VLe château de la Taulade, où venait d'arriver le député Brion, était une maison ancienne, perdue dans une forêt. De chaque côté, des arbres; à perte de vue, des arbres.On avait accès dans cette tanière par un petit chemin sinueux que M. Brion avait fait tracer récemment, et qui débouchait, après de fols zigzags dans le bois, sur une grande route départementale, à huit cents mètres environ du château. La forêt tout entière appartenait à M. Brion. Elle était clôturée de talus; de sorte qu'on n'y rencontrait guère que les domestiques du député et quelques écureuils vassaux.Dans cette forêt, le jeune Emile du Bignaou s'aventura hardiment le lendemain des Rameaux. Et il fit de même le surlendemain. Et les jours suivantsil y vint encore. C'était à cent mètres de chez lui, du reste.Illustration: L'homme avec un mouchoirCe qu'il cherchait? L'occasion de se venger, il lui fallait une réparation éclatante.—Ah! l'insolente! grommelait-il.L'insolente, c'était MlleFlorence Brion, dont ses narines se souvenaient avec une légitime rancune. Monsieur «Saigne-du-nez», ainsi appelait-onl'héritier du Bignaou, dans la commune, depuis ce mémorable dimanche.Et le petit-fils de Yan trouvait ce sobriquet ignominieux.Oui, certes, il la lui fallait, cette réparation!Et il songeait avec stupeur que Marie Catalan, la vierge campagnarde et riche que son cœur aimait, lui avait refusé une contredanse, à cause de cette aventure.Yan, d'ailleurs, ne décolérait pas depuis la messe des Rameaux.Se porter à la députation et battre l'ancien député ne lui paraissait plus suffisant.—Attendre jusqu'au mois d'octobre pour me venger? Jamais!Il fallait bien se l'avouer ensuite: cette vengeance n'était pas dans ses goûts. Il sied de mettre une borne à tout, même aux bassesses qu'on doit faire dans la vie.—Moi, pensait Yan, aller marmotter des harangues électorales de village en village, comme un mendiant de grands chemins? A d'autres! Mais combattre la candidature de Brion, par exemple, cela, de grand cœur!Et les jambes du vieux se trémoussaient d'aise.Cependant, Emile se promenait dans la forêt de la Taulade. Il approchait du château parfois. Jamais il n'osait entrer. Il ne rencontrait toujours que des écureuils.—Elle se cache, pensait-il. Elle a peur!Un jour, tout à coup, devant le château, elle lui apparut, cette demoiselle Florence. Elle était vêtue de bleu. Oh!Emile n'eut que le temps de se dissimuler derrière un saule.Il faut reconnaître quelle était effrayante; grande, d'abord, quoi qu'eût dit le vieux Yan. Grande et droite, avec une poitrine exagérée, comme on n'en porte qu'à la ville. C'était honteux. Puis une tête laide, laide à faire frémir, certes. Toute blanche, cette tête, d'un blanc gras et mou. Puis des yeux énormes, inimaginables, terrifiants: d'un bleu violet. Des yeux d'évêque!—La plus belle fille que j'aie jamais vue! avait déclaré l'instituteur, un monsieur qui ne s'y connaissait pas sans doute.Emile Saigne-du-nez erra dans la forêt.Il avait sur lui un souvenir bizarre de cette personne: un gant de suède qu'elle avait laissé tomber en le giflant. Un gant très étroit, dans lequel on n'aurait pu mettre, semblait-il, qu'une main de bébé.Et Emile, très probe, ne le jetait pas au feu ce gant. Non, il le lui rendrait, plus tard, après la réparation, quand cette demoiselle lui aurait demandé pardon à genoux.Car c'était cela, décidément, qu'il exigerait. A genoux, et peut-être en présence de deux témoins, comme avait conseillé Yan.Jamais l'occasion de formuler cet ultimatum ne se présentait.Et Emile sentait redoubler sa fureur.Un matin, au moment où il pénétrait dans la forêt, il rencontra Marie Catalan, la vierge paysanne et riche.Celle-ci était bien. Rose, carrée, douée de petits yeux jaunes et de belles mains potelées aux ongles courts, elle semait l'enthousiasme autour d'elle, dans la commune de Salignacq.Emile ne la salua pas.—Il doit être malade, songeait Yan.Il l'obligea prudemment à s'aliter. Il lui conseilla des sirops, des pilules, d'autres médications choisies; si bien qu'Emile tomba malade pour de bon.Mais il guérit en apprenant que le député allait partir.—Enfin! quelle délivrance!Oui; mais voilà que la demoiselle restait au château, avec une vieille tante!—Quel ennui! se dit Emile.Néanmoins, il revint dans la forêt. Il lui fallait une explication, coûte que coûte.Un soir, il la trouva, la fille du député. Elle se promenait toute seule, avec un petit chien noir. Elle était vêtue de rouge. Oh!Mais Emile passait pour un garçon courageux. Il ne se sauva pas.