Chapter 2

[1]Les Mémoires de Gœtheont prouvé combien madame de Staël se trompai! sur ce point.

[1]Les Mémoires de Gœtheont prouvé combien madame de Staël se trompai! sur ce point.

[2]De l'Allemagne, part II, ch. XXVIII.

[2]De l'Allemagne, part II, ch. XXVIII.

[3]Revue encyclopédique, 1831, articlesDe la Poésie de notre époque.

[3]Revue encyclopédique, 1831, articlesDe la Poésie de notre époque.

[4]There is a very life in our despair,Vitality of poison; a quick root Which feeds these deadly branches.Childe-Harold.

[4]There is a very life in our despair,Vitality of poison; a quick root Which feeds these deadly branches.

Childe-Harold.

[5]Faustne parut pas précisément cette année; mais Gœthe le composait presque en même temps queWerther.Il avait publié, l'année précédente,Gœtz de Berlichinyen.Ces trois ouvrages, qui se pressent dans l'esprit de Gœthe, âgé de vingt-cinq ans à peine, montrent bien le puissant démon qui l'obsédait alors, et ont entre eux une étroite liaison. Mécontent du présent, et ne pouvant se reposer dans aucune croyance, Gœthe se retourne d'abord vers le passé, et il ébauche un modèle de ses créations gothiques que Walter-Scott et son école reprendront longtemps après et traiteront avec tant de calme et de froide patience. Mais ce n'est pas la exprimer sa vie; ce n'est là qu'une œuvre de mémoire, pour ainsi dire, et d'érudition. Il tente donc l'art actuel: il se peint lui-même avec toute sa fougue dansWerther, et ouvre ainsi à distance la carrière où Byron et tant d'autres doivent le suivre. Cependant, pour ne pas mourir avec son héros, Gœthe se fait une résolution: il sera artiste avant tout. Décomposant alors son âme en deux, c'est-à-dire idéalisant en deux personnages l'esprit du bien et l'esprit du mal, l'esprit qui en lui cherche l'avenir, et l'esprit qui lui dit que ses espérances sont des rêves, l'esprit qui souffre et qui aime, et l'esprit qui n'aime pas, il place Méphistophélès à côté de Faust, et son œuvre principale fut terminée[6].

[5]Faustne parut pas précisément cette année; mais Gœthe le composait presque en même temps queWerther.Il avait publié, l'année précédente,Gœtz de Berlichinyen.Ces trois ouvrages, qui se pressent dans l'esprit de Gœthe, âgé de vingt-cinq ans à peine, montrent bien le puissant démon qui l'obsédait alors, et ont entre eux une étroite liaison. Mécontent du présent, et ne pouvant se reposer dans aucune croyance, Gœthe se retourne d'abord vers le passé, et il ébauche un modèle de ses créations gothiques que Walter-Scott et son école reprendront longtemps après et traiteront avec tant de calme et de froide patience. Mais ce n'est pas la exprimer sa vie; ce n'est là qu'une œuvre de mémoire, pour ainsi dire, et d'érudition. Il tente donc l'art actuel: il se peint lui-même avec toute sa fougue dansWerther, et ouvre ainsi à distance la carrière où Byron et tant d'autres doivent le suivre. Cependant, pour ne pas mourir avec son héros, Gœthe se fait une résolution: il sera artiste avant tout. Décomposant alors son âme en deux, c'est-à-dire idéalisant en deux personnages l'esprit du bien et l'esprit du mal, l'esprit qui en lui cherche l'avenir, et l'esprit qui lui dit que ses espérances sont des rêves, l'esprit qui souffre et qui aime, et l'esprit qui n'aime pas, il place Méphistophélès à côté de Faust, et son œuvre principale fut terminée[6].

[6]Voyez la traduction desDeux Faustde M. Henri Blaze, qui fait partie de cette collection.

[6]Voyez la traduction desDeux Faustde M. Henri Blaze, qui fait partie de cette collection.

[7]CeMahometn'eût pas été celui de Voltaire: il eût étécroyant, il eût ressemblé, en cela, au vrai Mahomet. Mais pourquoi Gœthe n'acheva-t-il pas cette œuvre? N'est-ce pas parce que l'incrédulité qui inspira leMahometde Voltaire était presque aussi profonde chez Gœthe que chez Voltaire? Or, comment combiner ces deux tendances de la religion et de l'irréligion dans un pareil sujet? Ou Mahomet est vraiment inspiré, et alors il faudrait à Gœthe une religion assez vaste pour comprendre Mahomet comme tel; ou Mahomet est un visionnaire qui mérite plutôt la pitié que l'admiration. Gœthe finit par sentir que ce sujet, comme il l'avait conçu, était au-dessus de ses forces, et il l'abandonna.Ce projet, que Lavater et Basedow inspirèrent sans le savoir, peint au surplus admirablement l'état où était Gœthe. Il a devant lui des chrétiens pleins d'enthousiasme, qui veulent faire revivre le christianisme, et il songe à revêtir Mahomet de leurs couleurs. Il soupçonne donc qu'il y a dans Mahomet un côté de vraie religion. Qu'est-ce donc alors que la religion? Elle est donc plus vaste que le christianisme! Pour combiner celle conception de Mahomet avec le christianisme, il eût fallu à Gœthe une croyance; il eût fallu qu'il fût plus qu'artiste, il eût fallu qu'il fût philosophe et religieux comme l'avenir le sera.Au surplus, Gœthe s'est peint lui-même, sous le rapport de ses croyances, dans un passage de sesMémoires: «Lavater, dit-il, m'ayant à la fin pressé par ce rude dilemme:Il faut être chrétien ou athée, je lui déclarai que s'il ne voulait pas me laisser en paix dans ma croyance chrétienne telle que je me l'étais formée, je ne verrais pas beaucoup de difficulté à me décider pour ce qu'il appelait l'athéisme, convaincu d'ailleurs, comme je l'étais, que personne ne savait précisément quelle croyance méritait l'une ou l'autre qualification.» Malheureusement on ne sait trop non plus ce que c'est que la croyance chrétienne que Gœthe s'était formée: c'était une espèce d'oreiller comme celui de Montaigne.

[7]CeMahometn'eût pas été celui de Voltaire: il eût étécroyant, il eût ressemblé, en cela, au vrai Mahomet. Mais pourquoi Gœthe n'acheva-t-il pas cette œuvre? N'est-ce pas parce que l'incrédulité qui inspira leMahometde Voltaire était presque aussi profonde chez Gœthe que chez Voltaire? Or, comment combiner ces deux tendances de la religion et de l'irréligion dans un pareil sujet? Ou Mahomet est vraiment inspiré, et alors il faudrait à Gœthe une religion assez vaste pour comprendre Mahomet comme tel; ou Mahomet est un visionnaire qui mérite plutôt la pitié que l'admiration. Gœthe finit par sentir que ce sujet, comme il l'avait conçu, était au-dessus de ses forces, et il l'abandonna.

