IIISur la place de l'Église, tout Salignacq était rangé. Des hommes voûtés, des femmes maigres, des enfants hâlés et silencieux. La plupart des hommes tenaient de longues branches de laurier fleuri. Il était dix heures. La bénédiction des Rameaux allait commencer. Sur la route pleine de soleil comme un blanc fleuve de lumière, les retardataires arrivaient, calmes et gracieusement dégingandés, en portant le laurier haut sur l'épaule, ainsi qu'un drapeau.Soudain, sur la place, grand brouhaha. Toutes les têtes s'orientent vers la route; et les lauriers eux-mêmes, penchés et vaguement curieux, ont l'air de badauds végétaux, regardant au loin, en haussant leurs longs cous feuillus.—Tiens! s'exclame un paysan, Bignaou!—Hein? demandent trente gosiers.—Yan du Bignaou, qui vient à la messe!Certes, c'était un grand événement. Depuis bien longtemps, il n'allait à la messe qu'une fois chaque année, le matin de Pâques; ce jour-là, Yan se confessait, communiait, déjeunait chez le curé, puis s'en retournait après les vêpres, joyeux de cette joie très triste qu'on éprouve après une bonne partie de plaisir.Cette fois, Yan anticipait sa petite escapade annuelle; aussi l'émotion fut profonde.—Que se passe-t-il donc?—En voilà une nouvelle!Mais on se tut. Le char de Yan débouchait sur la place, grave, majestueux, luisant comme un soleil vert. Il était escorté de paysans serrés et respectueux, qui, presque tous, étaient les métayers du vieux Bignaou; et les bœufs qui portaient le maître avaient une grande allure solennelle, comme ces bœufs de l'histoire franque qui roulaient, sur des chars moelleux, depacifiques et indolents monarques. Yan avait sur sa figure une grande lumière de triomphe; son béret prenait des airs d'auréole.—Boun yourn, Yacoulet! Boun yourn, Bertranoun! Adiou Hillotte!Il les saluait tous et toutes; et ses paroles tombaient de chaque côté du char, aimantes et réjouies, comme une pluie de roses. Il se tenait assis sur le rebord de son véhicule, et, malgré la lourde couverture de laine qui emmaillotait ses noueux genoux, malgré le confortable cache-nez violet qui étreignait son cou frileux, il se trouvait heureux de son destin, le pitoyable et invalide Yan. Et jamais il n'avait savouré plus béatement la banale félicité de vivre, même aux jours lointains où, sur un char semblable, il s'en allait au travail en sifflant comme un merle, le long des routes argileuses où apparaissaient des floraisons de cerisiers et des sourires de jeunes filles.—Boun yourn, boun yourn, amics!Et vers lui montaient, comme un encens rustique, les phrases admiratives des laboureurs:—Ce Yan!Illustration: Le char de YanLe char de Yan débouchait sur la place...—Quels bœufs il a!—Et quel char!—Regardez donc ces ferrures!—Il y en a pour cinq cents francs!—Et ça reluit!—Et c'est propre!—Quel Yan!Et l'on contemplait tout: les cocardes des bœufs, leurs jougs sculptés, leurs pieds vernis, leurs couvertures galonnées de rouge, la peau de mouton qui leur servait de coiffure et qui éclatait, blanche comme une neige frisée.Yan humait les éloges qui s'élevaient devant lui; et, dans sa petite vanité de paysan, il se glorifiait de penser:—Oui! oui! des 943 habitants de la commune, c'est toujours moi le plus riche, le plus considéré, le plus envié, Diou biban!Brusquement, autour de lui, un bruit insolite fit retourner toutes les têtes.C'était un roulement grandissant, de très bel effet.Et un unisson de chuchotements discrets s'entendit tout à coup.—La voiture du député!Vlan! ces mots frappèrent Yan en pleine poitrine, et le vieux bonhomme chancela. Lui-même, il tourna la tête. Et il vit, dans un soulèvement de poussière prestigieux comme un nuage, deux grands chevaux, deux chevaux fringants, derrière lesquels volait une voiture découverte.