[9]Nous nous voyons obligé de supprimer ce passage, afin de ne causer de peine à personne, quelque peu d'importance que puisse attacher un écrivain aux jugements d'une jeune fille et d'un jeune homme à l'esprit aussi inconstant.
[9]Nous nous voyons obligé de supprimer ce passage, afin de ne causer de peine à personne, quelque peu d'importance que puisse attacher un écrivain aux jugements d'une jeune fille et d'un jeune homme à l'esprit aussi inconstant.
[10]Ou a supprimé ici les noms de quelques-uns de nos auteurs: celui qui partage le sentiment de Charlotte à leur égard trouvera leurs noms dans son cœur; les autres n'en ont pas besoin.
[10]Ou a supprimé ici les noms de quelques-uns de nos auteurs: celui qui partage le sentiment de Charlotte à leur égard trouvera leurs noms dans son cœur; les autres n'en ont pas besoin.
Je ne sais plus où dernièrement j'en suis resté de mon récit. Tout ce que je sais, c'est qu'il était deux heures du matin quand je me couchai, et que, si j'avais pu causer avec toi, au lieu d'écrire, je t'aurais peut-être tenu jusqu'au grand jour.
Je ne t'ai pas conté ce qui s'est passé à notre retour du bal; mais le temps me manque aujourd'hui.
C'était le plus beau lever de soleil; il était charmant de traverser la forêt humide et les campagnes rafraîchies. Nos deux voisines s'assoupirent. Elle me demanda si je ne voulais pas en faire autant. «De grâce, me dit-elle, ne vous gênez pas pour moi.—Tant que je vois ces yeux ouverts, lui répondis-je (et je la regardai fixement), je ne puis fermer les miens.» Nous tînmes bon jusqu'à sa porte. Une servante vint doucement nous ouvrir, et, sur ses questions, l'assura que son père et les enfants se portaient bien et dormaient encore. Je la quittai en lui demandant la permission de la revoir le jour même; elle y consentit, et je l'ai revue. Depuis ce temps, soleil, lune, étoiles, peuvent s'arranger à leur fantaisie; je ne sais plus quand il est jour, quand il est nuit: l'univers autour de moi a disparu.
Je coule des jours aussi heureux que ceux que Dieu réserve à ses élus; quelque chose qui m'arrive désormais, je ne pourrai pas dire que je n'ai pas connu le bonheur, le bonheur le plus pur de la vie. Tu connais mon Wahlheim, j'y suis entièrement établi; de là je n'ai qu'une demi-lieue jusqu'à Charlotte; là je me sens moi-même, je jouis do toute la félicité qui a été donnée à l'homme.
L'aurais-je pensé, quand je prenais ce Wahlheim pour but de mes promenades, qu'il était si près du ciel? Combien de fois, dans mes longues courses, tantôt du haut de la montagne, tantôt de la plaine au delà de la rivière, ai-je aperçu ce pavillon qui renferme aujourd'hui tous mes vœux!
Cher Wilhelm, j'ai réfléchi sur ce désir de l'homme de s'étendre, de faire de nouvelles découvertes, d'errer çà et là; et aussi sur ce penchant intérieur à se restreindre volontairement, à se borner, à suivre l'ornière de l'habitude, sans plus s'inquiéter de ce qui est à droite et à gauche.
C'est singulier! lorsque je vins ici, et que de la colline je contemplai cette belle vallée, comme je me sentis attiré de toutes parts! Ici le petit bois... ah! si tu pouvais t'enfoncer sous son ombrage!... Là une cime de montagne... ah! si de là tu pouvais embrasser la vaste étendue!... Cette chaîne de collines et ces paisibles vallons.... oh! que ne puis-je m'y égarer! J'y volais et je revenais sans avoir trouvé ce que je cherchais. Il en est de l'éloignement comme de l'avenir: un horizon immense, mystérieux, repose devant notre âme; le sentiment s'y plonge comme notre œil, et nous aspirons à donner toute notre existence pour nous remplir avec délices d'un seul sentiment grand et majestueux. Nous courons, nous volons; mais, hélas! quand nous y sommes, quand le lointain est devenu proche, rien n'est changé, et nous nous retrouvons avec notre misère, avec nos étroites limites; et de nouveau notre âme soupire après le bonheur qui vient de lui échapper.
Ainsi le plus turbulent vagabond soupire à la fin après sa patrie, et trouve dans sa cabane, auprès de sa femme, dans le cercle de ses enfants, dans les soins qu'il se donne pour leur nourriture, les délices qu'il cherchait vainement dans le vaste monde.
Lorsque le matin, dès le lever du soleil, je me rends a mon cher Wahlheim; que je cueille moi-même mes petits pois dans le jardin de mon hôtesse, que je m'assieds pour les écosser en lisant mon Homère; que je choisis un pot dans la petite cuisine; que je coupe du beurre, mets mes pois au feu, les couvre, et m'assieds auprès pour les remuer de temps en temps, alors je sens vivement comment les fiers amants de Pénélope pouvaient tuer eux-mêmes, dépecer et faire rôtir les bœufs et les pourceaux. Il n'y a rien qui me remplisse d'un sentiment doux et vrai comme ces traits de la vie patriarcale, dont je puis, sans affectation, grâce à Dieu, entrelacer ma vie.
Que je suis heureux d'avoir un cœur fait pour sentir la joie innocente et simple de l'homme qui met sur sa table le chou qu'il a lui-même élevé! Il ne jouit pas seulement du chou, mais il se représente à la fois la belle matinée où il le planta, les délicieuses soirées où il l'arrosa, et le plaisir qu'il éprouvait chaque jour en le voyant croître.
Avant-hier le médecin vint de la ville voir le bailli. Il me trouva à terre, entouré des enfants de Charlotte. Les uns grimpaient sur moi, les autres me pinçaient, moi je les chatouillais, et tous ensemble nous faisions un bruit épouvantable. Le docteur, véritable poupée savante, toujours occupé, en parlant, d'arranger les plis de ses manchettes et d'étaler un énorme jabot, trouva cela au-dessous de la dignité d'un homme sensé. Je m'en aperçus bien à sa mine. Je n'en fus point déconcerté. Je lui laissai débiter les choses les plus profondes, et je relevai le château de cartes que les enfants avaient renversé. Aussi, de retour à la ville, le docteur n'a-t-il pas manqué de dire à qui a voulu l'entendre que les enfants du bailli n'étaient déjà que trop mal élevés, mais que ce Werther achevait maintenant de les gâter tout à fait.
Oui, mon ami, c'est aux enfants que mon cœur s'intéresse le plus sur la terre. Quand je les examine, et que je vois dans ces petits êtres le germe de toutes les vertus, de toutes les facultés qu'ils auront si grand besoin de développer un jour; quand je découvre dans leur opiniâtreté ce qui deviendra constance et force de caractère; quand je reconnais dans leur pétulance et leurs espiègleries même l'humeur gaie et légère qui les fera glisser à travers les écueils de la vie; et tout cela si franc, si pur!... alors je répète sans cesse les paroles du maître:Si vous ne devenez semblable à l'un d'eux.Et cependant, mon ami, ces enfants, nos égaux, et que nous devrions prendre pour modèles, nous les traitons comme nos sujets!... Il ne faut pas qu'ils aient des volontés!... N'avons-nous pas les nôtres? Où donc est notre privilège? Est-ce parce que nous sommes plus âgés et plus sages! Dieu du ciel! tu vois de vieux enfants et de jeunes enfants, et rien de plus; et depuis longtemps ton Fils nous a fait connaître ceux qui te plaisent davantage. Mais ils croient en lui et ne l'écoutent point (c'est encore là une ancienne vérité), et ils rendent leurs enfants semblables à eux-mêmes, et... Adieu Wilhelm; je ne veux pas radoter davantage là-dessus.
Tout ce que Charlotte doit être pour un malade, je le sens à mon pauvre cœur, bien plus souffrant que tel qui languit malade dans un lit. Elle va passer quelques jours à la ville, chez une excellente femme qui, d'après l'aveu des médecins, approche de sa fin, et, dans ses derniers moments, veut voir Charlotte auprès d'elle.