Ce projet, que Lavater et Basedow inspirèrent sans le savoir, peint au surplus admirablement l'état où était Gœthe. Il a devant lui des chrétiens pleins d'enthousiasme, qui veulent faire revivre le christianisme, et il songe à revêtir Mahomet de leurs couleurs. Il soupçonne donc qu'il y a dans Mahomet un côté de vraie religion. Qu'est-ce donc alors que la religion? Elle est donc plus vaste que le christianisme! Pour combiner celle conception de Mahomet avec le christianisme, il eût fallu à Gœthe une croyance; il eût fallu qu'il fût plus qu'artiste, il eût fallu qu'il fût philosophe et religieux comme l'avenir le sera.

Au surplus, Gœthe s'est peint lui-même, sous le rapport de ses croyances, dans un passage de sesMémoires: «Lavater, dit-il, m'ayant à la fin pressé par ce rude dilemme:Il faut être chrétien ou athée, je lui déclarai que s'il ne voulait pas me laisser en paix dans ma croyance chrétienne telle que je me l'étais formée, je ne verrais pas beaucoup de difficulté à me décider pour ce qu'il appelait l'athéisme, convaincu d'ailleurs, comme je l'étais, que personne ne savait précisément quelle croyance méritait l'une ou l'autre qualification.» Malheureusement on ne sait trop non plus ce que c'est que la croyance chrétienne que Gœthe s'était formée: c'était une espèce d'oreiller comme celui de Montaigne.

J'ai rassemblé avec soin tout ce que j'ai pu recueillir de l'histoire du malheureux Werther, et je vous l'offre ici. Je sais que vous m'en remercierez. Vous ne pouvez refuser votre admiration à son esprit, votre amour à son caractère, ni vos larmes à son sort.

Et toi, homme bon, qui souffres du même mal que lui, puise de la consolation dans ses douleurs, et permets que ce petit livre devienne pour toi un ami, si le destin ou ta propre faute ne t'en ont pas laissé un qui soit plus près de ton cœur.

Que je suis aise d'être parti! Ah! mon ami, qu'est-ce que le cœur de l'homme? Te quitter, toi que j'aime, toi dont j'étais inséparable; te quitter et être content! Mais je sais que tu me le pardonnes. Mes autres liaisons ne semblaient-elles pas tout exprès choisies du sort pour tourmenter un cœur comme le mien? La pauvre Léonore! Et pourtant j'étais innocent. Était-ce ma faute à moi si, pendant que je ne songeais qu'à m'amuser des attraits piquants de sa sœur, une funeste passion s'allumait dans son sein? Et pourtant suis-je bien innocent? N'ai-je pas nourri moi-même ses sentiments? Ne me suis-je pas souvent plu à ses transports naïfs qui nous ont l'ait rire tant de fois, quoiqu'ils ne fussent rien moins que risibles? N'ai-je pas... Oh! qu'est-ce que c'est que l'homme, pour qu'il ose se plaindre de lui-même! Cher ami, je te le promets, je me corrigerai; je ne veux plus, comme je l'ai toujours fait, savourer jusqu'à la moindre goutte d'amertume que nous envoie le sort. Je jouirai du présent, et le passé sera le passé pour moi. Oui, sans doute, mon ami, tu as raison; les hommes auraient des peines bien moins vives si... (Dieu sait pourquoi ils sont ainsi faits...), s'ils n'appliquaient pas toutes les forces de leur imagination à renouveler sans cesse le souvenir de leurs maux, au lieu de se rendre le présent supportable.

Dis à ma mère que je m'occupe de ses affaires, et que je lui en donnerai sous peu des nouvelles. J'ai parlé à ma tante, cette femme que l'on fait si méchante; il s'en faut bien que je l'aie trouvée telle: elle est vive, irascible même, mais son cœur est excellent. Je lui ai exposé les plaintes de ma mère sur cette retenue d'une part d'héritage; de son côté, elle m'a fait connaître ses droits, ses motifs, et les conditions auxquelles elle est prête à nous rendre ce que nous demandons et même plus que nous ne demandons. Je ne puis aujourd'hui l'en écrire davantage sur ce point: dis à ma mère que tout ira bien. J'ai vu encore une fois, mon ami, dans cette chétive affaire, que les malentendus et l'indolence causent peut-être plus de désordres dans le monde que la ruse et la méchanceté. Ces deux dernières au moins sont assurément plus rares.

Je me trouve très-bien ici. La solitude de ces célestes campagnes est un baume pour mon cœur, dont les frissons s'apaisent à la douce chaleur de cette saison où tout renaît. Chaque arbre, chaque haie est un bouquet de fleurs; on voudrait se voir changé en papillon pour nager dans cette mer de parfums et y puiser sa nourriture.

La ville elle-même est désagréable; mais les environs sont d'une beauté ravissante. C'est ce qui engagea le feu comte de M... à planter un jardin sur une de ces collines qui se succèdent avec tant de variété et forment des vallons délicieux. Ce jardin est fort simple; on sent dès l'entrée que ce n'est pas l'ouvrage d'un dessinateur savant, mais que le plan en a été tracé par un homme sensible, qui voulait y jouir de lui-même. J'ai déjà donné plus d'une fois des larmes à sa mémoire, dans un pavillon en ruines, jadis sa retraite favorite, et maintenant la mienne. Bientôt je serai maître du jardin. Depuis deux jours que je suis ici, le jardinier m'est déjà dévoué, et il ne s'en trouvera pas mal.

Il règne dans mon âme une étonnante sérénité, semblable à la douce matinée de printemps dont je jouis avec délices. Je suis seul et je goûte le charme de vivre dans une contrée qui fut créée pour des âmes comme la mienne. Je suis si heureux, mon ami, si abîmé dans le sentiment de ma tranquille existence, que mon talent en souffre. Je ne pourrais pas dessiner un trait, et cependant je ne fus jamais plus grand peintre. Quand les vapeurs de la vallée s'élèvent devant moi, qu'au-dessus de ma tête le soleil lance d'aplomb ses feux sur l'impénétrable voûte de l'obscure forêt, et que seulement quelques rayons épars se glissent au fond du sanctuaire; que couché sur la terre dans les hautes herbes, près d'un ruisseau, je découvre, dans l'épaisseur du gazon mille petites plantes inconnues; que mon cœur sent de plus près l'existence de ce petit monde qui fourmille parmi les herbes, de cette multitude innombrable de vermisseaux et d'insectes de toutes les formes; que je sens la présence du Tout-Puissant qui nous a créés à son image, et le souffle du Tout-Aimant qui nous porte et nous soutient flottants sur une mer d'éternelles délices; mon ami, quand le monde infini commence ainsi à poindre devant mes yeux, et que je réfléchis le ciel dans mon cœur comme l'image d'une bien-aimée, alors je soupire et m'écrie en moi-même: «AH! si tu pouvais exprimer ce que tu éprouves! si tu pouvais exhaler et fixer sur le papier cette vie qui coule en toi avec tant d'abondance et de chaleur, en sorte que le papier devienne le miroir de ton âme, comme ton âme est le miroir d'un Dieu infini!...» Mon ami... Mais je sens que je succombe sous la puissance et la majesté de ces apparitions.

