & manger, les autres restoient béantes. Cependant je les engageai à entamer les fruits, ma confiance les détermina: je porte la santé de la plus jolie courtisane de Naples; nous la buvons. Je parle d'un opéra nouveau, d'uneimprovisatriceromaine, arrivée depuis peu, & dont les talens font du bruit à la cour; je reviens sur les talens agréables, la musique, la sculpture; &, par occasion, je les fais convenir de la beauté de quelques marbres qui font l'ornement du salon. Une bouteille se vide, & est remplacée par une meilleure. Le page se multiplie,& le service ne languit pas un instant. Je jette l'œil sur lui à la dérobée; figurez-vous l'amour en trousse de page: mes compagnons d'aventure le lorgnoient de leur côté d'un air où se peignoit la surprise, le plaisir, & l'inquiétude. La monotonie de cette situation me déplut; je vis qu'il étoit temps de la rompre. Biondetto, dis-je au page, la signora Fiorentina m'a promis de me donner un instant; voyez si elle ne seroit point arrivée. Biondetto sort de l'appartement.
Mes hôtes n'avoient point encore eu le temps de s'étonner de la bizarrerie du message, qu'une porte du salon s'ouvre & Fiorentina entre, tenant sa harpe; elle étoit dans un déshabillé étoffé & modeste; un chapeau de voyage & un crêpe très-clair sur les yeux; elle pose sa harpe à côté d'elle, salue avec aisance, avec grace. Seigneur dom Alvare, dit-elle, je n'étois pas prévenue que vous eussiez compagnie; je ne me serois point présentée vêtue comme je suis; ces messieurs voudront bien excuser une voyageuse.
Elle s'assied, & nous lui offrons à l'envi les reliefs de notre petit festin, auxquels elle touche par complaisance. Quoi, Madame, lui dis-je, vous ne faites que passer par Naples: on ne sauroit vous y retenir?
Un engagement, déjà ancien, m'y force, seigneur: on a eu des bontés pour moi à Venise au carnaval dernier; on m'a fait promettre de revenir, & j'ai touché des arrhes; sans cela, je n'aurois pu me refuser aux avantages que m'offroit ici la cour, & à l'espoir de mériter les suffrages de la noblesse napolitaine, distinguée par son goût au dessus de toute celle d'Italie.
Les deux napolitains se courbent, pour répondre à l'éloge, saisis par la vérité de la scène, au point de se frotter les yeux. Je pressai la virtuose de nous faire entendre un échantillon de son talent. Elle étoit enrhumée, fatiguée; elle craignoit avec justice de décheoir dans notre opinion. Enfin elle se détermina à exécuter un récitatifobligé, & une ariette pathétique, qui terminoient le troisième acte de l'opéra dans lequel elle devoit débuter.
Elle prend sa harpe, prélude avec une petite main longuette, potelée, tout à la fois blanche & purpurine, dont les doigts insensiblement arrondis par le bout, étoient terminés par un ongle dont la forme & la grace étoient inconcevables; nous étions tous surpris, nous croyions être au plus délicieux concert.
La dame chante. On n'a pas, avec plus degosier, plus d'ame, plus d'expression: on ne sauroit rendre plus, en chargeant moins. J'étois ému jusqu'au fond du cœur, & j'oubliois presque que j'étois le créateur du charme qui me ravissoit.
La cantatrice m'adressoit les expressions tendres de son récit & de son chant. Le feu de ses regards perçoit à travers le voile; il étoit d'un pénétrant, d'une douceur inconcevable; ses yeux ne m'étoient pas inconnus. Enfin, en assemblant les traits tels que le voile me les laissoit apercevoir, je reconnus dans Fiorentina le fripon de Biondetto; mais l'élégance, l'avantage de sa taille se faisoient beaucoup plus remarquer sous l'ajustement de femme que sous l'habit de page.
Quand la cantatrice eut fini de chanter, nous lui donnâmes de justes éloges. Je voulus l'engager à nous exécuter une ariette vive, pour nous donner lieu d'admirer la diversité de ses talens. Non, répondit-elle, je m'en acquitterois mal dans la disposition d'ame où je suis; d'ailleurs, vous avez dû vous apercevoir de l'effort que j'ai fait pour vous obéir. Ma voix se ressent du voyage; elle est voilée; vous êtes prévenu que je pars cette nuit. C'est un cocher de louage qui m'a conduite; je suis à ses ordres. Je vous demande en graced'agréer mes excuses, & de me permettre de me retirer. En disant cela, elle se lève, veut emporter sa harpe. Je la lui prends des mains; & après l'avoir reconduite jusqu'à la porte par laquelle elle s'étoit introduite, je rejoins la compagnie.
Je devois avoir inspiré de la gaîté, & je voyois de la contrainte dans les regards: j'eus recours au vin de Chypre. Je l'avois trouvé délicieux; il m'avoit rendu mes forces, ma présence d'esprit: je doublai la dose; & comme l'heure s'avançoit, je dis à mon page, qui s'étoit remis à son poste derrière mon siége, d'aller faire avancer ma voiture. Biondetto sort sur le champ, va remplir mes ordres.
Vous avez ici un équipage? me dit Soberano. Oui, répliquai-je, je me suis fait suivre, & j'ai imaginé que si notre partie se prolongeoit, vous ne seriez pas fâchés d'en revenir commodément. Buvons encore un coup; nous ne courrons pas les risques de faire de faux pas en chemin.