J'allai, la semaine dernière, visiter avec elle le pasteur de Saint-***, petit village situé dans les montagnes, à une lieue d'ici. Nous arrivâmes sur les quatre heures. Elle avait emmené sa sœur cadette. Lorsque nous entrâmes dans la cour du presbytère, ombragée par deux gros noyers, nous vîmes le bon vieillard assis sur un banc, à la porte de la maison. Dès qu'il aperçut Charlotte, il sembla reprendre une vie nouvelle; il oublia son bâton noueux, et se hasarda à venir au-devant d'elle. Elle courut à lui, le força à se rasseoir, se mit à ses côtés, lui présenta les salutations de son père, et embrassa son petit garçon, un enfant gâté, quelque malpropre et désagréable qu'il fût. Si tu avais vu comme elle s'occupait du vieillard; comme elle élevait la voix pour se faire entendre de lui, car il est à moitié sourd; comme elle lui racontait la mort subite de jeunes gens robustes; comme elle vantait la vertu des eaux de Carlsbad, en approuvant sa résolution d'y passer l'été prochain; comme elle trouvait qu'il avait bien meilleur visage et l'air plus vif depuis qu'elle ne l'avait vu! Pendant ce temps j'avais rendu mes devoirs à la femme du pasteur. Le vieillard était tout à fait joyeux. Comme je ne pus m'empêcher de louer les beaux noyers qui nous prêtaient un ombrage si agréable, il se mit, quoique avec quelque difficulté, à nous faire leur histoire. «Quant au vieux, dit-il, nous ignorons qui l'a planté: les uns nomment tel pasteur, les autres tel autre. Mais le jeune est de l'âge de ma femme, cinquante ans au mois d'octobre. Son père le planta le matin du jour de sa naissance; elle vint au monde vers le soir. C'était mon prédécesseur. On ne peut dire combien cet arbre lui était cher: il ne me l'est certainement pas moins. Ma femme tricotait, assise sur une poutre au pied de ce noyer, lorsque, pauvre étudiant, j'entrai pour la première fois dans cette cour, il y a vingt-sept ans.» Charlotte lui demanda où était sa fille: on nous dit qu'elle était allée à la prairie, avec M. Schmidt, voir les ouvriers; et le vieillard continua son récit. Il nous conta comment son prédécesseur l'avait pris en affection, comment il plut à la jeune fille, comment il devint d'abord le vicaire du père, et puis son successeur. Il venait à peine de finir son histoire lorsque sa fille, accompagnée de M. Schmidt, revint par le jardin. Elle fit à Charlotte l'accueil le plus empressé et le plus cordial. Je dois avouer qu'elle ne me déplut pas. C'est une petite brune, vive et bien faite, qui ferait passer agréablement le temps à la campagne. Son amant (car nous donnâmes tout de suite cette qualité à M. Schmidt), homme de bon ton, mais très-froid, ne se mêla point de notre conversation, quoique Charlotte l'y excitât sans cesse. Ce qui me fit le plus de peine, c'est que je crus remarquer, à l'expression de sa physionomie, que c'était plutôt par caprice ou mauvaise humeur que par défaut d'esprit qu'il se dispensait d'y prendre part. Cela devint bientôt plus clair: car, dans un tour de promenade que nous finies, Frédérique s'étant attachée à Charlotte, et se trouvant aussi quelquefois seule avec moi, le visage de M. Schmidt, déjà brun naturellement, se couvrit d'une teinte si sombre, qu'il était temps que Charlotte me tirât par le bras et me fit signe d'être moins galant auprès de Frédérique. Rien ne me fait tant de peine que de voir les hommes se tourmenter mutuellement; mais je souffre surtout quand des jeunes gens à la fleur de l'âge, et dont le cœur serait disposé à s'ouvrir à tous les plaisirs, gâtent, par des sottises, le peu de beaux jours qui leur sont réservés, sauf à s'apercevoir trop tard de l'irréparable abus qu'ils en oui fait. Cela m'agitait; et lorsque, le soir, de retour au presbytère, nous prîmes le lait dans la cour, la conversation étant tombée sur les peines et les plaisirs de la vie, je ne pus m'empêcher de saisir cette occasion pour parler de toute ma force contre la mauvaise humeur. «Nous nous plaignons souvent, dis-je, que nous avons si peu de beaux jours et tant de mauvais; il me semble que la plupart du temps nous nous plaignons à tort. Si notre cœur était toujours ouvert au bien que Dieu nous envoie chaque jour, nous aurions alors assez de forces pour supporter le mal quand il se présente.—Mais nous ne sommes pas maîtres de notre humeur, dit la femme du pasteur; combien elle dépend du corps! On est triste par tempérament; et, quand on souffre, rien ne plaît, on est mal partout.» Je lui accordai cela. «Ainsi, traitons la mauvaise humeur, continuai-je, comme une maladie, et demandons-nous s'il n'y a point de moyen de guérison.—Oui, dit Charlotte; et je crois que du moins nous y pouvons beaucoup. Je le sais par expérience. Si quelque chose me tourmente et que je me sente attrister, je cours au jardin: à peine ai-je chanté deux ou trois airs de danse en me promenant, que tout est dissipé.—C'est ce que je voulais dire, repris-je: il en est de la mauvaise humeur comme de la paresse, car c'est une espèce de paresse, notre nature est fort encline à l'indolence; et, cependant, si nous avons la force de nous évertuer, le travail se fait avec aisance, et nous trouvons un véritable plaisir dans l'activité.» Frédérique m'écoutait attentivement. Le jeune homme m'objecta que l'on n'était pas maitre de soi-même, ou que du moins on ne pouvait pas commander à ses sentiments. «Il s'agit ici, répliquai-je, d'un sentiment désagréable dont chacun serait bien aise d'être délivré, et personne ne connaît l'étendue de ses forces avant de les avoir mises à l'épreuve. Assurément un malade consultera tous les médecins, et il ne refusera pas le régime le plus austère, les potions les plus amères, pour recouvrer sa santé si précieuse.» Je vis que le bon vieillard s'efforçait de prendre part à notre discussion; j'élevai la voix, en lui adressant la parole. «On prêche contre tant de vices, lui dis-je; je ne sache point qu'on se soit occupé, en chaire, de la mauvaise humeur[11].—C'est aux prédicateurs des villes à le faire, répondit-il; les gens de la campagne ne connaissent pas l'humeur. Il n'y aurait pourtant pas de mal d'en dire quelque chose de temps en temps: ce serait une leçon pour nos femmes, au moins, et pour M. le bailli.» Tout le monde rit, il rit lui-même de bon cœur, jusqu'à ce qu'il lui prit une toux qui interrompit quelque temps notre entretien. Le jeune homme reprit la parole: «Vous avez nommé la mauvaise humeur un vice; cela me semble exagéré.—Pas du tout, lui répondis-je, si ce qui nuit à soi-même et au prochain mérite ce nom. N'est-ce pas assez que nous ne puissions pas nous rendre mutuellement heureux? faut-il encore nous priver les uns les autres du plaisir que chacun peut goûter au fond de son cœur? Nommez-moi l'homme de mauvaise humeur qui possède assez de force pour la cacher, pour la supporter seul, sans troubler la joie de ceux qui l'entourent. Ou plutôt la mauvaise humeur ne vient-elle pas d'un mécontentement de nous-mêmes, d'un dépit causé par le sentiment du peu que nous valons, auquel se joint l'envie excitée par une folle vanité? Nous voyons des hommes heureux, qui ne nous doivent rien de leur bonheur, et cela nous est insupportable.» Charlotte sourit de la vivacité de mes expressions; une larme, que j'aperçus dans les yeux de Frédérique, m'excita à continuer. «Malheur à ceux, m'écriai-je, qui se servent du pouvoir qu'ils ont sur un cœur pour lui ravir les jouissances pures qui y germent d'elles-mêmes! Tous les présents, toutes les complaisances du monde, ne dédommagent pas d'un moment de plaisir empoisonné par le dépit et l'odieuse conduite d'un tyran!»
Mon cœur était plein dans cet instant; mille souvenirs oppressaient mon âme, et les larmes me vinrent aux yeux.
«Si chacun de nous, m'écriai-je, se disait tous les jours: Tu n'as d'autre pouvoir sur tes amis que de leur laisser leurs plaisirs, et d'augmenter leur bonheur en le partageant avec eux. Est-il en ta puissance, lorsque leur âme est agitée par une passion violente, ou flétrie par la douleur, d'y verser une goutte de consolation?
«Et lorsque l'infortunée que tu auras minée dans ses beaux jours succombera enfin à sa dernière maladie; lorsqu'elle sera là, couchée devant toi, dans le plus triste abattement; qu'elle lèvera au ciel des yeux éteints, et que la sueur de la mort séchera sur son front; que, debout devant son lit, comme un condamné, tu sentiras que tu ne peux rien faire avec tout ton pouvoir; que tu seras déchiré d'angoisses, et que vainement tu voudras tout donner pour faire passer dans cette pauvre créature mourante un peu de confortassion, une étincelle de courage!...»
Le souvenir d'une scène semblable, dont j'ai été témoin, se retraçait à mon imagination dans toute sa force. Je portai mon mouchoir à mes yeux, et je quittai la société. La voix de Charlotte, qui me criait: «Allons, partons!» me fit revenir à moi. Comme elle m'a grondé en chemin sur l'exaltation que je mets à tout! que j'en serais victime, que je devais me ménager! Ô cher ange! je veux vivre pour toi.
[11]Nous avons maintenant un excellent sermon de Lavater sur ce sujet, parmi ses sermons sur le livre de Jonas.
[11]Nous avons maintenant un excellent sermon de Lavater sur ce sujet, parmi ses sermons sur le livre de Jonas.
