Chapter 4

La confiance du comte de C... est la seule chose qui me dédommage. Il n'y a pas longtemps qu'il me dit franchement combien il était mécontent de la lenteur, des minuties et de l'irrésolution de mon ambassadeur. Ces gens-là sont insupportables à eux-mêmes et aux autres. «Et cependant, disait le comte, il faut en prendre son parti, comme un voyageur qui est obligé de passer une montagne: sans doute si la montagne n'était pas là, le chemin serait bien plus facile et plus court; mais elle y est, et il faut passer.»

Mon vieux s'aperçoit bien de la préférence que le comte me donne sur lui ce qui l'aigrit encore; et il saisit toutes les occasions de parler mal du comte devant moi. Je prends, comme de raison, le parti de l'absent, et les choses n'en vont que plus mal. Hier il me tint tout à fait hors des gonds, car il tirait en même temps sur moi. «Le comte, me disait-il, connaît assez bien les affaires, il a de la facilité, il écrit fort bien; mais la grande érudition lui manque, comme à tous les beaux esprits.» Il accompagna ces mots d'une mine qui disait: Sens-tu le trait? Je me sentis du mépris pour l'homme capable de penser et d'agir de la sorte. Je lui tins tête; je répondis que le comte méritait toute considération, non pas seulement pour son caractère, mais aussi pour ses connaissances. «Je ne sache personne, dis-je, qui ait mieux réussi que lui à étendre son esprit, à l'appliquer à un nombre infini d'objets, tout en restant parfaitement propre à la vie active.» Tout cela était de l'hébreu pour lui. Je lui tirai ma révérence, pour n'avoir pas à dévorer ses longs raisonnements.

Et c'est à vous que je dois m'en prendre, à vous qui m'avez fourré là, et qui m'avez tant prôné l'activité. L'activité! Si celui qui plante des pommes de terre et va vendre son grain au marché n'est pas plus utile que moi, je veux ramer encore dix ans sur cette galère où je suis enchainé.

Et cette brillante misère, cet ennui qui règne parmi ce peuple maussade qui se voit ici! cette manie de rangs, qui fait qu'ils se surveillent et s'épient pour gagner un pas l'un sur l'autre! que de petites, de pitoyables passions, qui ne sont pas même masquées!... Par exemple, il y a ici une femme qui entretient tout le monde de sa noblesse et de ses biens; pas un étranger qui ne doive dire: Voilà une créature à qui la tête tourne pour quelques quartiers de noblesse et quelques arpents de terre. Eh bien! ce serait lui faire beaucoup de grâce: elle est tout uniquement fille d'un greffier du voisinage. Vois-tu, mon cher Wilhelm, je ne conçois rien à cette orgueilleuse espèce humaine, qui a assez peu de bon sens pour se prostituer aussi platement.

Au reste, il n'est pas sage, j'en conviens et je le vois davantage tous les jours, de juger les autres d'après soi. J'ai bien assez à faire avec moi-même, moi dont le cœur et l'imagination recèlent tant d'orages... Hélas! je laisse bien volontiers chacun aller son chemin: si l'on voulait me laisser aller de même!

Ce qui me vexe le plus, ce sont ces misérables distinctions de société. Je sais aussi bien qu'un autre combien la distinction des rangs est nécessaire, combien d'avantages elle me procure à moi-même; mais je ne voudrais pas qu'elle me barrât le chemin qui peut me conduire à quelque plaisir et me faire jouir d'une chimère de bonheur. Je fis dernièrement connaissance à la promenade d'une demoiselle de B..., jeune personne qui, au milieu des airs empesés de ceux avec qui elle vit, a conservé beaucoup de naturel. L'entretien nous plut; et, lorsque nous nous séparâmes, je lui demandai la permission de la voir chez elle. Elle me l'accorda avec tant de cordialité, que je pouvais à peine attendre l'heure convenable pour l'aller voir. Elle n'est point de cette ville et demeure chez une tante. La physionomie de la vieille tante ne me plut point. Je lui témoignai pourtant les plus grandes attentions, et lui adressai presque toujours la parole. En moins d'une demi-heure je démêlai, ce que l'aimable nièce m'a avoué depuis, que la chère tante était dans un grand dénouement de tout; qu'elle n'avait, en fait d'esprit et de bien, pour toute ressource, que le nom de sa famille, pour tout abri que le rang derrière lequel elle est retranchée, et, pour toute récréation, que de regarder fièrement les bourgeois du balcon de son premier étage. Elle doit avoir été belle dans sa jeunesse. Elle a passé sa vie à des bagatelles, et a fait le tourment de plusieurs jeunes gens par ses caprices. Dans un âge plus mûr, elle a baissé humblement la tête sous le joug d'un vieil officier qui, pour une médiocre pension qu'il obtint à ce prix, passa avec elle le siècle d'airain et mourut. Maintenant elle se voit seule dans le siècle de fer, et ne serait pas même regardée, si sa nièce n'était pas si aimable.

Quels hommes que ceux dont l'âme tout entière gît dans le cérémonial, qui passent toute l'année à imaginer les moyens de pouvoir se glisser à table à une place plus haute d'un siège! Ce n'est pas qu'ils manquent d'ailleurs d'occupation; tout au contraire, ces futiles débats leur taillent de la besogne, et les empêchent de terminer les affaires importantes. C'est ce qui arriva la semaine dernière à une partie de traîneaux: toute la fête fut troublée.

Les fous! qui ne voient pas que la place ne fait rien, à vrai dire, et que celui qui a la première joue bien rarement le premier rôle! Combien de rois qui sont conduits par leurs ministres, et de ministres qui sont gouvernés par leurs secrétaires! Et qui donc est le premier? Celui, je pense, qui a plus de lumières que les autres, et assez de caractère ou d'adresse pour faire servir leur puissance et leurs passions à l'exécution de ses plans.

Il faut que je vous écrive, aimable Charlotte, ici, dans la petite chambre d'une auberge de campagne où je me suis réfugié contre le mauvais temps. Depuis que je végète, dans ce triste D..., au milieu de gens étrangers, oui, très-étrangers à mon cœur, je n'ai trouvé aucun instant, aucun où ce cœur m'ait ordonné de vous écrire; mais, à peine dans cette cabane, dans ce réduit solitaire où la neige et la grêle se déchaînent contre ma petite fenêtre, vous avez été ma première pensée. Dès que j'y suis entré, votre idée, ô Charlotte! cette idée si vivifiante, s'est d'abord présentée à moi. Grand Dieu! c'étaient tous les charmes de la première entrevue.

Si vous me voyiez, Charlotte, au milieu du torrent des distractions! comme tout mon être se flétrit! Pas un instant d'abondance de cœur, pas une heure où viennent aux yeux des larmes délicieuses! rien, rien! Je suis là comme devant un spectacle de marionnettes: je vois de petits hommes et de petits chevaux passer et repasser devant moi, et je me demande souvent si ce n'est point une illusion d'optique. Je suis acteur aussi, je joue aussi mon rôle; ou plutôt on se joue de moi, on me fait mouvoir comme un automate. Je saisis quelquefois mon voisin par sa main de bois, et je recule en frissonnant.

Le soir, je me propose de jouir du lever du soleil, et le matin je reste au lit. Pendant la journée je me promets d'admirer le clair de lune, et je ne quitte pas la chambre. Je ne sais pas au juste pourquoi je me couche, pourquoi je me lève.

Le levain qui faisait fermenter ma vie me manque; le charme qui me tenait éveillé au milieu des nuits, et qui m'arrachait au sommeil le matin, a disparu.

Je n'ai trouvé ici qu'une seule créature qui mérite le nom de femme, mademoiselle de B.... Elle vous ressemble, Charlotte, si l'on peut vous ressembler. Oh! dites-vous, il se mêle aussi de faire des compliments! Cela n'est pas tout à fait faux. Depuis quelque temps je suis fort aimable, parce que je ne puis être autre chose; je fais de l'esprit, et les femmes disent que personne ne sait louer plus joliment que moi (ni mentir, ajoutez-vous; car l'un ne va pas sans l'autre). Je voulais vous parler de mademoiselle de B..... Elle a beaucoup d'âme, et cette âme perce tout entière à travers ses yeux bleus. Son rang lui est à charge; il ne contente aucun des désirs de son cœur. Elle aspire à se voir hors du tumulte, et nous passons quelquefois des heures entières à nous figurer un bonheur sans mélange, au milieu des scènes champêtres, Charlotte toujours avec nous. Ah! combien de fois n'est-elle pas obligée de vous rendre hommage! Elle le fait volontiers: elle a tant de plaisir à entendre parler de vous! Elle vous aime.

Oh! si j'étais assis à vos pieds, dans votre petite chambre favorite, tandis que les enfants sauteraient autour de nous! Quand vous trouveriez qu'ils feraient trop de bruit, je les rassemblerais tranquilles auprès de moi en leur contant quelque effrayant conte de ma mère l'Oie.

Le soleil se couche majestueusement derrière ces collines resplendissantes de neige. La tempête s'est apaisée. Et moi... il faut que je rentre dans ma cage. Adieu! Albert est-il auprès de vous? et comment? Dieu me pardonne cette question.