Ma phrase n'étoit pas achevée, que le page rentre, suivi de deux grands estafiers bien tournés, superbement vêtus à ma livrée. Seigneur dom Alvare, me dit Biondetto, je n'ai pu faire approcher votre voiture; elle est au delà, mais tout auprès des débris dont ceslieux-ci sont entourés. Nous nous levons, Biondetto & les estafiers nous précèdent; on marche.
Comme nous ne pouvions pas aller quatre de front entre des bases & des colonnes brisées, Soberano, qui se trouvoit seul à côté de moi, me serra la main. Vous nous donnez un beau régal, ami; il vous coûtera cher.
Ami, répliquai-je, je suis très-heureux s'il vous a fait plaisir; je vous le donne pour ce qu'il me coûte.
Nous arrivons à la voiture; nous trouvons deux autres estafiers, un cocher, un postillon, une voiture de campagne à mes ordres, aussi commode qu'on eût pu la désirer. J'en fais les honneurs, & nous prenons légèrement le chemin de Naples.
Nous gardâmes quelque temps le silence; enfin un des amis de Soberano le rompt. Je ne vous demande point votre secret, Alvare; mais il faut que vous ayez fait des conventions singulières. Jamais personne ne fut servi comme vous l'êtes; & depuis quarante ans que je travaille, je n'ai pas obtenu le quart des complaisances que l'on vient d'avoir pour vous dans une soirée. Je ne parle pas de la plus céleste vision qu'il soit possible d'avoir,tandis que l'on afflige nos yeux, plus souvent que l'on ne songe à les réjouir. Enfin vous savez vos affaires; vous êtes jeune; à votre âge on désire trop pour se laisser le temps de réfléchir, & on précipite ses jouissances.
Bernadillo, c'étoit le nom de cet homme, s'écoutoit en parlant, & me donnoit le temps de penser à ma réponse.
J'ignore, lui répliquai-je, par où j'ai pu m'attirer des faveurs distinguées; j'augure qu'elles seront très-courtes, & ma consolation sera de les avoir, toutes partagées avec de bons amis. On vit que je me tenois sur la réserve, & la conversation tomba.
Cependant le silence amena la réflexion; je me rappelai ce que j'avois fait & vu; je comparai les discours de Soberano & de Bernadillo, & je conclus que je venois de sortir du plus mauvais pas dans lequel une curiosité vaine; & la témérité eussent jamais engagé un homme de ma sorte. Je ne manquois pas d'instruction: j'avois été élevé jusqu'à treize ans sous les yeux de dom Bernardo Maravillas mon père, gentilhomme sans reproche, & par dona Mencia ma mère, la femme la plus religieuse, la plus respectable qui fût dans l'Estramadure. O ma mère! disois-je, que penseriez-vous devotre fils, si vous l'aviez vu, si vous le voyiez encore? Mais ceci ne durera pas, je m'en donne parole.
Cependant la voiture arrivoit à Naples. Je reconduisis chez eux les amis de Soberano; lui & moi revînmes à notre quartier. Le brillant de mon équipage éblouit un peu la garde devant laquelle nous passâmes en revue; mais les graces de Biondetto, qui étoit sur le devant du carrosse, frappèrent encore davantage les spectateurs.
Le page congédie la voiture & la livrée, prend un flambeau de la main des estafiers, & traverse les casernes pour me conduire à mon appartement: mon valet de chambre, encore plus étonné que les autres, vouloit parler, pour me demander des nouvelles du nouveau train dont je venois de faire la montre. C'en est assez, Carle, lui dis-je en entrant dans mon apartement; je n'ai pas besoin de vous: allez-vous reposer, je vous parlerai demain.
Nous sommes seuls dans ma chambre, & Biondetto a fermé la porte sur nous; ma situation étoit moins embarrassante au milieu de la compagnie dont je venois de me séparer, & de l'endroit tumultueux que je venois de traverser.
Voulant terminer l'aventure, je me recueillis un instant. Je jette les yeux sur le page, les siens sont fixés vers la terre; une rougeur lui monte sensiblement au visage; sa contenance décèle de l'embarras & beaucoup d'émotion; enfin je prends sur moi de lui parler.
Biondetto, vous m'avez bien servi, vous avez même mis des graces à ce que vous avez fait pour moi; mais comme vous vous étiez payé d'avance, je pense que nous sommes quittes...
Dom Alvare est trop noble, pour croire qu'il ait pu s'acquitter à ce prix...
Si vous avez fait plus que vous ne me devez; si je vous dois de reste, donnez votre compte; mais je ne vous réponds pas que vous soyez payé promptement. Le quartier courant est mangé; je dois au jeu, à l'auberge, au tailleur...
Vous plaisantez hors de propos...
Si je quitte le ton de plaisanterie, ce sera pour vous prier de vous retirer; car il est tard, & il faut que je me couche...
Et vous me renverriez incivilement à l'heure qu'il est? Je n'ai pas dû m'attendre à ce traitement de la part d'un cavalier espagnol. Vos amis savent que je suis venue ici; vos soldats,vos gens m'ont vue, & ont deviné mon sexe. Si j'étois une vile courtisane, vous auriez quelque égard pour lès bienséances de mon état; mais votre procédé pour moi est flétrissant, ignominieux: il n'est pas de femme qui n'en fût humiliée...
