IVLa procession avait eu lieu. La messe tirait à sa fin. L'église de Salignacq, remplie de bois vert comme un hangar de bûcheron, était toute recueillement et prières. Le député M. Brion et sa fille se tenaient près du chœur. Le vieux curé ne les regardait pas trop souvent: à peine dans lesDominus vobiscum, quand il devait se retourner vers les assistants. A vrai dire, pendant le long Évangile, il avait envoyé ses yeux en coulisse, deux ou trois fois, en tournant les pages. Mais il n'avait pu distinguer que le paroissien à couverture d'ivoire de la demoiselle, et quelques autres menus détails.Yan, les yeux obstinément cloués sur son livre, était tout fier, en songeant qu'il n'avait pas eu la tentation de regarder le député une seule fois.Du reste, on ne pouvait rien voir, de cette ridicule place!Or, tout à coup, Poutoun, qui tenait fièrement à sa main la remarquable branche de laurier préparée par Yan, tomba à bras raccourcis sur un gamin crispant. Ne s'avisait-il pas, ce gamin, de lui arracher, une à une, toutes les fleurs de son laurier?—Attends! attends!Il lui asséna un coup de sa branche dans le dos.Brouh! Cela fit un bruit de feuillage au fond de l'église.Et aussitôt tout le bois bénit qui dormait là s'agita, impatient de se mêler au combat.Le gamin riposta prestement avec son laurier à lui. Un laurier voisin jugea nécessaire d'intervenir, d'autres ne purent s'empêcher de manifester leur opinion. Bref, par une contagion peu rare en ces cérémonies, tous les lauriers d'un coin de l'église se ruèrent les uns sur les autres, avec un grand bruit de forêt sous une tempête.Brouh! brouh!—Dominus vobiscum!clamait le curé.—Et cum spiritu tuo!répondait Yan tout seul, à voix haute.Brouh! brouh!Le député s'amusait bien à ce spectacle. Et les autres assistants croyaient devoir l'imiter.—Sors donc un peu, eh! poltron?C'était Poutoun qui jetait ce défi à un adversaire.—On y va, Diou biban! fit celui-ci, en retroussant ses manches.Brouh! brouh!Et tous les lauriers sortirent avec fracas.—Corpus Domini nostri...disait le prêtre.—Amen!lançait Yan du Bignaou, en supputant les chances des combattants.Et le député, qui s'intéressait à la lutte, sortit sans scrupule, suivi par sa demoiselle.—Agnus Dei qui tollis...Mais toute l'assistance se dirigeait vers la porte. Et Yan, lui-même, gagné par l'irréligion, cherchait fiévreusement ses béquilles.Brouh! brouh! Dehors, s'entendait la grande bataille végétale.—Tiens, loup-garou!—Attrape, fils du diable!Et l'on oyait des cris de femmes chiffonnées dans la bagarre.Le curé, révolté par l'impiété de sa paroisse, s'empressa d'écourter la messe. Il mangea ses oremus avec indignation: «Ce sacré Poutoun! Il est bien capable de donner une râclée au grand Lourens de Labourdette!» pensait-il, en tournant les pages de son missel. Puis tout haut:—Ite, missa est!—Deo gratias!...Ouf! ouf! fit Yan anxieux, qui s'était déjà élancé sur ses béquilles.* * * * *Sur la place, on se battait avec entrain. Les lauriers s'entre-choquaient violemment; et l'on entendait un grand tumulte de jurons, de menaces, de plaintes, d'éclats de rire, pendant que les cloches benoîtes, dans leur vieux pigeonnier, semblaient nasiller unAngelus.Yan s'avança. On se bousculait autour de son char. Des branches de laurier craquaient. D'autres, effeuillées et meurtries, semblaient des drapeauxen haillons. Css! css! Toute la place était jonchée de rameaux, de fleurs, de petits pains. Oh! ce qu'il advenait du travail artistique de Yan!