—Le député!Yan lui-même s'exclama ainsi, en tressaillant d'admiration. Et il blémit quand il vit, sur la tête des chevaux, des plaques étincelantes qui lui envoyaient des éclairs dans les yeux, et sur leurs ventres fins, des crins luisants comme les robes soyeuses des belles dames! Dans la voiture, derrière un cocher distingué comme un juge d'instruction, ils parurent enfin,eux, les deux personnages vers qui convergeaient tous les regards, s'élevaient toutes les pensées, s'ouvraient toutes les bouches: le député et sa fille; lui, tout noir, elle, toute rose... Eux!—Ecartez-vous, Yan! Laissez passer!C'étaient ses admirateurs de naguère qui lui parlaient ainsi. La voitureavait dû s'arrêter près du char, et le cocher fronçait des sourcils redoutables.—Laissez donc passer, Bignaou!Illustration: DescendantEt un métayer de Yan se mit à la tête des bœufs, puis les guida vers le bord de la route, pour faire place à l'équipage du député.Il passa, l'équipage. Et Yan lança un souffle de colère capable de faire tourner un moulin.—Eh bien, quoi! Il ne pouvait pasrester derrière! lança-t-il au métayer, en le foudroyant d'un regard.Mais on l'écoutait bien! Il n'y avait plus personne autour de lui. Tous les paysans avaient filé à la suite du député, leurs lauriers en désordre, leurs blouses ballonnées de vent, sans mot dire, abrutis dans l'extase et regardant tellement, tellement, qu'ils semblaient vouloir avaler leur honorable et tout son attelage, avec leurs yeux avides.Et là-bas, sur le seuil de la sacristie, le curé aussi regardait. Et Emile, l'indigne petit-fils de Yan du Bignaou, considérait également le député parisien, et peut-être sa fille! Et il s'était coiffé, le morveux, d'un abject chapeau de feutre, pour honorer le châtelain de la Taulade certainement! Et, comble de misère, lui aussi, le hargneux et pitoyable Yan, il sentait bien que ses propres yeux, fascinés comme les yeux de tout le monde, ne pouvaient se détacher de cet équipage éclatant, dans lequel trônait—oh! déchéance—celui qui était bien, à cette heure, le plus grand personnage de Salignacq!—Tin-que-tin-tin! Tin-que-tin-tin!C'était le curé qui sonnait la messe. Mais on s'en émouvait médiocrement, ce jour-là. Toutes les dévotes restaient autour du député.—Oh! Margueride, quel charmant homme!—Et quel grand air, Cataline!Et les jeunes gens, laissant tomber leur mâchoire d'enthousiasme, regardaient Mademoiselle Florence,—car tout le monde savait déjà le nom de la fille du député,—cette belle demoiselle Florence, qui avait des choses dans le dos, et sur la poitrine, et autour des jambes, des choses! des affûtiaux si extraordinaires!... Jésus!Mais ils la regardaient avec des yeux bien respectueux; car, de tous ceux qui étaient là, personne ne pouvait comprendre qu'un homme, devant une personne comme cela, dût songer un instant... Oh! non! Les enfants de chœur, seuls, supposaient qu'on pouvait l'approcher, parfois, en chantant des cantiques, et en agitant des encensoirs autour d'elle.—Tin-que-tin-tin!Là-haut, le pigeonnier en ruines qui sert naïvement de clocher, lâchait sur Salignacq ses tintements éperdus. Mais le député n'avait pas fini de descendre. Et Yan, tout seul dans son char lamentable, lança les poings au ciel:—Damnés! ils seront tous damnés! clama-t-il. Poutoun! Veux-tu bien venir m'aider à descendre, gredin?Le domestique Poutoun, les yeux distraits, prêta l'épaule à son vieux maître.—Tous damnés!Et, clopin-clopant, en faisant: ouf! ouf! sur ses béquilles en bois de frêne vainement surmontées de velours bleu, le vieux Yan, écumant, entra le premier dans l'église, où il rythma sa marche pénible de sonores:—Tous damnés! Ouf! Tous damnés!