Voilà huit jours qu'il fait le temps le plus affreux, et je m'en réjouis: car depuis que je suis ici il n'a pas fait un beau jour qu'un importun ne soit venu me l'enlever ou me l'empoisonner. Au moins puisqu'il pleut, vente, gèle et dégèle, il ne peut faire, me dis-je, plus mauvais à la maison que dehors, ni meilleur aux champs qu'à la ville; et je suis content. Si le soleil levant promet une belle journée, je ne puis m'empêcher de m'écrier: Voilà donc encore une faveur du ciel qu'ils peuvent s'enlever! Il n'est rien au monde qu'ils ne s'ôtent à eux-mêmes; la plupart par imbécillité; mais, à les entendre, dans les plus nobles intentions: santé, estime de soi-même, joie, repos, ils se privent de tout, comme à plaisir. Je serais quelquefois tenté de les prier à deux genoux d'avoir pitié d'eux-mêmes, et de ne pas se déchirer les entrailles avec tant de fureur.

Je crains bien que l'ambassadeur et moi nous ne soyons pas longtemps d'accord. Cet homme est complètement insupportable; sa manière de travailler et de conduire les affaires est si ridicule, que je ne puis m'empêcher de le contrarier et de faire souvent à ma tête; ce qui naturellement n'a jamais l'avantage de lui agréer. Il s'en est plaint dernièrement à la cour. Le ministre m'a fait une réprimande, douce à la vérité, mais enfin c'était une réprimande; et j'étais sur le point de demander mon congé, lorsque j'ai reçu une lettre particulière de lui, une lettre devant laquelle je me suis mis à genoux pour adorer le sens droit, ferme et élevé qui l'a dictée. Tout en louant mes idées outrées d'activité, d'influence sur les autres, de pénétration dans les affaires, qu'il traite de noble ardeur de jeunesse, il tâche non de détruire cette ardeur, mais de la modérer et de la réduire à ce point où elle peut être de mise et avoir de bons effets. Aussi me voilà encouragé pour huit jours, et réconcilié avec moi-même. Le repos de l'âme est une superbe chose, mon ami; pourquoi faut-il que ce diamant soit aussi fragile qu'il est rare et précieux?

Que Dieu vous bénisse, mes amis, et vous donne tous les jours de bonheur qu'il me retranche!

Je te rends grâce, Albert, de m'avoir trompé. J'attendais l'avis qui devait m'apprendre le jour de votre mariage, et je m'étais promis de détacher, ce même jour, avec solennité, la silhouette de Charlotte de la muraille, et de l'enterrer parmi d'autres papiers. Vous voilà unis, et son image est encore ici! Elle y restera! Et pourquoi non? La mienne n'est-elle pas aussi chez vous? Ne suis-je pas aussi, sans te nuire, dans le cœur de Charlotte? J'y tiens, oui, j'y tiens la seconde place, et je veux, je dois la conserver. Oh! je serais furieux si elle pouvait oublier... Albert, l'enfer est dans cette idée. Albert! adieu. Adieu, ange du ciel; adieu, Charlotte!

J'ai essuyé une mortification qui me chassera d'ici. Je grince les dents! Diable! c'est une chose faite; et c'est encore à vous que je dois m'en prendre, à vous qui m'avez aiguillonné, poussé, tourmenté pour me faire prendre un emploi qui ne me convenait pas et auquel je ne convenais pas. Eh bien, voilà où j'en suis; soyez contents. Et afin que tu ne dises pas encore que mes idées grossissent tout, je vais, mon cher, t'exposer le fait avec toute la précision et la netteté d'un chroniqueur.

Le comte de C... m'aime, me distingue; on le sait, je te l'ai dit cent fois. Je dînais hier chez lui: c'était son jour de grande soirée; il reçoit ce jour-là toute la haute noblesse du pays. Je n'avais nullement pensé à cette soirée; surtout il ne m'était jamais venu dans l'esprit que nous autres subalternes nous ne sommes pas là à notre place. Fort bien. Après le diner nous passons au salon, le comte et moi; nous causons. Le colonel de B... survient, se mêle de la conversation, et insensiblement l'heure de la soirée arrive: Dieu sait si je pense à rien. Alors entre très-haute et très-puissante dame de S..., avec son noble époux, et leur oison de fille avec sa gorge plate et son corps effilé et tiré au cordeau; ils passent auprès de moi avec un air insolent et leur morgue de grands seigneurs. Comme je déteste cordialement cette race, je voulais tirer ma révérence, et j'attendais seulement que le comte fût délivré du babil dont on l'accablait, lorsque mademoiselle de B... entra. Je sens toujours mon cœur s'épanouir un peu quand je la vois: je demeurai, je me plaçai derrière son fauteuil, et ce ne fut qu'au bout de quelque temps que je m'aperçus qu'elle me parlait d'un ton moins ouvert que de coutume et avec une sorte d'embarras. J'en fus surpris. «Est-elle aussi comme tout ce monde-là? dis-je en moi-même. Que le diable l'emporte!» J'étais piqué; je voulais me retirer, et cependant je restai encore; je ne demandais qu'à la justifier; j'espérais un mot d'elle; et... ce que tu voudras. Cependant le salon se remplit: c'est le baron de F..., couvert de toute la garde-robe du temps du couronnement de François Ier; le conseiller R..., annoncé ici sous le titre d'excellence, et accompagné de sa sourde moitié; sans oublier le ridicule J...., qui mêle dans tout son habillement le gothique à la mode la plus nouvelle. J'adresse la parole à quelques personnes de ma connaissance, que je trouve fort laconiques. Je ne pensais et ne prenais garde qu'a mademoiselle de B.... Je n'apercevais pas que les femmes se parlaient à l'oreille au bout du salon, qu'il circulait quelque chose parmi les hommes, que madame de S... s'entretenait avec le comte: mademoiselle de B... m'a raconté tout cela depuis. Enfin le comte vint à moi et me conduisit dans l'embrasure d'une fenêtre. «Vous connaissez, me dit-il, notre bizarre étiquette. La société, à ce qu'il me semble, ne vous voit point ici avec plaisir; je ne voudrais pas pour tout...—Excellence, lui dis-je en l'interrompant, je vous demande mille pardons; j'aurais dû y songer plus tôt; vous me pardonnerez cette inconséquence. J'avais déjà pensé à me retirer; un mauvais génie m'a retenu,» ajoutai-je en riant et en lui faisant ma révérence. Le comte me serra la main avec une expression qui disait tout. Je saluai l'illustre compagnie, sortis, montai en cabriolet, et me rendis à M..., pour y voir de la montagne le soleil se coucher; et là je lus ce beau chant d'Homère, où il raconte comme Ulysse fut hébergé par le digne porcher. Tout cela était fort bien.

Je revins le soir pour souper. Il n'y avait encore à notre hôtel que quelques personnes qui jouaient aux dés sur le coin de la table, après avoir écarté un bout de la nappe. Je vis entrer l'honnête Adelin. Il accrocha son chapeau en me regardant, vint à moi, et me dit tout bas: «Tu as eu des désagréments?—Moi?—Le comte t'a fait entendre qu'il fallait quitter son salon.—Au diable le salon! J'étais bien aise de prendre l'air.—Fort bien, dit-il, tu as raison d'en rire. Je suis seulement fâché que l'affaire soit connue partout.» Ce fut alors que je me sentis piqué. Tous ceux qui venaient se mettre à table, et qui me regardaient, me paraissaient au fait de mon aventure, et le sang me bouillait.

Et maintenant que partout où je vais j'apprends que mes envieux triomphent, en disant que pareille chose est due à tout fat qui, pour quelques grains d'esprit, se croit permis de braver toutes les bienséances, et autres sottises semblables... alors on se donnerait volontiers d'un couteau dans le cœur. Qu'on dise ce qu'on voudra de la fermeté; je voudrais voir celui qui peut souffrir que des gredins glosent sur son compte, lorsqu'ils ont sur lui quelque prise. Quand leurs propos sont sans nul fondement, ah! l'on peut alors ne pas s'en mettre en peine.

Tout conspire contre moi. J'ai rencontré aujourd'hui mademoiselle de B... à la promenade. Je n'ai pu m'empêcher de lui parler, et, dès que nous nous sommes trouvés un peu écartés de la compagnie, de lui témoigner combien j'étais sensible à la conduite extraordinaire qu'elle avait tenue l'autre jour avec moi. «Werther! m'a-t-elle dit avec chaleur, avez-vous pu, connaissant mon cœur, interpréter ainsi mon trouble? Que n'ai-je pas souffert pour vous, depuis l'instant où j'entrai dans le salon? Je prévis tout; cent fois j'eus la bouche ouverte pour vous le dire. Je savais que les S... et les T... quitteraient la place plutôt que de rester dans votre société; je savais que le comte n'oserait pas se brouiller avec eux; et aujourd'hui quel tapage!—Comment! mademoiselle?...» m'écriai-je; et je cherchais à cacher mon trouble, car tout ce qu'Adelin m'avait dit avant-hier me courait dans ce moment par les veines comme une eau bouillante. «Que cela m'a déjà coûté!» ajouta cette douce créature, les larmes aux yeux! Je n'étais plus maître de moi-même, et j'étais sur le point de me jeter à ses pieds. «Expliquez-vous,» lui dis-je. Ses larmes coulèrent sur ses joues; j'étais hors de moi. Elle les essuya sans vouloir les cacher. «Ma tante! vous la connaissez, reprit-elle; elle était présente, et elle a vu, ah! de quel œil elle a vu cette scène! Werther, j'ai essuyé hier soir et ce matin un sermon sur ma liaison avec vous, et il m'a fallu vous entendre ravaler, humilier, sans pouvoir, sans oser vous défendre qu'à demi.»