Elle est toujours près de sa mourante amie, et toujours la même; toujours cet être bienfaisant, dont le regard adoucit les souffrances et fait des heureux. Hier soir, elle alla se promener avec Marianne et la petite Amélie; je le savais, je les rencontrai, et nous marchâmes ensemble. Après avoir fait près d'une lieue et demie, nous retournâmes vers la ville, et nous arrivâmes à cette fontaine qui m'était déjà si chère, et qui maintenant me l'est mille fois davantage. Charlotte s'assit sur le petit mur, nous restâmes devant elle. Je regardai tout autour de moi, et je sentis revivre en moi le temps où mon cœur était si seul. «Fontaine chérie, dis-je en moi-même, depuis ce temps je ne me repose plus à ta douce fraîcheur, et quelquefois, en passant rapidement près de toi, je ne t'ai pas même regardée!» Je regardais en bas, et je vis monter la petite Amélie, tenant un verre d'eau avec grande précaution. Je contemplai Charlotte, et sentis tout ce que j'ai placé en elle. Cependant Amélie vint avec son verre; Marianne voulut le lui prendre. «Non, s'écria l'enfant avec l'expression la plus aimable, non! c'est à toi, Lolotte, à boire la première.» Je fus si ravi de la vérité, de la bonté avec laquelle elle disait cela, que je ne pus rendre ce que j'éprouvais qu'en prenant la petite dans mes bras, et en l'embrassant avec tant de force qu'elle se mit à pleurer et à crier: «Vous lui avez fait mal,» dit Charlotte. J'étais consterné. «Viens, Amélie, continua-t-elle en la prenant par la main pour descendre les marches; lave-toi dans l'eau fraîche, vite, vite: ce ne sera rien.» Je restais à regarder avec quel soin l'enfant se frottait les joues de ses petites mains mouillées, et avec quelle bonne foi elle croyait que cette fontaine merveilleuse enlevait toute souillure, et lui épargnerait la honte de se voir pousser une vilaine barbe. Charlotte avait beau lui dire: «C'est assez,» la petite continuait toujours de se frotter, comme si beaucoup eût dû faire plus d'effet que peu. Je t'assure, Wilhelm, que je n'assistai jamais avec plus de respect à un baptême; et lorsque Charlotte remonta, je me serais volontiers prosterné devant elle, comme devant un prophète qui vient d'effacer les iniquités d'une nation.
Le soir, je ne pus m'empêcher, dans la joie de mon cœur, de raconter cette scène à un homme que je supposais sensible, parce qu'il a de l'esprit; mais je m'adressais bien! Il me dit que Charlotte avait eu grand tort; qu'il ne fallait jamais rien faire accroire aux enfants; que c'était donner naissance à une infinité d'erreurs et ouvrir la voie à la superstition, contre laquelle il fallait, au contraire, les prémunir de bonne heure. Je me rappelai qu'il avait fait baptiser un de ses enfants il y a huit jours; je le laissai dire, et, dans le fond de mon cœur, je restai fidèle à la vérité. Nous devons en user avec les enfants comme Dieu en use avec nous, lui qui ne nous rend jamais plus heureux que lorsqu'il nous laisse errer dans une douce illusion.
Que l'on est enfant! quel prix on attache à un regard! que l'on est enfant! Nous étions allés à Wahlheim. Les dames étaient en voiture. Pendant la promenade, je crus voir dans les yeux noirs de Charlotte... Je suis un fou; pardonne-moi. Il aurait fallu les voir, ces yeux! Pour en finir (car je tombe de sommeil), quand il fallut revenir, les dames montèrent en voiture. Le jeune W..., Selstadt, Audran et moi, nous entourions le carrosse. L'on causa par la portière avec ces messieurs, qui sont pleins de légèreté et d'étourderie. Je cherchais les yeux de Charlotte. Ah! ils allaient de l'un à l'autre; mais moi, qui étais entièrement, uniquement occupé d'elle, ils ne tombaient pas sur moi! Mon cœur lui disait mille adieux, et elle ne me voyait point! La voiture partit, et une larme vint mouiller ma paupière. Je la suivis des yeux, et je vis sortir par la portière la coiffure de Charlotte; elle se penchait pour regarder. Hélas! était-ce moi? Mon ami, je flotte dans cette incertitude; c'est là ma consolation. Peut-être me cherchait-elle du regard! peut-être! Bonne nuit. Oh! que je suis enfant!
Quelle sotte figure je fais en société lorsqu'on parle d'elle! Si tu me voyais quand on me demande gravement si elle me plaît!Plaire!Je hais ce mot à la mort! Quel homme ce doit être que celui à qui Charlotteplaît, dont elle ne remplit pas tous les sens et tout l'être!Plaire!Dernièrement quelqu'un me demandait si Ossian me plaisait!
Madame M... est fort mal. Je prie pour sa vie, car je souffre avec Charlotte. Je vois quelquefois Charlotte chez une amie. Elle m'a fait aujourd'hui un singulier récit. Le vieux M... est un vilain avare qui a bien tourmenté sa femme pendant toute sa vie, et qui la tenait serrée de fort près; elle a cependant toujours su se tirer d'affaire. Il y a quelques jours, lorsque le médecin l'eut condamnée, elle fit appeler son mari en présence de Charlotte, et elle lui parla ainsi: «Il faut que je t'avoue une chose qui, après ma mort, pourrait causer de l'embarras et du chagrin. J'ai conduit jusqu'à présent notre ménage avec autant d'ordre et d'économie qu'il m'a été possible; mais il faut que tu me pardonnes de t'avoir trompé pendant trente ans. Au commencement de notre mariage, tu fixas une somme très-modique pour la table et les autres dépenses de la maison. Notre ménage devint plus fort, notre commerce s'étendit; je ne pus jamais obtenir que tu augmentasses en proportion la somme fixée. Tu sais que, dans le temps de nos plus grandes dépenses, tu exigeas qu'elles fussent couvertes avec sept florins par semaine. Je me soumis; mais chaque semaine je prenais le surplus dans ta caisse, ne craignant pas qu'on soupçonnât la maîtresse de la maison de voler ainsi chez elle. Je n'ai rien dissipé. Pleine de confiance, je serais allée au-devant de l'éternité sans faire cet aveu; mais celle qui dirigera le ménage après moi n'aurait pu se tirer d'affaire avec le peu que tu lui aurais donné, et tu aurais toujours soutenu que ta première femme n'avait pas eu besoin de plus.»
Je m'entretins avec Charlotte de l'inconcevable aveuglement de l'esprit humain. Il est incroyable qu'un homme ne soupçonne pas quelques dessous de cartes, lorsque, avec sept florins, on fait face à des dépenses qui doivent monter au double. J'ai cependant connu des personnes qui ne se seraient pas étonnées de voir dans leur maison l'inépuisable cruche d'huile du prophète.
Non, je ne me trompe pas! je lis dans ses yeux noirs le sincère intérêt qu'elle prend à moi et à mon sort. Oui, je sens, et là-dessus je puis m'en rapporter à mon cœur, je sens qu'elle... Oh! l'oserai-je? oserai-je prononcer ce mot qui vaut le ciel?... Elle m'aime!
Elle m'aime! combien je me deviens cher à moi-même! combien... j'ose te le dire, à toi, tu m'entendras... combien je m'adore depuis qu'elle m'aime!
Est-ce présomption, témérité, ou ai-je bien le sentiment de ma situation?... Je ne connais pas l'homme que je craignais de rencontrer dans le cœur de Charlotte; et pourtant, lorsqu'elle parle de son prétendu avec tant de chaleur, avec tant d'affection, je suis comme celui à qui l'on enlève ses titres et ses honneurs, et qui est forcé de rendre son épée.
Oh! quel feu court dans toutes mes veines lorsque par hasard mon doigt touche le sien, lorsque nos pieds se rencontrent sous la table! Je me retire comme du feu; mais une force secrète m'attire de nouveau; il me prend un vertige; le trouble est dans tous mes sens. Ah! son innocence, la pureté de son âme, ne lui permettent pas de concevoir combien les plus légères familiarités me mettent à la torture! Lorsqu'en parlant elle pose sa main sur la mienne, que dans la conversation elle se rapproche de moi, que son haleine peut atteindre mes lèvres, alors je crois que je vais m'anéantir, comme si j'étais frappé de la foudre. Et, Wilhelm, si j'osais jamais... cette pureté du ciel, cette confiance... Tu me comprends. Non, mon cœur n'est pas si corrompu! mais faible! bien faible! et n'est-ce pas là de la corruption?
Elle est sacrée pour moi; tout désir se tait en sa présence. Je ne sais ce que je suis quand je suis auprès d'elle: c'est comme si mon âme se versait et coulait dans tous mes nerfs. Elle a un air qu'elle joue sur le clavecin avec la suavité d'un ange, si simplement et avec tant d'âme! C'est son air favori, et il me remet de toute peine, de tout trouble, de toute idée sombre, dès qu'elle en joue seulement la première note.
Aucun prodige de la puissance magique que les anciens attribuaient à la musique ne me parait maintenant invraisemblable: ce simple chant a sur moi tant de puissance! et comme elle sait me le faire entendre à propos, dans des moments où je serais homme à me tirer une halle dans la tête! Alors l'égarement et les ténèbres de mon âme se dissipent, et je respire de nouveau plus librement.
Wilhelm, qu'est-ce que le monde pour notre cœur sans l'amour? ce qu'une lanterne magique est sans lumière: à peine y introduisez-vous le flambeau, qu'aussitôt les images les plus variées se peignent sur la muraille; et lors même que tout cela ne serait que fantômes, encore ces fantômes font-ils notre bonheur quand nous nous tenons là, éveillés, et que, comme des enfants, nous nous extasions sur ces apparitions merveilleuses. Aujourd'hui je ne pouvais aller voir Charlotte; j'étais emprisonné dans une société d'où il n'y avait pas moyen de m'échapper. Que faire? J'envoyai chez elle mon domestique, afin l'avoir au moins près de moi quelqu'un qui eut approché Telle dans la journée. Avec quelle impatience j'attendais son retour! avec quelle joie je le revis! Si j'avais osé, je me serais jeté à son cou, et je l'aurais embrassé.
On prétend que la pierre de Bologne, exposée au soleil, se pénètre de ses rayons, et éclaire quelque temps dans la nuit. Il en était ainsi pour moi de ce jeune homme. L'idée que les yeux de Charlotte s'étaient arrêtés sur ses traits, sur ses joues, sur les boutons et le collet de son habit, me rendait tout cela si cher, si sacré! Je n'aurais pas donné ce garçon pour mille écus! sa présence me faisait tant de bien!... Dieu te préserve d'en rire, Wilhelm! Sont-ce là des fantômes? est-ce une illusion que d'être heureux?