Je ne sais si des génies trompeurs errent dans cette contrée, ou si le prestige vient d'un délire céleste qui s'est emparé de mon cœur; mais tout ce qui m'environne a un air de paradis. À l'entrée du bourg est une fontaine, une fontaine où je suis enchaîné par un charme, comme Mélusine et ses sœurs. Au bas d'une petite colline se présente une grotte; on descend vingt marches, et l'on voit l'eau la plus pure filtrer à travers le marbre. Le petit mur qui forme l'enceinte, les grands arbres qui la couvrent de leur ombre, la fraîcheur du lieu, tout cela vous captive, et en même temps vous cause un certain frémissement. Il ne se passe point de jour que je ne me repose là pendant une heure. Les jeunes filles de la ville viennent y puiser de l'eau, occupation paisible et utile, que ne dédaignaient pas jadis les filles mêmes des rois. Quand je suis assis là, la vie patriarcale se retrace vivement à ma mémoire. Je pense comment c'était au bord des fontaines que les jeunes gens faisaient connaissance et qu'on arrangeait les mariages, et que toujours autour des puits et des sources erraient des génies bienfaisants. Oh! jamais il ne s'est rafraîchi au bord d'une fontaine, après une route pénible, sous un soleil ardent, celui qui ne sent pas cela comme je le sens!

Tu me demandes si tu dois m'envoyer mes livres?... Au nom du ciel! mon ami, ne les laisse pas approcher de moi! Je ne veux plus être guidé, excité, enflammé; ce cœur fermente assez de lui-même: j'ai bien plutôt besoin d'un chant qui me berce, et de ceux-là, j'eu ai trouvé en abondance dans mon Homère. Combien de fois n'ai-je pas à endormir mon sang qui bouillonne! car tu n'as rien vu de si inégal, de si inquiet que mon cœur. Ai-je besoin de te le dire, à toi qui as souffert si souvent de me voir passer de la tristesse à une joie extravagante, de la douce mélancolie à une passion furieuse? Aussi je traite mon cœur comme un petit enfant malade. Ne le dis à personne; il y a des gens qui m'en feraient un crime.

Les bonnes gens du hameau me connaissent déjà; ils m'aiment beaucoup, surtout les enfants. Il y a peu de jours encore, quand je m'approchais d'eux, et que d'un ton amical je leur adressais quelque question, ils s'imaginaient que je voulais me moquer d'eux, et me quittaient brusquement. Je ne m'en offensai point; mais je sentis plus vivement la vérité d'une observation que j'avais déjà faite. Les hommes d'un certain rang se tiennent toujours à une froide distance de leurs inférieurs, comme s'ils craignaient de perdre beaucoup en se laissant approcher, et il se trouve des étourdis et de mauvais plaisants qui n'ont l'air de descendre jusqu'au pauvre peuple qu'afin de le blesser encore davantage.

Je sais bien que nous ne sommes pas tous égaux, que nous ne pouvons l'être; mais je soutiens que celui qui se croit obligé de se tenir éloigné de ce qu'on nomme le peuple, pour s'en faire respecter, ne vaut pas mieux que le poltron qui, de peur de succomber, se cache devant son ennemi.

Dernièrement je me rendis à la fontaine, j'y trouvai une jeune servante qui avait posé sa cruche sur la dernière marche de l'escalier: elle cherchait des yeux une compagne qui l'aidât à mettre le vase sur sa tête. Je descendis, et la regardai. «Voulez-vous que je vous aide, mademoiselle?» lui dis-je. Elle devint rouge comme le feu. «Oh! monsieur, répondit-elle...—Allons, sans façons...» Elle arrangea son coussinet, et j'y posai la cruche. Elle me remercia, et partit aussitôt.

J'ai fait des connaissances de tout genre, mais je n'ai pas encore trouvé do société. Je ne sais ce que je puis avoir d'attrayant aux yeux des hommes: ils me recherchent, ils s'attachent à moi, et j'éprouve toujours de la peine quand notre chemin nous fait aller ensemble, ne fût-ce que pour quelques instants. Si tu me demandes comment sont les gens de ce pays-ci, je te répondrai: Comme partout. L'espèce humaine est singulièrement uniforme. La plupart travaillent une grande partie du temps pour vivre, et le peu qui leur en reste de libre leur est tellement à charge, qu'ils cherchent tous les moyens possibles de s'en débarrasser. Ô destinée de l'homme!

Après tout, ce sont de bonnes gens. Quand je m'oublie quelquefois à jouir avec eux des plaisirs qui restent encore aux hommes, comme de s'amuser à causer avec cordialité autour d'une table bien servie, d'arranger une partie de promenade en voiture, ou un petit bal sans apprêts, tout cela produit sur moi le meilleur effet. Mais il ne faut pas qu'il me souvienne alors qu'il y a en moi d'autres facultés qui se rouillent faute d'être employées, et que je dois cacher avec soin. Cette idée serre le cœur.—Et cependant n'être pas compris, c'est le sort de certains hommes.

Ah! pourquoi l'amie de ma jeunesse n'est-elle plus, et pourquoi l'ai-je connue! Je me dirais: Tu es un fou; tu cherches ce qui ne se trouve point ici-bas... Mais je l'ai possédée, cette amie; j'ai senti ce cœur, cette grande âme, en présence de laquelle je croyais être plus que je n'étais, parce que j'étais tout ce que je pouvais être. Grand Dieu! une seule faculté de mon âme restait-elle alors inactive? No pouvais-je pas devant elle développer en entier celle puissance admirable avec laquelle mon cœur embrasse la nature? Notre commerce était un échange continuel des mouvements les plus profonds du cœur, des traits les plus vifs de l'esprit. Avec elle, tout, jusqu'à la plaisanterie mordante, était empreint de génie. Et maintenant... Hélas! les années qu'elle avait de plus que moi l'ont précipitée avant moi dans la tombe. Jamais je ne l'oublierai; jamais je n'oublierai sa fermeté d'âme et sa divine indulgence.