Chaque mot qu'elle prononçait était un coup de poignard pour mon cœur. Elle ne sentait pas quel acte de compassion c'eût été que de me taire tout cela. Elle ajouta tout ce qu'on disait encore de mon aventure, et quel triomphe ce serait pour les gens les plus dignes de mépris; comme on chanterait partout que mon orgueil et ces dédains pour les autres, qu'ils me reprochaient depuis longtemps, étaient enfin punis.

Entendre tout cela de sa bouche, Wilhelm, prononcé d'une voix si compatissante! J'étais atterré, et j'en ai encore la rage dans le cœur. Je voudrais que quelqu'un s'avisât de me vexer, pour pouvoir lui passer mon épée au travers du corps! Si je voyais du sang, je serais plus tranquille. Ah! j'ai déjà cent fois saisi un couteau pour faire cesser l'oppression de mon cœur. L'on parle d'une noble race de chevaux qui, quand ils sont échauffés et surmenés, s'ouvrent eux-mêmes, par instinct, une veine avec les dents pour se faciliter la respiration. Je me trouve souvent dans le même cas: je voudrais m'ouvrir une veine qui me procurât la liberté éternelle.

J'ai offert ma démission à la cour; j'espère qu'elle sera acceptée. Vous me pardonnerez si je ne vous ai pas préalablement demandé votre permission. Il fallait que je partisse, et je sais d'avance tout ce que vous auriez pu dire pour me persuader de rester. Ainsi tâche de dorer la pilule à ma mère. Je ne saurais me satisfaire moi-même: elle ne doit donc pas murmurer, si je ne puis la contenter non plus. Cela doit sans doute lui faire de la peine: voir son fils s'arrêter tout à coup dans la carrière qui devait le mener au conseil privé et aux ambassades; le voir revenir honteusement sur ses pas et remettre sa monture à l'écurie! Faites tout ce que vous voudrez, combinez tous les cas possibles où j'aurais dû rester: il suffit, je pars. Et afin que vous sachiez où je vais, je vous dirai qu'il y a ici le prince de *** qui se plaît à ma société; dès qu'il a entendu parler de mon dessein, il m'a prié de l'accompagner dans ses terres et d'y passer le printemps. J'aurai liberté entière, il me l'a promis; et comme nous nous entendons jusqu'à un certain point, je veux courir la chance, et je pars avec lui.

Je te remercie de tes deux lettres. Je n'y ai point fait de réponse, parce que j'avais différé de t'envoyer celle-ci jusqu'à ce que j'eusse obtenu mon congé de la cour, dans la crainte que ma mère ne s'adressât au ministre et ne gênât mon projet. Mais c'est une affaire faite; le congé est arrivé. Il est inutile de vous dire avec quelle répugnance on a accepté cette démission, et tout ce que le ministre m'a écrit: vous éclateriez en lamentations. Le prince héréditaire m'a envoyé une gratification de vingt-cinq ducats, qu'il a accompagnée d'un mot dont j'ai été touché jusqu'aux larmes: je n'ai donc pas besoin de l'argent que je demandais à ma mère dans la dernière lettre que je lui écrivis.

Je pars demain; et comme le lieu de ma naissance n'est éloigné de ma route que de six milles, je veux le revoir et me rappeler ces anciens jours qui se sont évanouis comme un songe. Je veux entrer par cette porte par laquelle ma mère sortit avec moi en voiture, lorsque, après la mort de mon père, elle quitta ce séjour chéri pour aller se renfermer dans votre insupportable ville. Adieu, Wilhelm; tu auras des nouvelles de mon voyage.

Jamais pèlerin n'a visité les saints lieux avec plus de piété que moi les lieux qui m'ont vu naître, et n'a éprouvé plus de sentiments inattendus. Près d'un grand tilleul qui se trouve à un quart de lieue de la ville, je fis arrêter, descendis de voiture, et dis au postillon d'aller en avant, pour cheminer moi-même à pied et goûter toute la nouveauté, toute la vivacité de chaque réminiscence. Je m'arrêtai là, sous ce tilleul, qui était, dans mon enfance, le but et le terme de mes promenades. Quel changement! Alors, dans une heureuse ignorance, je m'élançais plein de désirs dans ce monde inconnu, où j'espérais pour mon cœur tant de vraies jouissances qui devaient le remplir au comble. Maintenant je revenais de ce monde. Ô mon ami! que d'espérances déçues! que de plans renversés! J'avais devant les yeux cette chaîne de montagnes qu'enfant j'ai tant de fois contemplée avec un œil d'envie: alors je restais là assis des heures entières; je me transportais au loin en idée; toute mon âme se perdait dans ces forêts, dans ces vallées, qui semblaient me sourire dans le lointain, enveloppées de leur voile de vapeurs; et lorsqu'il fallait me retirer, que j'avais de peine à m'arracher à tous mes points de vue! Je m'approchai du bourg; je saluai les jardins et les petites maisons que je reconnaissais: les nouvelles ne me plurent point; tous les changements me faisaient mal. J'arrivai à la porte, et je me retrouvai à l'instant tout entier. Mon ami, je n'entrerai dans aucun détail; quelque charme qu'ait eu pour moi tout ce que je vis, je ne te ferais qu'un récit monotone. J'avais résolu de prendre mon logement sur la place, justement auprès de autre ancienne maison. En y allant, je remarquai que l'école où une bonne vieille nous rassemblait dans notre enfance avait été changée en une boutique d'épicier. Je me rappelai l'inquiétude, les larmes, la mélancolie et les serrements de cœur que j'avais essuyés dans ce trou. Je ne faisais pas un pas qui n'amenât un souvenir. Non, je le répète, un pèlerin de la terre sainte trouve moins d'endroits de religieuse mémoire, et son âme n'est peut-être pas aussi remplie de saintes affections. Encore un exemple: Je descendis la rivière jusqu'à une certaine métairie où j'allais aussi fort souvent autrefois: c'est un petit endroit où nous autres enfants faisions des ricochets à qui mieux mieux. Je me rappelle si bien comme je m'arrêtais quelquefois à regarder couler l'eau; avec quelles singulières conjectures j'en suivais le cours; les idées merveilleuses que je me faisais des régions où elle parvenait; comme mon imagination trouvait bientôt des limites, et pourtant ne pouvait s'arrêter, et se sentait forcée d'aller plus loin, plus loin encore, jusqu'à ce qu'enfin je me perdais dans la contemplation d'un éloignement infini. Vois-tu, mon ami, nos bons aïeux n'en savaient pas plus long; ils étaient bornés à ce sentiment enfantin, et il y avait pourtant bien quelque grandiose dans leur crédulité naïve. Quand Ulysse parle de la mer immense, de la terre infinie, cela n'est-il pas plus vrai, plus proportionné à l'homme, plus mystérieux à la fois et plus sensible, que quand un écolier se croit aujourd'hui un prodige de science parce qu'il peut répéter qu'elle est ronde? La terre... il n'en fauta l'homme que quelques mottes pour soutenir sa vie, et moins encore pour y reposer ses restes.

Je suis actuellement à la maison de plaisance du prince. Encore peut-on vivre avec cet homme-ci: il est vrai et simple; mais il est entouré de personnages singuliers que je ne comprends pas. Ils n'ont pas l'air de fripons, et n'ont pas non plus la mine d'honnêtes gens. Ils me font des avances, et je n'ose me lier à eux. Ce qui me fâche aussi, c'est que le prince parle souvent de choses qu'il ne sait que par ouï-dire ou pour les avoir lues, et toujours dans le point de vue où on les lui a présentées.

Une chose encore, c'est qu'il fait plus de cas de mon esprit et de mes talents que de ce cœur dont seulement je fais vanité, et qui est seul la source de tout, de toute force, de tout bonheur, et de toute misère. Ah! ce que je sais, tout le monde peut le savoir; mais mon cœur n'est qu'à moi.

J'avais quelque chose en tête dont je ne voulais vous parler qu'après coup; mais, puisqu'il n'en sera rien, je puis vous le dire actuellement. Je voulais aller à la guerre. Ce projet m'a tenu longtemps au cœur. Ç'a été le principal motif qui m'a engagé à suivre ici le prince, qui est général au service de Russie. Je lui ai découvert mon dessein dans une promenade, il m'en a détourné; et il y aurait eu plus d'entêtement que de caprice à moi de ne pas me rendre à ses raisons.

Dis ce que tu voudras, je ne puis demeurer ici plus longtemps. Que faire ici? je m'ennuie. Le prince me regarde comme un égal. Fort bien; mais je ne suis point à mon aise. Et, dans le fond, nous n'avons rien de commun ensemble. C'est un homme d'esprit, mais d'un esprit tout à fait ordinaire; sa conversation ne m'amuse pas plus que la lecture d'un livre bien écrit. Je resterai encore huit jours, puis je recommencerai mes courses vagabondes. Ce que j'ai fait de mieux ici, ça été de dessiner. Le prince est amateur, et serait même un peu artiste, s'il était moins engoué du jargon scientifique. Souvent je grince les dents d'impatience et de colère, lorsque je m'échauffe à lui faire sentir la nature et à l'élever à l'art, et qu'il croit faire merveille s'il peut mal à propos fourrer dans la conversation quelque terme bien technique.