—Bonjour, monsieur!Elle avait une voix extraordinairement désagréable, qui faisait mal aux oreilles comme une projection de verre pilé. Et quel accent burlesque:—Zou, m'sieu!C'est tout ce qu'on entendait.Illustration: «Mademoiselle, j'ai un gant à vous...»«Mademoiselle, j'ai un gant à vous...»Lui salua carrément, en appuyant sur les syllabes, à la gasconne:—Bong-jour, Ma-deu-moi-sel-leu!Elle éclata presque de rire. De sorte qu'Emile eut envie de l'injurier.Il se retint:—Vous devriez savoir, ma-deu-moi-sel-leu... aggrava-t-il en se retournant, que, malgré... malgré...Il s'arrêta pour respirer. La salive encombrait sa gorge.Et, furieusement, il dit, en baissant les yeux:—Mademoiselle, j'ai un gant à vous, depuis longtemps; un gant que je voulais vous rendre... Le voici... le voi... le...Il fouilla dans toutes ses poches; il ne le trouva pas.Et il prit la fuite alors, vite, en fermant les yeux, de peur de voir tous les arbres, tous les vieux arbres de la forêt, se tordre de rire sur son passage.—Tiens, c'est bizarre! se dit-il, le soir, en se déshabillant. Voilà donc où il était!Il le trouvait sous son gilet, le gantmaudit; sous son gilet, tout près du cœur.Les jours suivants, il prit bravement son fusil, Emile; et il osa chasser dans la forêt. Il espérait se voir maltraiter par les valets, ce qui lui donnerait l'occasion de dire son fait à la maîtresse.Mais MlleFlorence,—car il la rencontra souvent, presque toujours au même endroit et à la même heure,—n'eut pour lui aucune parole désagréable. C'était énervant.Elle ne semblait plus aussi laide. A la longue, on s'y habituait. Mais elle paraissait toujours aussi insupportable; ses yeux faisaient mal réellement à la figure des gens qu'elle regardait.Ils se saluaient à chaque rencontre.—Zou, m'sieu! disait-elle.—Bonjour, mad'moisel! répondait-il.Car Emile surveillait son accent à cette heure. Il soignait ses syllabes muettes et ses nasales. De même, malgré Yan stupéfait, il se coiffait d'un chapeau, délaissait sa «chamarre»et parlait le français à ses chiens ahuris.—Mais, malheureux! s'exclamait le vieil aïeul, tu fais de véritables concessions!—Pour mieux arriver à mes fins, papa!Les jeunes gens se voyaient tous les jours, peu ou prou.—Ah! aujourd'hui, je lui ai fait joliment sentir ma fureur! pensait Emile en se couchant. Je l'ai regardée avec des yeux!...Parfois, quand il pleuvait trop, elle ne venait pas dans la forêt. Alors Emile était triste.—Je serai plus terrible demain, décidait-il.Et le lendemain, en effet, il mettait une fureur double dans ses regards, un courroux supplémentaire dans sa prononciation:—Vous allais bieng, ojourd'hui?Elle sentait toute l'hostilité de cet accent. La preuve, c'est qu'elle n'en riait plus.Puis il lui jouait toutes sortes de tours.Une fois, cherchant des fleurs dansla forêt, elle avait cueilli, sur les conseils d'Emile, une plante épineuse, très odorante, qui lui avait déchiré ses dentelles.—Mais vous n'vous êt' pas fait mal, mad'moisel'?—Oh! non, monsieur!Ensuite, il lui faisait des peurs bleues avec ses chiens qui la caressaient trop. Ou bien, hypocritement, il lui disait de prendre telle direction dans la forêt; elle y trouverait des mûres. Et il n'y avait en réalité que des orties! Elle sentait parfaitement qu'Emile avait le droit de se venger. Elle ne se fâchait pas. Même, dans son visage, elle atténuait, semblait-il, la férocité de ses regards violets.—Oui, oui, tu espères me désarmer! se disait Emile. Si tu crois!...Quelquefois, elle venait avec sa tante. Sans doute, ces jours-là, elle redoutait l'explication si terrible.Mais Emile, malin, ne lui adressait même pas la parole.Un matin, elle lui dit,—et sa voix était un peu voilée:—Vous savez, que nous allons bientôt quitter Salignacq?—Ah! par exemple!—Oui, je dois rentrer à Paris, pour rejoindre papa. Je partirai probablement le 15 avril.Emile sentit une commotion dans sa poitrine.—Elle va s'en aller sans que j'aie réalisé ma vengeance?... Ah! mais non!Mille projets lui traversèrent le cerveau. Oui, il creuserait des fondrières dans le chemin de la forêt; ou il coucherait des arbres en travers, des arbres dans lesquels s'empêtreraient les chevaux et la voiture. Et elle manquerait le train! Et ce serait bien fait!—Diou biban!... elle s'en irait comme ça?D'abord il ne daigna plus lui parler, quand il la rencontra. Ça lui apprendrait! Et justement elle venait toujours seule depuis quelques jours.Mais Emile passait, fier. Et elle ne vint plus.