Il vous plaît donc à présent d'être femme, pour vous concilier des égards? Eh bien, pour vous sauver le scandale de votre retraite, ayez pour vous le ménagement de la faire par le trou de la serrure...
Quoi! sérieusement, sans savoir qui je suis... Puis-je l'ignorer?... Vous l'ignorez, vous dis-je; vous n'écoutez que vos préventions; mais qui que je sois, je suis à vos pieds, les larmes aux yeux; c'est à titre de client que je vous implore. Une imprudence plus grande que la vôtre, excusable peut-être, puisque vous en êtes l'objet, m'a fait aujourd'hui tout braver, tout sacrifier pour vous obéir, me donner à vous, & vous suivre. J'ai révolté contre moi les passions les plus cruelles, les plus implacables; il ne me reste de protection que la vôtre, d'asile que votre chambre: me la fermerez-vous, Alvare? Sera-t-il dit qu'un cavalier espagnol aura traité avec cette rigueur, cette indignité, quelqu'un qui a toutsacrifié pour lui, une ame sensible, un être foible, dénué de tout autre secours, que le sien; en un mot, une personne de mon sexe?
Je reculois autant qu'il m'étoit possible, pour me tirer d'embarras; mais elle embrassoit mes genoux, & me suivoit sur les siens: enfin je suis rangé contre le mur. Relevez-vous, lui dis-je; vous venez, sans y penser, de me prendre par mon serment.
Quand ma mère me donna ma première épée, elle me fit jurer sur la garde, de servir toute ma vie les femmes, & de n'en pas désobliger une seule. Quand ce seroit ce que je pense, que c'est aujourd'hui...
Eh bien, cruel, à quelque titre que ce soit, permettez-moi de coucher dans votre chambre...
Je le veux, pour la rareté du fait, & mettre le comble à la bizarrerie de mon aventure. Cherchez à vous arranger de manière que je ne vous voye, ni ne vous entende: au premier mot, au premier mouvement, capables de me donner de l'inquiétude, je grossis le son de ma voix, pour vous demander à mon tour:che vuoi?
Je lui tourne le dos, & m'approche de monlit, pour me déshabiller. Vous aiderai-je? me dit-on... Non, je suis militaire, & me sers moi-même. Je me couche.
A travers la gaze de mon rideau, je vois le prétendu page arranger dans le coin de ma chambre une natte usée qu'il a trouvée dans une garde-robe. Il s'assied dessus, se déshabille entièrement, s'enveloppe d'un de mes manteaux qui étoient sur un siége, éteint la lumière, & la scène finit là pour le moment; mais elle recommença bientôt dans mon lit, où je ne pouvois trouver le sommeil.
Il sembloit que le portrait du page fût attaché au ciel du lit & aux quatre colonnes; je ne voyais que lui. Je m'efforçois en vain de lier avec cet objet ravissant l'idée du fantôme épouvantable que j'avois vu; la première apparition servoit à relever le charme de la dernière.
Ce chant mélodieux, que j'avois entendu sous la voûte, ce son de voix ravissant, ce parler qui sembloit venir du cœur, retentissoient encore dans le mien, & y excitoient un frémissement singulier.
Ah! Biondetta, disois-je, si vous n'étiez pas un être fantastique! Si vous n'étiez pas ce vilain dromadaire!
Mais à quel mouvement me laissé-je emporter! J'ai triomphé de la frayeur; déracinons un sentiment plus dangereux. Quelle douceur puis-je en attendre? Ne tiendroit-il pas toujours de son origine?
Le feu de ses regards si touchans, si doux, est un cruel poison. Cette bouche si bien formée, si coloriée, si fraîche, & en apparence si naïve, ne s'ouvre que pour des impostures. Ce cœur, si c'en étoit un, ne s'échaufferoit que pour une trahison.
Pendant que je m'abandonnois aux réflexions occasionnées par les mouvemens divers dont j'étois agité, la lune, parvenue au haut de l'hémisphère & dans un ciel sans nuages, dardoit tous ses rayons dans ma chambre à travers trois grandes croisées.
Je faisois des mouvemens prodigieux dans mon lit; il n'étoit pas neuf; le bois s'écarte, & les trois planches qui soutenoient mon sommier, tombent avec fracas.
Biondetta se lève, accourt à moi avec le ton de la frayeur. Dom Alvare, quel malheur vient de vous arriver?
Comme je ne la perdois pas de vue, malgré mon accident, je la vis se lever, accourir; sa chemise étoit une chemise de page; & au passage, la lumière de la lune ayant frappé sur sa cuisse, avoit paru gagner au reflet.
Fort peu ému du mauvais état de mon lit, qui ne m'exposoit qu'à être un peu plus mal couché, je le fus bien davantage de me trouver serré dans les bras de Biondetta.
Il ne m'est rien arrivé, lui dis-je; retirez-vous. Vous courez sur le carreau sans pantoufles; vous allez vous enrhumer, retirez-vous... Mais vous êtes mal à votre aise.... Oui, vous m'y mettez actuellement; retirez-vous, ou, puisque vous voulez être cachée chez moi & près de moi, je vous ordonnerai d'aller dormir dans cette toile d'araignée qui est à l'encoignure de ma chambre. Elle n'attendit pas la fin de la menace, & alla se coucher sur sa natte, en sanglottant tout bas.