Oui, sans doute, je ne suis qu'un voyageur, un pèlerin sur la terre! Êtes-vous donc plus?

Où je prétends aller? je te le dirai en confidence. Je suis forcé de passer encore quinze jours ici. Je me suis dit que je voulais ensuite aller visiter les mines de ***; mais, dans le fond, il n'en est rien: je ne veux que me rapprocher de Charlotte, et voilà tout. Je ris de mon propre cœur... et je fais toutes ses volontés.

Non, c'est bien, tout est pour le mieux! Moi, son époux! Ô Dieu qui m'as donné le jour, si lu m'avais préparé cette félicité, toute ma vie n'eût été qu'une continuelle adoration! Je ne veux point plaider contre ta volonté. Pardonne-moi ces larmes, pardonne-moi mes souhaits inutiles... Elle ma femme! Si j'avais serré dans mes bras la plus douce créature qui soit sous le ciel!... Un frisson court partout mon corps, Wilhelm, lorsque Albert embrasse sa taille si svelte.

Et cependant, le dirai-je? Pourquoi ne le dirai-je pas? Wilhelm, elle eût été plus heureuse avec moi qu'avec lui! Oh! ce n'est point là l'homme capable de remplir tous les vœux de ce cœur. Un certain défaut de sensibilité, un défaut... prends-le comme tu voudras; son cœur ne bat pas sympathiquement à la lecture d'un livre chéri, où mon cœur et celui de Charlotte se rencontrent si bien, et dans mille autres circonstances, quand il nous arrive de dire notre sentiment sur une action. Il est vrai qu'il l'aime de toute son âme: et que ne mérite pas un pareil amour!...

Un importun m'a interrompu. Mes larmes sont séchées; me voilà distrait. Adieu, cher ami.

Je ne suis pas le seul à plaindre. Tous les hommes sont frustrés dans leurs espérances, trompés dans leur attente. J'ai été voir ma bonne femme des tilleuls. Son aîné accourut au-devant de moi; un cri de joie qu'il poussa attira la mère, qui me parut fort abattue. Ses premiers mots furent: «Mon bon monsieur! hélas! mon Jean est mort.» C'était le plus jeune de ses enfants. Je gardais le silence. «Mon homme, dit-elle, est revenu de la Suisse, et il n'a rien rapporté; et sans quelques bonnes âmes, il aurait été obligé de mendier: la fièvre l'avait pris en chemin.» Je ne pus rien lui dire; je donnai quelque chose au petit. Elle me pria d'accepter quelques pommes; je le fis, et je quittai ce lieu de triste souvenir.

En un tour de main tout change avec moi. Souvent un doux rayon de la vie veut bien se lever de nouveau et m'éclairer d'une demi-clarté, hélas! seulement pour un moment. Quand je me perds aussi dans des rêves, je ne puis me défendre de cette pensée: Quoi! si Albert mourait! tu deviendrais... oui, elle deviendrait... Alors je poursuis ce fantôme jusqu'à ce qu'il me conduise à des abîmes sur le bord desquels je m'arrête et recule en tremblant.

Si je sors de la ville, et que je me retrouve sur cette route que je parcourus en voilure la première fois que j'allai prendre Charlotte pour la conduire au bal, quel changement! Tout, tout a disparu. Il ne me reste plus rien de ce monde qui a passé; pas un battement de cœur du sentiment que j'éprouvais alors. Je suis comme un esprit qui, revenant dans le château qu'il bâtit autrefois lorsqu'il était un puissant prince, qu'il décora de tous les dons de la magnificence, et qu'il laissa en mourant à un fils plein d'espérance, le trouverait brûlé et démoli.

Quelquefois je ne puis comprendre comment un autre peut l'aimer, ose l'aimer, quand je l'aime si uniquement, si profondément, si pleinement; quand je ne connais rien, ne sais rien, n'ai rien qu'elle.

Oui, c'est bien ainsi: de même que la nature s'incline vers l'automne, l'automne commence en moi et autour de moi. Mes feuilles jaunissent, et déjà les feuilles des arbres voisins sont tombées. Ne t'ai-je pas une fois parlé d'un jeune valet de ferme que je vis quand je vins ici la première fois? J'ai demandé de ses nouvelles à Wahlheim. On me dit qu'il avait été chassé de la maison où il était, et personne ne voulut m'en apprendre davantage. Hier je le rencontrai par hasard sur la route d'un autre village. Je lui parlai, et il me conta son histoire, dont je fus touché à un point que tu comprendras aisément lorsque je te l'aurai répétée. Mais à quoi bon? Pourquoi ne pas garder pour moi seul ce qui m'afflige et me rend malheureux? pourquoi t'affliger aussi? pourquoi le donner toujours l'occasion de me plaindre ou de me gronder? Qui sait? cela tient peut-être aussi à ma destinée.

Le jeune homme ne répondit d'abord à mes questions qu'avec une sombre tristesse, dans laquelle je crus même démêler une certaine honte; mais bientôt plus expansif, comme si tout à coup il nous eût reconnus tous les deux, il m'avoua sa faute et son malheur. Que ne puis-je, mon ami, te rapporter chacune de ses paroles! Il avoua, il raconta même avec une sorte de plaisir, et comme en jouissant de ses souvenirs, que sa passion pour la fermière avait augmenté de jour en jour; qu'à la fin il ne savait plus ce qu'il faisait; qu'il ne savait plus, selon son expression, où donner de la tête. Il ne pouvait plus ni manger, ni boire, ni dormir; il étouffait; il faisait ce qu'il ne fallait pas faire; ce qu'on lui ordonnait, il l'oubliait: il semblait possédé par quelque démon. Un jour, enfin, qu'elle était montée dans un grenier, il l'avait suivie, ou plutôt il y avait été attiré après elle. Comme elle ne se rendait pas à ses prières, il voulut s'emparer d'elle de force. Il ne conçoit pas comment il en est venu là; il prend Dieu à témoin que ses vues ont toujours été honorables, et qu'il n'a jamais souhaité rien plus ardemment que de l'épouser et de passer sa vie avec elle. Après avoir longtemps parlé, il hésita, et s'arrêta comme quelqu'un à qui il reste encore quelque chose à dire et qui n'ose le faire. Enfin il m'avoua avec timidité les petites familiarités qu'elle lui permettait quelquefois, les légères faveurs qu'elle lui accordait; et, en disant cela, il s'interrompait, et répétait avec les plus vives protestations que ce n'était pas pour la décrier, qu'il l'aimait et l'estimait comme auparavant; que pareille chose ne serait jamais venue à sa bouche, et qu'il ne m'en parlait que pour me convaincre qu'il n'avait pas été tout à fait un furieux et un insensé. Et ici, mon cher, je recommence mon ancienne chanson, mon éternel refrain. Si je pouvais te représenter ce jeune homme tel qu'il me parut, tel que je l'ai encore devant les yeux! Si je pouvais tout te dire exactement, pour te faire sentir combien je m'intéresse à son sort, combien je dois m'y intéresser! Mais cela suffit. Comme tu connais aussi mon sort, comme tu me connais aussi, tu ne dois que trop bien savoir ce qui m'attire vers tous les malheureux, et surtout vers celui-ci.

En relisant ma lettre, je m'aperçois que j'ai oublié de te raconter la fin de l'histoire: elle est facile à deviner. La fermière se défendit; son frère survint. Depuis longtemps il haïssait le jeune homme, et l'aurait voulu hors de la maison, parce qu'il craignait qu'un nouveau mariage ne privât ses enfants d'un héritage assez considérable, sa sœur n'ayant pas d'enfants. Ce frère le chassa sur-le-champ, et fit tant de bruit de l'affaire, que la fermière, quand même elle l'eût voulu, n'eût point osé le reprendre. Actuellement elle a un autre domestique. On dit qu'elle s'est brouillée avec son frère, aussi au sujet de celui-ci; on regarde comme certain qu'elle épousera ce nouveau venu. L'autre m'a dit qu'il était fermement résolu à ne pas y survivre, et que cela ne se ferait pas de son vivant.

Ce que je te raconte n'est ni exagéré ni embelli. Je puis dire qu'au contraire je te l'ai conté faiblement, bien faiblement, et que je te l'ai gâté avec notre langage de prudes.

Cet amour, cette fidélité, cette passion, n'est donc pas une fiction de poète! elle vit, elle existe dans sa plus grande pureté chez ces hommes que nous appelons grossiers, et qui nous paraissent si bruts, à nous civilisés, et réduits à rien à force de poli. Lis cette histoire avec dévotion, je t'en prie. Je suis calme aujourd'hui en te l'écrivant. Tu vois, je ne fais pas jaillir l'encre, et je ne couvre pas mon papier de taches comme de coutume. Lis, mon ami, et pense bien que cela est aussi l'histoire de ton ami! Oui, voilà ce qui m'est arrivé, voilà ce qui m'attend; et je ne suis pas à moitié si courageux, pas à moitié si résolu que ce pauvre malheureux, avec lequel je n'ose presque pas me comparer.