Sur la place de l'Église, tout Salignacq était rangé. Des hommes voûtés, des femmes maigres, des enfants hâlés et silencieux. La plupart des hommes tenaient de longues branches de laurier fleuri. Il était dix heures. La bénédiction des Rameaux allait commencer. Sur la route pleine de soleil comme un blanc fleuve de lumière, les retardataires arrivaient, calmes et gracieusement dégingandés, en portant le laurier haut sur l'épaule, ainsi qu'un drapeau.
Soudain, sur la place, grand brouhaha. Toutes les têtes s'orientent vers la route; et les lauriers eux-mêmes, penchés et vaguement curieux, ont l'air de badauds végétaux, regardant au loin, en haussant leurs longs cous feuillus.
—Tiens! s'exclame un paysan, Bignaou!
—Hein? demandent trente gosiers.
—Yan du Bignaou, qui vient à la messe!
Certes, c'était un grand événement. Depuis bien longtemps, il n'allait à la messe qu'une fois chaque année, le matin de Pâques; ce jour-là, Yan se confessait, communiait, déjeunait chez le curé, puis s'en retournait après les vêpres, joyeux de cette joie très triste qu'on éprouve après une bonne partie de plaisir.
Cette fois, Yan anticipait sa petite escapade annuelle; aussi l'émotion fut profonde.
—Que se passe-t-il donc?
—En voilà une nouvelle!
Mais on se tut. Le char de Yan débouchait sur la place, grave, majestueux, luisant comme un soleil vert. Il était escorté de paysans serrés et respectueux, qui, presque tous, étaient les métayers du vieux Bignaou; et les bœufs qui portaient le maître avaient une grande allure solennelle, comme ces bœufs de l'histoire franque qui roulaient, sur des chars moelleux, depacifiques et indolents monarques. Yan avait sur sa figure une grande lumière de triomphe; son béret prenait des airs d'auréole.
—Boun yourn, Yacoulet! Boun yourn, Bertranoun! Adiou Hillotte!
Il les saluait tous et toutes; et ses paroles tombaient de chaque côté du char, aimantes et réjouies, comme une pluie de roses. Il se tenait assis sur le rebord de son véhicule, et, malgré la lourde couverture de laine qui emmaillotait ses noueux genoux, malgré le confortable cache-nez violet qui étreignait son cou frileux, il se trouvait heureux de son destin, le pitoyable et invalide Yan. Et jamais il n'avait savouré plus béatement la banale félicité de vivre, même aux jours lointains où, sur un char semblable, il s'en allait au travail en sifflant comme un merle, le long des routes argileuses où apparaissaient des floraisons de cerisiers et des sourires de jeunes filles.
—Boun yourn, boun yourn, amics!
Et vers lui montaient, comme un encens rustique, les phrases admiratives des laboureurs:
—Ce Yan!
Illustration: Le char de YanLe char de Yan débouchait sur la place...
Le char de Yan débouchait sur la place...
—Quels bœufs il a!
—Et quel char!
—Regardez donc ces ferrures!
—Il y en a pour cinq cents francs!
—Et ça reluit!
—Et c'est propre!
—Quel Yan!
Et l'on contemplait tout: les cocardes des bœufs, leurs jougs sculptés, leurs pieds vernis, leurs couvertures galonnées de rouge, la peau de mouton qui leur servait de coiffure et qui éclatait, blanche comme une neige frisée.
Yan humait les éloges qui s'élevaient devant lui; et, dans sa petite vanité de paysan, il se glorifiait de penser:
—Oui! oui! des 943 habitants de la commune, c'est toujours moi le plus riche, le plus considéré, le plus envié, Diou biban!
Brusquement, autour de lui, un bruit insolite fit retourner toutes les têtes.
C'était un roulement grandissant, de très bel effet.
Et un unisson de chuchotements discrets s'entendit tout à coup.
—La voiture du député!
Vlan! ces mots frappèrent Yan en pleine poitrine, et le vieux bonhomme chancela. Lui-même, il tourna la tête. Et il vit, dans un soulèvement de poussière prestigieux comme un nuage, deux grands chevaux, deux chevaux fringants, derrière lesquels volait une voiture découverte.
—Le député!