Je la verrai! voilà mon premier mol lorsque je m'éveille, et qu'avec sérénité je regarde le soleil levant; je la verrai! Et alors je n'ai plus, pour toute la journée, aucun autre désir. Tout va là, tout s'engouffre dans cette perspective.
Votre idée de me faire partir avec l'ambassadeur de *** ne sera pas encore la mienne. Je n'aime pas la dépendance, et de plus tout le monde sait que cet homme est des plus difficiles à vivre. Ma mère, dis-tu, voudrait me voir une occupation: cela m'a fait rire. Ne suis-je donc pas occupé à présent? Et, au fond, n'est-ce pas la même chose que je compte des pois ou des lentilles? Tout dans cette vie aboutit à des niaiseries; et celui qui, pour plaire aux autres, sans besoin et sans goût, se tue à travailler pour de l'argent, pour des honneurs, ou pour tout ce qu'il vous plaira, est à coup sur un imbécile.
Puisque tu tiens tant à ce que je ne néglige pas le dessin, je ferais peut-être mieux de me taire sur ce point, que de t'avouer que depuis longtemps je m'en suis bien peu occupé.
Jamais je ne fus plus heureux, jamais ma sensibilité pour la nature, jusqu'au caillou, jusqu'au brin d'herbe, ne fut plus pleine et plus vive; et cependant... je ne sais comment m'exprimer... mon imagination est devenue si faible, tout nage et vacille tellement devant mon âme, que je ne puis saisir un contour; mais je me figure que, si j'avais de l'argile ou de la cire, je réussirais mieux. Si cela dure, je prendrai de l'argile et je la pétrirai, dussé-je ne faire que des boulettes.
J'ai commencé déjà trois fois le portrait de Charlotte, et trois fois je me suis fait honte; cela me chagrine d'autant plus, qu'il y a peu de temps je réussissais fort bien à saisir la ressemblance. Je me suis donc borné à prendre sa silhouette, et il faudra bien que je m'en contente.
Oui, chère Charlotte, je m'acquitterai de tout. Seulement donnez-moi plus souvent des commissions; donnez-m'en bien souvent. Je vous prie d'une chose: plus de sable sur les billets que vous m'écrivez! Aujourd'hui je portai vivement votre lettre à mes lèvres, et le sable craqua sous mes dents.
Je me suis déjà proposé bien des fois de ne pas la voir si souvent. Mais le moyen de tenir cette résolution? Chaque jour je succombe à la tentation. Tous les soirs je me dis avec un serment: «Demain tu ne la verras pas;» et lorsque le matin arrive, je trouve quelque raison invincible de la voir; et avant que je m'en aperçoive, je suis auprès d'elle. Tantôt elle m'a dit le soir: «Vous viendrez demain, n'est-ce pas?» Qui pourrait ne pas y aller? Tantôt elle m'a donné une commission, et je trouve qu'il est plus convenable de lui porter moi-même la réponse. Ou bien la journée est si belle! je vais à Wahlheim, et quand j'y suis... il n'y a plus qu'une demi-lieue jusque chez elle! je suis trop près de son atmosphère...... Son voisinage m'attire.... et m'y voilà encore! Ma grand'mère nous faisait un conte d'une montagne d'aimant: les vaisseaux qui s'en approchaient trop perdaient tout à coup leurs ferrements; les clous volaient à la montagne, et les malheureux matelots s'abîmaient entre les planches qui croulaient sous leurs pieds.
Albert est arrivé, et moi je vais partir. Fût-il le meilleur, le plus généreux des hommes, et lors même que je serais disposé à reconnaître sa supériorité sur moi à tous égards, il me serait insupportable de le voir posséder sous mes yeux tant de perfections!... Posséder!..... Il suffit, mon ami; le prétendu est arrivé! C'est un homme honnête et bon, qui mérite qu'on l'aime. Heureusement je n'étais pas présent à sa réception; j'aurais eu le cœur trop déchiré. Il est si bon, qu'il n'a pas encore embrassé une seule fois Charlotte en ma présence. Que Dieu l'en récompense! bien que le respect qu'il témoigne à cette jeune femme me force à l'aimer. Il semble me voir avec plaisir, et je soupçonne que c'est l'ouvrage de Charlotte, plutôt que l'effet de son propre mouvement: car là-dessus les femmes sont très-adroites, et elles ont raison; quand elles peuvent entretenir deux adorateurs en bonne intelligence, quelque rare que cela soit, c'est tout profit pour elles.
Du reste, je ne puis refuser mon estime à Albert. Son calme parfait contraste avec ce caractère ardent et inquiet que je ne puis cacher. Il est homme de sentiment, et apprécie ce qu'il possède en Charlotte. Il parait peu sujet à la mauvaise humeur; et tu sais que, de tous les défauts des hommes, c'est celui que je hais le plus.
Il me considère comme un homme qui a quelque mérite; mon attachement pour Charlotte, le vif intérêt que je prends à tout ce qui la touche, augmentent son triomphe, et il l'en aime d'autant plus. Je n'examine pas si quelquefois il ne la tourmente point par quelque léger accès de jalousie: à sa place, j'aurais au moins de la peine à me défendre entièrement de ce démon.
Quoi qu'il en soit, le bonheur que je goûtais près de Charlotte a disparu. Est-ce folie? est-ce stupidité? Qu'importe le nom! la chose parle assez d'elle-même! Avant l'arrivée d'Albert, je savais tout ce que je sais maintenant; je savais que je n'avais point de prétentions à former sur elle, et je n'en formais aucune... j'entends autant qu'il est possible de ne rien désirer à la vue de tant de charmes... Et aujourd'hui l'imbécile s'étonne et ouvre de grands yeux, parce que l'autre arrive en effet, et lui enlève la belle.
Je grince les dents, et je m'indigne contre ceux qui peuvent dire qu'il faut que je me résigne, puisque la chose ne peut être autrement... Délivrez-moi de ces automates. Je cours les forêts, et lorsque je reviens près de Charlotte, que je trouve Albert auprès d'elle dans le petit jardin, sous le berceau, et que je me sens forcé de ne pas aller plus loin, je deviens fou à lier, et je fais mille extravagances. «Pour l'amour de Dieu, me disait Charlotte aujourd'hui, je vous en prie, plus de scène comme celle d'hier soir! Vous êtes effrayant quand vous êtes si gai!» Entre nous, j'épie le moment où des affaires appellent Albert au dehors: aussitôt je suis près d'elle, et je suis toujours content quand je la trouve seule.
De grâce, mon cher Wilhelm, ne crois pas que je pensais à toi quand je traitais d'insupportables les hommes qui exigent de nous de la résignation dans les maux inévitables. Je n'imaginais pas, en vérité, que tu pusses être de cette opinion; et pourtant, au fond, tu as raison. Seulement une observation, mon cher. Dans ce monde, il est très-rare que tout aille par oui ou par non. Il y a dans les sentiments et la manière d'agir autant de nuances qu'il y a de degrés depuis le nez aquilin jusqu'au nez camus.
Tu ne trouveras donc pas mauvais que, tout en reconnaissant la justesse de ton argument, j'échappe pourtant à ton dilemme.
«Outu as quelque espoir de réussir auprès de Charlotte, dis-tu,outu n'en as point.» Bien! «Dans le premier cas, cherche à réaliser cet espoir et à obtenir l'accomplissement de tes vœux; dans le second, ranime ton courage, et délivre-toi d'une malheureuse passion qui finira par consumer tes forces.» Mon ami, cela est bien dit.... et bientôt dit!
Et ce malheureux, dont la vie s'éteint, minée par une lente et incurable maladie, peux-tu exiger de lui qu'il mette fin à ses tourments par un coup de poignard? et le mal qui dévore ses forces ne lui ôte-t-il pas en même temps le courage de s'en délivrer?
Tu pourrais, à la vérité, m'opposer une comparaison du même genre: «Qui n'aimerait mieux se faire amputer un bras que de risquer sa vie par peur et par hésitation?» Je ne sais pas trop... Mais ne nous jetons pas des comparaisons à la tête. En voilà bien assez. Oui, mon ami, il me prend quelquefois un accès de courage exalté, sauvage; et alors... si je savais seulement où?... j'irais.
Mon journal, que je négligeais depuis quelque temps, m'est tombé aujourd'hui sous la main. J'ai été étonné de voir que c'est bien sciemment que j'ai fait pas à pas tant de chemin. J'ai toujours vu si clairement ma situation! et je n'en ai pas moins agi comme un enfant. Aujourd'hui je vois tout aussi clair, et il n'y a pas plus d'apparence que je me corrige.
Je pourrais mener la vie la plus douce, la plus heureuse, si je n'étais pas un fou. Des circonstances aussi favorables que celles où je me trouve se réunissent rarement pour rendre un homme heureux. Tant il est vrai que c'est notre cœur seul qui fait son malheur ou sa félicité... Être membre de la famille la plus aimable; me voir aimé du père comme un fils, des jeunes enfants comme un père; et de Charlotte!... Et cet excellent Albert, qui ne trouble mon bonheur par aucune marque d'humeur, qui m'accueille si cordialement, pour qui je suis, après Charlotte, ce qu'il aime le mieux au monde!... Mon ami, c'est un plaisir de nous entendre lorsque nous nous promenons ensemble, et que nous nous entretenons de Charlotte: on n'a jamais rien imaginé de plus ridicule que notre situation; et cependant, dans ces moments, plus d'une fois les larmes me viennent aux yeux.