Elle avait écrit un petit billet à son mari, qui est à la campagne, où le retiennent quelques affaires, il commençait ainsi: «Mon ami, mon tendre ami, reviens le plus tôt que tu pourras; je t'attends avec impatience.» Une personne qui survint lui apprit que, par certaines circonstances, le retour d'Albert serait un peu retardé. Le billet resta là, et me tomba le soir entre les mains. Je le lis, et je souris: elle me demande pourquoi. «Que l'imagination, m'écriai-je, est un présent divin! J'ai pu me figurer un moment que ce billet m'était adressé!» Elle ne répondit rien, parut mécontente, et je me tus.

J'ai eu bien de la peine à me résoudre à quitter le simple frac bleu que je portais lorsque je dansai pour la première fois avec Charlotte; mais à la fin il était devenu par trop usé. Je m'en suis fait faire un autre tout pareil au premier, collet et parements, avec un gilet et des culottes de même étoffe et de même couleur que ceux que j'avais ce jour-là.

Cela ne me dédommagera pas tout à fait. Je ne sais... je crois pourtant qu'avec le temps celui-ci me deviendra aussi plus cher.

Elle avait été absente quelques jours pour aller chercher Albert à la campagne. Aujourd'hui j'entre dans sa chambre; elle vient au-devant de moi, et je baisai sa main avec mille joies.

Un serin vole du miroir, et se perche sur son épaule. «Un nouvel ami,» dit-elle. Et elle le prit sur sa main.

«Il est destiné à mes enfants: il est si joli! Regardez-le. Quand je lui donne du pain, il bat des ailes et becquète si gentiment! Il me baise aussi: voyez.

Lorsqu'elle présenta sa bouche au petit animal, il becqueta dans ses douces lèvres, et il les pressait comme s'il avait pu sentir la félicité dont il jouissait.

«Il faut aussi qu'il vous baise,» dit-elle. Et elle approcha l'oiseau de ma bouche. Son petit bec passa des lèvres de Charlotte aux miennes, et ses picotements furent comme un souffle précurseur, un avant-goût de jouissance amoureuse.

—Son baiser, dis-je, n'est point tout à fait désintéressé. Il cherche de la nourriture, et s'en va non satisfait d'une vide caresse.

—Il mange aussi dans ma bouche,» dit-elle. Et elle lui présenta un peu de mie de pain avec ses lèvres, où je voyais sourire toutes les joies innocentes, tous les plaisirs, toutes les ardeurs d'un amour mutuel.

Je détournai le visage. Elle ne devrait pas faire cela; elle ne devrait pas allumer mon imagination par ces images d'innocence et de félicité célestes; elle ne devrait pas éveiller mon cœur de ce sommeil où l'indifférence de la vie le berce quelquefois. Mais pourquoi ne le ferait-elle pas? bille se lie tellement à moi; elle sait comment je l'aime.

On se donnerait au diable, Wilhelm, quand on pense qu'il faut qu'il y ait des hommes assez dépourvus d'âme et de sentiment pour ne pas goûter le peu qui vaille quelque chose sur la terre. Tu connais ces noyers sous lesquels je me suis assis avec Charlotte chez le bon pasteur de Saint-***, ces beaux noyers qui m'apportaient toujours je ne sais quel contentement d'âme. Comme ils rendaient la cour du presbytère agréable et hospitalière! que leurs rameaux étaient frais et magnifiques! et jusqu'au souvenir des honnêtes ministres qui les avaient plantés il y a tant d'années! Le maître d'école nous a dit bien souvent le nom de l'un d'eux, qu'il tenait de son grand-père. Ce doit avoir été un galant homme, et sa mémoire m'était toujours sacrée lorsque j'étais sous ces arbres. Oui, le maître d'école avait hier les larmes aux yeux lorsque nous nous plaignions ensemble de ce qu'ils avaient été abattus... Abattus... J'enrage, et je crois que je tuerais le chien qui a donné le premier coup de hache... Moi, qui serais homme à m'affliger sérieusement si, ayant deux arbres comme cela dans ma cour, j'en voyais un mourir de vieillesse, faut-il que je voie cela! Mon cher ami, il y a une chose qui console. Ce que c'est que le sentiment chez les hommes! tout le village murmure, et j'espère que la femme du pasteur verra à son beurre, à ses œufs, et aux autres marques d'amitié, quelle blessure elle a faite aux habitants de l'endroit. Car c'est elle, la femme du nouveau pasteur (notre vieillard est aussi mort), une créature sèche, acariâtre et malingre, et qui a bien raison de ne prendre aucun intérêt au monde, car personne n'en prend à elle; une sotte qui veut se donner pour savante, qui se mêle d'examiner les canons, qui travaille à la nouvelle réformation critico-morale du christianisme, et à qui les rêveries de Lavater font hausser les épaules, dont la santé est tout à fait ruinée, et qui n'a, en conséquence, aucune joie sur la terre. Aussi il n'y avait qu'une pareille créature qui pût faire abattre mes noyers. Vois-tu, je n'en puis pas revenir! Imagine-toi un peu: les feuilles en tombant salissent sa cour et la rendent humide; les arbres lui interceptent le jour; et quand les noix sont mûres, les enfants y jettent des pierres pour les abattre, et cela affecte ses nerfs et la trouble dans ses profondes méditations, lorsqu'elle pèse et compare ensemble Kennikot, Semler et Michaëlis! Lorsque je vis les gens du village, et surtout les anciens, si mécontents, je leur dis: «Pourquoi l'avez-vous souffert?» Ils me répondirent: «Quand le maire veut, ici, que faire?» Mais une chose me fait plaisir: le maire et le ministre (car celui-ci pensait bien aussi tirer quelque profil des lubies de sa femme, qui ne lui rendent pas sa soupe plus grasse) convinrent de partager entre eux; et ils allaient le faire, lorsque la chambre des domaines intervint, et leur dit: «Doucement!» Elle avait de vieilles prétentions sur la partie de la cour du presbytère où les arbres étaient, et elle les vendit au plus offrant. Ils sont à bas! Oh! si j'étais prince! je ferais à la femme du pasteur, au maire et à la chambre des domaines...... Prince!....Ab! oui, si j'étais prince, que me feraient les arbres de mon pays?

Quand je vois seulement ses yeux noirs, je suis content! Ce qui me chagrine, c'est qu'Albert ne parait pas aussi heureux qu'il... l'espérait... Si... Je ne fais pas souvent des réticences; mais ici je ne puis m'exprimer autrement... et il me semble que c'est assez clair.

Ossian a supplanté Homère dans mon cœur. Quel monde que celui où ses chants sublimes me ravissent! Errer sur les bruyères tourmentées par l'ouragan qui transporte sur des nuages flottants les esprits des aïeux, à la pâle clarté de la lune; entendre dans la montagne les gémissements des génies des cavernes, à moitié étouffés dans le rugissement du torrent de la forêt, et les soupirs de la jeune fille agonisante près des quatre pierres couvertes de mousse qui couvrent le héros noblement mort qui fut son bien-aimé... Et quand alors je rencontre le barde, blanchi par les années, qui sur les vastes bruyères cherche les traces de ses pères, et ne trouve que les pierres de leurs tombeaux, qui gémit et tourne ses yeux vers l'étoile du soir se cachant dans la mer houleuse, et que le passé revit dans l'âme du héros, comme lorsque cette étoile éclairait encore de son rayon propice les périls des braves et que la lune prêtait sa lumière à leur vaisseau revenant victorieux; que je lis sur son front sa profonde douleur, et que je le vois, lui le dernier, lui resté seul sur la terre, chanceler vers la tombe, et comme il puise encore de douloureux plaisirs dans la présence des ombres immobiles de ses pères, et regarde la terre froide et l'herbe épaisse que le vent couche, et s'écrie: «Le voyageur viendra; il viendra celui qui me connut dans ma beauté, et il dira: Où est le barde? Qu'est devenu le fils de Fingal? Son pied foule ma tombe, et c'est en vain qu'il me demande sur la terre...» Alors, ô mon ami! je serais homme à arracher l'épée de quelque noble écuyer, à délivrer tout d'un coup mon prince du tourment d'une vie qui n'est qu'une mort lente, et à envoyer mon âme après ce demi-dieu mis en liberté.

Hélas! ce vide, ce vide affreux que je sens dans mon sein!... je pense souvent: si tu pouvais une fois, une seule fois, la presser contre ce cœur, tout ce vide serait rempli.

Oui, mon cher, je me confirme de plus en plus dans l'idée que c'est peu de chose, bien peu de chose que l'existence d'une créature. Une amie de Charlotte est venue la voir; je suis entré dans la chambre voisine; j'ai voulu prendre un livre, et, ne pouvant pas lire, je me suis mis à écrire. J'ai entendu qu'elles parlaient bas: elles se contaient l'une à l'autre des choses assez indifférentes, des nouvelles de la ville; comme celle-ci était mariée, celle-là malade, fort malade. «Elle a une toux sèche, disait l'une, les joues creuses, et, à chaque instant, il lui prend des faiblesses: je ne donnerais pas un sou de sa vie.—Monsieur N... n'est pas en meilleur état, disait Charlotte.—Il est enflé,» reprenait l'autre. Et mon imagination vive me plaçait tout d'abord au pied du lit de ces malheureux; je voyais avec quelle répugnance ils tournaient le dos à la vie, comme ils... Wilhelm, mes petites femmes en parlaient comme on parle d'ordinaire de la mort d'un étranger... Et quand je regarde autour de moi, que j'examine cette chambre, et que je vois les habits de Charlotte, les papiers d'Albert, et ces meubles avec lesquels je suis à présent si familiarisé, je me dis à moi-même: «Vois ce que tu es dans cette maison! Tout pour tout. Tes amis te considèrent, tu fais souvent leur joie, et il semble à ton cœur qu'il ne pourrait exister sans eux. Cependant si tu partais, si tu t'éloignais de ce cercle, sentiraient-ils le vide que ta perte causerait dans leur destinée? et combien de temps?...» Ah! l'homme est si passager, que là même où il a proprement la certitude de son existence, là où il peut laisser la seule vraie impression de sa présence dans la mémoire, dans l'âme de ses amis, il doit s'effacer et disparaître; et cela sitôt!

