Illustration: Une TourI«Sega, liga!—sega, liga!—sega, liga!»Les frivoles cigales, qui ont le bon goût de s'exprimer en gascon, chantent interminablement ainsi, dans le bassin de l'Adour, au dire des paysans landais.«Sega, liga!—Sega, liga!»Cela signifie: Scier, lier! Scier le froment, lier le froment!Et, dès que l'insecte méridional lance au milieu des pins sa frénétique chanson, les laboureurs prévenus aiguisent leurs longues faux, puis abattent, avec de grands gestes bruissants, les belles nappes jaunes du blé.«Sega, liga!»Cette après-midi de juillet, les cigales harassées clamaient cela, désespérément, dans la plaine de Salignacq, en faisant vibrer leurs ailes diaphanes et dures comme des lames de cristal.Le ciel était chauffé à blanc; le soleil—un royal soleil de Gascogne—semblait se fondre en tendresse sur les landes plates; et, dans les sables torréfiés, les pins rigides aux flancs meurtris avaient l'air de gigantesques torches de résine, prêtes à prendre feu.Dans cette température de fournaise, un homme allait: le vieux Yan du Bignaou,—Jean Duvignau, comme disent les messieurs qui connaissent le français.—Il allait sur un mulet, sur un mulet maigre escorté par de grosses mouches bourdonnantes, aux dards perçants comme des stylets.—Va, Briquet, va!Et Briquet—c'était l'humble nom de l'animal—poursuivait son petit trot, les yeux méfiants, la queue éperdue, tandis que Yan, son maître, une branche feuillue dans la main, chassait avec paternité, de temps à autre, les taons faméliques acharnés sur sa monture.Yan,—dans le pays, on prononce Yann,—un paysan grand, sec, tout droit. Age: soixante ans. Profession: laboureur. Signe particulier: millionnaire. Au-dessus des joues, deux pommettes bien saillantes et bien roses. Dans le front, deux petits yeux bien clairs et bien francs. Les cheveux rares, la bouche large, le menton pointu. Sur le devant du cou, deux nerfs très raides et très apparents qui tiraillent la tête, l'un à droite, l'autre à gauche; deux nerfs qui semblent, à chaque instant, devoir crever la peau. Sur tout le reste de la figure, cette teinte basanée et noble qui est la teinte de la terre du pays.—Va, Briquet! va!Les vêtements? simples et dignes. Un pantalon de coutil convenablement rapiécé. Une sorte de blousefanée: lachamarre. A la tête, un béret de laine bleue. Aux pieds, des espadrilles de toile blanche. Enfin, deux larges anneaux d'or aux oreilles.Et sous cette défroque? Un corps rare, doué de muscles célèbres, qui ont fait des prouesses dans le temps. Yan est respecté à dix kilomètres à la ronde. Les commères les plus ignares, les gamins les moins initiés savent que Yan porte sa charrue sur son dos, en revenant du labour, et qu'une fois, l'un de ses bœufs étant tombé malade, il a traîné un char plein de maïs à lui tout seul. Ce qui lui valut alors, dit-on, l'estime d'une fort jolie dame de la ville.Du reste, un estomac sain, un cœur vigoureux, un cerveau de puissance moyenne, avec les quelques fêlures indispensables pour rendre un sujet intéressant; une âme simple, avec les trois ou quatre défauts nécessaires pour rendre un homme sympathique.Ici, les vices, très respectables, sont: une avarice basse, un entêtement irréfléchi, et un superbe esprit de routine fort apprécié dans la région.Yan doit sa fortune à la terre. Aussiaime-t-il son pays d'un amour invraisemblable. Dans son sommeil, il rêve de campagnes vertes et grasses, qu'il presse fantastiquement dans ses longs bras.Mais, s'il adore sa commune de Salignacq, et, par extension, son canton, son département, il exècre tout le reste du globe. Les régions lointaines n'ont que son mépris. Paris surtout est l'objet constant de ses anathèmes: Paris qui gâte les fils de paysans riches, avec ses mœurs; Paris qui corrompt les travailleurs des champs, avec ses journaux; Paris, cause de l'enchérissement des salaires, et de la fainéantise des employés, et