—Hardi! Poutoun!—Hardi, Lourens!—Css! css!Et, dans la cohue, Yan vit tout à coup son petit-fils Emile qui se battait comme un forcené.—Hardi, Emile!Yan sauta sur ses jambes impotentes.—Hardi, mon garçon! cria-t-il. Tape dur! Tape dur!Il tapait dur, Emile. «Han!» On entendait son souffle entre les coups. Han! Brouh! Han! Et Yan avait des éclairs d'orgueil dans les yeux. Il faisait bien de se battre, Emile! Il faisait bien de tenir haut le renom du Bignaou! Ah! Diou biban! si Yan avait eu quinze ans de moins!—Hardi! Hardi! mon petit!Mais soudain, un cri partit dans la foule:—Au secours!Un cri de femme; un cri français.Jésus! On a décoiffé la fille du député dans la bagarre!Yan exulta.—Hardi! hardi, Emile!Mais Emile, qui, bien involontairement, avait occasionné cette catastrophe capillaire, se hâta de faire des excuses:—Mademoiselle, balbutia-t-il, très rouge, en se découvrant, je vous demande mille... mille fois...Clac!—Tiens, nigaud! lança la demoiselle.Et, ce disant, elle lui allongea une retentissante gifle en plein visage.Yan frémit.—Hein? Quoi? demanda-t-il.Non! ses yeux l'avaient trompé? Son petit-fils à lui, Yan! son petit-fils souffleté par cette poupée?—Mille tonnerres! Je deviens aveugle, moi!Mais non. Emile avait bien été giflé. Et même il saignait du nez! Oui, là, au milieu des risées de la foule.Yan s'élança sur ses béquilles. Et, soufflant comme un fauve:—Attends, attends, marionnette!cria-t-il en français. Je vais te régler ton affaire, moi!... Ouf! Ouf!...Ce qu'il allait faire? L'écraser, parbleu! Non; seulement lui tirer les oreilles et lui faire «pan-pan sur le tutu» comme à une gamine.—Attends!Et tout Salignacq riait autour de lui.Mais elle montait déjà dans sa voiture, la marionnette.—Arrêtez-la! cria Yan sans sourciller! Ah! par exemple! Vous la laisseriez partir?Et s'adressant au député Brion qui, majestueux et calme, donnait des ordres à son cocher.—Eh bien, toi, là-bas, le gros moustachu! Approche donc un peu, si tu n'as pas peur!Yan, lamentablement appuyé contre un platane, sortait déjà sa «chamarre» comme un lutteur forain.—Oui, j'ai soixante-dix-huit ans, Diou biban! écuma-t-il en crachant dans ses faibles mains, soixante-dix-huit ans et je suis sans jambes! mais des mannequins comme ça, j'en avalerais encore quatre! Ouf!... ouf!...—Tais-toi donc, ganache!Ces mots tombèrent dédaigneusement des lèvres du député.Et, sans que l'hôte inviolable du Palais-Bourbon daignât regarder autour de lui, la voiture étincelante partit, escortée par la foule.Illustration: Un homme et une femmeAlors Yan s'affaissa contre le mur de la mairie.—Anges de Dieu, est-ce possible?Emile, le nez dans son mouchoir, saignait toujours.—Ah! ça ne va pas se passer commeça, je te le jure! tu entends, moustachu! Misérable! oser te frotter à moi, à moi, Yan du Bignaou, qui possède la moitié de la commune, à moi, quilevais trois sacs de froment, les pieds dans un béret! Misérable!... Mais tu viendras me lécher les sabots avant trois mois, entends-tu? et tu échoueras quand même aux élections! tu échoueras, je te le jure! dussé-je... dussé... Eh tiens! lança-t-il en allongeant son poing nerveux vers la voiture, comme s'il avait voulu la briser d'un coup de pouce, dussé-je me présenter moi-même contre toi, Diou biban!Illustration: Homme avec des béquillesEt, là-dessus, Yan, aidé par Poutoun, remonta dans son char, vengé, frémissant, radieux, comme s'il gravissait déjà, sur ses béquilles garnies de velours bleu, la tribune du Palais-Bourbon.