Je me déchirerais le sein, je me briserais le crâne, quand je vois combien peu nous pouvons les uns pour les autres. Hélas! l'amour, la joie, la chaleur, les délices que je ne porte pas au dedans de moi, un autre ne me les donnera pas; et le cœur tout plein de délices, je ne rendrai pas heureux cet autre, quand il est là froid et sans force devant moi.

J'ai tant! et son idée dévore tout; j'ai tant! et sans elle tout pour moi se réduit à rien.

Si je n'ai pas été cent fois sur le point de lui sauter au cou!... Dieu sait ce qu'il en coûte de voir tant de charmes passer et repasser devant vous, sans que vous osiez y porter la main! Et cependant le penchant naturel de l'humanité nous porte à prendre. Les enfants ne tâchent-ils pas de saisir tout ce qu'ils aperçoivent? Et moi!...

Dieu sait combien de fois je me mets au lit avec le désir et quelquefois avec l'espérance de ne pas me réveiller; et le matin j'ouvre les yeux, je revois le soleil, et je suis malheureux. Oh! que ne puis-je être un maniaque! que ne puis-je m'en prendre au temps, à un tiers, à une entreprise manquée! Alors l'insupportable fardeau de ma peine ne porterait qu'à demi sur moi. Malheureux que je suis! je ne sens que trop que toute la faute est à moi seul.

La faute! non. Je porte aujourd'hui cachée dans mon sein la source de toutes les misères, comme j'y portais autrefois la source de toutes les béatitudes. Ne suis-je pas le même homme qui nageait autrefois dans une intarissable sensibilité, qui voyait naître un paradis à chaque pas, et qui avait un cœur capable d'embrasser dans son amour un monde entier? Mais maintenant ce cœur est mort, il n'en naît plus aucun ravissement; mes yeux sont secs; et mes sens, que ne soulagent plus des larmes rafraîchissantes, sont devenus secs aussi, et leur angoisse sillonne mon front de rides. Combien je souffre! car j'ai perdu ce qui faisait tous les délices de ma vie, cette force divine avec laquelle je créais des mondes autour de moi. Elle est passée!... Lorsque de ma fenêtre je regarde vers la colline lointaine, c'est en vain que je vois au-dessus d'elle le soleil du matin pénétrer les brouillards, et luire sur le fond paisible de la prairie, tandis que la douce rivière s'avance vers moi, en serpentant, entre ses saules dépouillés de feuilles: toute cette magnifique nature est pour moi froide, inanimée comme une estampe coloriée; et de tout ce spectacle je ne peux verser en moi et faire passer de ma tête dans mon cœur la moindre goutte d'un sentiment bienheureux. L'homme tout entier est là debout, la face devant Dieu, comme un puits tari, comme un seau desséché. Je me suis souvent jeté à terre pour demander à Dieu des larmes, comme un laboureur prie pour de la pluie, lorsqu'il voit sur sa tête un ciel d'airain et la terre mourir de soif autour de lui.

Mais, hélas! je le sens, Dieu n'accorde point la pluie et le soleil à nos prières importunes; et ces temps dont le souvenir me tourmente, pourquoi étaient-ils si heureux, sinon parce que j'attendais son esprit avec patience, e que je recevais avec un cœur reconnaissant les délices qu'il versait sur moi?

Elle m'a reproché mes excès, mais d'un ton si aimable! mes excès de ce que, d'un verre de vin, je me laisse quelquefois entraîner à boire la bouteille. «Évitez cela, me disait-elle; pensez à Charlotte!—Penser! avez-vous besoin de me l'ordonner? Que je pense, que je ne pense pas, vous êtes toujours présente à mon âme. J'étais assis aujourd'hui à l'endroit même où vous descendîtes dernièrement de voiture...» Elle s'est mise à parler d'autre chose, pour m'empêcher de m'enfoncer trop avant dans cette matière. Je ne suis plus mon maître, cher ami! Elle fait de moi tout ce qu'elle veut.

Je te remercie, Wilhelm, du tendre intérêt que tu prends à moi, de la bonne intention qui perce dans ton conseil; mais je te prie d'être tranquille. Laisse-moi supporter toute la crise; malgré l'abattement où je suis, j'ai encore assez de force pour aller jusqu'au bout. Je respecte la religion, tu le sais; je sens que c'est un bâton pour celui qui tombe de lassitude, un rafraîchissement pour celui que la soif consume. Seulement... peut-elle, doit-elle être cela pour tous? Considère ce vaste univers: tu vois des milliers d'hommes pour qui elle ne l'a pas été; d'autres pour qui elle ne le sera jamais, soit qu'elle leur ait été annoncée ou non. Faut-il donc qu'elle le soit pour moi? Le fils de Dieu ne dit-il pas lui-même: Ceux que mon père m'a donnés seront avec moi? Si donc je ne lui ai pas été donné, si le père veut me réserver pour lui, comme mon cœur me le dit... De grâce, ne va pas donner à cela une fausse interprétation, et voir une raillerie dans ces mots innocents: c'est mon âme tout entière que j'expose devant toi. Autrement j'eusse mieux aimé me taire: car je hais de perdre mes paroles sur des matières que les autres entendent tout aussi peu que moi. Qu'est-ce que la destinée de l'homme, sinon de fournir la carrière de ses maux, et de boire sa coupe tout entière? Et si celle coupe parut au Dieu du ciel trop amère lorsqu'il la porta sur ses lèvres d'homme, irai-je faire le fort et feindre de la trouver douce et agréable? et pourquoi aurais-je honte de l'avouer dans ce terrible moment où tout mon être frémit entre l'existence et le néant, où le passé luit comme un éclair sur le sombre abîme de l'avenir, où tout ce qui m'environne s'écroule, où le monde périt avec moi? N'est-ce pas la voix de la créature accablée, défaillante, s'abîmant sans ressource au milieu des vains efforts qu'elle fait pour se soutenir, que de s'écrier avec plainte: «Mon Dieu! mon Dieu! pourquoi m'avez-vous abandonné?» Pourrais-je rougir de cette expression? pourrais-je redouter le moment où elle m'échappera, comme si elle n'avait pas échappé à celui qui replie les deux comme un voile?

Elle ne voit pas, elle ne sent pas qu'elle prépare le poison qui nous fera périr tous les deux; et moi j'avale avec délices la coupe où elle me présente la mort! Que veut dire cet air de bonté avec lequel elle me regarde souvent (souvent, non, mais quelquefois)? cette complaisance avec laquelle elle reçoit une impression produite par un sentiment dont je ne suis pas le maître? cette compassion pour mes souffrances, qui se peint sur son front?

Comme je me retirais hier, elle me tendit la main, et me dit: «Adieu, cher Werther!» Cher Werther! C'est la première fois qu'elle m'ait donné le nom decher, et la joie que j'en ressentis a pénétré jusqu'à la moelle de mes os. Je me le répétai cent fois. Et le soir, lorsque je voulus me mettre au lit, en habillant avec moi-même de toutes sortes de choses, je me dis tout à coup: «Bonne nuit, cher Werther!» et je ne pus ensuite m'empêcher de rire de moi-même.

Je ne puis pas prier Dieu en disant: «Conserve-la-moi!» Et cependant elle me parait souvent être à moi. Je ne puis pas lui demander: «Donne-la-moi!» car elle est à un autre... Je joue et plaisante avec mes peines. Si je me laissais aller, je ferais toute une litanie d'antithèses.

Elle sent ce que je souffre. Aujourd'hui son regard m'a pénétré jusqu'au fond du cœur. Je l'ai trouvée seule. Je ne disais rien, et elle me regardait fixement. Je ne voyais plus cette beauté séduisante, ces éclairs d'esprit qui entourent son front: un regard plus puissant agissait sur moi; un regard plein du plus tendre intérêt, de la plus douce pitié. Pourquoi n'ai-je pas osé me jeter à ses pieds? pourquoi n'ai-je pas osé m'élancer à son cou, et lui répondre par mille baisers? Elle a eu recours à son clavecin, et s'est mise en même temps à chanter d'une voix si douce! Jamais ses lèvres ne m'ont paru si charmantes: c'était comme si elles s'ouvraient, languissantes, pour absorber en elles ces doux sons qui jaillissaient de l'instrument, et que seulement l'écho céleste de sa bouche résonnât. Ah! si je pouvais te dire cela comme je le sentais! Je n'ai pu y tenir plus longtemps. J'ai baissé la tête, et j'ai dit avec serment: «Jamais je ne me hasarderai à vous imprimer un baiser, ô lèvres sur lesquelles voltigent les esprits du ciel!...» Et cependant... je veux... Ah! vois-tu, c'est comme un mur de séparation qui s'est élevé devant mon âme... Cette félicité, cette pureté du ciel... détruite... et puis expier son crime... Son crime!