de la rapacité des percepteurs; Paris, qui fait toutes les crises ouvrières, commerciales et agricoles! Satané Paris!Lui a pour mission, ici-bas, de protéger la Gascogne contre Paris. Il le pense très sérieusement. Aussi ne laisse-t-il échapper aucune occasion de déblatérer contre la grande ville. Toutes les modes nouvelles sont rigoureusement proscrites de Salignacq, car Yan est propriétaire de la moitié de la commune. Il ne souffre pas que sescolons s'expriment en français. Il prend de préférence des journaliers illettrés, des servantes niaises et malpropres. Enfin pour donner l'exemple, il va vêtu comme un chiffonnier, lui, le millionnaire; et parfois il s'ingénie à paraître grossier, ignorant et trivial, par un héroïque amour du terroir.—Va, va, Briquet!* * * * *Ce jour-là, Yan du Bignaou revenait de Chalosse, où il était allé compter les gerbes de froment dues par ses fermiers. Briquet accélérait son trot. Là-bas, à travers le semis grêle des pignadars, il sentait l'écurie avec son odorante fourchée de foin au râtelier. Et il trottait, trottait, en enfonçant dans le sable fin, dans le sable ardent comme une braise, ses gros sabots de bête campagnarde.Il pouvait être midi. Au loin, un beuglement de cor appelait des paysans à la soupe. Le soleil blessait les yeux. Briquet, blanc d'écume, enfila un petit sentier tortueux qui suivait les caprices d'un ruisseau infime, pitoyable, mort de soif, dont le soleil paraissait boire les suprêmes gouttes.Puis, tout à coup, on se trouva devant le Lü, une rivière rousse, à demi ensablée. Là, Briquet hennit. Et Yan, dont la peau semblait cuite, vulcanisée, dure comme un parchemin, eut un long soupir de béatitude.L'homme et la bête avaient eu le même soulagement attendri, l'exquise sensation de revoir, brusquement, le bon pays natal et familier.C'était là-bas, à gauche, de l'autre côté de l'eau. Il n'aurait fallu que cinq minutes pour s'y rendre, sans cette rivière absurde. Mais voilà que l'unique pont se trouvait à une demi-lieue: un détour épouvantable! Et Yan maudissait le conseil municipal de sa commune en termes énergiques, chaque fois qu'il revenait ainsi de Chalosse. En voilà des brigands! Et penser que son fils, oui, André Duvignau en personne, en était, de cette bande!Ici, Yan du Bignaou ramena son béret sur ses yeux, d'un coup de main, et lâcha le grand juron pour lequel, chaque année, son confesseur lui donnait trois chapelets à dire:—Diou biban!Enfin, chaque famille a sa honte, n'est-ce pas? Lui avait cet André... Ah! un monsieur, parbleu! Un monsieur qui porte chapeau, et qui s'exprime en français, et qui a été à Paris, et qui y a dépensé... Diou biban!Ce jour-là, le courroux de Yan avait un fort prétexte de plus. Sur le bord du Lü, ce fils André faisait bâtir un château ridicule. On le découvrait de là. Cette hideur de pierre encore entourée d'échafaudages et hérissée de balcons incongrus... parfaitement, c'était ça!Yan cracha avec frénésie. Cette bâtisse lui donnait des nausées.—Cinquante mille francs, Briquet! confia-t-il à son compagnon placide, cinquante mille francs, cette tour de Babel!Et il se renfonça le béret sur les yeux, pour n'être pas blessé par la vue de cette construction impudente.Mais, à côté, basse et d'adorable mauvais goût, lui apparut la maison chère où il était né, et où il voulait mourir: le Bignaou tant incommode, le Bignaou tant aimé. Et les yeux de Yan s'étoilèrent, choyés par cettevision bonne et chatouilleuse aux prunelles comme si le paysage avait été en velours!C'était un pâté de maisons désordonnées, jurant les unes auprès des autres comme une bande d'Espagnols ivres. Toutes vieilles, toutes ratatinées, toutes flanquées de constructions bizarres semblables à des excroissances de pierre qui leur auraient poussé dessus. Les murs avaient des ventres; les croisées incorrectes semblaient des grimaces, dans la blancheur des façades; et, à