II

IIVoici un beau dimanche de mars. Le soleil daigne luire, et les branches des arbres, sous ses caresses tièdes, ouvrent follement leurs petits bourgeons chatouillés.Il y a dix-huit ans que le grand, joyeux et robuste Yan a perdu son fils André.Et voici, dans la cuisine du Bignaou, assis en un vaste fauteuil garni de paille, un vieil homme ratatiné, courbé, recoquillé, allongeant vers le feu deux mains tremblantes et amaigries.C'est l'ancien Yan, le bon laboureur herculéen, qui portait sa charrue sur les épaules.Quand les deux mains frileuses sont assez chaudes, le vieillard prend une quenouille de roseau chargée de lin, l'attache à sa ceinture, comme faitune femme, ramasse à son côté un long fuseau de bois, et silencieusement, file, file du lin, en regardant, de ses petits yeux gris, les sarments rouges qui se tordent, dans la flamme, puis s'effondrent en braise.Yan file ainsi, file du lin depuis dix ans. Il n'a plus l'usage de ses jambes; il ne peut se mouvoir que sur des béquilles.La cause? Il la savait, l'incurable Gascon. Et une haine féroce bouillonnait en lui contre cette cause maudite qui était—naturellement—Paris!Car si Paris n'avait pas existé, n'est-ce pas, André n'y serait pas allé. S'il n'y était pas allé, il n'aurait pas songé à faire construire cette maison néfaste. S'il ne l'avait pas fait construire, il n'y aurait pas trouvé la mort. S'il n'y avait pas trouvé la mort, Yan ne se serait pas jeté à l'eau un jour où il était couvert de sueur; et par conséquent—le médecin lui-même l'avait reconnu!—ses jambes n'auraient pas attrapé ces rhumatismes atroces qui le clouaient depuis quinze ans sur un fauteuil. L'infernal Paris!Illustration: Homme assisD'abord il avait essayé de se révolter contre ces jambes malapprises. Il les avait traitées de la belle façon, les obligeant à marcher, à travailler, à se secouer quand même. Mais les gueuses arrachaient à Yan des cris horribles. Et enfin, un jour, rendu, vaincu, renonçant à la lutte, il était tombé surce fauteuil, s'était mis une peau de mouton sur les genoux, et patiemment, avait appris, comme il disait, le difficile métier de bon à rien.Puis, ses jambes étant devenues de plus en plus lourdes, ses bras où toute la vie affluait étant devenus de plus en plus fébriles, il avait dû faire n'importe quoi avec ses mains: des paniers d'osier, beaucoup de paniers d'osier, des monceaux de paniers d'osier, qu'il envoyait vendre au marché de Dax.Enfin, ses poignets s'étant rouillés à leur tour, il avait pris une quenouille, en pleurant, voilà dix années, et, depuis lors, au coin du feu, il faisait ronronner son fuseau, ronronner, ronronner! Et le fuseau du vieillard avait livré du fil, interminablement du fil, du fil dont on faisait tous les draps de lit, toutes les nappes, toutes les chemises de la maisonnée!... Satané Paris!Il s'en était un peu vengé, certes, de Paris! Comment? En ne lui confiant pas son petit-fils. Oh! le gentil bambin bien sage, bien élevé, bien Gascon qu'il avait su en faire!Ce petit-fils, c'était actuellementtoute la vie du bon maniaque. Il ne voyait que lui, n'aimait entendre que lui. Yan était constamment de mauvaise humeur avec tout le monde excepté avec son cher Emile—car il s'appelait Emile—il l'avait regardé grandir avec des yeux émerveillés de mère. D'ailleurs, était-il encore un homme, le faible Yan? Et, à sa grande surprise, il pleurait de joie souvent, de joie comme une simple fillette, quand on ne le voyait pas; puis il disait des chapelets innombrables pour remercier le bon Dieu qui lui avait donné un filleul aussi gentil.Emile aussi aimait bien son aïeul. D'abord, il l'appelait papa. Cela seul valait le paradis. Il l'appelait papa, et il lui rendait la vie très douce, et il le consolait de tous les enfants et de tous les amis que Yan avait perdus dans le cours de sa longue existence. Emile: voilà tout ce qui restait de son sang, de sa chair, de son âme. Tous les autres, issus de lui, étaient retournés au limon primitif. Et la tendresse de l'aïeul en était décuplée.C'était Yan qui lui avait appris à parler.A trois ans, quand son père était mort, il bredouillait le français, l'innocent petit. Mais son parrain sut faire oublier rapidement cette langue de sauvages; et six mois après, le jeune Emile du Bignaou commençait délicieusement à gasconner.—Prends garde! lui disait Yan, en roulant de gros yeux; si tu n'es pas sage, Paris va te manger!Paris, pour Emile, c'était le Loup.Il en eut peur longtemps.Yan fut d'abord son seul professeur. Il lui apprit tout ce qu'il savait lui-même; puis, bien des choses qu'il ne savait pas, mais qu'il trouvait dans des livres,—dans des livres français, hélas!