Quelquefois je me dis: «Ta destinée n'est qu'à toi: tu peux estimer tous les autres heureux; jamais mortel ne fut tourmenté comme toi.» Et puis je lis quelque ancien poète; et c'est comme si je lisais dans mon propre cœur. J'ai tant à souffrir! Quoi! il y a donc eu déjà avant moi des hommes aussi malheureux!

Non, jamais, jamais je ne pourrai revenir à moi. Partout où je vais, je rencontre quelque apparition qui me met hors de moi-même. Aujourd'hui, ô destin, ô humanité!

Je vais sur les bords de l'eau à l'heure du dîner; je n'avais aucune envie de manger. Tout était désert; un vent d'ouest, froid et humide, soufflait de la montagne, et des nuages grisâtres couvraient la vallée. J'ai aperçu de loin un homme vêtu d'un mauvais habit vert, qui marchait courbé entre les rochers, et paraissait chercher des simples. Je me suis approché de lui, et le bruit que j'ai fait en arrivant l'ayant fait se retourner, j'ai vu une physionomie tout à fait intéressante, couverte d'une tristesse profonde, mais qui n'annonçait rien d'ailleurs qu'une âme honnête. Ses cheveux étaient relevés en deux boucles avec des épingles, et ceux de derrière formaient une tresse fort épaisse qui lui descendait sur le dos. Comme son habillement indiquait un homme du commun, j'ai cru qu'il ne prendrait pas mal que je fisse attention à ce qu'il faisait; et, en conséquence, je lui ai demandé ce qu'il cherchait. «Je cherche des fleurs, a-t-il répondu avec un profond soupir, et je n'en trouve point.—Aussi n'est-ce pas la saison, lui ai-je dit en riant.—Il y a tant de fleurs! a-t-il reparti en descendant vers moi. Il y a dans mon jardin des roses et deux espèces de chèvre-feuille, dont l'une m'a été donnée par mon père. Elles poussent ordinairement aussi vite que la mauvaise herbe, et voilà déjà deux jours que j'en cherche sans en pouvoir trouver. Et même ici, dehors, il y a toujours des fleurs, des jaunes, des bleues, des rouges, et la centaurée aussi est une jolie petite fleur: je n'en puis trouver aucune.» J'ai remarqué en lui un certain air hagard; et, prenant un détour, je lui ai demandé ce qu'il voulait faire de ces fleurs. Un sourire singulier et convulsif a contracté les traits de sa figure. «Si vous voulez ne point me trahir, a-t-il dit en appuyant un doigt sur sa bouche, je vous dirai que j'ai promis un bouquet à ma belle.—C'est fort bien.—Ah! elle a bien d'autres choses! Elle est riche!—Et pourtant elle fait grand cas de votre bouquet?—Oh! elle a des joyaux et une couronne!—Comment l'appelez-vous donc?—Si les états généraux voulaient me payer, je serais un autre homme! Oui, il fut un temps où j'étais si content! Aujourd'hui c'en est fait pour moi, je suis...» Un regard humide qu'il a lancé vers le ciel a tout exprimé. «Vous étiez donc heureux?—Ah! je voudrais bien l'être encore de même! J'étais content, gai et gaillard comme le poisson dans l'eau.—Henri! a crié une vieille femme sur le chemin, Henri, où es-tu fourré? Nous t'avons cherché partout. Viens dîner.—Est-ce là votre fils? lui ai-je demandé en m'approchant d'elle.—Oui, c'est mon pauvre fils! a-t-elle répondu. Dieu m'a donné une croix lourde.—Combien y a-t-il qu'il est dans cet état?—Il n'y a que six mois qu'il est ainsi tranquille. Je rends grâce à Dieu que cela n'ait pas été plus loin. Auparavant il a été dans une frénésie qui a duré une année entière; et pour lors il était à la chaîne dans l'hôpital des fous. À présent il ne fait rien à personne; seulement il est toujours occupé de rois et d'empereurs. C'était un homme doux et tranquille, qui m'aidait à vivre, et qui avait une fort belle écriture. Tout d'un coup il devint rêveur, tomba malade d'une fièvre chaude, de là dans le délire, et maintenant il est dans l'état où vous le voyez. S'il fallait raconter, monsieur...» J'interrompis ce flux de paroles en lui demandant quel était ce temps dont il faisait si grand récit, et où il se trouvait si heureux et si content. «Le pauvre insensé, m'a-t-elle dit avec un sourire de pitié, veut parler du temps où il était hors de lui: il ne cesse d'en faire l'éloge. C'est le temps qu'il a passé à l'hôpital, et où il n'avait aucune connaissance de lui-même.» Cela a fait sur moi l'effet d'un coup de tonnerre. Je lui ai mis une pièce d'argent dans la main, et je me suis éloigné d'elle à grands pas.

«Où tu étais heureux! me suis-je écrié en marchant précipitamment vers la ville, où tu étais content comme un poisson dans l'eau! Dieu du ciel! as-tu donc ordonné la destinée des hommes de telle sorte qu'ils ne soient heureux qu'avant d'arriver à l'âge de la raison, ou après qu'ils l'ont perdue! Pauvre misérable! Et pourtant je porte envie à ta folie, à ce désastre de tes sens, dans lequel tu te consumes. Tu sors plein d'espérances pour cueillir des fleurs à ta reine... au milieu de l'hiver... et tu t'affliges de n'en point trouver, et tu ne conçois pas pourquoi tu n'en trouves point. Et moi... et moi, je sors sans espérances, sans aucun but, et je rentre au logis comme j'en suis sorti... Tu te figures quel homme tu serais si les états généraux voulaient te payer; heureuse créature, qui peut attribuer la privation de ton bonheur à un obstacle terrestre! Tu ne sens pas, tu ne sens pas que c'est dans le trouble de ton cœur, dans ton cerveau détraqué, que gît ta misère, dont tous les rois de la terre ne sauraient le délivrer!»

Puisse-t-il mourir dans le désespoir, celui qui se rit du malade qui, pour aller chercher des eaux minérales éloignées, fait un long voyage qui augmentera sa maladie et rendra la fin de sa vie plus douloureuse! celui qui insulte à ce cœur oppressé qui, pour se délivrer de ses remords, pour calmer son trouble et ses souffrances, fait un pèlerinage au saint sépulcre: chaque pas qu'il fait sur la terre durcie, par des routes non frayées, et qui déchire ses pieds, est une goutte de baume sur sa plaie; et à chaque jour de marche il se couche le cœur soulagé d'une partie du fardeau qui l'accable... Et vous osez appeler cela rêveries, vous autres bavards, mollement assis sur des coussins! Rêveries!... Ô Dieu! tu vois mes larmes... Fallait-il, après avoir formé l'homme si pauvre, lui donner des frères qui le pillent encore dans sa pauvreté, et lui dérobent ce peu de confiance qu'il a en toi: car la confiance en une racine salutaire, dans les pleurs de la vigne, qu'est-ce, sinon la confiance en toi qui a mis dans tout ce qui nous environne la guérison et le soulagement dont nous avons besoin à toute heure? Ô père que je ne connais pas, père qui remplissais autrefois toute mon âme, et qui as depuis détourné ta face de dessus moi, appelle-moi vers toi! ne te tais pas plus longtemps; ton silence n'arrêtera pas mon âme altérée... Et un homme, un père, pourrait-il s'irriter de voir son fils, qu'il n'attendait pas, lui sauter au cou en s'écriant: «Me voici revenu, mon père; ne vous fâchez point si j'interromps un voyage que je devais supporter plus longtemps pour vous obéir. Le monde est le même partout; partout peine et travail, récompense et plaisirs: mais que me fait tout cela? Je ne suis bien qu'où vous êtes; je veux souffrir et jouir en votre présence...» Et toi, père céleste et miséricordieux, pourrais-tu repousser ton fils?

Wilhelm! cet homme dont je t'ai parlé, cet heureux infortuné, était commis chez le père de Charlotte, et une malheureuse passion qu'il conçut pour elle, qu'il nourrit en secret, qu'il lui découvrit enfin, et qui le fit renvoyer de sa place, l'a rendu fou. Sens, si tu peux, sens, par ces mots pleins de sécheresse, combien cette histoire m'a bouleversé, lorsque Albert me l'a contée aussi froidement que tu la liras peut-être!

Je te supplie... Vois-tu, c'est fait de moi... Je ne saurais supporter tout cela plus longtemps. Aujourd'hui j'étais assis près d'elle... J'étais assis; elle jouait différents airs sur son clavecin, avec toute l'expression! tout, tout!... que dirai-je? Sa petite sœur habillait sa poupée sur mon genou. Les larmes me sont venues aux yeux. Je me suis baissé, et j'ai aperçu son anneau de mariage. Mes pleurs ont coulé... Et tout à coup elle a passé à cet air ancien dont la douceur a quelque chose de céleste; et aussitôt j'ai senti entrer dans mon âme un sentiment de consolation et revivre le souvenir de tout le passé, du temps où j'entendais cet air, des tristes jours d'intervalle, du retour, des chagrins, des espérances trompées, et puis... J'allais et venais par la chambre; mon cœur suffoquait. «Au nom de Dieu! lui ai-je dit avec l'expression la plus vive, au nom de Dieu, finissez!» Elle a cessé, et m'a regardé attentivement. «Werther, m'a-t-elle dit avec un sourire qui me perçait l'âme; Werther, vous êtes bien malade; vos mets favoris vous répugnent. Allez! de grâce, calmez-vous...» Je me suis arraché d'auprès d'elle, et... Dieu! tu vois mes souffrances, tu y mettras fin.