cause d'une grange énorme bâtie au midi, il régnait, dans toute la maison principale, une humidité d'aquarium, qui ébauchait des champignons sur le dos des habitants. Mais, baste! le père de Yan avait vécu quatre-vingt-sept ans là dedans! Or le fils se promettait bien de suivre son exemple, Diou bibostes!Et Yan, raide sur ses étriers, poussa un vigoureux grognement dans l'air, le thorax à l'aise et le gosier puissant, pour se prouver la force de ses poumons.Des prairies, des saulaies, des rangsgrandioses de platanes aux troncs blancs et lisses comme des torses de lutteurs, puis voici la monstruosité architecturale de M. Duvignau fils, qui s'étale dans toute sa révoltante magnificence.—Certainement non! pensa Yan, ce qui arriva autrefois à la tour de Babel, ça n'est pas vrai! Car si... Mais silence!Yan entrevit une pénitence de trois nouveaux chapelets, pour le vœu plus ou moins catholique qu'il allait émettre là; et il serra ses lèvres minces avec vertu.Il faisait plus chaud. Le soleil jetait des laves sur les épaules. Au couchant, de petits nuages blancs s'avançaient, frisés comme des chevelures. Yan cuisait sur le mulet écumant. Il avait une soif à boire le Lü. L'eau qu'il voyait luire à ses côtés, lui faisait danser l'estomac de convoitise. Il ferma les yeux.Mais il les rouvrit soudain.Un grand bruit, un long bruit assourdissant, comme si toute la Gascogne s'écroulait dans le troisième dessous de la terre, était venu frapper ses oreilles.—Ah! mon Dieu! Briquet! cria Yan.Et Briquet, effrayé, se dressa sur ses pieds de derrière.—Mais qu'y a-t-il? qu'y a-t-il? poursuivit Yan du Bignaou.Et rien ne s'aperçut. Non, le ciel n'était pas tombé!Mais alors, ayant voulu jeter les yeux sur le château de son fils, le paysan pâlit.C'était ça!Et ses mains tremblèrent.C'était ça! Une catastrophe là dedans. Un échafaudage renversé, et des cris! Tenez, n'entendez-vous pas des cris?Anxieux, Yan demanda:—Qu'y a-t-il? Hé! là-bas! qu'y a-t-il?On ne lui répondit pas. Il vit seulement des ouvriers qui poussaient des clameurs et qui couraient en levant les bras.—Ah! mon Dieu! fit le vieux paysan.Il sentit une grande oppression sur sa poitrine et son cœur sembla bondir entre ses poumons.—Mon Dieu! ce cri, n'est-ce pas celui d'André?... Ah! damné que je suis! damné! damné!Il n'hésita pas. Il y avait encore douze cents mètres de chemin jusqu'au pont. Il lança son mulet dans la rivière.—Oui, à la nage Briquet! A la nage! Nous y sommes en deux minutes! Va!Briquet refusait; Yan dut le fouetter à tour de bras.—Là, Briquet! il n'y a pas beaucoup d'eau, va! Trois pieds au plus, va! va!Briquet alla. Il se lança dans le Lü jaune et trembla de tout son ventre au contact de l'eau. Il avança, la tête haute, les jambes impétueuses.Deux, trois, quatre pieds! Oui, il y avait bien quatre pieds d'eau! Et Yan frissonna en se sentant mouiller jusqu'à la ceinture.—Hue, Briquet! hue!Yan haletait.—Damné! se disait-il encore!Et il regardait autour de lui, de ses yeux hagards, pour voir le démon néfaste, l'esprit pernicieux qui avait saisi sa pensée au vol, tout à l'heure,et qui l'avait réalisée instantanément.Illustration: «_Hilh! hilh!_» appela-t-il.«_Hilh! hilh!_» appela-t-il.Il toucha au bord.—André? appela-t-il.Yan sauta lestement à terre, et, sans se secouer, courut vers la maison neuve.—André!... Où est André?...Il l'aperçut tout à coup, son fils André, sous un pêle-mêle de poutres rompues, André couvert de sang. Il avait voulu grimper sur un échafaudage pour voir le panorama; une poutrelle avait fléchi.Le vieillard, qui adorait son fils, quoi qu'il en eût dit, poussa une clameur terrible.—Hilh! hilh!appela-t-il. Oh! ne va pas mourir au moins! non!Et aussitôt, il se mit, comme les ouvriers, à enlever des poutres, à enlever des planches, à enlever des plâtras, de toutes ses forces, pour délivrer son fils.—Papa! souffla celui-ci, quand son père eut pris son corps broyé dans ses bras, papa!