—celles-là, il les déposait dans le cerveau de son filleul, sans en garder personnellement la moindre parcelle—sa mémoire de vieillard lui rendait de ces services. Plus tard, quand Emile eut dix ans, Yan, qui se sentait toujours capable de laisser à son héritier un bon million, consentit à interner l'enfant au collège de Dax, pendant quelque temps. Il fallait bien que le jeune du Bignaou parût aussi scélérat qu'un autre, aux yeux des jeunes filles à marier!Donc, ce matin de mars, dix-huit ans après la mort d'André, Yan filait silencieusement, au coin du feu, quoique ce fût un péché véniel de travailler le dimanche, et il se sentait heureux, les genoux sous la peau de mouton, les yeux égayés par le bon soleil revenu.Tout à coup, à côté de la cuisine, dans cette grande salle particulière à toutes les maisons du pays, salle dénommée: leSéou, il entendit un grand frôlement de feuilles, comme si un arbre s'était avisé d'entrer.Yan comprit, et il se retourna vivement vers la porte du séou.—Ha! ha! cria-t-il, en voyant arriver un jeune homme joyeux, qui portait sur son épaule une longue tige de laurier—tu l'as bien choisie, Emile!Et il se débarrassa aussitôt de sa quenouille.Emile était actuellement un agréable garçon de vingt et un ans, à figure blanche comme un visage de demoiselle. Presque pas de barbe encore: trois douzaines de poils de chaque côté de la bouche, et un léger duvet sous les oreilles.Il donna la grande branche de laurier à son aïeul et s'assit à côté de lui.Il portait un béret bleu, des sabots noirs, une veste brune. Il était maigre, petit, délicat. Ses yeux jaunes faisaient une bonne lumière chaude.Illustration: Deux HommesLe vieux Yan, qui se croyait toujours un soleil sur le dos quand son petit-fils était là, prit la belle branchede laurier et l'inspecta avec soin. Cette branche, on allait la porter à l'église, dans un moment,—ce dimanche, c'était la fête des Rameaux,—et la faire défiler sous le goupillon de M. le curé, afin que chaque feuille de l'arbuste bénit, jetée au feu, écartât les grêlons de l'enfer, pendant l'été, et éloignât la chanson des hiboux mélancoliques, durant l'hiver.Et Yan ouvrit un couteau crochu qu'il avait dans sa poche, puis se mit à émonder la grande branche de laurier, en reculant sa tête, de temps à autre, pour examiner son œuvre.Emile, fort attentif, le regarda besogner pendant quelques minutes. Mais bientôt il se leva et marcha nerveusement dans la cuisine.—Vous... vous... vous savez, papa! dit-il en bégayant subitement, comme il faisait certains jours, quand il éprouvait une forte émotion, vous savez que le député est arrivé hier?Yan eut un sourire douloureux. Un député! s'occuper d'un député! d'un monsieur de Paris! Honte!... Il feignit de ne pas entendre.Emile comprit la pensée du vieillardet il rougit légèrement; car, malgré sa bonne volonté, il n'avait pu apprendre à ne pas rougir, au collège.Yan émondait toujours sa branche, artistement, en faisant clignoter ses petits yeux inspirés.—Vois-tu, Emile, dit-il en travaillant, une branche de laurier qu'on va offrir à la bénédiction de Dieu doit être polie comme une mariée à l'autel. Ah! l'on a perdu, dans les campagnes, l'art d'orner les rameaux! Il n'y a plus que certains barbons, par-ci, par-là, qui sachent ciseler des branches comme des sceptres. Moi, jadis, quand mes poignets ne boudaient pas au travail, je préparais les lauriers de tous mes voisins... Oui, mon petit! Et je te jure que les tiges qui sortaient de mes mains auraient fait bonne figure à côté de la crosse dorée de l'évêque d'Aire! Peuh! aujourd'hui, on porte des branches de laurier à l'église comme des fagots de bois au four! On croirait, saint Yan me pardonne! qu'on va faire cuire le bon Dieu! Ah! satané Pa...Mais Yan interrompit son anathème. La culpabilité de Paris ne sautaitpas aux yeux, d'abord. Puis Emile ne l'écoutait pas.L'aïeul le regarda d'un air foudroyant:—Eh bien, gronda-t-il, après tout, ce député... quoi? Qu'est-ce qu'il a d'extraordinaire?—Mais, papa!—Va donc! Si tu crois que je ne sais pas ce qui se passe sous ton béret! Un député! Eh bien oui: un monsieur qu'on envoie à Paris parce qu'il peut être nuisible dans sa province. N'est-ce pas là quelque chose de bien phénoménal? Un député!Yan s'arrêta. Puis, d'une voix aiguë comme une vrille:—Est-ce que tu n'aurais pas rêvé d'être son gendre, par hasard?—Moi? oh!