La nuit s'achève, & la fatigue prenant le dessus, me procure quelques momens de sommeil. Je ne m'éveillai qu'au jour: on devine la route que prirent mes premiers regards. Je cherchai des yeux mon page.
Il étoit assis, tout vêtu, à la réserve de son pourpoint, sur un petit tabouret; il avoit étalé ses cheveux, qui tomboient jusqu'à terre, en couvrant, à boucles flottantes & naturelles, son dos & ses épaules, & même entièrement son visage.
Ne pouvant faire mieux, il démêloit sa chevelure avec ses doigts. Jamais peigne d'un plusbel ivoire ne se promena dans une plus épaisse forêt de cheveux blonds-cendrés, leur finesse étoit égale à toutes leurs autres perfections; un petit mouvement que j'avois fait, ayant annoncé mon réveil, elle écarte avec ses doigts les boucles qui lui ombrageoient le visage. Figurez-vous l'aurore au printemps, sortant d'entre les vapeurs du matin avec sa rosée, ses fraîcheurs, & tous ses parfums.
Biondetta, lui dis-je, prenez un peigne; il y en a dans le tiroir de ce bureau. Elle obéit. Bientôt, à l'aide d'un ruban, ses cheveux sont rattachés sur sa tête avec autant d'adresse que d'élégance. Elle prend son pourpoint, met le comble à son ajustement, & s'assied sur son siége d'un air timide, embarrassé, inquiet, qui solicitoit vivement la compassion. S'il faut, me disois-je, que je voye dans la journée mille tableaux plus piquans les uns que les autres, assurément je n'y tiendrai pas; amenons le dénouement, s'il est possible.
Je lui adresse la parole. Le jour est venu, Biondetta, les bienséances sont remplies; vous pouvez sortir de ma chambre, sans craindre le ridicule....
Je suis, me répond-elle, maintenant au-dessus de cette frayeur; mais vos intérêts & les miens m'en inspirent une beaucoup plusfondée; ils ne permettent pas que nous nous séparions. Vous vous expliquerez? lui dis-je.... Je vais le faire, Alvare.
Votre jeunesse, votre imprudence vous ferment les yeux sur les périls que nous avons rassemblés autour de nous. A peine vous vis-je sous la voûte, cette contenance héroïque, à l'aspect de la plus hideuse apparition, décida mon penchant. Si, me dis-je à moi-même, pour parvenir au bonheur, je dois m'unir à un mortel, prenons un corps; il en est temps; voilà le héros digne de moi. Dussent s'en indigner les méprisables rivaux dont je lui fais le sacrifice; dussé-je me voir exposée à leur ressentiment, à leur vengeance; que m'importe? Aimée d'Alvare, unie avec Alvare, eux & la nature nous seront soumis. Vous avez vu la suite; voici les conséquences.
L'envie, la jalousie, le dépit, la rage me préparent les châtimens les plus cruels auxquels puisse être soumis un être de mon espèce, dégradé par son choix; & vous seul pouvez m'en garantir. A peine est-il jour, & déjà les délateurs sont en chemin, pour vous déférer, comme nécromancien, à ce tribunal que vous connoissez. Dans une heure...
Arrêtez, m'écriai-je en me mettant les poings fermés sur les yeux, vous êtes le plusadroit, le plus insigne des faussaires. Vous parlez d'amour, vous en présentez l'image, vous en empoisonnez l'idée; je vous défends de m'en dire un mot. Laissez-moi me calmer assez, si je le puis, pour devenir capable de prendre une résolution.
S'il faut que je tombe entre les mains du tribunal, je ne balance pas, pour ce moment-ci, entre vous & lui; mais si vous m'aidez à me tirer d'ici, à quoi m'engageai-je? Puis-je me séparer de vous quand je le voudrai? Je vous somme de me répondre avec clarté & précision...
Pour vous séparer de moi, Alvare, il suffira d'un acte ce votre volonté: j'ai même regret que ma soumission soit forcée. Si vous méconnoissez mon zèle par la suite, vous serez imprudent, ingrat...
Je ne crois rien, sinon qu'il faut que je parte. Je vais éveiller mon valet de chambre; il faut qu'il me trouve de l'argent, qu'il aille à la poste. Je me rendrai à Venise, près de Bentinelli, banquier de ma mère...
Il vous faut de l'argent? Heureusement je m'en suis précautionnée; j'en ai à votre service...
Gardez-le. Si vous étiez une femme, en l'acceptant, je ferois une bassesse...
Ce n'est pas un don, c'est un prêt que je vous propose. Donnez-moi un mandement sur le banquier; faites un état de ce que vous devez ici. Laissez sur votre bureau un ordre à Carle pour payer. Disculpez-vous, par lettre auprès de votre commandant sur une affaire indispensable, qui vous force à partir sans congé. J'irai à la poste vous chercher une voiture, & des chevaux; mais auparavant, Alvare, forcée à m'écarter de vous, je retombe dans toutes mes frayeurs; dites:Esprit qui ne t'es lié à un corps que pour moi, & pour moi seul, j'accepte ton vasselage, & t'accorde ma protection.
En me prescrivant cette formule, elle s'était jetée à mes genoux, me tenoit la main, la pressoit, la mouilloit de larmes.