—et ses mâchoires tremblaient d'une peur bestiale,—pardonnez-moi, et prenez soin de mon enfant!Yan envoya chercher le médecin, M. Capdepont, qui demeurait là-bas, à dix ou douze kilomètres de Salignacq, mais il n'y avait rien à faire. André mourut avant l'arrivée du docteur.Le vieux paysan pleura toute la nuit. De temps en temps il montrait le poing au château, à cet ennemi de pierre qui venait de lui tuer son fils. Et alors il grondait:—Tu me le payeras, toi! tu me le payeras!Deux jours après, André ayant été mis en terre, Yan porta de la paille dans le château inachevé, il répandit du pétrole sur les murs, il plaça quelques fagots de pin dans les angles, puis, furieusement, il alluma le tout. Le feu monta, lécha les plafonds, attaqua les poutres, allongea ses langues jaunes par les fenêtres.—Elle brûle! elle brûle, la tour de Babel! cria Yan avec exaltation.Il rentra chez lui, courut à un berceau, prit un jeune enfant dans ses bras, et alla lui montrer l'incendie énorme, l'incendie vengeur, qui dévorait le château maudit où André avait trouvé la mort.—Il a tué papa! disait Yan à l'enfant... Je le tue!Le petit regardait, effrayé, sans comprendre; et parfois il cachait sa tête contre la poitrine de l'aïeul.Quand les murs du château restèrent seuls debout, lugubres et noircis, le vieux Yan, que cette catastrophe avait un peu détraqué, et qui, par suite de raisonnements extraordinaires avait trouvé une cause bizarre à la mort épouvantable de son fils, le vieux Yan embrassa son jeune filleul de ses lèvres tremblantes, puis, les yeux encore rougis de tous les pleurs versés, il s'écria:—Ah! je le jure par la mémoire de ton père! toi, petit, tu resteras paysan comme ton parrain!
Illustration: Une Tour
«Sega, liga!—sega, liga!—sega, liga!»
Les frivoles cigales, qui ont le bon goût de s'exprimer en gascon, chantent interminablement ainsi, dans le bassin de l'Adour, au dire des paysans landais.
«Sega, liga!—Sega, liga!»
Cela signifie: Scier, lier! Scier le froment, lier le froment!
Et, dès que l'insecte méridional lance au milieu des pins sa frénétique chanson, les laboureurs prévenus aiguisent leurs longues faux, puis abattent, avec de grands gestes bruissants, les belles nappes jaunes du blé.
«Sega, liga!»
Cette après-midi de juillet, les cigales harassées clamaient cela, désespérément, dans la plaine de Salignacq, en faisant vibrer leurs ailes diaphanes et dures comme des lames de cristal.
Le ciel était chauffé à blanc; le soleil—un royal soleil de Gascogne—semblait se fondre en tendresse sur les landes plates; et, dans les sables torréfiés, les pins rigides aux flancs meurtris avaient l'air de gigantesques torches de résine, prêtes à prendre feu.
Dans cette température de fournaise, un homme allait: le vieux Yan du Bignaou,—Jean Duvignau, comme disent les messieurs qui connaissent le français.—Il allait sur un mulet, sur un mulet maigre escorté par de grosses mouches bourdonnantes, aux dards perçants comme des stylets.
—Va, Briquet, va!
Et Briquet—c'était l'humble nom de l'animal—poursuivait son petit trot, les yeux méfiants, la queue éperdue, tandis que Yan, son maître, une branche feuillue dans la main, chassait avec paternité, de temps à autre, les taons faméliques acharnés sur sa monture.
Yan,—dans le pays, on prononce Yann,—un paysan grand, sec, tout droit. Age: soixante ans. Profession: laboureur. Signe particulier: millionnaire. Au-dessus des joues, deux pommettes bien saillantes et bien roses. Dans le front, deux petits yeux bien clairs et bien francs. Les cheveux rares, la bouche large, le menton pointu. Sur le devant du cou, deux nerfs très raides et très apparents qui tiraillent la tête, l'un à droite, l'autre à gauche; deux nerfs qui semblent, à chaque instant, devoir crever la peau. Sur tout le reste de la figure, cette teinte basanée et noble qui est la teinte de la terre du pays.