La procession avait eu lieu. La messe tirait à sa fin. L'église de Salignacq, remplie de bois vert comme un hangar de bûcheron, était toute recueillement et prières. Le député M. Brion et sa fille se tenaient près du chœur. Le vieux curé ne les regardait pas trop souvent: à peine dans lesDominus vobiscum, quand il devait se retourner vers les assistants. A vrai dire, pendant le long Évangile, il avait envoyé ses yeux en coulisse, deux ou trois fois, en tournant les pages. Mais il n'avait pu distinguer que le paroissien à couverture d'ivoire de la demoiselle, et quelques autres menus détails.
Yan, les yeux obstinément cloués sur son livre, était tout fier, en songeant qu'il n'avait pas eu la tentation de regarder le député une seule fois.
Du reste, on ne pouvait rien voir, de cette ridicule place!
Or, tout à coup, Poutoun, qui tenait fièrement à sa main la remarquable branche de laurier préparée par Yan, tomba à bras raccourcis sur un gamin crispant. Ne s'avisait-il pas, ce gamin, de lui arracher, une à une, toutes les fleurs de son laurier?
—Attends! attends!
Il lui asséna un coup de sa branche dans le dos.
Brouh! Cela fit un bruit de feuillage au fond de l'église.
Et aussitôt tout le bois bénit qui dormait là s'agita, impatient de se mêler au combat.
Le gamin riposta prestement avec son laurier à lui. Un laurier voisin jugea nécessaire d'intervenir, d'autres ne purent s'empêcher de manifester leur opinion. Bref, par une contagion peu rare en ces cérémonies, tous les lauriers d'un coin de l'église se ruèrent les uns sur les autres, avec un grand bruit de forêt sous une tempête.
Brouh! brouh!
—Dominus vobiscum!clamait le curé.
—Et cum spiritu tuo!répondait Yan tout seul, à voix haute.
Brouh! brouh!
Le député s'amusait bien à ce spectacle. Et les autres assistants croyaient devoir l'imiter.
—Sors donc un peu, eh! poltron?
C'était Poutoun qui jetait ce défi à un adversaire.
—On y va, Diou biban! fit celui-ci, en retroussant ses manches.
Brouh! brouh!
Et tous les lauriers sortirent avec fracas.
—Corpus Domini nostri...disait le prêtre.
—Amen!lançait Yan du Bignaou, en supputant les chances des combattants.
Et le député, qui s'intéressait à la lutte, sortit sans scrupule, suivi par sa demoiselle.
—Agnus Dei qui tollis...
Mais toute l'assistance se dirigeait vers la porte. Et Yan, lui-même, gagné par l'irréligion, cherchait fiévreusement ses béquilles.
Brouh! brouh! Dehors, s'entendait la grande bataille végétale.
—Tiens, loup-garou!
—Attrape, fils du diable!
Et l'on oyait des cris de femmes chiffonnées dans la bagarre.
Le curé, révolté par l'impiété de sa paroisse, s'empressa d'écourter la messe. Il mangea ses oremus avec indignation: «Ce sacré Poutoun! Il est bien capable de donner une râclée au grand Lourens de Labourdette!» pensait-il, en tournant les pages de son missel. Puis tout haut:
—Ite, missa est!
—Deo gratias!...Ouf! ouf! fit Yan anxieux, qui s'était déjà élancé sur ses béquilles.
* * * * *
Sur la place, on se battait avec entrain. Les lauriers s'entre-choquaient violemment; et l'on entendait un grand tumulte de jurons, de menaces, de plaintes, d'éclats de rire, pendant que les cloches benoîtes, dans leur vieux pigeonnier, semblaient nasiller unAngelus.
Yan s'avança. On se bousculait autour de son char. Des branches de laurier craquaient. D'autres, effeuillées et meurtries, semblaient des drapeauxen haillons. Css! css! Toute la place était jonchée de rameaux, de fleurs, de petits pains. Oh! ce qu'il advenait du travail artistique de Yan!
—Hardi! Poutoun!
—Hardi, Lourens!
—Css! css!
Et, dans la cohue, Yan vit tout à coup son petit-fils Emile qui se battait comme un forcené.