Quand il me parie de la digne mère de Charlotte, quand il me raconte comment, en mourant, elle remit à sa fille son ménage et ses enfants, et lui recommanda sa fille à lui-même; comment dès lors un nouvel esprit anima Charlotte; comment elle est devenue, pour les soins du ménage, et de toute manière, une véritable mère; comme aucun instant ne se passe pour elle sans sollicitude et sans travail, et comment sa vivacité, sa gaieté ne l'ont pourtant jamais quittée;... alors je marche nonchalamment à côté de lui, et je cueille des fleurs sur le chemin; je les réunis soigneusement dans un bouquet, et je les jette dans le torrent, et je les suis de l'œil pour les voir enfoncer petit à petit... Je ne sais si je l'ai écrit qu'Albert restera ici, et qu'il va obtenir de la cour, où il est très-bien vu, un emploi dont le revenu est fort honnête. Pour l'ordre et l'aptitude aux affaires, j'ai rencontré peu de personnes qu'on pût lui comparer.
En vérité, Albert est le meilleur homme qui soit sous le ciel. J'ai eu hier avec lui une singulière scène. J'étais allé le voir pour prendre congé de lui, car il m'avait pris fantaisie de faire un tour à cheval dans les montagnes; et c'est même de là que je t'écris en ce moment. En allant et venant dans sa chambre, j'aperçus ses pistolets. «Prêtez-moi vos pistolets pour mon voyage? lui dis-je.—Je ne demande pas mieux, répondit-il; mais vous prendrez la peine de les charger: ils ne sont là que pour la forme.» J'en détachai un, et il continua: «Depuis que ma prévoyance m'a joué un si mauvais tour, je ne veux plus rien avoir à démêler avec de pareilles armes.» Je fus curieux de savoir ce qui lui était arrivé. «J'étais allé, reprit-il, passer trois mois à la campagne, chez un de mes amis; j'avais une paire de pistolets non chargés, et je dormais tranquille. Un après-dîner, que le temps était pluvieux et que j'étais à ne rien faire, je ne sais comment il me vint dans l'idée que nous pourrions être attaqués, que je pourrais avoir besoin de mes pistolets, et que...... Vous savez comment cela va. Je les donnai au domestique pour les nettoyer et les charger. Il se mit à badiner avec la servante en cherchant à lui faire peur, et, Dieu sait comment, le pistolet part, la baguette étant encore dans le canon, la baguette va frapper la servante à la main droite et lui fracasse le pouce. J'eus à supporter les cris, les lamentations, et il me fallut encore payer le traitement. Aussi, depuis cette époque, mes armes ne sont-elles jamais chargées. Voyez, mon cher, à quoi sert la prévoyance! Ou ne voit jamais le danger. Cependant...» Tu sais que j'aime beaucoup Albert; mais je n'aime pas sescependant: car n'est-il pas évident que toute règle générale a des exceptions? Mais telle est la scrupuleuse équité de cet excellent homme: quand il croit avoir avancé quelque chose d'exagéré, de trop général ou de douteux, il ne cesse de limiter, de modifier, d'ajouter ou de retrancher, jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien de sa proposition. À cette occasion il se perdit dans son texte. Bientôt je n'entendis plus un mot de ce qu'il disait; je tombai dans des rêveries; puis tout à coup je m'appliquai brusquement la bouche du pistolet sur le front, au-dessus il droit. «Fi! dit Albert eu me reprenant l'arme, que signifie cela?—Il n'est pas chargé, lui répondis-je.—Et s'il l'était, à quoi bon? ajouta-t-il avec impatience. Je ne puis concevoir comment un homme peut être assez fou pour se brûler la cervelle: l'idée seule m'en fait horreur.
—Vous autres hommes, m'écriai-je, vous ne pouvez parler de rien sans dire tout d'abord:Cela est fou, cela est sage, cela est bon, cela est mauvais!Qu'est-ce que cela veut dire? Avez-vous approfondi les véritables motifs d'une action? avez-vous démêlé les raisons qui l'ont produite, qui devaient la produire? Si vous aviez fait cela, vous ne seriez pas si prompts dans vos jugements.
—Vous conviendrez, dit Albert, que certaines actions sont et restent criminelles, quels qu'en soient les motifs.»
Je haussai les épaules, et je lui accordai ce point. «Cependant, mon cher, continuai-je, il se trouve encore ici quelques exceptions. Sans aucun doute le vol est un crime; mais l'homme qui, pour s'empêcher de mourir de faim, lui et sa famille, se laisse entraîner au vol, mérite-t-il la pitié ou le châtiment? Qui jettera la première pierre à l'époux outragé qui, dans sa juste fureur, immole une infidèle et son vil séducteur? à cette jeune fille qui, dans un moment de délire, s'abandonne aux charmes entrainants de l'amour? Nos lois mêmes, ces froides pédantes, se laissent toucher, et retiennent leurs coups.
—Ceci est autre chose, reprit Albert: car un homme emporté par une passion trop forte perd la faculté de réfléchir, et doit être regardé comme un homme ivre ou comme un insensé.
—Voilà bien mes gens raisonnables! m'écriai-je en souriant. Passion! ivresse! folie! Hommes moraux! vous êtes d'une impassibilité merveilleuse. Vous injuriez l'ivrogne, vous vous détournez de l'insensé; vous passez outre comme le prêtre, et remerciez Dieu, comme le pharisien, de ce qu'il ne vous a pas faits semblables à l'un d'eux. J'ai été plus d'une fois pris de vin, et souvent mes passions ont approché de la démence, et je ne me repens ni de l'un ni de l'autre; car j'ai appris à concevoir comment tous les hommes extraordinaires qui ont fait quelque chose de grand, quelque chose qui semblait impossible, ont dû de tout temps être déclarés par la foule ivres et insensés.
«Et, dans la vie ordinaire même, n'est-il pas insupportable d'entendre dire, quand un homme fait une action tant soit peu honnête, noble et inattendue: Cet homme est ivre ou fou? Rougissez, car c'est à vous de rougir, vous qui n'êtes ni ivres ni fous!
—Voilà encore de vos extravagances! dit Albert. Vous exagérez tout; et, à coup sûr, vous avez ici le tort d'assimiler le suicide, dont il est question maintenant, aux actions qui demandent de l'énergie, tandis qu'on ne peut le regarder que comme une faiblesse: car, de bonne foi, il est plus aisé de mourir que de supporter avec constance une vie pleine de tourments.»
Peu s'en fallut que je ne rompisse l'entretien: car rien ne met hors des gonds comme de voir quelqu'un venir avec un lieu commun insignifiant, lorsque je parle de cœur. Je me retins cependant: j'avais déjà si souvent entendu ce lieu commun, et je m'en étais indigné tant de fois! Je lui répliquai avec un peu de vivacité: «Vous appelez cela faiblesse! Je vous en prie, ne vous laissez pas séduire par l'apparence. Un peuple gémit sous le joug insupportable d'un tyran: oserez-vous l'appeler faible lorsqu'enfin il se lève et brise ses chaînes? Cet homme qui voit les flammes menacer sa maison, et dont la frayeur tend tous les muscles, qui enlève aisément des fardeaux que de sang-froid il aurait à peine remués; cet autre, qui, furieux d'un outrage, attaque six hommes et les terrasse, oserez-vous bien les appeler faibles? Eh! mon ami, si des efforts sont de la force, comment des efforts extrêmes seraient-ils le contraire?» Albert me regarda, et dit: «Je vous demande pardon; mais les exemples que vous venez de citer ne me semblent point applicables ici.—C'est possible, repartis-je; on m'a déjà souvent reproché que mes raisonnements touchaient au radotage. Voyons donc si nous ne pourrons pas nous représenter d'une autre manière ce qui doit se passer dans l'âme d'un homme qui se détermine à rejeter le fardeau de la vie, ce fardeau si cher à d'autres: car nous n'avons vraiment le droit de juger une chose qu'autant que nous la comprenons.
«La nature humaine a ses bornes, continuai-je; elle peut, jusqu'à un certain point, supporter la joie, la peine, la douleur; ce point passé, elle succombe. La question n'est donc pas de savoir si un homme est faible ou s'il est fort, mais s'il peut soutenir le poids de ses souffrances, qu'elles soient morales ou physiques; et je trouve aussi étonnant que l'on nomme lâche le malheureux qui se prive de la vie, que si l'on donnait ce nom au malade qui succombe à une fièvre maligne.
—Voilà un étrange paradoxe! s'écria Albert.—Cela est plus vrai que vous ne croyez, répondis-je. Vous conviendrez que nous qualifions de maladie mortelle celle qui attaque le corps avec tant de violence que les forces de la nature sont en partie détruites, en partie affaiblies, en sorte qu'aucune crise salutaire ne peut plus rétablir le cours ordinaire de la vie.
«Eh bien! mon ami, appliquons ceci à l'esprit. Regardez l'homme dans sa faiblesse; voyez comme des impressions agissent sur lui, comme des idées se fixent en lui, jusqu'à ce qu'enfin la passion toujours croissante le prive de toute force de volonté, et le perde.
«Et vainement un homme raisonnable et de sang-froid, qui contemplera l'état de ce malheureux, lui donnera-t-il de beaux conseils; il ne lui sera pas plus utile que l'homme sain ne l'est au malade, à qui il ne saurait communiquer la moindre partie de ses forces.»