—Va, Briquet! va!
Les vêtements? simples et dignes. Un pantalon de coutil convenablement rapiécé. Une sorte de blousefanée: lachamarre. A la tête, un béret de laine bleue. Aux pieds, des espadrilles de toile blanche. Enfin, deux larges anneaux d'or aux oreilles.
Et sous cette défroque? Un corps rare, doué de muscles célèbres, qui ont fait des prouesses dans le temps. Yan est respecté à dix kilomètres à la ronde. Les commères les plus ignares, les gamins les moins initiés savent que Yan porte sa charrue sur son dos, en revenant du labour, et qu'une fois, l'un de ses bœufs étant tombé malade, il a traîné un char plein de maïs à lui tout seul. Ce qui lui valut alors, dit-on, l'estime d'une fort jolie dame de la ville.
Du reste, un estomac sain, un cœur vigoureux, un cerveau de puissance moyenne, avec les quelques fêlures indispensables pour rendre un sujet intéressant; une âme simple, avec les trois ou quatre défauts nécessaires pour rendre un homme sympathique.
Ici, les vices, très respectables, sont: une avarice basse, un entêtement irréfléchi, et un superbe esprit de routine fort apprécié dans la région.
Yan doit sa fortune à la terre. Aussiaime-t-il son pays d'un amour invraisemblable. Dans son sommeil, il rêve de campagnes vertes et grasses, qu'il presse fantastiquement dans ses longs bras.
Mais, s'il adore sa commune de Salignacq, et, par extension, son canton, son département, il exècre tout le reste du globe. Les régions lointaines n'ont que son mépris. Paris surtout est l'objet constant de ses anathèmes: Paris qui gâte les fils de paysans riches, avec ses mœurs; Paris qui corrompt les travailleurs des champs, avec ses journaux; Paris, cause de l'enchérissement des salaires, et de la fainéantise des employés, et de la rapacité des percepteurs; Paris, qui fait toutes les crises ouvrières, commerciales et agricoles! Satané Paris!
Lui a pour mission, ici-bas, de protéger la Gascogne contre Paris. Il le pense très sérieusement. Aussi ne laisse-t-il échapper aucune occasion de déblatérer contre la grande ville. Toutes les modes nouvelles sont rigoureusement proscrites de Salignacq, car Yan est propriétaire de la moitié de la commune. Il ne souffre pas que sescolons s'expriment en français. Il prend de préférence des journaliers illettrés, des servantes niaises et malpropres. Enfin pour donner l'exemple, il va vêtu comme un chiffonnier, lui, le millionnaire; et parfois il s'ingénie à paraître grossier, ignorant et trivial, par un héroïque amour du terroir.
—Va, va, Briquet!
* * * * *
Ce jour-là, Yan du Bignaou revenait de Chalosse, où il était allé compter les gerbes de froment dues par ses fermiers. Briquet accélérait son trot. Là-bas, à travers le semis grêle des pignadars, il sentait l'écurie avec son odorante fourchée de foin au râtelier. Et il trottait, trottait, en enfonçant dans le sable fin, dans le sable ardent comme une braise, ses gros sabots de bête campagnarde.
Il pouvait être midi. Au loin, un beuglement de cor appelait des paysans à la soupe. Le soleil blessait les yeux. Briquet, blanc d'écume, enfila un petit sentier tortueux qui suivait les caprices d'un ruisseau infime, pitoyable, mort de soif, dont le soleil paraissait boire les suprêmes gouttes.Puis, tout à coup, on se trouva devant le Lü, une rivière rousse, à demi ensablée. Là, Briquet hennit. Et Yan, dont la peau semblait cuite, vulcanisée, dure comme un parchemin, eut un long soupir de béatitude.
L'homme et la bête avaient eu le même soulagement attendri, l'exquise sensation de revoir, brusquement, le bon pays natal et familier.
C'était là-bas, à gauche, de l'autre côté de l'eau. Il n'aurait fallu que cinq minutes pour s'y rendre, sans cette rivière absurde. Mais voilà que l'unique pont se trouvait à une demi-lieue: un détour épouvantable! Et Yan maudissait le conseil municipal de sa commune en termes énergiques, chaque fois qu'il revenait ainsi de Chalosse. En voilà des brigands! Et penser que son fils, oui, André Duvignau en personne, en était, de cette bande!