J'étois hors de moi; ne sachant quel parti prendre, je lui laisse ma main, qu'elle baise, & je balbutie les mots qui lui sembloient si importans. A peine ai-je fini, qu'elle se relève. Je suis à vous, s'écrie-t-elle avec transport; je pourrai devenir la plus heureuse de toutes les créatures.
En un moment, elle s'affuble d'un long manteau, rabat un grand chapeau sur ses yeux, & sort de ma chambre.
J'étois dans une sorte de stupidité. Je trouveun état de mes dettes. Je mets au bas l'ordre à Carle de le payer; je compte l'argent nécessaire; j'écris au commandant, à un de mes plus intimes, des lettres qu'ils durent trouver très-extraordinaires. Déjà la voiture & le fouet du postillon se faisoient entendre à la porte.
Biondetta, toujours le nez dans son manteau, revient & m'entraîne. Carle, éveillé par le bruit, paroît en chemise. Allez, lui dis-je, à mon bureau, vous y trouverez mes ordres. Je monte en voiture, je pars.
Biondetta étoit entrée avec mot dans la voiture; elle étoit sur le devant. Quand nous fûmes sortis de la ville, elle ôta le chapeau qui la tenoit à l'ombre. Ses cheveux étoient renfermés dans un filet cramoisi; on n'en voyoit que la pointe; c'étoient des perles dans du corail. Son visage, dépouillé de tout autre ornement, brilloit de ses seules perfections. On croyoit voir un transparent sur son teint. On ne pouvoit concevoir comment la douceur, la candeur, la naïveté pouvoient s'allier au caractère de finesse qui brilloit dans ses regards. Je me surpris, faisant malgré moi ces remarques; & les jugeant dangereuses pour mon repos, je fermai les yeux, pour essayer de dormir.
Ma tentative ne fut pas vaine, le sommeil s'empara de mes sens, & m'offrit les rêves les plus agréables, les plus propres à délasser mon ame des idées effrayantes & bizarres dont elle avoit été fatiguée. Il fut d'ailleurs très-long, & ma mère, par la suite, réfléchissant un jour sur mes aventures, prétendit que cet assoupissement n'avoit pas été naturel. Enfin, quand je m'éveillai, j'étois sur les bords du canal sur lequel on s'embarque pour aller à Venise.
La nuit étoit avancée; je me sens tirer par la manche: c'étoit un porte-faix; il vouloit se charger de mes ballots. Je n'avois pas même un bonnet de nuit.
Biondetta se présenta à une autre portière, pour me dire que le bâtiment qui devoit me conduire, étoit prêt. Je descends machinalement, j'entre dans la felouque, & retombe dans ma léthargie.
Que dirai-je? Le lendemain matin, je me trouvai logé sur la place Saint-Marc, dans le plus bel appartement de la meilleure auberge de Venise. Je le connoissois; je le reconnus sur le champ. Je vois du linge, une robe de chambre assez riche auprès de mon lit. Je soupçonnai que ce pouvoit être une attentionde l'hôte chez qui j'étois arrivé dénué de tout.
Je me lève, & regarde si je suis le seul objet vivant qui soit dans la chambre; je cherchois Biondetta.
Honteux de ce premier mouvement, je rendis grâce à ma bonne fortune. Cet esprit & moi ne sommes donc pas inséparables; j'en suis délivré, & après mon imprudence, si je ne perds que ma compagnie aux gardes, je dois m'estimer très-heureux.
Courage, Alvare, continuai-je; il y a d'autres cours, d'autres souverains que celui de Naples; ceci doit te corriger, si tu n'es pas incorrigible, & tu te conduiras mieux. Si on refuse tes services, une mère tendre, l'Estramadure, & un patrimoine honnête te tendent les bras.
Mais que te vouloit ce lutin qui ne t'a pas quitté depuis vingt-quatre heures? Il avoit pris une figure bien séduisante. Il m'a donné de l'argent; je veux le lui rendre.
Comme je parlois encore, je vois arriver mon créancier; il m'amenoit deux domestiques & deux gondoliers. Il faut, dit-il, que vous soyez servi, en attendant l'arrivée de Carle. On m'a répondu dans l'auberge de l'intelligence & de la fidélité de ces gens-ci, & voici les plus hardis patrons de la république.
Je suis content de votre choix, Biondetto, lui dis-je; vous êtes-vous logé ici?
J'ai pris, me répond le page les yeux baissés, dans l'appartement même de votre excellence, la pièce la plus éloignée de celle que vous occupez, pour vous causer le moins d'embarras qu'il sera possible.
Je trouvai du ménagement, de la délicatesse dans cette attention à mettre de l'espace entre elle & moi; je lui en sus gré.
Au pis aller, disois-je, je ne saurois la chasser du vague de l'air, s'il lui plaît de s'y tenir invisible pour m'obséder. Quand elle sera dans une chambre connue, je pourrai calculer ma distance. Content de mes raisons, je donnai légèrement mon approbation à tout.
Je voulois sortir pour aller chez le correspondant de ma mère. Biondetta donna ses ordres pour ma toilette; & quand elle fut achevée, je me rendis où j'avois dessein d'aller.