—Oui! oui! je sais. Il a une fille! Dix-huit ans, paraît-il. C'est du joli, de la baudruche soufflée! On n'aurait qu'à la presser comme ça, tiens! ta fille de député: ffft! plus rien dedans, évaporée!—Papa! mais je...—Ça n'existe pas, te dis-je. Toujours malade et pâle!... Jésus! Onvoit le jour à travers. On en ferait des lunettes!—Mais je n'ai jamais pensé...—Assez! je sais parfaitement que son arrivée met le pays en ébullition. On ne parle que de ça, du Lü au Gave. Diou biban! C'est pourtant un beau sujet de conversation! M. Brion, notre député, un Parisien qui a des biens au pays, vient passer les vacances ici, dans son château de la Taulade, parce que les médecins ont conseillé à sa fille de séjourner dans le Midi. Est-ce assez palpitant! Et voilà de quoi jacassent toutes les commères de Salignacq. Ma vache bretonne est capable d'en vêler d'émotion! On croirait que la lune nous est tombée sur la tête!... Hein! tu dis?... Ce sont de braves gens? Allons donc! Veux-tu que je t'apprenne, moi, pourquoi il nous arrive? Pour sa fille, déclare-t-il. Pas vrai! Tout bonnement pour préparer la réélection! Ah! je le vois venir!... Mais patience!—Papa, vous avez voté pour lui!—Parbleu! Il faut bien voter pour quelqu'un! Si ça m'amuse, moi! On n'a pas des branches de laurier à préparertous les jours!... Tiens, regarde-moi donc ça, petit!Et Yan, qui avait manœuvré nerveusement du couteau, montra à son filleul un semblant de tête d'ange qu'il venait de sculpter dans sa tige.—Hein? peut-il y en avoir, mais peut-il y en avoir de plus joliment fignolés au Paradis?Il continua. La branche avait déjà du style. On voyait d'abord un manche droit, long d'un mètre cinquante, puis le feuillage partait dru, sombre, taillé en cône et couronné d'une élégante aigrette. Et les mains de Yan vibraient de joie. Ah! depuis si longtemps elles n'avaient fait si aimable besogne! Autrefois, ces mains taillaient la vigne, semaient le maïs, dirigeaient dans le sol le glaive brutal de la charrue, ou flattaient, pendant les siestes embrasées, la poitrine haletante des bœufs. Oh! les belles années de jeunesse!Ce matin-ci, elles s'acharnèrent sur le laurier, les mains du vieillard; et dans le feuillage de l'arbuste tranché, les menues fleurs rondes semblaient lui sourire, comme de petites têtes odorantes. Avec la pointe de son couteau,il ornementa minutieusement le manche, dessina des rangs fantasques de croix, de circonférences, de becs d'oiseaux. Et quand le manche en fut pittoresquement recouvert, il prit des roses, des violettes, des primevères, toutes les fleurs du jardin, préalablement cueillies par une servante, et en attacha des poignées ici et là, dans le branchage touffu du laurier; ce qui composa un grand cône fleuri et bizarre, une monstruosité de plante invraisemblable, de végétal inédit, exhalant des parfums tendres, violents, délicats, incongrus, qui stupéfiaient les narines, exhibant un fouillis de couleurs roses, vertes, jaunes, bleues, ponceau ou pivoine, qui ahurissaient les yeux. Enfin, par-dessus le tout, dans l'aigrette triomphale de la cime, il suspendit, très apparent et très inattendu,—les grands artistes ès rameaux avaient souvent de ces inspirations étranges,—un pain, un grotesque pain de deux sous, d'un bête à faire peur!—Hein! s'exclama Yan, achevant son œuvre d'un coup de pouce; si le bon Dieu va être flatté de descendre là-dessus!Mais il frémit d'indignation:Emile lui tournait le dos.—Scélérat! lança le vieillard.Et ses jambes paralysées eurent un frisson de honte.—Voilà comment tu t'occupes de moi, païen!... Ah! oui, je vois! grinça-t-il. Le député! tu regardes si le député arrive! Car il doit aller à la messe, dans sa voiture à deux chevaux!—Mais, papa, je vous assure que...—Tais-toi! Et moi aussi, je vais aller à la messe! Et nous allons voir, Diou biban, lequel des deux, du député ou de moi, aura le plus de succès!Et se retournant vers leséou, il appela:—Poutoun! attelle les bœufs au char vert, lave leurs pieds, cire leurs cornes et mets sur leurs têtes la peau de mouton des grandes foires!Et à la servante:—Fillon! voici la clé de l'armoire, apporte-moi ma chamarre bleue, mes sabots vernis, et la ceinture de soie rouge que m'avait donnée ma défunte femme! La rouge, tu entends bien, Fillon?Puis, à Emile, en prenant son essor sur ses hautes béquilles:—Ton député, enfant? ton député!... Mais le suisse de la cathédrale de Dax pourrait venir, petit! il ne m'irait pas là!Et le vieux Yan plongea promptement sa tête dans le bassin du puits, afin de procéder à la toilette des grands jours.