Ici, Yan du Bignaou ramena son béret sur ses yeux, d'un coup de main, et lâcha le grand juron pour lequel, chaque année, son confesseur lui donnait trois chapelets à dire:
—Diou biban!
Enfin, chaque famille a sa honte, n'est-ce pas? Lui avait cet André... Ah! un monsieur, parbleu! Un monsieur qui porte chapeau, et qui s'exprime en français, et qui a été à Paris, et qui y a dépensé... Diou biban!
Ce jour-là, le courroux de Yan avait un fort prétexte de plus. Sur le bord du Lü, ce fils André faisait bâtir un château ridicule. On le découvrait de là. Cette hideur de pierre encore entourée d'échafaudages et hérissée de balcons incongrus... parfaitement, c'était ça!
Yan cracha avec frénésie. Cette bâtisse lui donnait des nausées.
—Cinquante mille francs, Briquet! confia-t-il à son compagnon placide, cinquante mille francs, cette tour de Babel!
Et il se renfonça le béret sur les yeux, pour n'être pas blessé par la vue de cette construction impudente.
Mais, à côté, basse et d'adorable mauvais goût, lui apparut la maison chère où il était né, et où il voulait mourir: le Bignaou tant incommode, le Bignaou tant aimé. Et les yeux de Yan s'étoilèrent, choyés par cettevision bonne et chatouilleuse aux prunelles comme si le paysage avait été en velours!
C'était un pâté de maisons désordonnées, jurant les unes auprès des autres comme une bande d'Espagnols ivres. Toutes vieilles, toutes ratatinées, toutes flanquées de constructions bizarres semblables à des excroissances de pierre qui leur auraient poussé dessus. Les murs avaient des ventres; les croisées incorrectes semblaient des grimaces, dans la blancheur des façades; et, à cause d'une grange énorme bâtie au midi, il régnait, dans toute la maison principale, une humidité d'aquarium, qui ébauchait des champignons sur le dos des habitants. Mais, baste! le père de Yan avait vécu quatre-vingt-sept ans là dedans! Or le fils se promettait bien de suivre son exemple, Diou bibostes!
Et Yan, raide sur ses étriers, poussa un vigoureux grognement dans l'air, le thorax à l'aise et le gosier puissant, pour se prouver la force de ses poumons.
Des prairies, des saulaies, des rangsgrandioses de platanes aux troncs blancs et lisses comme des torses de lutteurs, puis voici la monstruosité architecturale de M. Duvignau fils, qui s'étale dans toute sa révoltante magnificence.
—Certainement non! pensa Yan, ce qui arriva autrefois à la tour de Babel, ça n'est pas vrai! Car si... Mais silence!
Yan entrevit une pénitence de trois nouveaux chapelets, pour le vœu plus ou moins catholique qu'il allait émettre là; et il serra ses lèvres minces avec vertu.
Il faisait plus chaud. Le soleil jetait des laves sur les épaules. Au couchant, de petits nuages blancs s'avançaient, frisés comme des chevelures. Yan cuisait sur le mulet écumant. Il avait une soif à boire le Lü. L'eau qu'il voyait luire à ses côtés, lui faisait danser l'estomac de convoitise. Il ferma les yeux.
Mais il les rouvrit soudain.
Un grand bruit, un long bruit assourdissant, comme si toute la Gascogne s'écroulait dans le troisième dessous de la terre, était venu frapper ses oreilles.
—Ah! mon Dieu! Briquet! cria Yan.
Et Briquet, effrayé, se dressa sur ses pieds de derrière.
—Mais qu'y a-t-il? qu'y a-t-il? poursuivit Yan du Bignaou.
Et rien ne s'aperçut. Non, le ciel n'était pas tombé!
Mais alors, ayant voulu jeter les yeux sur le château de son fils, le paysan pâlit.
C'était ça!
Et ses mains tremblèrent.
C'était ça! Une catastrophe là dedans. Un échafaudage renversé, et des cris! Tenez, n'entendez-vous pas des cris?
Anxieux, Yan demanda:
—Qu'y a-t-il? Hé! là-bas! qu'y a-t-il?