—Hardi, Emile!
Yan sauta sur ses jambes impotentes.
—Hardi, mon garçon! cria-t-il. Tape dur! Tape dur!
Il tapait dur, Emile. «Han!» On entendait son souffle entre les coups. Han! Brouh! Han! Et Yan avait des éclairs d'orgueil dans les yeux. Il faisait bien de se battre, Emile! Il faisait bien de tenir haut le renom du Bignaou! Ah! Diou biban! si Yan avait eu quinze ans de moins!
—Hardi! Hardi! mon petit!
Mais soudain, un cri partit dans la foule:
—Au secours!
Un cri de femme; un cri français.
Jésus! On a décoiffé la fille du député dans la bagarre!
Yan exulta.
—Hardi! hardi, Emile!
Mais Emile, qui, bien involontairement, avait occasionné cette catastrophe capillaire, se hâta de faire des excuses:
—Mademoiselle, balbutia-t-il, très rouge, en se découvrant, je vous demande mille... mille fois...
Clac!
—Tiens, nigaud! lança la demoiselle.
Et, ce disant, elle lui allongea une retentissante gifle en plein visage.
Yan frémit.
—Hein? Quoi? demanda-t-il.
Non! ses yeux l'avaient trompé? Son petit-fils à lui, Yan! son petit-fils souffleté par cette poupée?
—Mille tonnerres! Je deviens aveugle, moi!
Mais non. Emile avait bien été giflé. Et même il saignait du nez! Oui, là, au milieu des risées de la foule.
Yan s'élança sur ses béquilles. Et, soufflant comme un fauve:
—Attends, attends, marionnette!cria-t-il en français. Je vais te régler ton affaire, moi!... Ouf! Ouf!...
Ce qu'il allait faire? L'écraser, parbleu! Non; seulement lui tirer les oreilles et lui faire «pan-pan sur le tutu» comme à une gamine.
—Attends!
Et tout Salignacq riait autour de lui.
Mais elle montait déjà dans sa voiture, la marionnette.
—Arrêtez-la! cria Yan sans sourciller! Ah! par exemple! Vous la laisseriez partir?
Et s'adressant au député Brion qui, majestueux et calme, donnait des ordres à son cocher.
—Eh bien, toi, là-bas, le gros moustachu! Approche donc un peu, si tu n'as pas peur!
Yan, lamentablement appuyé contre un platane, sortait déjà sa «chamarre» comme un lutteur forain.
—Oui, j'ai soixante-dix-huit ans, Diou biban! écuma-t-il en crachant dans ses faibles mains, soixante-dix-huit ans et je suis sans jambes! mais des mannequins comme ça, j'en avalerais encore quatre! Ouf!... ouf!...
—Tais-toi donc, ganache!
Ces mots tombèrent dédaigneusement des lèvres du député.
Et, sans que l'hôte inviolable du Palais-Bourbon daignât regarder autour de lui, la voiture étincelante partit, escortée par la foule.
Illustration: Un homme et une femme
Alors Yan s'affaissa contre le mur de la mairie.
—Anges de Dieu, est-ce possible?
Emile, le nez dans son mouchoir, saignait toujours.
—Ah! ça ne va pas se passer commeça, je te le jure! tu entends, moustachu! Misérable! oser te frotter à moi, à moi, Yan du Bignaou, qui possède la moitié de la commune, à moi, quilevais trois sacs de froment, les pieds dans un béret! Misérable!... Mais tu viendras me lécher les sabots avant trois mois, entends-tu? et tu échoueras quand même aux élections! tu échoueras, je te le jure! dussé-je... dussé... Eh tiens! lança-t-il en allongeant son poing nerveux vers la voiture, comme s'il avait voulu la briser d'un coup de pouce, dussé-je me présenter moi-même contre toi, Diou biban!
Illustration: Homme avec des béquilles
Et, là-dessus, Yan, aidé par Poutoun, remonta dans son char, vengé, frémissant, radieux, comme s'il gravissait déjà, sur ses béquilles garnies de velours bleu, la tribune du Palais-Bourbon.