Je rencontrai, il y a quelques jours, le jeune V... Il a l'air franc et ouvert; sa physionomie est fort heureuse; il sort de l'université; il ne se croit pas précisément un génie, mais il est au moins bien persuadé qu'il en sait plus qu'un autre. On voit en effet qu'il a travaillé; en un mot, il possède un certain fonds de connaissances. Comme il avait appris que je dessine et que je sais le grec (deux phénomènes dans ce pays), il s'est attaché à mes pas. Il m'étala tout son savoir depuis Batteux jusqu'à Wood, depuis de Piles jusqu'à Winckelmann; il m'assura qu'il avait lu en entier le premier volume de la théorie de Sulzer, et qu'il possédait un manuscrit de Heyne sur l'étude de l'antique. Je l'ai laissé dire.

Encore un bien brave homme dont j'ai fait la connaissance, c'est le bailli du prince, personnage franc et loyal On dit que c'est un plaisir de le voir au milieu de ses enfants: il en a neuf; on fait grand bruit de sa fille aînée. Il m'a invité à l'aller voir; j'irai au premier jour. Il habite à une lieue et demie d'ici, dans un pavillon de chasse du prince; il obtint la permission de s'y retirer après la mort de sa femme, le séjour de la ville et de sa maison lui étant devenu trop pénible.

Du reste, j'ai trouvé sur mon chemin plusieurs caricatures originales. Tout en elles est insupportable, surtout leurs marques d'amitié.

Adieu. Cette lettre te plaira; elle est toute historique.

La vie humaine est un songe; d'autres l'ont dit avant moi, mais cette idée me suit partout, quand je considère les bornes étroites dans lesquelles sont circonscrites les facultés de l'homme, son activité et son intelligence; quand je vois que nous épuisons toutes nos forces à satisfaire des besoins, et que ces besoins ne tendent qu'à prolonger notre misérable existence; que notre tranquillité sur bien des questions n'est qu'une résignation fondée sur des revers, semblable à celle de prisonniers qui auraient couvert de peintures variées et de riantes perspectives les murs de leur cachot; tout cela, mon ami, me rend muet. Je rentre en moi-même, et j'y trouve un monde, mais plutôt en pressentiments et en sombres désirs qu'en réalité et en action; et alors tout vacille devant moi, et je souris, et je m'enfonce plus avant dans l'univers, en rêvant toujours. Que chez les enfants tout soit irréflexion, c'est ce que tous les pédagogues ne cessent de répéter; mais que les hommes faits soient de grands enfants qui se traînent en chancelant sur ce globe, sans savoir non plus d'où ils viennent et où ils vont; qu'ils n'aient point de but plus certain dans leurs actions, et qu'on les gouverne de même avec du biscuit, des gâteaux et des verges, c'est ce que personne ne voudra croire; et, à mon avis, il n'est point de vérité plus palpable.

Je t'accorde bien volontiers (car je sais ce que tu vas me dire) que ceux-là sont les plus heureux qui, comme les enfants, vivent au jour la journée, promènent leur poupée, l'habillent, la déshabillent, tournent avec respect devant le tiroir où la maman renferme ses dragées, et, quand elle leur en donne, les dévorent avec avidité, et se mettent à crier:Encore!... Oui, voilà de fortunées créatures! Heureux aussi ceux qui donnent un titre imposant à leurs futiles travaux, ou même à leurs extravagances, et les passent en compte au genre humain, comme des œuvres gigantesques entreprises pour son salut et sa prospérité! Grand bien leur fasse à ceux qui peuvent penser et agir ainsi! Mais celui qui reconnaît avec humilité où tout cela vient aboutir; qui voit connue ce petit bourgeois décore son petit jardin et en fait un paradis, et comme ce malheureux, sous le fardeau qui l'accable, se traîne sur le chemin sans se rebuter, tous deux également intéressés à contempler une minute de plus la lumière du ciel; celui-là, dis-je, est tranquille: il bâtit aussi un monde en lui-même; il est heureux aussi d'être homme; quelque bornée que soit sa puissance, il entretient dans son cœur le doux sentiment de la liberté; il sait qu'il peut quitter sa prison quand il lui plaira.

Tu connais, d'ancienne date, ma manière de m'arranger; tu sais comment, quand je rencontre un lieu qui me convient, je me fais aisément un petit réduit où je vis à peu de frais. Eh bien! j'ai encore trouvé ici un coin qui m'a séduit et fixé.

À une lieue de la ville est un village nomméWahlheim[8]. Sa situation sur une colline est très-belle; en montant le sentier qui y conduit, on embrasse toute la vallée d'un coup d'œil. Une bonne femme, serviable, et vive encore pour son âge, y tient un petit cabaret où elle vend du vin, de la bière et du café. Mais, ce qui vaut mieux, il y a deux tilleuls dont les branches touffues couvrent la petite place devant l'église; des fermes, des granges, des chaumières forment l'enceinte de celle place. Il est impossible de découvrir un coin plus paisible, plus intime, et qui me convienne autant. J'y fais porter de l'auberge une petite table, une chaise; et là je prends mon café, je lis mon Homère. La première fois que le hasard me conduisit sous ces tilleuls, l'après-midi d'une belle journée, je trouvai la place entièrement solitaire; tout le monde était aux champs; il n'y avait qu'un petit garçon de quatre ans assis à terre, ayant entre ses jambes un enfant de six mois, assis de même, qu'il soutenait de ses petits bras contre sa poitrine, de manière à lui servir de siège. Malgré la vivacité de ses yeux noirs, qui jetaient partout de rapides regards, il se tenait fort tranquille. Ce spectacle me fit plaisir; je m'assis sur une charrue placée vis-à-vis, et me mis avec délices à dessiner cette attitude fraternelle. J'y ajoutai un bout de haie, une porte de grange, quelques roues brisées, pêle-mêle, comme tout cela se rencontrait; et, au bout d'une heure, je me trouvai avoir fait un dessin bien composé, vraiment intéressant, sans y avoir rien mis du mien. Cela me confirme dans ma résolution de m'en tenir désormais uniquement à la nature: elle seule est d'une richesse inépuisable; elle seule fait les grands artistes. Il y a beaucoup à dire en faveur des règles, comme à la louange des lois de la société. Un homme qui observe les règles ne produira jamais rien d'absurde ou d'absolument mauvais; de même que celui qui se laissera guider par les lois et les bienséances ne deviendra jamais un voisin insupportable ni un insigne malfaiteur. Mais, en revanche, toute règle, quoi qu'on en dise, étouffera le vrai sentiment de la nature et sa véritable expression. «Cela est trop fort, t'écries-tu; la règle ne fait que limiter, qu'élaguer les branches gourmandes.» Mon ami, veux-tu que je le fasse une comparaison? Il en est de ceci comme de l'amour. Un jeune homme se passionne pour une belle; il coule près d'elle toutes les heures de la journée, et prodigue toutes ses facultés, tout ce qu'il possède, pour lui prouver sans cesse qu'il s'est donné entièrement à elle. Survient quelque bon bourgeois, quelque homme en place qui lui dit: «Mon jeune monsieur, aimer est de l'homme, seulement vous devez aimer comme il sied à un homme. Réglez bien l'emploi de vos instants; consacrez-en une partie à votre travail et les heures de loisir à votre maîtresse. Consultez l'état de votre fortune: sur votre superflu, je ne vous défends pas de faire à votre amie quelques petits présents; mais pas trop souvent; tout au plus le jour de sa fête, l'anniversaire de sa naissance, etc.» Notre jeune homme, s'il suit ces conseils, deviendra fort utilisable, et tout prince fera bien de l'employer dans sa chancellerie; mais c'en est fait alors de son amour, et, s'il est artiste, adieu son talent. Ô mes amis! pourquoi le torrent du génie déborde-t-il si rarement? pourquoi si rarement soulève-t-il ses flots et vient-il secouer vos âmes léthargiques? Mes chers amis, c'est que là-bas, sur les deux rives, habitent des hommes graves et réfléchis, dont les maisonnettes, les petits bosquets, les planches de tulipes et les potagers seraient inondés; et, à force d'opposer des digues au torrent et de lui faire des saignées, ils savent prévenir le danger qui les menace.