Le négociant me fit un accueil dont j'eus lieu d'être surpris. Il étoit à sa banque; de loin il me caresse de l’œil, vient à moi: dom Alvare, me dit-il, je ne vous croyois pas ici. Vous arrivez très à propos pour m'empêcher de faire une bévue; j'allais vous envoyer deuxlettres & de l'argent. Celui de mon quartier? répondis-je. Oui, répliqua-t-il, & quelque chose de plus. Voilà deux cents sequins en sus, qui sont arrivés ce matin. Un vieux gentilhomme, à qui j'en ai donné le reçu, me les a remis de la part de dona Mencia. Ne recevant pas de vos nouvelles, elle vous a cru malade, & a chargé un Espagnol de votre connoissance de me les remettre pour vous les faire passer... Vous a-t-il dit son nom?... Je l'ai écrit dans le reçu; c'est Dom Miguel Pimientos, qui dit avoir été écuyer dans votre maison. Ignorant votre arrivée ici, je ne lui ai pas demandé son adresse.
Je pris l'argent; j'ouvris les lettres; ma mère se plaignoit de sa santé, de ma négligence, & ne parloit pas des sequins qu'elle envoyait. Je n'en fus que plus sensible à ses bontés.
Me voyant la bourse aussi à propos & aussi bien garnie, je revins gaîment à l'auberge. J'eus de la peine à trouver Biondetta dans l'espèce de logement où elle s'étoit réfugiée; elle y entroit par un dégagement distant de ma porte. Je m'y aventurai par hasard, & la vis courbée près d'une fenêtre, fort occupée à rassembler & recoller les débris d'un clavecin.
J'ai de l'argent, lui dis-je, & vous rapportecelui que vous m'avez prêté. Elle rougit, ce qui lui arrivoit toujours avant de parler: elle chercha mon obligation, me la remit, prit la somme, & se contenta de me dire que j'étois trop exact, & qu'elle eût désiré jouir plus long-temps du plaisir de m'avoir obligé.
Mais je vous dois encore, lui dis-je; car vous avez payé les postes. Elle en avoit l'état sur la table, je l'acquittai. Je sortois avec un sang froid apparent; elle me demanda mes ordres, je n'en eus pas à lui donner, & elle se remit tranquillement à son ouvrage; elle me tournoit le dos. Je l'observai quelque temps; elle sembloit très-occupée, & apportoit à son travail autant d'adresse que d'activité.
Je revins rêver dans ma chambre. Voilà, disois-je, le pair de ce Calderon qui allumoit la pipe à Soberano; & quoiqu'il ait l'air très-distingué, il n'est pas de meilleure maison. S'il ne se rend ni exigeant, ni incommode, s'il n'a pas de prétentions, pourquoi ne le garderois-je pas? Il m'assure d'ailleurs que, pour le renvoyer, il ne faut qu'un acte de ma volonté. Pourquoi me presser de vouloir tout à l'heure ce que je puis vouloir à tous les instans du jour? On interrompit mes réflexions, en m'annonçant que j'étois servi.
Je me mis à table. Biondetta, en grande livrée, étoit derrière mon siége, attentive à prévenir mes besoins. Je n'avois pas besoin de me retourner pour la voir; trois glaces disposées dans le salon répétoient tous ses mouvemens. Le dîné finit, on dessert; elle se retire.
L'aubergiste monte; la connoissance n'étoit pas nouvelle. On étoit en carnaval; mon arrivée n'avoit rien qui dût le surprendre. Il me félicita sur l'augmentation de mon train, qui supposoit un meilleur état dans ma fortune, & se rabattit sur les louanges de mon page, le jeune homme le plus beau, le plus affectionné, le plus doux qu'il eût encore vu. Il me demanda si je comptois prendre part aux plaisirs du carnaval: c'étoit mon intention. Je pris un déguisement, & montai dans ma gondole.
Je courus la place; j'allai au spectacle, auridotto. Je jouai; je gagnai quarante sequins, & rentrai assez tard, ayant cherché de la dissipation par-tout où j'avois cru pouvoir en trouver.
Mon page, un flambeau à la main, me reçoit au bas de l'escalier, me livre aux soins d'un valet de chambre, & se retire, après m'avoir demandé à quelle heure j'ordonnois que l'on entrât chez moi. A l'heure ordinaire, répondis-je, sans savoir ce que je disois, sans penser que personne n'étoit au fait de ma manière de vivre.
Je me réveillai tard le lendemain, & me levai promptement; je jetai par hasard les yeux sur les lettres de ma mère, demeurées sur la table. Digne femme! m'écriai je, que fais-je ici? que ne vais-je me mettre à l'abri de vos sages conseils? J'irai, ah! j'irai; c'est le seul parti qui me reste.
Comme je parlois haut, on s'aperçut que j'étois éveillé: on entra chez moi, & je revis l'écueil de ma raison: il avoit l'air désintéressé, modeste, soumis, & ne m'en parut que plus dangereux. Il m'annonçoit un tailleur & des étoffes; le marché fait, il disparut avec lui jusqu'à l'heure du repas.
Je mangeai peu, & courus me précipiter à travers le tourbillon des amusemens de la ville. Je cherchai les masques; j'écoutai, je fis de froides plaisanteries, & terminai la scène par l'opéra, sur-tout le jeu, jusqu'alors ma passion favorite. Je gagnai beaucoup plus à cette seconde séance qu'à la première.