Voici un beau dimanche de mars. Le soleil daigne luire, et les branches des arbres, sous ses caresses tièdes, ouvrent follement leurs petits bourgeons chatouillés.

Il y a dix-huit ans que le grand, joyeux et robuste Yan a perdu son fils André.

Et voici, dans la cuisine du Bignaou, assis en un vaste fauteuil garni de paille, un vieil homme ratatiné, courbé, recoquillé, allongeant vers le feu deux mains tremblantes et amaigries.

C'est l'ancien Yan, le bon laboureur herculéen, qui portait sa charrue sur les épaules.

Quand les deux mains frileuses sont assez chaudes, le vieillard prend une quenouille de roseau chargée de lin, l'attache à sa ceinture, comme faitune femme, ramasse à son côté un long fuseau de bois, et silencieusement, file, file du lin, en regardant, de ses petits yeux gris, les sarments rouges qui se tordent, dans la flamme, puis s'effondrent en braise.

Yan file ainsi, file du lin depuis dix ans. Il n'a plus l'usage de ses jambes; il ne peut se mouvoir que sur des béquilles.

La cause? Il la savait, l'incurable Gascon. Et une haine féroce bouillonnait en lui contre cette cause maudite qui était—naturellement—Paris!

Car si Paris n'avait pas existé, n'est-ce pas, André n'y serait pas allé. S'il n'y était pas allé, il n'aurait pas songé à faire construire cette maison néfaste. S'il ne l'avait pas fait construire, il n'y aurait pas trouvé la mort. S'il n'y avait pas trouvé la mort, Yan ne se serait pas jeté à l'eau un jour où il était couvert de sueur; et par conséquent—le médecin lui-même l'avait reconnu!—ses jambes n'auraient pas attrapé ces rhumatismes atroces qui le clouaient depuis quinze ans sur un fauteuil. L'infernal Paris!

Illustration: Homme assis

D'abord il avait essayé de se révolter contre ces jambes malapprises. Il les avait traitées de la belle façon, les obligeant à marcher, à travailler, à se secouer quand même. Mais les gueuses arrachaient à Yan des cris horribles. Et enfin, un jour, rendu, vaincu, renonçant à la lutte, il était tombé surce fauteuil, s'était mis une peau de mouton sur les genoux, et patiemment, avait appris, comme il disait, le difficile métier de bon à rien.