[8]Nous prions le lecteur de ne point se donner de peine pour chercher les lieux ici nommés. On s'est vu obligé de changer les véritables noms qui se trouvaient dans l'original.

[8]Nous prions le lecteur de ne point se donner de peine pour chercher les lieux ici nommés. On s'est vu obligé de changer les véritables noms qui se trouvaient dans l'original.

Je me suis perdu, à ce que je vois, dans l'enthousiasme, les comparaisons, la déclamation, et, au milieu de tout cela, je n'ai pas achevé de te raconter ce que devinrent les deux enfants. Absorbé dans le sentiment d'artiste qui t'a valu hier une lettre assez décousue, je restai bien deux heures assis sur ma charrue. Vers le soir, une jeune femme, tenant un panier à son bras, vient droit aux enfants, qui n'avaient pas bougé, et crie de loin: «Philippe, tu es un bon garçon!» Elle me fait un salut, que je lui rends. Je me lève, m'approche, et lui demande si elle est la mère de ces enfants. Elle me répond que oui, donne un petit pain blanc à l'aîné, prend le plus jeune, et l'embrasse avec toute la tendresse d'une mère. «J'ai donné, me dit-elle, cet enfant à tenir à Philippe, et j'ai été à la ville, avec mon aîné, chercher du pain blanc, du sucre et un poêlon de terre.» Je vis tout cela dans son panier, dont le couvercle était tombé. «Je ferai ce soir une panade à mon petit Jean (c'était le nom du plus jeune). Hier, mon espiègle d'aîné a cassé le poêlon en se battant avec Philippe, pour le gratin de la bouillie.» Je demandai où était l'aîné; à peine m'avait-elle répondu, qu'il courait après les oies dans le pré, qu'il revint en sautant, et apportant une baguette de noisetier à son frère cadet. Je continuai à m'entretenir avec cette femme; j'appris qu'elle était fille du maître d'école, et que son mari était allé en Suisse pour recueillir la succession d'un cousin. «Ils ont voulu le tromper, me dit-elle; ils ne répondaient pas à ses lettres. Eh bien! il y est allé lui-même. Pourvu qu'il ne lui soit point arrivé d'accident! Je n'en reçois point de nouvelles.» J'eus de la peine à me séparer de cette femme: je donnai un kreutzer à chacun des deux enfants, et un autre à la mère, pour acheter un pain blanc au petit quand elle irait à la ville; et nous nous quittâmes ainsi.

Mon ami, quand mon sang s'agite et bouillonne, il n'y a rien qui fasse mieux taire tout ce tapage que la vue d'une créature comme celle-ci, qui, dans une heureuse paix, parcourt le cercle étroit de son existence, trouve chaque jour le nécessaire, et voit tomber les feuilles sans penser à autre chose, sinon que l'hiver approche.

Depuis ce temps, je vais là très-souvent. Les enfants se sont tout à fait familiarisés avec moi. Je leur donne du sucre en prenant mon café; le soir, nous partageons les tartines et le lait caillé. Tous les dimanches ils ont leur kreutzer; et si je n'y suis pas à l'heure de l'église, la cabaretière a ordre de faire la distribution.

Ils ne sont pas farouches, et ils me racontent toutes sortes d'histoires: je m'amuse surtout de leurs petites passions, et de la naïveté de leur jalousie quand d'autres enfants du village se rassemblent autour de moi.

J'ai eu beaucoup de peine à rassurer la mère, toujours inquiète de l'idée «qu'ils incommoderaient monsieur.»

Ce que je te disais dernièrement de la peinture peut certainement s'appliquer aussi à la poésie. Il ne s'agit que de reconnaître le beau et d'oser l'exprimer: c'est, à la vérité, demander beaucoup en peu de mots. J'ai été aujourd'hui témoin d'une scène qui, bien rendue, ferait la plus belle idylle du monde. Mais pourquoi ces mots de poésie, de scène et d'idylle? Pourquoi toujours se travailler et se modeler sur des types, quand il ne s'agit que de se laisser aller, et de prendre intérêt à un accident de la nature?

Si, après ce début, tu espères du grand et du magnifique, ton attente sera trompée. Ce n'est qu'un simple paysan qui a produit toute mon émotion. Selon ma coutume, je raconterai mal; et je pense que, selon la tienne, tu me trouveras outré. C'est encore Wahlheim, et toujours Wahlheim, qui enfante ces merveilles.

Une société s'était réunie sous les tilleuls pour prendre le café; comme elle ne me plaisait pas, je trouvai un prétexte pour ne point lier conversation.