Dix jours se passèrent dans la même situation de cœur & d'esprit, & à peu près dans des dissipations semblables: je trouvai d'anciennes connoissances, j'en fis de nouvelles. Onme présenta aux assemblées les plus distinguées; je fus admis aux parties des nobles dans leurs casins.
Tout alloit bien, si ma fortune au jeu ne s'étoit pas démentie; mais je perdis auridotto, en une soirée, treize cents sequins que j'avois amassés. On n'a jamais joué d'un plus grand malheur. A trois heures du matin je me retirai, mis à sec, devant cent sequins à mes connoissances. Mon chagrin étoit écrit dans mes regards & sur tout mon extérieur. Biondetta me parut affectée; mais elle n'ouvrit pas la bouche.
Le lendemain, je me levai tard. Je me promenois à grands pas dans ma chambre, en frappant des pieds. On me sert, je ne mange point. Le service enlevé, Biondetta reste, contre son ordinaire; elle me fixe un instant, laisse échapper quelques larmes. Vous avez perdu de l'argent, dom Alvare, peut être plus que vous n'en pouvez payer... Et quand cela seroit, où trouverois-je le remède?... Vous m'offensez; mes services sont toujours à vous au même prix; mais ils ne s'étendroient pas loin, s'ils n'alloient qu'à vous faire contracter avec moi de ces obligations que vous vous croiriez dans la nécessité de remplir sur le champ. Trouvez bon que je prenne un siège;je sens une émotion qui ne me permettroit pas de me soutenir debout; j'ai d'ailleurs des choses importantes à vous dire. Voulez-vous vous ruiner?... Pourquoi jouez-vous avec cette fureur, puisque vous ne savez pas jouer?...
Tout le monde ne fait-il pas les jeux de hasard? Quelqu'un pourroit-il me les apprendre?...
Oui, prudence à part, on apprend les jeux de chance, que vous appelez, mal à propos, jeux de hasard. Il n'y a point de hasard dans le monde; tout y a été & sera toujours une suite de combinaisons nécessaires, que l'on ne peut entendre que par la science des nombres, dont les principes sont en même temps & si abstraits & si profonds, qu'on ne peut les saisir, si l'on n'est conduit par un maître; mais il faut avoir su se le donner & se l'attacher. Je ne puis vous peindre cette connoissance sublime que par une image. L'enchaînement des nombres fait la cadence de l'univers, règle ce qu'on appelle les événemens fortuits & prétendus déterminés, les forçant, par des balanciers invisibles, à tomber, chacun à leur tour, depuis ce qui se passe d'important dans les sphères éloignées, jusqu'aux misérables petites chancesqui vous ont aujourd'hui dépouillé de votre argent.
Cette tirade scientifique dans une bouche enfantine, cette proposition un peu brusque de me donner un maître, m'occasionnèrent un léger frisson, un peu de cette sueur froide qui m'avoit saisi sous la voûte de Portici. Je fixe Biondetta qui baissoit la vue. Je ne veux pas de maître, lui dis-je; je craindrois d'en trop apprendre; mais essayez de me prouver qu'un gentilhomme peut savoir un peu plus que le jeu, & s'en servir sans compromettre son caractère. Elle prit la thèse, & voici en substance l'abrégé de sa démonstration.
La banque est combinée sur le pied d'un profit exorbitant, qui se renouvelle à chaque taille. Si elle ne couroit pas de risques, la république feroit à coup sûr un vol manifeste aux particuliers. Mais les calculs que nous pouvons faire sont supposés, & la banque a toujours beau jeu, en tenant contre une personne instruite sur dix milles dupes.
La conviction fut poussée plus loin: on m'enseigna une seule combinaison, très-simple en apparence. Je n'en devinai pas les principes; mais dès le soir même j'en connus l'infaillibilité par le succès.
En un mot, je regagnai, en la suivant, tout ce que j'avois perdu, payai mes dettes de jeu, & rendis en rentrant, à Biondetta, l'argent qu'elle m'avoit prêté pour tenter l'aventure.
J'étois en fonds, mais plus embarrassé que jamais. Mes défiances s'étoient renouvelées sur les desseins de l'être dangereux dont j'avois agréé les services. Je ne savois pas décidément si je pourrois l'éloigner de moi; en tout cas, je n'avois pas la force de le vouloir. Je détournois les yeux pour ne pas le voir où il étoit, & le voyois par-tout où il n'étoit pas.
Le jeu cessoit de m'offrir une dissipation attachante. Le pharaon, que j'aimois passionnément, n'étant plus assaisonné par le risque, avoit perdu tout ce qu'il avoit de piquant pour moi. Les singeries du carnaval m'ennuyoient; les spectacles m'étoient insipides. Quand j'aurois eu le cœur assez libre pour désirer de former une liaison parmi les femmes de haut parage, j'étois rebuté d'avance par la langueur, le cérémonial, & la contrainte de la cicisbeature. Il me restoit la ressource des casins des nobles, où je ne voulois plus jouer, & la société des courtisanes.
Parmi les femmes de cette dernière espèce, il y en avoit quelques-unes plus distinguéespar l'élégance de leur faste & l'enjouement de leur société, que par leurs agrémens personnels. Je trouvois dans leurs maisons une liberté réelle dont j'aimois à jouir, une gaîté bruyante, qui pouvoit m'étourdir, si elle ne pouvoit me plaire; enfin un abus continuel de la raison, qui me tiroit, pour quelques momens, des entraves de la mienne. Je faisois des galanteries à toutes les femmes de cette espèce chez lesquelles j'étois admis, sans avoir de projet sur aucune; mais la plus célèbre d'entre elles avoit des desseins sur moi, qu'elle fit bientôt éclater.