On ne lui répondit pas. Il vit seulement des ouvriers qui poussaient des clameurs et qui couraient en levant les bras.
—Ah! mon Dieu! fit le vieux paysan.
Il sentit une grande oppression sur sa poitrine et son cœur sembla bondir entre ses poumons.
—Mon Dieu! ce cri, n'est-ce pas celui d'André?... Ah! damné que je suis! damné! damné!
Il n'hésita pas. Il y avait encore douze cents mètres de chemin jusqu'au pont. Il lança son mulet dans la rivière.
—Oui, à la nage Briquet! A la nage! Nous y sommes en deux minutes! Va!
Briquet refusait; Yan dut le fouetter à tour de bras.
—Là, Briquet! il n'y a pas beaucoup d'eau, va! Trois pieds au plus, va! va!
Briquet alla. Il se lança dans le Lü jaune et trembla de tout son ventre au contact de l'eau. Il avança, la tête haute, les jambes impétueuses.
Deux, trois, quatre pieds! Oui, il y avait bien quatre pieds d'eau! Et Yan frissonna en se sentant mouiller jusqu'à la ceinture.
—Hue, Briquet! hue!
Yan haletait.
—Damné! se disait-il encore!
Et il regardait autour de lui, de ses yeux hagards, pour voir le démon néfaste, l'esprit pernicieux qui avait saisi sa pensée au vol, tout à l'heure,et qui l'avait réalisée instantanément.
Illustration: «_Hilh! hilh!_» appela-t-il.«_Hilh! hilh!_» appela-t-il.
«_Hilh! hilh!_» appela-t-il.
Il toucha au bord.
—André? appela-t-il.
Yan sauta lestement à terre, et, sans se secouer, courut vers la maison neuve.
—André!... Où est André?...
Il l'aperçut tout à coup, son fils André, sous un pêle-mêle de poutres rompues, André couvert de sang. Il avait voulu grimper sur un échafaudage pour voir le panorama; une poutrelle avait fléchi.
Le vieillard, qui adorait son fils, quoi qu'il en eût dit, poussa une clameur terrible.
—Hilh! hilh!appela-t-il. Oh! ne va pas mourir au moins! non!
Et aussitôt, il se mit, comme les ouvriers, à enlever des poutres, à enlever des planches, à enlever des plâtras, de toutes ses forces, pour délivrer son fils.
—Papa! souffla celui-ci, quand son père eut pris son corps broyé dans ses bras, papa!—et ses mâchoires tremblaient d'une peur bestiale,—pardonnez-moi, et prenez soin de mon enfant!
Yan envoya chercher le médecin, M. Capdepont, qui demeurait là-bas, à dix ou douze kilomètres de Salignacq, mais il n'y avait rien à faire. André mourut avant l'arrivée du docteur.
Le vieux paysan pleura toute la nuit. De temps en temps il montrait le poing au château, à cet ennemi de pierre qui venait de lui tuer son fils. Et alors il grondait:
—Tu me le payeras, toi! tu me le payeras!
Deux jours après, André ayant été mis en terre, Yan porta de la paille dans le château inachevé, il répandit du pétrole sur les murs, il plaça quelques fagots de pin dans les angles, puis, furieusement, il alluma le tout. Le feu monta, lécha les plafonds, attaqua les poutres, allongea ses langues jaunes par les fenêtres.
—Elle brûle! elle brûle, la tour de Babel! cria Yan avec exaltation.
Il rentra chez lui, courut à un berceau, prit un jeune enfant dans ses bras, et alla lui montrer l'incendie énorme, l'incendie vengeur, qui dévorait le château maudit où André avait trouvé la mort.
—Il a tué papa! disait Yan à l'enfant... Je le tue!
Le petit regardait, effrayé, sans comprendre; et parfois il cachait sa tête contre la poitrine de l'aïeul.
Quand les murs du château restèrent seuls debout, lugubres et noircis, le vieux Yan, que cette catastrophe avait un peu détraqué, et qui, par suite de raisonnements extraordinaires avait trouvé une cause bizarre à la mort épouvantable de son fils, le vieux Yan embrassa son jeune filleul de ses lèvres tremblantes, puis, les yeux encore rougis de tous les pleurs versés, il s'écria:
—Ah! je le jure par la mémoire de ton père! toi, petit, tu resteras paysan comme ton parrain!