Un jeune paysan sortit d'une maison voisine, et vint raccommoder quelque chose à la charrue que j'ai dernièrement dessinée. Son air me plut; je l'accostai; je lui adressai quelques questions sur sa situation, et, en un moment, la connaissance fut faite d'une manière assez intime, comme il m'arrive ordinairement avec ces bonnes gens. Il me raconta qu'il était au service d'une veuve qui le traitait avec bonté. Il m'en parla tant, et en fit tellement l'éloge, que je découvris bientôt qu'il s'ôtait dévoué à elle de corps et d'âme. «Elle n'est plus jeune, me dit-il; elle a été malheureuse avec son premier mari, et ne veut point se remarier.» Tout son récit montrait si vivement combien à ses yeux elle était belle, ravissante, à quel point il souhaitait qu'elle voulût faire choix de lui pour effacer le souvenir des torts du défunt, qu'il faudrait te répéter ses paroles mot pour mot, si je voulais te peindre la pure inclination, l'amour et la fidélité de cet homme. Il faudrait posséder le talent du plus grand poète pour rendre l'expression de ses gestes, l'harmonie de sa voix et le feu de ses regards. Non, aucun langage ne représenterait la tendresse qui animait ses yeux et son maintien; je ne ferais rien que de gauche et de lourd. Je fus particulièrement touché des craintes qu'il avait que je ne vinsse à concevoir des idées injustes sur ses rapports avec elle, ou à la soupçonner d'une conduite qui ne fût pas irréprochable. Ce n'est que dans le plus profond de mon cœur que je goûte bien le plaisir que j'avais à l'entendre parler des attraits de cette femme qui, sans charmes de jeunesse, le séduisait et l'enchaînait irrésistiblement. De ma vie je n'ai vu désirs plus ardents, accompagnés de tant de pureté; je puis même le dire, je n'avais jamais imaginé, rêvé cette pureté. Ne me gronde pas si je t'avoue qu'au souvenir de tant d'innocence et d'amour vrai, je me sens consumer, que l'image de cette tendresse me poursuit partout, et que, comme embrasé des mêmes feux, je languis, je me meurs.

Je vais chercher a voir au plus tôt cette femme. Mais non, en y pensant bien, je ferai mieux de l'éviter. Il vaut mieux ne la voir que par les yeux de son amant: peut-être aux miens ne paraitrait-elle pas telle qu'elle est a présent devant moi: et pourquoi me gâter une si belle image?

Pourquoi je ne t'écris pas? tu peux me demander cela, toi qui es si savant! Tu devais deviner que je me trouve bien, et même... Bref, j'ai fait une connaissance qui touche de plus près à mon cœur. J'ai... je n'en sais rien.

Te raconter par ordre comment il s'est fait que je suis venu à connaître une des plus aimables créatures, cela serait difficile. Je suis content et heureux, par conséquent mauvais historien.

Un ange! Fi! chacun en dit autant de la sienne, n'est-ce pas? Et pourtant je ne suis pas en état de t'expliquer combien elle est parfaite, pourquoi elle est parfaite. Il suffit, elle asservit tout mon être.

Tant d'ingénuité avec tant d'esprit! tant de bonté avec tant de force de caractère! et le repos de l'âme au milieu de la vie la plus active!

Tout ce que je dis là d'elle n'est que du verbiage, de pitoyables abstractions qui ne rendent pas un seul de ses traits. Une autre fois... Non, pas une autre fois. Je vais te le raconter tout de suite. Si je ne le fais pas à l'instant, cela ne se fera jamais: car, entre nous, depuis que j'ai commencé ma lettre, j'ai déjà été tenté trois fois de jeter ma plume, et de faire seller mon cheval pour sortir. Cependant je m'étais promis ce matin que je ne sortirais point. À tout moment je vais voir à la fenêtre si le soleil est encore bien haut...

Je n'ai pu résister; il a fallu aller chez elle. Me voilà de retour. Mon ami, je ne me coucherai pas sans t'écrire. Je vais t'écrire tout en mangeant ma beurrée. Quelles délices pour mon âme que de la contempler au milieu du cercle de ses frères et sœurs, ces huit enfants si vifs, si aimables!

Si je continue sur ce ton, tu ne seras guère plus instruit à la fin qu'au commencement. Écoute donc; je vais essayer d'entrer dans les détails.

Je te mandai l'autre jour que j'avais fait la connaissance du bailli S..., et qu'il m'avait prié de l'aller voir bientôt dans son ermitage, ou plutôt dans son petit royaume. Je négligeai son invitation, et je n'aurais peut-être jamais été le visiter, si le hasard ne m'eut découvert le trésor enfoui dans cette tranquille retraite.

Nos jeunes gens avaient arrangé un bal à la campagne, je consentis à être de la partie. J'offris la main à une jeune personne de cette ville, douce, jolie, mais, du reste, assez insignifiante. Il fut réglé que je conduirais ma danseuse et sa cousine en voiture au lieu de la réunion, et que nous prendrions en chemin Charlotte S... «Vous allez voir une bien jolie personne,» me dit ma compagne quand nous traversions la longue forêt éclaircie qui conduit au pavillon de chasse. «Prenez garde de devenir amoureux! ajouta la cousine.—Pourquoi donc?—Elle est déjà promise à un galant homme que la mort de son père a obligé de s'absenter pour ses affaires, et qui est allé solliciter un emploi important.» J'appris ces détails avec assez d'indifférence.

Le soleil allait bientôt se cacher derrière les collines, quand notre voiture s'arrêta devant la porte de la cour. L'air était lourd; les dames témoignèrent leur crainte d'un orage que semblaient annoncer les nuages grisâtres et sombres amoncelés sur nos têtes. Je dissipai leur inquiétude en affectant une grande connaissance du temps, quoique je commençasse moi-même à me douter que la fête serait troublée.

J'avais mis pied à terre: une servante, qui parut à la porte, nous pria d'attendre un instant mademoiselle Charlotte, qui allait descendre. Je traversai la cour pour m'approcher de cette jolie maison; je montai l'escalier, et, en entrant dans la première chambre, j'eus le plus ravissant spectacle que j'aie vu de ma vie. Six enfants, de deux ans jusqu'à onze, se pressaient autour d'une jeune fille d'une taille moyenne, mais bien prise. Elle avait une simple robe blanche, avec des nœuds couleur de rose pâle aux bras et au sein. Elle tenait un pain bis, dont elle distribuait des morceaux à chacun, en proportion de son âge et de son appétit. Elle donnait avec tant de douceur, et chacun disait merci avec tant de naïveté! Toutes les petites mains étaient en l'air avant que le morceau fût coupé. À mesure qu'ils recevaient leur souper, les uns s'en allaient en sautant; les autres, plus posés, se rendaient à la porte de la cour pour voir les belles dames et la voiture qui devait emmener leur chère Lolotte. «Je vous demande pardon, me dit-elle, de vous avoir donné la peine de monter, et je suis fâchée de faire attendre ces dames. Ma toilette et les petits soins du ménage pour le temps de mon absence m'ont fait oublier de donner à goûter aux enfants, et ils ne veulent pas que d'autres que moi leur coupent du pain.» Je lui fis un compliment insignifiant, et mon âme tout entière s'attachait à sa figure, à sa voix, à son maintien. J'eus à peine le temps de me remettre de ma surprise pendant qu'elle courut dans une chambre voisine prendre ses gants et son éventail. Les enfants me regardaient à quelque distance et de côté. J'avançai vers le plus jeune, qui avait une physionomie très-heureuse: il reculait effarouché, quand Charlotte entra, et lui dit: «Louis, donne la main à ton cousin.» Il me la donna d'un air rassuré; et, malgré son petit nez morveux, je ne pus m'empêcher de l'embrasser de bien bon cœur. «Cousin! dis-je ensuite en présentant la main à Charlotte, croyez-vous que je sois digne du bonheur de vous être allié?—Oh! reprit-elle avec un sourire malin, notre parenté est si étendue, j'ai tant de cousins, et je serais bien fâchée que vous fussiez le moins bon de la famille!» En partant, elle chargea Sophie, l'ainée après elle et âgée de onze ans, d'avoir l'œil sur les enfants, et d'embrasser le papa quand il reviendrait de sa promenade. Elle dit aux petits: «Vous obéirez à votre sœur Sophie comme à moi-même.» Quelques-uns le promirent; mais une petite blondine de six ans dit d'un air capable: «Ce ne sera cependant pas toi, Lolotte! et nous aimons bien mieux que ce soit toi.» Les deux aînés des garçons étaient grimpés derrière la voiture: à ma prière, elle leur permit d'y rester jusqu'à l'entrée du bois, pourvu qu'ils promissent de ne pas se faire des niches et de se bien tenir.