Puis, ses jambes étant devenues de plus en plus lourdes, ses bras où toute la vie affluait étant devenus de plus en plus fébriles, il avait dû faire n'importe quoi avec ses mains: des paniers d'osier, beaucoup de paniers d'osier, des monceaux de paniers d'osier, qu'il envoyait vendre au marché de Dax.

Enfin, ses poignets s'étant rouillés à leur tour, il avait pris une quenouille, en pleurant, voilà dix années, et, depuis lors, au coin du feu, il faisait ronronner son fuseau, ronronner, ronronner! Et le fuseau du vieillard avait livré du fil, interminablement du fil, du fil dont on faisait tous les draps de lit, toutes les nappes, toutes les chemises de la maisonnée!... Satané Paris!

Il s'en était un peu vengé, certes, de Paris! Comment? En ne lui confiant pas son petit-fils. Oh! le gentil bambin bien sage, bien élevé, bien Gascon qu'il avait su en faire!

Ce petit-fils, c'était actuellementtoute la vie du bon maniaque. Il ne voyait que lui, n'aimait entendre que lui. Yan était constamment de mauvaise humeur avec tout le monde excepté avec son cher Emile—car il s'appelait Emile—il l'avait regardé grandir avec des yeux émerveillés de mère. D'ailleurs, était-il encore un homme, le faible Yan? Et, à sa grande surprise, il pleurait de joie souvent, de joie comme une simple fillette, quand on ne le voyait pas; puis il disait des chapelets innombrables pour remercier le bon Dieu qui lui avait donné un filleul aussi gentil.

Emile aussi aimait bien son aïeul. D'abord, il l'appelait papa. Cela seul valait le paradis. Il l'appelait papa, et il lui rendait la vie très douce, et il le consolait de tous les enfants et de tous les amis que Yan avait perdus dans le cours de sa longue existence. Emile: voilà tout ce qui restait de son sang, de sa chair, de son âme. Tous les autres, issus de lui, étaient retournés au limon primitif. Et la tendresse de l'aïeul en était décuplée.

C'était Yan qui lui avait appris à parler.A trois ans, quand son père était mort, il bredouillait le français, l'innocent petit. Mais son parrain sut faire oublier rapidement cette langue de sauvages; et six mois après, le jeune Emile du Bignaou commençait délicieusement à gasconner.

—Prends garde! lui disait Yan, en roulant de gros yeux; si tu n'es pas sage, Paris va te manger!

Paris, pour Emile, c'était le Loup.

Il en eut peur longtemps.

Yan fut d'abord son seul professeur. Il lui apprit tout ce qu'il savait lui-même; puis, bien des choses qu'il ne savait pas, mais qu'il trouvait dans des livres,—dans des livres français, hélas!—celles-là, il les déposait dans le cerveau de son filleul, sans en garder personnellement la moindre parcelle—sa mémoire de vieillard lui rendait de ces services. Plus tard, quand Emile eut dix ans, Yan, qui se sentait toujours capable de laisser à son héritier un bon million, consentit à interner l'enfant au collège de Dax, pendant quelque temps. Il fallait bien que le jeune du Bignaou parût aussi scélérat qu'un autre, aux yeux des jeunes filles à marier!

Donc, ce matin de mars, dix-huit ans après la mort d'André, Yan filait silencieusement, au coin du feu, quoique ce fût un péché véniel de travailler le dimanche, et il se sentait heureux, les genoux sous la peau de mouton, les yeux égayés par le bon soleil revenu.

Tout à coup, à côté de la cuisine, dans cette grande salle particulière à toutes les maisons du pays, salle dénommée: leSéou, il entendit un grand frôlement de feuilles, comme si un arbre s'était avisé d'entrer.

Yan comprit, et il se retourna vivement vers la porte du séou.

—Ha! ha! cria-t-il, en voyant arriver un jeune homme joyeux, qui portait sur son épaule une longue tige de laurier—tu l'as bien choisie, Emile!

Et il se débarrassa aussitôt de sa quenouille.

Emile était actuellement un agréable garçon de vingt et un ans, à figure blanche comme un visage de demoiselle. Presque pas de barbe encore: trois douzaines de poils de chaque côté de la bouche, et un léger duvet sous les oreilles.