Yan lui-même s'exclama ainsi, en tressaillant d'admiration. Et il blémit quand il vit, sur la tête des chevaux, des plaques étincelantes qui lui envoyaient des éclairs dans les yeux, et sur leurs ventres fins, des crins luisants comme les robes soyeuses des belles dames! Dans la voiture, derrière un cocher distingué comme un juge d'instruction, ils parurent enfin,eux, les deux personnages vers qui convergeaient tous les regards, s'élevaient toutes les pensées, s'ouvraient toutes les bouches: le député et sa fille; lui, tout noir, elle, toute rose... Eux!
—Ecartez-vous, Yan! Laissez passer!
C'étaient ses admirateurs de naguère qui lui parlaient ainsi. La voitureavait dû s'arrêter près du char, et le cocher fronçait des sourcils redoutables.
—Laissez donc passer, Bignaou!
Illustration: Descendant
Et un métayer de Yan se mit à la tête des bœufs, puis les guida vers le bord de la route, pour faire place à l'équipage du député.
Il passa, l'équipage. Et Yan lança un souffle de colère capable de faire tourner un moulin.
—Eh bien, quoi! Il ne pouvait pasrester derrière! lança-t-il au métayer, en le foudroyant d'un regard.
Mais on l'écoutait bien! Il n'y avait plus personne autour de lui. Tous les paysans avaient filé à la suite du député, leurs lauriers en désordre, leurs blouses ballonnées de vent, sans mot dire, abrutis dans l'extase et regardant tellement, tellement, qu'ils semblaient vouloir avaler leur honorable et tout son attelage, avec leurs yeux avides.
Et là-bas, sur le seuil de la sacristie, le curé aussi regardait. Et Emile, l'indigne petit-fils de Yan du Bignaou, considérait également le député parisien, et peut-être sa fille! Et il s'était coiffé, le morveux, d'un abject chapeau de feutre, pour honorer le châtelain de la Taulade certainement! Et, comble de misère, lui aussi, le hargneux et pitoyable Yan, il sentait bien que ses propres yeux, fascinés comme les yeux de tout le monde, ne pouvaient se détacher de cet équipage éclatant, dans lequel trônait—oh! déchéance—celui qui était bien, à cette heure, le plus grand personnage de Salignacq!
—Tin-que-tin-tin! Tin-que-tin-tin!
C'était le curé qui sonnait la messe. Mais on s'en émouvait médiocrement, ce jour-là. Toutes les dévotes restaient autour du député.
—Oh! Margueride, quel charmant homme!
—Et quel grand air, Cataline!
Et les jeunes gens, laissant tomber leur mâchoire d'enthousiasme, regardaient Mademoiselle Florence,—car tout le monde savait déjà le nom de la fille du député,—cette belle demoiselle Florence, qui avait des choses dans le dos, et sur la poitrine, et autour des jambes, des choses! des affûtiaux si extraordinaires!... Jésus!
Mais ils la regardaient avec des yeux bien respectueux; car, de tous ceux qui étaient là, personne ne pouvait comprendre qu'un homme, devant une personne comme cela, dût songer un instant... Oh! non! Les enfants de chœur, seuls, supposaient qu'on pouvait l'approcher, parfois, en chantant des cantiques, et en agitant des encensoirs autour d'elle.
—Tin-que-tin-tin!
Là-haut, le pigeonnier en ruines qui sert naïvement de clocher, lâchait sur Salignacq ses tintements éperdus. Mais le député n'avait pas fini de descendre. Et Yan, tout seul dans son char lamentable, lança les poings au ciel:
—Damnés! ils seront tous damnés! clama-t-il. Poutoun! Veux-tu bien venir m'aider à descendre, gredin?
Le domestique Poutoun, les yeux distraits, prêta l'épaule à son vieux maître.
—Tous damnés!
Et, clopin-clopant, en faisant: ouf! ouf! sur ses béquilles en bois de frêne vainement surmontées de velours bleu, le vieux Yan, écumant, entra le premier dans l'église, où il rythma sa marche pénible de sonores:
—Tous damnés! Ouf! Tous damnés!