J'avais trop généralisé mes idées pour Albert. Je lui rappelai une jeune fille que l'on trouva morte dans l'eau, il y a quelque temps, et je lui répétai son histoire. C'était une bonne créature, tout entière à ses occupations domestiques, travaillant toute la semaine, et n'ayant d'autre plaisir que de se parer le dimanche de quelques modestes atours achetés à grand'peine, d'aller, avec ses compagnes, se promener aux environs de la ville, ou de danser quelquefois aux grandes fêtes, et qui quelquefois aussi passait une heure de loisir à causer avec une voisine au sujet d'une rixe ou d'une médisance. Enfin la nature lui fait sentir d'autres besoins, qui s'accroissent encore par les flatteries des hommes. Ses premiers plaisirs lui deviennent peu à peu insipides, jusqu'à ce qu'elle rencontre un homme vers lequel un sentiment inconnu l'entraîne irrésistiblement, sur lequel elle fonde toutes ses espérances, pour lequel tout le monde autour d'elle est oublié. Elle ne voit plus, n'entend plus, ne désire plus que lui seul. Comme elle n'est pas corrompue par les frivoles jouissances de la vanité et de la coquetterie, ses désirs vont droit au but: elle veut lui appartenir, elle veut devoir à un lien éternel le bonheur qu'elle cherche et tous les plaisirs après lesquels elle aspire. Des promesses réitérées qui mettent le sceau à toutes ses espérances, de téméraires caresses qui augmentent ses désirs, s'emparent de toute son âme. Elle nage dans un délicieux sentiment d'elle-même, dans un avant-goût de tous les plaisirs; elle est montée au plus haut; elle tend enfin ses bras pour embrasser tous ses désirs... Et son amant l'abandonne. La voilà glacée, privée de connaissance, devant un abîme. Tout est obscurité autour d'elle; aucune perspective, aucune consolation, aucun bon pressentiment: car celui-là l'a délaissée dans lequel seul elle sentait son existence! Elle ne voit point le vaste univers qui est devant elle, ni le nombre de ceux qui pourraient remplacer la perte qu'elle a faite. Aveuglée, accablée de l'excessive peine de son cœur, elle se précipite, pour étouffer tous ses tourments, dans une mort qui tout embrasse et tout termine. «Voilà l'histoire de bien des hommes. Dites-moi, Albert, n'est-ce pas la même marche que celle de la maladie? La nature ne trouve aucune issue pour sortir du labyrinthe des forces déréglées et agissantes en sens contraires, et l'homme doit mourir.
«Malheur à celui qui oserait dire: L'insensée! si elle eût attendu, si elle eût laissé agir le temps, son désespoir se serait calmé; elle aurait trouvé bientôt un consolateur. C'est comme si l'on disait: L'insensé, qui meurt de la fièvre! s'il avait attendu que ses forces fussent revenues, que son sang fût purifié, tout se serait rétabli, et il vivrait encore aujourd'hui.»
Albert, qui ne trouvait point encore cette comparaison frappante, me fit des objections, entre autres celle-ci. Je venais de citer une jeune fille simple et bornée; mais il ne pouvait concevoir comment on excuserait un homme d'esprit, dont les facultés sont plus étendues et qui saisit mieux tous les rapports. «Mon ami, m'écriai-je, l'homme est toujours l'homme; la petite dose d'esprit que l'un a de plus que l'autre fait bien peu dans la balance, quand les passions bouillonnent et que les bornes prescrites à l'humanité se font sentir. Il y a plus... Mais nous en parlerons un autre jour,» lui dis-je, en prenant mon chapeau. Oh! mon cœur était si plein! Nous nous séparâmes sans nous être entendus. Il est si rare dans ce monde que l'on s'entende!
Il est pourtant vrai que rien dans le monde ne nous rend nécessaires aux autres comme l'affection que nous avons pour eux. Je sens que Charlotte serait fâchée de me perdre, et les enfants n'ont d'autre idée que celle de me voir toujours revenir le lendemain. J'étais allé aujourd'hui accorder le clavecin de Charlotte; je n'ai jamais pu y parvenir, car tous ces espiègles me tourmentaient pour avoir un conte, et Charlotte elle-même décida qu'il fallait les satisfaire. Je leur distribuai leur goûter: ils acceptent maintenant leur pain aussi volontiers de moi que de Charlotte. Je leur contai ensuite la merveilleuse histoire de la princesse servie par des mains enchantées. J'apprends beaucoup à cela, je t'assure, et je suis étonné de l'impression que ces récits produisent sur les enfants. S'il m'arrive d'inventer un incident, et de l'oublier quand je répète le conte, ils s'écrient aussitôt: «C'était autrement la première fois;» si bien que je m'exerce maintenant à leur réciter chaque histoire comme un chapelet, avec les mêmes inflexions de voix, les mêmes cadences, et sans y rien changer. J'ai vu par là qu'un auteur qui, à une seconde édition, fait des changements à un ouvrage d'imagination, nuit nécessairement à son livre, l'eût-il rendu réellement meilleur. La première impression nous trouve dociles, et l'homme est fait de telle sorte qu'on peut lui persuader les choses les plus extraordinaires; mais aussi, quand il a accepté une chose, quand il se l'est bien gravée dans la tête, malheur à celui qui voudrait l'effacer et la détruire!
Pourquoi faut-il que ce qui fait la félicité de l'homme devienne aussi la source de son malheur?
Cette ardente sensibilité de mon cœur pour la nature et la vie, qui m'inondait de tant de volupté, qui du monde autour de moi faisait un paradis, me devient maintenant un insupportable bourreau, un mauvais génie qui me poursuit en tous lieux. Lorsque autrefois du haut du rocher je contemplais, par delà le fleuve, la fertile vallée jusqu'à la chaîne de ces collines; que je voyais tout germer et sourdre autour de moi; que je regardais ces montagnes couvertes de grands arbres touffus depuis leur pied jusqu'à leur cime, ces vallées ombragées dans tous leurs creux de petits bosquets riants, et comme la tranquille rivière coulait entre les roseaux agités, et réfléchissait le léger nuage que le doux vent du soir promenait sur le ciel en le balançant; qu'alors j'entendais les oiseaux animer autour de moi la forêt; que je voyais des millions d'essaims de moucherons danser gaiement dans le dernier rayon rouge du soleil, dont le dernier regard mourant délivrait et faisait sortir de l'herbe le hanneton bourdonnant; que le bruissement et l'activité autour de moi rappelaient mon attention sur mon rocher, et que la mousse qui arrache à la pierre sa nourriture, et le genêt qui croît le long de l'aride colline de sable, m'indiquaient cette vie intérieure, mystérieuse, toujours active, toute-puissante, qui anime la nature!... comme je faisais entrer tout cela dans mon cœur! Je me sentais comme déifié par ce torrent qui me traversait, et les majestueuses formes du monde infini vivaient et se mouvaient dans mon âme. Je me voyais environné d'énormes montagnes; des précipices étaient devant moi, et des rivières d'orage s'y plongeaient; des fleuves coulaient sous mes pieds, et je voyais, dans les profondeurs de la terre, agir et réagir toutes les forces impénétrables qui créent, et fourmiller sous la terre et sous le ciel les innombrables races des êtres vivants. Tout, tout est peuplé sous mille formes différentes; et puis les hommes, dans leurs petites maisons, iront se confortant et se faisant illusion les uns aux autres, et régneront en idée sur le vaste univers! Pauvre insensé, qui crois tout si peu de chose, parce que tu es si petit! Depuis les montagnes inaccessibles du désert, qu'aucun pied ne toucha, jusqu'au bout de l'océan inconnu, souffle l'esprit de celui qui crée éternellement, et ce souffle réjouit chaque atome qui le sent et qui vit... Ah! pour lors combien de fois j'ai désiré, porté sur les ailes de la grue qui passait sur ma tête, voler au rivage de la mer immense, boire la vie à la coupe écumante de l'infini, et seulement un instant sentir dans l'étroite capacité de mon sein une goutte des délices de l'être qui produit tout en lui-même et par lui-même!
Mon ami, je n'ai plus le souvenir de ces heures pour me soulager un peu. Même les efforts que je fais pour me rappeler et rendre ces inexprimables sentiments, en élevant mon âme au-dessus d'elle-même, me font doublement sentir le tourment de la situation où je suis maintenant.
Un rideau funeste s'est tiré devant moi, et le spectacle de la vie infinie s'est métamorphosé pour moi en un tombeau éternellement ouvert. Peut-on dire: «Cela est,» quand tout passe? quand tout, avec la vitesse d'un éclair, roule et passe? quand chaque être conserve si peu de temps la quantité d'existence qu'il a en lui, et est entraîné dans le torrent, submergé, écrasé sur les rochers? Il n'y a point d'instant qui ne te dévore, toi et les tiens; point d'instant que tu ne sois, que tu ne doives être un destructeur. La plus innocente promenade coûte la vie à mille pauvres insectes; un seul de tes pas détruit le pénible ouvrage des fourmis et foule un petit monde dans le tombeau. Ah! ce ne sont pas vos grandes et rares catastrophes, ces inondations, ces tremblements de terre qui engloutissent vos villes, qui me touchent: ce qui me mine le cœur, c'est cette force dévorante qui est cachée dans toute la nature, qui ne produit rien qui ne détruise ce qui l'environne et ne se détruise soi-même... C'est ainsi que j'erre plein de tourments. Ciel, terre, forces actives qui m'environnent, je ne vois rien dans tout cela qu'un monstre toujours dévorant et toujours affamé.