On se place. Les dames avaient eu à peine le temps de se faire les compliments d'usage, de se communiquer leurs remarques sur leur toilette, particulièrement sur les chapeaux, et de passer en revue la société qu'on s'attendait à trouver, lorsque Charlotte ordonna au cocher d'arrêter, et fit descendre ses frères. Ils la prièrent de leur donner encore une fois sa main à baiser: l'ainé y mit toute la tendresse d'un jeune homme de quinze ans, le second, beaucoup d'étourderie el de vivacité. Elle les chargea de mille caresses pour les petits, et nous continuâmes notre route.

«Avez-vous achevé, dit la cousine, le livre que je vous ai envoyé?—Non, répondit Charlotte; il ne me plaît pas; vous pouvez le reprendre. Le précédent ne valait pas mieux.» Je fus curieux de savoir quels étaient ces livres. À ma grande surprise, j'appris que c'étaient les œuvres de ***[9]. Je trouvais un grand sens dans tout ce qu'elle disait; je découvrais, à chaque mot, de nouveaux charmes, de nouveaux rayons d'esprit, dans ses traits que semblait épanouir la joie de sentir que je la comprenais.

«Quand j'étais plus jeune, dit-elle, je n'aimais rien tant que les romans. Dieu sait quel plaisir c'était pour moi de me retirer le dimanche dans un coin solitaire pour partager de toute mon âme la félicité ou les infortunes d'une miss Jenny! Je ne nie même pas que ce genre n'ait encore pour moi quelque charme; mais, puisque j'ai si rarement aujourd'hui le temps de prendre un livre, il faut du moins que celui que je lis soit entièrement de mon goût. L'auteur que je préfère est celui qui me fait retrouver le monde où je vis, et qui peint ce qui m'entoure, celui dont les récits intéressent mon cœur et me charment autant que ma vie domestique, qui, sans être un paradis, est cependant pour moi la source d'un bonheur inexprimable.»

Je m'efforçai de cacher l'émotion que me donnaient ces paroles; je n'y réussis pas longtemps. Lorsque je l'entendis parler avec la plus touchante vérité duVicaire de Wakefieldet de quelques autres livres[10], je fus transporté hors de moi, et me mis à lui dire sur ce sujet tout ce que j'avais dans la tête. Ce fut seulement quand Charlotte adressa la parole à nos deux compagnes, que je m'aperçus qu'elles étaient là, les yeux ouverts, comme si elles n'y eussent pas été. La cousine me regarda plus d'une fois d'un air moqueur, dont je m'embarrassai fort peu.

La conversation tomba sur le plaisir de la danse. «Que cette passion soit un défaut ou non, dit Charlotte, je vous avouerai franchement que je ne connais rien au-dessus de la danse. Quand j'ai quelque chose qui me tourmente, je n'ai qu'à jouer une contredanse sur mon clavecin, d'accord ou non, et tout est dissipé.»

Comme je dévorais ses yeux noirs pendant cet entretien! comme mon âme était attirée sur ses lèvres si vermeilles, sur ses joues si fraîches! comme, perdu dans le sens de ses discours et dans l'émotion qu'ils me causaient, souvent je n'entendais pas les mots qu'elle employait! Tu auras une idée de tout cela, toi qui me connais. Bref, quand nous arrivâmes devant la maison du rendez-vous, quand je descendis de voiture, j'étais comme un homme qui rêve, et tellement enseveli dans le monde des rêveries, qu'à peine je remarquai la musique, dont l'harmonie venait au-devant de nous du fond de la salle illuminée.

M. Audran et un certain N... N... (comment retenir tous ces noms?), qui étaient les danseurs de la cousine et de Charlotte, nous reçurent à la portière, s'emparèrent de leurs dames, et je montai avec la mienne.

Nous dansâmes d'abord plusieurs menuets. Je priai toutes les femmes, l'une après l'autre, et les plus maussades étaient justement celles qui ne pouvaient se déterminer à donner la main pour en finir. Charlotte et son danseur commencèrent une anglaise, et tu sens combien je fus charmé quand elle vint à son tour figurer avec nous! Il faut la voir danser. Elle y est de tout son cœur, de toute son âme; tout en elle est harmonie; elle est si peu gênée, si libre, qu'elle semble ne sentir rien au monde, ne penser à rien qu'à la danse; et sans doute, en ce moment, rien autre chose n'existe plus pour elle.

Je la priai pour la seconde contredanse; elle accepta pour la troisième, et m'assura, avec la plus aimable franchise, qu'elle dansait très-volontiers les allemandes. «C'est ici la mode, continua-t-elle, que pour les allemandes chacun conserve la danseuse qu'il amène; mais mon cavalier valse mal, et il me saura gré de l'en dispenser. Votre dame n'y est pas exercée; elle ne s'en soucie pas non plus. J'ai remarqué, dans les anglaises, que vous valsiez bien: si donc vous désirez que nous valsions ensemble, allez me demander à mon cavalier, et je vais en parler, de mon côté, à votre dame.» J'acceptai la proposition, et il fut bientôt arrangé que pendant notre valse le cavalier de Charlotte causerait avec ma danseuse.