Il donna la grande branche de laurier à son aïeul et s'assit à côté de lui.

Il portait un béret bleu, des sabots noirs, une veste brune. Il était maigre, petit, délicat. Ses yeux jaunes faisaient une bonne lumière chaude.

Illustration: Deux Hommes

Le vieux Yan, qui se croyait toujours un soleil sur le dos quand son petit-fils était là, prit la belle branchede laurier et l'inspecta avec soin. Cette branche, on allait la porter à l'église, dans un moment,—ce dimanche, c'était la fête des Rameaux,—et la faire défiler sous le goupillon de M. le curé, afin que chaque feuille de l'arbuste bénit, jetée au feu, écartât les grêlons de l'enfer, pendant l'été, et éloignât la chanson des hiboux mélancoliques, durant l'hiver.

Et Yan ouvrit un couteau crochu qu'il avait dans sa poche, puis se mit à émonder la grande branche de laurier, en reculant sa tête, de temps à autre, pour examiner son œuvre.

Emile, fort attentif, le regarda besogner pendant quelques minutes. Mais bientôt il se leva et marcha nerveusement dans la cuisine.

—Vous... vous... vous savez, papa! dit-il en bégayant subitement, comme il faisait certains jours, quand il éprouvait une forte émotion, vous savez que le député est arrivé hier?

Yan eut un sourire douloureux. Un député! s'occuper d'un député! d'un monsieur de Paris! Honte!... Il feignit de ne pas entendre.

Emile comprit la pensée du vieillardet il rougit légèrement; car, malgré sa bonne volonté, il n'avait pu apprendre à ne pas rougir, au collège.

Yan émondait toujours sa branche, artistement, en faisant clignoter ses petits yeux inspirés.

—Vois-tu, Emile, dit-il en travaillant, une branche de laurier qu'on va offrir à la bénédiction de Dieu doit être polie comme une mariée à l'autel. Ah! l'on a perdu, dans les campagnes, l'art d'orner les rameaux! Il n'y a plus que certains barbons, par-ci, par-là, qui sachent ciseler des branches comme des sceptres. Moi, jadis, quand mes poignets ne boudaient pas au travail, je préparais les lauriers de tous mes voisins... Oui, mon petit! Et je te jure que les tiges qui sortaient de mes mains auraient fait bonne figure à côté de la crosse dorée de l'évêque d'Aire! Peuh! aujourd'hui, on porte des branches de laurier à l'église comme des fagots de bois au four! On croirait, saint Yan me pardonne! qu'on va faire cuire le bon Dieu! Ah! satané Pa...

Mais Yan interrompit son anathème. La culpabilité de Paris ne sautaitpas aux yeux, d'abord. Puis Emile ne l'écoutait pas.

L'aïeul le regarda d'un air foudroyant:

—Eh bien, gronda-t-il, après tout, ce député... quoi? Qu'est-ce qu'il a d'extraordinaire?

—Mais, papa!

—Va donc! Si tu crois que je ne sais pas ce qui se passe sous ton béret! Un député! Eh bien oui: un monsieur qu'on envoie à Paris parce qu'il peut être nuisible dans sa province. N'est-ce pas là quelque chose de bien phénoménal? Un député!

Yan s'arrêta. Puis, d'une voix aiguë comme une vrille:

—Est-ce que tu n'aurais pas rêvé d'être son gendre, par hasard?

—Moi? oh!

—Oui! oui! je sais. Il a une fille! Dix-huit ans, paraît-il. C'est du joli, de la baudruche soufflée! On n'aurait qu'à la presser comme ça, tiens! ta fille de député: ffft! plus rien dedans, évaporée!

—Papa! mais je...

—Ça n'existe pas, te dis-je. Toujours malade et pâle!... Jésus! Onvoit le jour à travers. On en ferait des lunettes!

—Mais je n'ai jamais pensé...