Vainement je tends mes bras vers elle, le matin, lorsque je m'éveille d'un pénible rêve; en vain, la nuit, je la cherche à mes côtés, lorsqu'un songe heureux et pur m'a trompé, que j'ai cru que j'étais auprès d'elle sur la prairie, et que je tenais sa main et la couvrais de mille baisers. Ah! lorsque, encore à demi dans l'ivresse du sommeil, je la cherche, et là-dessus me réveille, un torrent de larmes s'échappe de mon cœur, et je pleure, désolé du sombre avenir qui est devant moi.
Que je suis à plaindre, Wilhelm! j'ai perdu tout ressort, et je suis tombé dans un abattement qui ne m'empêche pas d'être inquiet et agité. Je ne puis rester oisif, et cependant je ne puis rien faire. Je n'ai aucune imagination, aucune sensibilité pour la nature, et les livres m'inspirent du dégoût. Quand nous nous manquons à nous-mêmes, tout nous manque. Je te le jure, cent fois j'ai désiré être un ouvrier, afin d'avoir, le matin en me levant, une perspective, un travail, une espérance. J'envie souvent le sort d'Albert, que je vois enfoncé jusqu'aux yeux dans les parchemins; et je me figure que, si j'étais à sa place, je me trouverais heureux. L'idée m'est déjà venue quelquefois de t'écrire et d'écrire au ministre pour demander cette place près de l'ambassadeur que, selon toi, on ne me refuserait pas. Je le crois aussi. Le ministre m'a depuis longtemps témoigné de l'affection, et m'a souvent engagé à me vouer à quelque emploi. Il y a telle heure où j'y suis disposé. Mais ensuite, quand je réfléchis, et que je viens à penser à la fable du cheval, qui, las de sa liberté, se laisse seller et brider, et que l'on accable de coups et de fatigue, je ne sais plus que résoudre. Eh! mon ami, ce désir de changer de situation ne vient-il pas d'une inquiétude intérieure qui me suivra partout!
En vérité, si ma maladie est susceptible de guérison, mes bons amis en viendraient à bout. C'est aujourd'hui l'anniversaire de ma naissance, et, de grand matin, je reçois un petit paquet de la part d'Albert. La première chose qui frappe mes yeux en l'ouvrant, c'est un nœud de ruban rose que Charlotte avait au sein lorsque je la vis pour la première fois, et que je lui avais souvent demandé depuis. Il y avait aussi deux petits volumes in-12: c'était l'Homère de Wettstein, édition que j'avais tant de fois désirée, pour ne pas me charger de celle d'Esnesti à la promenade. Tu vois comme ils préviennent mes vœux, comme ils ont ces petites attentions de l'amitié, mille fois plus précieuses que de magnifiques présents par lesquels la vanité de celui qui les fait nous humilie. Je baise ce nœud mille fois, et dans chaque baiser j'aspire et je savoure le souvenir des délices dont me comblèrent ces jours si peu nombreux, si rapides, si irréparables! Cher Wilhelm, il n'est que trop vrai, et je n'en murmure pas, oui, les fleurs de la vie ne sont que des fantômes. Combien se fanent sans laisser la moindre trace! combien peu donnent de fruits! et combien peu de ces fruits parviennent à leur maturité! Et pourtant il y en a encore assez; et même... Ô mon ami!... pouvons-nous voir des fruits mûrs, et les dédaigner, et les laisser pourrir sans en jouir?
Adieu. L'été est magnifique. Je m'établis souvent sur les arbres du verger de Charlotte. Au moyen d'une longue perche j'abats les poires les plus élevées. Elle est au pied de l'arbre, et les reçoit à mesure que je les lui jette.
Malheureux! n'es-tu pas en démence? ne te trompes-tu pas toi-même? qu'attends-tu de cette passion frénétique et sans terme? Je n'adresse plus de vœux qu'à elle seule; mon imagination ne m'offre plus d'autre forme que la sienne, et de tout ce qui m'environne au monde, je n'aperçois plus que ce qui a quelque rapport avec elle. C'est ainsi que je me procure quelques heures fortunées... jusqu'à ce que, de nouveau, je sois forcé de m'arracher d'elle. Ah! Wilhelm, où m'emporte souvent mon cœur! Quand j'ai passé, assis à ses côtés, deux ou trois heures à me repaître de sa figure, de son maintien, de l'expression céleste de ses paroles; que peu à peu tous mes sens s'embrasent, que mes yeux s'obscurcissent, qu'à peine j'entends encore, et qu'il me prend un serrement à la gorge, comme si j'avais là la main d'un meurtrier; qu'alors mon cœur, par de rapides battements, cherche à donner du jeu à mes sens suffoqués, et ne fait qu'augmenter leur trouble... mon ami, je ne sais souvent pas si j'existe encore...; et si la douleur ne prend pas le dessus, et que Charlotte ne m'accorde pas la misérable consolation de pleurer sur sa main et de dissiper ainsi le serrement de mon cœur, alors il faut que je m'éloigne, que je fuie, que j'aille errer dans les champs, grimper sur quelque montagne escarpée, me frayer une route à travers une forêt sans chemins, à travers les haies qui me blessent à travers les épines qui me déchirent: voilà mes joies. Alors je me trouve un peu mieux, un peu! Et quand, accablé de fatigue et de soif, je me vois forcé de suspendre ma course; que, dans une forêt solitaire, au milieu de la nuit, aux rayons de la lune, je m'assieds sur un tronc tortueux pour soulager un instant mes pieds déchirés, et que je m'endors, au crépuscule, d'un sommeil fatigant... Ô mon ami! une cellule solitaire, le cilice et la ceinture épineuse, seraient des soulagements après lesquels mon âme aspire. Adieu. Je ne vois, à tant de souffrance, d'autre terme que le tombeau.
Il faut partir! Je te remercie, mon ami, d'avoir fixé ma résolution chancelante. Voilà quinze jours que je médite le projet de la quitter. Il faut décidément partir. Elle est encore une fois à la ville, chez une amie, et Albert... et... il faut partir!
Quelle nuit, Wilhelm! À présent je puis tout surmonter. Je ne la verrai plus. Oh! que ne puis-je voler à ton cou, mon bon ami, et t'exprimer, par mes transports et par des torrents de larmes, tous les sentiments qui bouleversent mon cœur! Me voici seul: j'ai peine à prendre mon haleine; je cherche à me calmer; j'attends le matin, et au matin les chevaux seront à ma porte.
Ah! elle dort d'un sommeil tranquille, et ne pense pas qu'elle ne me reverra jamais. Je m'en suis arraché; et, pendant deux heures d'entretien, j'ai eu assez de force pour ne point trahir mon projet. Et, Dieu, quel entretien!
Albert m'avait promis de se trouver au jardin avec Charlotte, aussitôt après le souper. J'étais sur la terrasse, sous les hauts marronniers, et je regardais le soleil que, pour la dernière fois, je voyais se coucher au delà de la riante vallée et se réfléchir dans le fleuve qui coulait tranquillement. Je m'étais si souvent trouvé à la même place avec elle! nous avions tant de fois contemplé ensemble ce magnifique spectacle! et maintenant... J'allais et venais dans cette allée que j'aimais tant! Un attrait sympathique m'y avait si souvent amené, avant même que je connusse Charlotte! et quelles délices lorsque nous nous découvrîmes réciproquement notre inclination pour ce site, le plus enchanté que j'aie jamais vu! Oui, c'est vraiment un des sites les plus admirables que jamais l'art ait créés. D'abord, entre les marronniers, on a la plus belle vue. Mais je me rappelle, je crois, t'avoir déjà fait cette description; je t'ai parlé de cette allée où l'on se trouve emprisonné par des murailles de charmilles, de cette allée qui s'obscurcit insensiblement à mesure qu'on approche d'un bosquet à travers lequel elle passe, et qui finit par aboutir à une petite enceinte, où l'on éprouve le sentiment de la solitude. Je sens encore le saisissement qui me prit lorsque, par un soleil de midi, j'y entrai pour la première fois. J'eus un pressentiment vague de félicité et de douleur.
J'étais depuis une demi-heure livré aux douces et cruelles pensées de l'instant qui nous séparerait de celui qui nous réunirait, lorsque je les entendis monter sur la terrasse. Je courus au-devant d'eux; je lui pris la main avec un saisissement, et je la baisai. Alors la lune commençait à paraître derrière les buissons des collines. Tout en parlant, nous nous approchions insensiblement du cabinet sombre. Charlotte y entra, et s'assit; Albert se plaça auprès d'elle, et moi de l'autre côté. Mais mon agitation ne me permit pas de rester en place; je me levai, je me mis devant elle, fis quelques tours et me rassis: j'étais dans un état violent. Elle nous fit remarquer le bel effet de la lune qui, à l'extrémité de la charmille, éclairait toute la terrasse: coup d'œil superbe, et d'autant plus frappant, que nous étions environnés d'une obscurité profonde.
Nous gardâmes quelque temps le silence; elle le rompit par ces mots: «Jamais, non, jamais je ne me promène au clair de lune que je ne me rappelle mes parents qui sont décédés, que je ne sois frappée du sentiment de la mort et de l'avenir. Nous renaîtrons (continua-t-elle d'une voix qui exprimait un vif mouvement du cœur); mais, Werther, nous retrouverons-nous? nous reconnaîtrons-nous? Qu'en pensez-vous?—Que dites-vous, Charlotte? répondis-je en lui tendant la main et sentant mes larmes couler. Nous nous reverrons! En cette vie et en l'autre nous nous reverrons!...» Je ne pus en dire davantage... Wilhelm, fallait-il qu'elle me fit une semblable question, au moment même où je portais dans mon sein une si cruelle séparation!