Comme cette image me poursuit! Que je veille ou que je lève, elle remplit seule mou âme. Ici, quand je ferme à demi les paupières, ici, dans mon front, à l'endroit où se concentre la force visuelle, je trouve ses yeux noirs. Non, je ne saurais t'exprimer cela. Si je m'endors tout à fait, ses yeux sont encore là; ils sont là comme un abîme; ils reposent devant moi, ils remplissent mon front.

Qu'est-ce que l'homme, ce demi-dieu si vanté? Les forces ne lui manquent-elles pas précisément à l'heure où elles lui seraient le plus nécessaires? Et lorsqu'il prend l'essor dans la joie, ou qu'il s'enfonce dans la tristesse, n'est-il pas alors même borné, et toujours ramené au sentiment de lui-même, au triste sentiment de sa petitesse, quand il espérait se perdre dans l'infini?

Combien je désirerais qu'il nous restât sur les derniers jours de notre malheureux ami assez de renseignements écrits de sa propre main, pour que je ne fusse pas obligé d'interrompre par des récits la suite des lettres qu'il nous a laissées!

Je me suis attaché à recueillir les détails les plus exacts de la bouche de ceux qui pouvaient être le mieux informés de son histoire. Ces détails sont uniformes: toutes les relations s'accordent entre elles jusque dans les moindres circonstances. Je n'ai trouvé les opinions partagées que sur la manière de juger les caractères et les sentiments des personnes qui ont joué ici quelque rôle.

Il ne nous reste donc qu'à raconter fidèlement tout ce que ces recherches multipliées nous ont appris, en faisant entrer dans ce récit les lettres qui nous sont restées de celui qui n'est plus, sans dédaigner le plus petit papier conservé. Il est si difficile de connaître la vraie cause, les véritables ressorts de l'action même la plus simple, lorsqu'elle provient de personnes qui sortent de la ligne commune!

Le découragement et le chagrin avaient jeté des racines de plus en plus profondes dans l'âme de Werther, et peu à peu s'étaient emparés de tout son être. L'harmonie de son intelligence était entièrement détruite; un feu interne et violent, qui minait toutes ses facultés les unes par les autres, produisit les plus funestes effets, et finit par ne lui laisser qu'un accablement plus pénible encore à soutenir que tous les maux contre lesquels il avait lutté jusqu'alors. Les angoisses de son cœur consumèrent les dernières forces de son esprit, sa vivacité, sa sagacité. Il ne portait plus qu'une morne tristesse dans la société; de jour en jour plus malheureux, et toujours plus injuste à mesure qu'il devenait plus malheureux. Au moins, c'est ce que disent les amis d'Albert. Ils soutiennent que Werther n'avait pas su apprécier un homme droit et paisible qui, jouissant d'un bonheur longtemps désiré, n'avait d'autre but que de s'assurer ce bonheur pour l'avenir. Comment aurait-il pu comprendre cela, lui qui, chaque jour, dissipait tout et ne gardait pour le soir que souffrance et privation! Albert, disent-ils, n'avait point changé en si peu de temps; il était toujours le même homme que Werther avait tant loué, tant estimé au commencement de leur connaissance. Il chérissait Charlotte par-dessus tout; il était fier d'elle; il désirait que chacun la reconnut pour l'être le plus parfait, Pouvait-on le blâmer de chercher à détourner jusqu'à l'apparence du soupçon? Pouvait-on le blâmer s'il se refusait à partager avec qui que ce fût un bien si précieux, même de la manière la plus innocente? Ils avouent que lorsque Werther venait chez sa femme, Albert quittait souvent la chambre; mais ce n'était ni haine ni aversion pour son ami: c'était seulement parce qu'il avait senti que Werther était gêné en sa présence.

Le père de Charlotte fut attaqué d'un mal qui le retint dans sa chambre. Il envoya sa voiture à sa fille; elle se rendit auprès de lui. C'était par un beau jour d'hiver; la première neige avait tombé en abondance, et la terre en était couverte.

Werther alla rejoindre Charlotte le lendemain matin, pour la ramener chez elle, si Albert ne venait pas la chercher.

Le beau temps fit peu d'effet sur son humeur sombre; un poids énorme oppressait son âme; de lugubres images le poursuivaient, et son cœur ne connaissait plus d'autre mouvement que de passer d'une idée pénible à une autre.

Comme il vivait toujours mécontent de lui-même, l'état de ses amis lui semblait aussi plus agité et plus critique: il crut avoir troublé la bonne intelligence entre Albert et sa femme; il s'en lit des reproches auxquels se mêlait un ressentiment secret contre l'époux.

En chemin, ses pensées tombèrent sur ce sujet. «Oui, se disait-il avec une sorte de fureur, voilà donc cette union intime, si entière, si dévouée, ce vif intérêt, cette foi si constante, si inébranlable! Ce n'est plus que satiété et indifférence! La plus misérable affaire ne l'occupe-t-elle pas plus que la femme la plus adorable? Sait-il apprécier son bonheur? Sait-il estimer au juste ce qu'elle vaut? Elle lui appartient... Eh bien, elle lui appartient... Je sais cela comme je sais autre chose; je croyais être fait à cette idée, et elle excite encore ma rage, elle m'assassinera!... Et son amitié à toute épreuve qu'il m'avait jurée, a-t-elle tenu? Ne voit-il pas déjà une atteinte à ses droits dans mon attachement pour Charlotte, et dans mes attentions un secret reproche? Je m'en aperçois, je le sens, il me voit avec peine, il souhaite que je m'éloigne, ma présence lui pèse.»

Quelquefois il ralentissait sa marche précipitée; quelquefois il s'arrêtait, et semblait vouloir retourner sur ses pas. Il continua cependant son chemin, toujours livré à ces idées, à ces conversations solitaires; et il arriva enfin, presque malgré lui, à la maison de chasse.

Il entra et demanda le bailli et Charlotte. Il trouva tout le monde dans l'agitation. L'ainé des fils lui dit qu'il venait d'arriver un malheur à Wahlheim; qu'un paysan venait d'être assassiné. Cela ne fit pas sur lui une grande impression. Il se rendit au salon, et trouva Charlotte occupée à dissuader le bailli, qui, sans être retenu par sa maladie, voulait aller sur les lieux faire une enquête sur le crime. Le meurtrier était encore inconnu. On avait trouvé le cadavre, le matin, devant la porte de la ferme où cet homme habitait. On avait des soupçons; le mort était domestique chez une veuve qui, peu de temps auparavant, en avait eu un autre à son service, et celui-ci était sorti de la maison par suite de mécontentement grave.

À ces détails, il se leva précipitamment. «Est-il possible! s'écria-t-il: il faut que j'y aille, je ne puis différer d'un moment.» Il courut à Wahlheim. Bien des souvenirs se retraçaient vivement à son esprit: il ne douta pas une minute que celui qui avait commis le crime ne fût le jeune homme auquel il avait parlé bien des fois, et qui lui était devenu si cher.

En passant sous les tilleuls pour se rendre au cabaret où l'on avait déposé le cadavre, Werther se sentit troublé à la vue de ce lieu jadis si chéri. Ce seuil, où les enfants avaient si souvent joué, était souillé de sang. L'amour et la fidélité, les plus beaux sentiments de l'homme, avaient dégénéré en violence et en meurtre. Les grands arbres étaient sans feuillages et couverts de frimas; la haie vive qui recouvrait le petit mur du cimetière et se voûtait au-dessus avait perdu son feuillage, et les pierres des tombeaux se laissaient voir, couvertes de neige, à travers les vides.

Comme il approchait du cabaret devant lequel le village entier était rassemblé, il s'éleva tout à coup une grande rumeur. On vit de loin une troupe d'hommes armés, et chacun s'écria que l'on amenait le meurtrier. Werther jeta les yeux sur lui, et il n'eut plus aucune incertitude. Oui, c'était bien ce valet de ferme qui aimait tant cette veuve, et que peu de jours auparavant il avait rencontré livré à une sombre tristesse, à un secret désespoir.

«Qu'as-tu fait, malheureux!» s'écria Werther en s'avançant vers le prisonnier. Celui-ci le regarda tranquillement, se tut, et répondit enfin froidement: «Personne ne l'aura, elle n'aura personne.» On le conduisit au cabaret, et Werther s'éloigna précipitamment.

Tout son être était bouleversé par l'émotion extraordinaire et violente qu'il venait d'éprouver. En un instant il fut arraché à sa mélancolie, à son découragement, à sa sombre apathie. L'intérêt le plus irrésistible pour ce jeune homme, le désir le plus vif de le sauver, s'emparèrent de lui. Il le sentait si malheureux, il le trouvait même si peu coupable, malgré son crime; il entrait si profondément dans sa situation, qu'il croyait que certainement il amènerait tous les autres à cette opinion. Déjà il bridait de parler en sa faveur; déjà le discours le plus animé se pressait sur ses lèvres; il courait en hâte à la maison de chasse, et répétait à demi-voix, en chemin, tout ce qu'il représenterait au bailli.


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