—Assez! je sais parfaitement que son arrivée met le pays en ébullition. On ne parle que de ça, du Lü au Gave. Diou biban! C'est pourtant un beau sujet de conversation! M. Brion, notre député, un Parisien qui a des biens au pays, vient passer les vacances ici, dans son château de la Taulade, parce que les médecins ont conseillé à sa fille de séjourner dans le Midi. Est-ce assez palpitant! Et voilà de quoi jacassent toutes les commères de Salignacq. Ma vache bretonne est capable d'en vêler d'émotion! On croirait que la lune nous est tombée sur la tête!... Hein! tu dis?... Ce sont de braves gens? Allons donc! Veux-tu que je t'apprenne, moi, pourquoi il nous arrive? Pour sa fille, déclare-t-il. Pas vrai! Tout bonnement pour préparer la réélection! Ah! je le vois venir!... Mais patience!

—Papa, vous avez voté pour lui!

—Parbleu! Il faut bien voter pour quelqu'un! Si ça m'amuse, moi! On n'a pas des branches de laurier à préparertous les jours!... Tiens, regarde-moi donc ça, petit!

Et Yan, qui avait manœuvré nerveusement du couteau, montra à son filleul un semblant de tête d'ange qu'il venait de sculpter dans sa tige.

—Hein? peut-il y en avoir, mais peut-il y en avoir de plus joliment fignolés au Paradis?

Il continua. La branche avait déjà du style. On voyait d'abord un manche droit, long d'un mètre cinquante, puis le feuillage partait dru, sombre, taillé en cône et couronné d'une élégante aigrette. Et les mains de Yan vibraient de joie. Ah! depuis si longtemps elles n'avaient fait si aimable besogne! Autrefois, ces mains taillaient la vigne, semaient le maïs, dirigeaient dans le sol le glaive brutal de la charrue, ou flattaient, pendant les siestes embrasées, la poitrine haletante des bœufs. Oh! les belles années de jeunesse!

Ce matin-ci, elles s'acharnèrent sur le laurier, les mains du vieillard; et dans le feuillage de l'arbuste tranché, les menues fleurs rondes semblaient lui sourire, comme de petites têtes odorantes. Avec la pointe de son couteau,il ornementa minutieusement le manche, dessina des rangs fantasques de croix, de circonférences, de becs d'oiseaux. Et quand le manche en fut pittoresquement recouvert, il prit des roses, des violettes, des primevères, toutes les fleurs du jardin, préalablement cueillies par une servante, et en attacha des poignées ici et là, dans le branchage touffu du laurier; ce qui composa un grand cône fleuri et bizarre, une monstruosité de plante invraisemblable, de végétal inédit, exhalant des parfums tendres, violents, délicats, incongrus, qui stupéfiaient les narines, exhibant un fouillis de couleurs roses, vertes, jaunes, bleues, ponceau ou pivoine, qui ahurissaient les yeux. Enfin, par-dessus le tout, dans l'aigrette triomphale de la cime, il suspendit, très apparent et très inattendu,—les grands artistes ès rameaux avaient souvent de ces inspirations étranges,—un pain, un grotesque pain de deux sous, d'un bête à faire peur!

—Hein! s'exclama Yan, achevant son œuvre d'un coup de pouce; si le bon Dieu va être flatté de descendre là-dessus!

Mais il frémit d'indignation:

Emile lui tournait le dos.

—Scélérat! lança le vieillard.

Et ses jambes paralysées eurent un frisson de honte.

—Voilà comment tu t'occupes de moi, païen!... Ah! oui, je vois! grinça-t-il. Le député! tu regardes si le député arrive! Car il doit aller à la messe, dans sa voiture à deux chevaux!

—Mais, papa, je vous assure que...

—Tais-toi! Et moi aussi, je vais aller à la messe! Et nous allons voir, Diou biban, lequel des deux, du député ou de moi, aura le plus de succès!

Et se retournant vers leséou, il appela:

—Poutoun! attelle les bœufs au char vert, lave leurs pieds, cire leurs cornes et mets sur leurs têtes la peau de mouton des grandes foires!

Et à la servante:

—Fillon! voici la clé de l'armoire, apporte-moi ma chamarre bleue, mes sabots vernis, et la ceinture de soie rouge que m'avait donnée ma défunte femme! La rouge, tu entends bien, Fillon?

Puis, à Emile, en prenant son essor sur ses hautes béquilles:

—Ton député, enfant? ton député!... Mais le suisse de la cathédrale de Dax pourrait venir, petit! il ne m'irait pas là!

Et le vieux Yan plongea promptement sa tête dans le bassin du puits, afin de procéder à la toilette des grands jours.


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