On la nommoit Olympia; elle avoit vingt-six ans, beaucoup de beauté, de talens & d'esprit; elle me laissa bientôt m'apercevoir du goût qu'elle avoit pour moi; & sans en avoir pour elle, je me jetai à sa tête, pour me débarrasser en quelque sorte de moi-même.
Notre liaison commença brusquement; & comme j'y trouvois peu de charmes, je jugeai qu'elle finiroit de même, & qu'Olympia, ennuyée de mes distractions auprès d'elle, chercheroit bientôt un amant qui lui rendît plus de justice, d'autant plus que nous nous étions pris sur le pied de la passion la plus désintéressée: mais notre planète en décidoit autrement. Il falloit sans doute, pour le châtiment de cettefemme superbe & emportée, & pour me jeter dans des embarras d'une autre espèce, qu'elle conçût un amour effréné pour moi.
Déjà je n'étois plus le maître de revenir le soir à mon auberge, & j'étois accablé pendant la journée, de billets, de messages, & de surveillans.
On se plaignoit de mes froideurs; une jalousie qui n'avoit pas encore trouvé d'objet, s'en prenoit à toutes les femmes qui pouvoient attirer mes regards, & auroit exigé de moi jusqu'à des incivilités pour elles, si l'on eût pu entamer mon caractère. Je me déplaisois dans ce tourment presque perpétuel; mais il falloit bien y vivre. Je cherchois de bonne foi à aimer Olympia, pour aimer quelque chose, & à me distraire du goût dangereux que je me connoissois. Cependant une scène plus vive se préparoit.
J'étois sourdement observé dans mon auberge par les ordres de la courtisane. Depuis quand, me dit-elle un jour, avez-vous ce beau page qui vous intéresse tant, à qui vous témoignez tant d'égards, & que vous ne cessez de suivre des yeux, quand son service l'appelle dans votre appartement? Pourquoi lui faites-vous observer cette retraite austère? par on ne le voit jamais dans Venise.
Mon page, répondis-je, est un jeune hommebien né, de l'éducation duquel je suis chargé par devoir. C'est...
C'est, reprit-elle les yeux enflammés de courroux, traître; c'est une femme. Un de mes affidés lui a vu faire sa toilette par le trou de la serrure...
Je vous donne ma parole d'honneur que ce n'est pas une femme...
N'ajoute pas le mensonge à la trahison. Cette femme pleuroit, on l'a vu; elle n'est pas heureuse. Tu ne sais que faire le tourment des cœurs qui se donnent à toi; tu l'as abusée comme tu m'abuses, & tu l'abandonnes. Renvoie à ses parens cette jeune personne; & si tes prodigalités t'ont mis hors d'état de lui faire justice, qu'elle la tienne de moi. Tu lui dois un sort, je le lui ferai; mais je veux qu'elle disparoisse demain.
Olympia, repris-je le plus froidement qu'il me fut possible, je vous ai juré, je vous le répète, & je vous jure encore que ce n'est pas une femme; & plût au ciel!...
Que veulent dire ces mensonges, & ce plût au ciel, monstre? Renvoie-la, te dis-je, ou... Mais j'ai d'autre ressources; je te démasquerai, & elle entendra raison, si tu n'es pas susceptible de l'entendre.
Excédé par ce torrent d'injures & de menaces,mais affectant de n'être point ému, je me retirai chez moi, quoiqu'il fût tard.
Mon arrivée parut surprendre mes domestiques & sur-tout Biondetta; elle témoigna quelque inquiétude sur ma santé: je répondis qu'elle n'étoit point altérée. Je ne lui parlois presque jamais depuis ma liaison avec Olympia, & il n'y avoit eu aucun changement dans sa conduite à mon égard; mais on en remarquoit dans ses traits; il y avoit sur le ton général de sa physionomie une teinte d'abattement & de mélancolie.
Le lendemain, à peine étois-je éveillé que Biondetta entre dans ma chambre, une lettre ouverte à la main. Elle me la remet, & je lis:
AU PRÉTENDU BIONDETTO.
«Je ne sais qui vous êtes, madame, ni ce que vous pouvez faire chez Dom Alvare; mais vous êtes trop jeune pour n'être pas excusable, & en de trop mauvaises mains pour ne pas exciter la compassion. Ce cavalier vous aura promis ce qu'il promet à tout le monde, ce qu'il me jure encore tous les jours, quoique déterminé à nous trahir. On dit que vous êtes sage autant que belle; vous serez susceptible d'un bon conseil. Vous êtes enâge, madame, de réparer le tort que vous pouvez vous être fait; une ame sensible vous en offre les moyens. On ne marchandera point sur la force du sacrifice que l'on doit faire pour assurer votre repos. Il faut qu'il soit proportionné à votre état, aux vues que l'on vous a sait abandonner, à celles que vous pouvez avoir pour l'avenir, & par conséquent vous réglerez tout vous-même. Si vous persistez à vouloir être trompée & malheureuse, & à en faire d'autres, attendez-vous à tout ce que le désespoir peut suggèrer de plus violent à une rivale. J'attends votre réponse».