On commença l'allemande. Nous nous amusâmes d'abord à mille passes de bras. Quelle grâce, que de souplesse dans tous ses mouvements! Quand on en vint aux valses, et que nous roulâmes les uns autour des autres comme les sphères célestes, il y eut d'abord quelque confusion, peu de danseurs étant au fait. Nous fûmes assez prudents pour attendre qu'ils eussent jeté leur feu; et les plus gauches ayant renoncé à la partie, nous nous emparâmes du parquet, et reprîmes avec une nouvelle ardeur, accompagnés par Audran et sa danseuse. Jamais je ne me sentis si agile. Je n'étais plus un homme. Tenir dans ses bras la plus charmante des créatures! voler avec elle comme l'orage! voir tout passer, tout s'évanouir autour de soi! sentir!... Wilhelm, pour être sincère, je fis alors le serment qu'une femme que j'aimerais, sur laquelle j'aurais des prétentions, ne valserait jamais qu'avec moi, dussé-je périr! tu me comprends.

Nous fîmes quelques tours de salle en marchant pour reprendre haleine; après quoi elle s'assit. J'allai lui chercher des oranges que j'avais mises en réserve; c'étaient les seules qui fussent restées. Ce rafraîchissement lui fit grand plaisir; mais à chaque quartier qu'elle offrait, par procédé, à une indiscrète voisine, je me sentais percer d'un coup de stylet.

À la troisième contredanse anglaise, nous étions le second couple. Comme nous descendions la colonne, et que, ravi, je dansais avec elle, enchaîné à son bras et à ses yeux, où brillait le plaisir le plus pur et le plus innocent, nous vînmes figurer devant une femme qui n'était pas de la première jeunesse, mais qui m'avait frappé par son aimable physionomie. Elle regarda Charlotte en souriant, la menaça du doigt, et prononça deux fois en passant le nom d'Albert, d'un ton significatif.

«Quel est cet Albert, dis-je à Charlotte, s'il n'y a point d'indiscrétion à le demander?» Elle allait me répondre, quand il fallut nous séparer pour faire la grande chaîne. En repassant devant elle, je crus remarquer une expression pensive sur son front.

«Pourquoi vous le cacherais-je? me dit-elle en m'offrant la main pour la promenade; Albert est un galant homme auquel je suis promise.» Ce n'était point une nouvelle pour moi, puisque ces dames me l'avaient dit en chemin; et pourtant cette idée me frappa comme une chose inattendue, lorsqu'il fallut l'appliquer à une personne que quelques instants avaient suffi pour me rendre si chère. Je me troublai, je brouillai les figures, tout fut dérangé; il fallut que Charlotte me menât, en me tirant de côté et d'autre; elle eut besoin de toute sa présence d'esprit pour rétablir l'ordre.

La danse n'était pas encore finie, que les éclairs qui brillaient depuis longtemps à l'horizon, et que j'avais toujours donnés pour des éclairs de chaleur, commencèrent à devenir beaucoup plus forts; le bruit du tonnerre couvrit la musique. Trois femmes s'échappèrent des rangs; leurs cavaliers les suivirent; le désordre devint général, et l'orchestre se tut. Il est naturel, lorsqu'un accident ou une terreur subite nous surprend au milieu d'un plaisir, que l'impression en soit plus grande qu'en tout autre temps, soit à cause du contraste, soit parce que tous nos sens, étant vivement éveillés, sont plus susceptibles d'éprouver une émotion forte et rapide. C'est à cela que j'attribue les étranges grimaces que je vis faire à plusieurs femmes. La plus sensée alla se réfugier dans un coin, le dos tourné à la fenêtre, et se boucha les oreilles. Une autre, à genoux devant elle, cachait sa tête dans le sein de la première. Une troisième, qui s'était glissée entre les deux, embrassait sa petite sœur en versant des larmes. Quelques-unes voulaient retourner chez elles; d'autres, qui savaient encore moins ce qu'elles faisaient, n'avaient plus même assez de présence d'esprit pour réprimer l'audace de nos jeunes étourdis, qui semblaient fort occupés à intercepter, sur les lèvres des belles éplorées, les ardentes prières qu'elles adressaient au ciel. Une partie des hommes étaient descendus pour fumer tranquillement leur pipe; le reste de la société accepta la proposition de l'hôtesse, qui s'avisa, fort à propos, de nous indiquer une chambre où il y avait des volets et des rideaux. À peine fûmes-nous entrés, que Charlotte se mit à former un cercle de toutes les chaises; et, tout le monde s'étant assis à sa prière, elle proposa un jeu.

À ce mot, je vis plusieurs de nos jeunes gens, dans l'espoir d'un doux gage, se rengorger d'avance et se donner un air aimable. «Nous allons jouerà compter, dit-elle; faites attention! Je vais tourner toujours de droite à gauche; il faut que chacun nomme le nombre qui lui tombe: cela doit aller comme un feu roulant. Qui hésite ou se trompe reçoit un soufflet, et ainsi de suite, jusqu'à mille.» C'était charmant à voir! Elle tournait en rond, le bras tendu. Un, dit le premier; deux, le second; trois, le suivant, etc. Alors elle alla plus vite, toujours plus vite. L'un manque: paf! un soufflet. Le voisin rit, manque aussi: paf! nouveau soufflet; et elle d'augmenter toujours de vitesse. J'en reçus deux pour ma part, et crus remarquer avec un plaisir secret, qu'elle me les appliquait plus fort qu'à tout autre. Des éclats de rire et un vacarme universel mirent fin au jeu avant que l'on eût compté jusqu'à mille. Alors les connaissances intimes se rapprochèrent. L'orage était passé. Moi, je suivis Charlotte dans la salle. «Les soufflets, me dit-elle en chemin, leur ont fait oublier le tonnerre et tout.» Je ne pus rien répondre. «J'étais une des plus peureuses, continua-t-elle; mais en affectant du courage pour en donner aux autres, je suis vraiment devenue courageuse.» Nous nous approchâmes de la fenêtre. Le tonnerre se faisait encore entendre dans le lointain; une pluie bienfaisante tombait avec un doux bruit sur la terre; l'air était rafraîchi et nous apportait par bouffées les parfums qui s'exhalaient des plantes. Charlotte était appuyée sur son coude; elle promena ses regards sur la campagne, elle les porta vers le ciel, elle les ramena sur moi, et je vis ses yeux remplis de larmes. Elle posa sa main sur la mienne, et dit:Ô Klopstock!Je me rappelai aussitôt l'ode sublime qui occupait sa pensée, et je me sentis abîmé dans le torrent de sentiments qu'elle versait sur moi en cet instant. Je ne pus le supporter; je me penchai sur sa main, que je baisai eu la mouillant de larmes délicieuses; et de nouveau je contemplai ses yeux... Divin Klopstock! que n'as-tu vu ton apothéose dans son regard! et moi puissé-je n'entendre plus de ma vie prononcer ton nom si souvent profané!


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