«Ces chers amis que nous avons perdus, continua-t-elle, savent-ils quelque chose de nous? ont-ils le sentiment de tout ce que nous éprouvons lorsque nous nous rappelons leur mémoire? Ah! l'image de ma mère est toujours devant mes yeux, lorsque, le soir, je suis assise tranquillement au milieu de ses enfants, au milieu de mes enfants, et qu'ils sont là autour de moi comme s'ils étaient autour d'elle. Avec ardeur je lève au ciel mes yeux mouillés de larmes; je voudrais que du ciel elle put regarder un instant comme je lui tiens la parole que je lui donnai à sa dernière heure d'être la mère de ses enfants. Je m'écrie cent et cent fois: «Pardonne, chère mère, si je ne suis pas pour eux ce que tu fus toi-même. Hélas! je fais tout ce que je puis: ils sont vêtus, nourris, et, ce qui est plus encore, ils sont choyés, chéris. Âme chère et bienheureuse, que ne peux-tu voir notre union! Quelles actions de grâces tu rendrais à ce Dieu à qui tu demandas, en versant des larmes amères, le bonheur de tes enfants!» Elle a dit cela, Wilhelm! qui peut répéter ce qu'elle a dit? Comment de froids caractères pourraient-ils rendre ces effusions de tendresse et de génie? Albert, l'interrompant avec douceur: «Cela vous affecte trop, Charlotte; je sais combien ces idées vous sont chères; mais je vous prie...—Ô Albert! interrompit-elle, je sais que vous n'avez pas oublié ces soirées où nous étions assis ensemble autour de la petite table ronde, lorsque mon père était en voyage, et que nous avions envoyé coucher les enfants. Vous apportiez souvent un bon livre; mais rarement il vous arrivait de nous en lire quelque chose: l'entretien de cette belle âme n'était-il pas préférable à tout? Quelle femme! belle, douce, enjouée et toujours active! Dieu connaît les larmes que je verse souvent dans mon lit, en m'humiliant devant lui, pour qu'il daigne me rendre semblable à ma mère.........
—Charlotte! m'écriai-je en me jetant à ses pieds et lui prenant la main que je baignai de mes larmes; Charlotte, que la bénédiction du ciel repose sur toi, ainsi que l'esprit de ta mère!—Si vous l'aviez connue! me dit-elle en me serrant la main. Elle était digne d'être connue de vous.» Je crus que j'allais m'anéantir; jamais mot plus grand, plus glorieux, n'a été prononcé sur moi. Elle poursuivit: «Et cette femme a vu la mort l'enlever à la fleur de son âge, lorsque le dernier de ses fils n'avait pas encore six mois! Sa maladie ne fut pas longue. Elle était calme, résignée; ses enfants seuls lui faisaient de la peine, et surtout le petit. Lorsqu'elle sentit venir sa fin, elle me dit: «Amène-les-moi.» Je les conduisis dans sa chambre: les plus jeunes ne connaissaient pas encore la perte qu'ils allaient faire; les autres étaient consternés. Je les vois encore autour de son lit. Elle leva les mains, et pria sur eux; elle les baisa les uns après les autres, les renvoya, et me dit: «Sois leur mère!» J'en fis le serment. «Tu me promets beaucoup, ma fille, me dit-elle; le cœur d'une mère! l'œil d'une mère! Tu sens ce que c'est; les larmes de reconnaissance que je t'ai vue verser tant de fois m'en assurent. Aie l'un et l'autre pour tes frères et tes sœurs; et pour ton père la foi et l'obéissance d'une épouse. Tu seras sa consolation.» Elle demanda à le voir; il était sorti pour nous cacher la douleur insupportable qu'il sentait. Le pauvre homme était déchiré! Albert, vous étiez dans la chambre! Elle entendit quelqu'un marcher; elle demanda qui c'était, et vous fit approcher près d'elle. Comme elle nous regarda l'un et l'autre, dans la consolante pensée que nous serions heureux ensemble! Albert la saisit dans ses bras, et l'embrassa en s'écriant: «Nous le sommes! nous le serons!» Le flegmatique Albert était tout hors île lui, et moi je ne me connaissais plus.
«Werther, reprit-elle, cette femme n'est plus! Dieu! quand je pense comme on se laisse enlever ce qu'on a de plus cher dans la vie! Et personne ne le sent aussi vivement que les enfants: longtemps encore après, les nôtres se plaignaientque les hommes noirs avaient emporté maman.»
Elle se leva. Je n'étais plus à moi; je restais assis et retenais sa main. «Il faut rentrer, dit-elle; il est temps.» Elle voulait retirer sa main; je la retins avec plus de force. «Nous nous reverrons! m'écriai-je, nous nous reverrons; sous quelque forme que ce puisse être, nous nous reconnaîtrons. Je vais vous quitter, continuai-je, je vous quitte de mon propre gré; mais si je promettais que ce fût pour toujours, je ne tiendrais pas mon serment. Adieu, Charlotte; adieu, Albert. Nous nous reverrons.—Demain, je pense, dit-elle en souriant. Je sentis ce demain! Ah! elle ne savait pas, lorsqu'elle retirait sa main de la mienne......
Ils descendirent l'allée; je les suivis de l'œil au clair de la lune. Je me jetai à terre en sanglotant. Je me relevai, je courus sur la terrasse; je regardai en bas, et je vis encore à la porte du jardin sa robe blanche briller dans l'ombre des grands tilleuls; j'étendis les bras, et tout disparut.
Nous sommes arrivés hier. L'ambassadeur est indisposé, et ne sortira pas de quelques jours. S'il était seulement plus liant, tout irait bien. Je le vois, le sort m'a préparé de rudes épreuves! Mais, courage, un esprit léger supporte tout! Un esprit léger! je ris de voir ce mot venir au bout de ma plume. Hélas! un peu de cette légèreté me rendrait l'homme le plus heureux de la terre. Quoi! d'autres, avec très-peu de force et de savoir, se pavanent devant moi, pleins d'une douce complaisance pour eux-mêmes, et moi je désespère de mes forces et de mes talents! Dieu puissant, qui m'as fait tous ces dons, que n'en as-tu retenu une partie pour me donner en place la suffisance et la présomption!
Patience, patience, tout ira bien. En vérité, mon ami, tu as raison. Depuis que je suis tous les jours poussé dans la foule, et que je vois ce que sont les autres, je suis plus content de moi-même. Cela devait arriver: car, puisque nous sommes faits de telle sorte que nous comparons tout à nous-mêmes, et nous-mêmes à tout, il s'ensuit que le bonheur ou l'infortune git dans les objets que nous contemplons, et dès lors il n'y a rien de plus dangereux que la solitude. Notre imagination, portée de sa nature à s'élever, et nourrie de poésie, se crée des êtres dont la supériorité nous écrase; et, quand nous portons nos regards dans le monde réel, foui autre nous parait plus parfait que nous-mêmes. Et cela est tout naturel: nous sentons si souvent qu'il nous manque tant de choses; et ce qui nous manque, souvent un autre semble le posséder. Nous lui donnons alors tout ce que nous avons nous-mêmes, et encore, par-dessus tout cela, certaines qualités idéales. C'est ainsi que nous créons nous-mêmes des perfections qui font notre supplice. Au contraire, lorsque, avec toute notre faiblesse, toute notre misère, nous marchons courageusement à un but, nous nous trouvons souvent plus avancés en louvoyant que d'autres en faisant force de voiles et de rames; et... Est-ce pourtant avoir un vrai sentiment de soi-même que de marcher l'égal des autres, ou même de les devancer?
Je commence à me trouver assez bien ici à certains égards. Le meilleur, c'est que l'ouvrage ne manque pas, et que ce grand nombre de personnes et de nouveaux visages de toute espèce forme une bigarrure qui me distrait. J'ai fait la connaissance du comte de C..., pour qui je sens croître mon respect de jour en jour. C'est un homme d'un génie vaste, et que les affaires n'ont pas rendu insensible à l'amitié et à l'amour. Il s'intéressa à moi, à propos d'une affaire qui me donna l'occasion de l'entretenir. Il remarqua, dès les premiers mots, que nous nous entendions, et qu'il pouvait me parler comme il n'aurait pas fait avec tout le monde. Aussi je ne puis assez me louer de la manière ouverte dont il en use avec moi. Il n'y a pas au monde de joie plus vraie, plus sensible, que de voir une grande âme qui s'ouvre devant vous.
L'ambassadeur me tourmente beaucoup; je l'avais prévu. C'est le sot le plus pointilleux qu'on puisse voir, marchant pas à pas, et minutieux comme une vieille femme. C'est un homme qui n'est jamais content de lui-même, et que personne ne peut contenter. Je travaille assez couramment, et je ne retouche pas volontiers. Il sera homme à me rendre un mémoire et à me dire: «Il est bien; mais revoyez-le: on trouve toujours un meilleur mot, une particule plus juste.» Alors je me donnerais au diable de bon cœur. Pas unet, pas la moindre conjonction ne peut être omise, et il est ennemi mortel de toute inversion qui m'échappe quelquefois. Si une période n'est pas construite suivant sa vieille routine de style, il n'y entend rien. C'est un martyre que d'avoir affaire à un tel homme.