—Elle va m'échapper! pensa le petit-fils de Yan.Il maigrit. Cette vengeance était sa seule préoccupation. Dans ses rêves,il faisait sauter le château de la Taulade avec de la dynamite. Et il voyait MlleFlorence éclater en tout menus morceaux. Ce bon cauchemar le faisait crier de joie.Le 15 avril approchait. La campagne était en enchantement; les arbres fleurissaient, les prés se piquaient de camomilles; les oiseaux amoureux chantaient des madrigaux au soleil. Emile ne pensait qu'au départ de MlleBrion; il comptait les jours sur son almanach, les jours et les heures.—Enfin, se disait-il, en roulant des yeux éperdus, dans 12,735 minutes j'en serai débarrassé!Et il pleurait.—Oui, mais auparavant, je jure que...Un mercredi, le petit-fils de Yan murmura:—Je la tiens, ma vengeance!MlleFlorence devait partir le surlendemain.—Je la tiens! Et une vengeance éclatante!Voici: ce mercredi, MlleFlorence était allée au marché de Peyrehorade,petite ville voisine. Elle y était allée à cheval. Un domestique l'accompagnait.Elle rentrerait tard, certainement, à cause des nombreux achats projetés. Alors, c'était très simple. Le soir, quand la jeune fille et son domestique arriveraient à Salignacq, Poutoun, le valet de ferme du Bignaou, les attendrait dans la forêt et retiendrait, sous un prétexte quelconque, le compagnon de MlleFlorence, afin que celle-ci revint seule au château.Or, à une branche d'arbre, à une branche haute et noueuse, sur le chemin que la jeune fille devait suivre, Emile attacherait l'épouvantail classique: une citrouille vide percée de trois trous: deux représentant les yeux, un représentant la bouche. Il mettrait une chandelle allumée là dedans.Et certainement, la demoiselle du député aurait une de ces frayeurs! Ce qu'elle allait crier, bon Dieu! Elle prendrait ça pour la tête du Diable!Bien souvent Emile avait terrifié de cette manière les paysannes attardées. La «tête du Diable» produisait toujours un effet extraordinaire. On citaitune couturière de Belus qui en était devenue folle.Vibrant de joie, Emile prépara la citrouille infernale.Illustration: Des fleurs et des gants
Le château de la Taulade, où venait d'arriver le député Brion, était une maison ancienne, perdue dans une forêt. De chaque côté, des arbres; à perte de vue, des arbres.
On avait accès dans cette tanière par un petit chemin sinueux que M. Brion avait fait tracer récemment, et qui débouchait, après de fols zigzags dans le bois, sur une grande route départementale, à huit cents mètres environ du château. La forêt tout entière appartenait à M. Brion. Elle était clôturée de talus; de sorte qu'on n'y rencontrait guère que les domestiques du député et quelques écureuils vassaux.
Dans cette forêt, le jeune Emile du Bignaou s'aventura hardiment le lendemain des Rameaux. Et il fit de même le surlendemain. Et les jours suivantsil y vint encore. C'était à cent mètres de chez lui, du reste.
Illustration: L'homme avec un mouchoir
Ce qu'il cherchait? L'occasion de se venger, il lui fallait une réparation éclatante.
—Ah! l'insolente! grommelait-il.
L'insolente, c'était MlleFlorence Brion, dont ses narines se souvenaient avec une légitime rancune. Monsieur «Saigne-du-nez», ainsi appelait-onl'héritier du Bignaou, dans la commune, depuis ce mémorable dimanche.
Et le petit-fils de Yan trouvait ce sobriquet ignominieux.
Oui, certes, il la lui fallait, cette réparation!
Et il songeait avec stupeur que Marie Catalan, la vierge campagnarde et riche que son cœur aimait, lui avait refusé une contredanse, à cause de cette aventure.
Yan, d'ailleurs, ne décolérait pas depuis la messe des Rameaux.
Se porter à la députation et battre l'ancien député ne lui paraissait plus suffisant.
—Attendre jusqu'au mois d'octobre pour me venger? Jamais!
Il fallait bien se l'avouer ensuite: cette vengeance n'était pas dans ses goûts. Il sied de mettre une borne à tout, même aux bassesses qu'on doit faire dans la vie.
—Moi, pensait Yan, aller marmotter des harangues électorales de village en village, comme un mendiant de grands chemins? A d'autres! Mais combattre la candidature de Brion, par exemple, cela, de grand cœur!
Et les jambes du vieux se trémoussaient d'aise.
Cependant, Emile se promenait dans la forêt de la Taulade. Il approchait du château parfois. Jamais il n'osait entrer. Il ne rencontrait toujours que des écureuils.
—Elle se cache, pensait-il. Elle a peur!
Un jour, tout à coup, devant le château, elle lui apparut, cette demoiselle Florence. Elle était vêtue de bleu. Oh!
Emile n'eut que le temps de se dissimuler derrière un saule.
Il faut reconnaître quelle était effrayante; grande, d'abord, quoi qu'eût dit le vieux Yan. Grande et droite, avec une poitrine exagérée, comme on n'en porte qu'à la ville. C'était honteux. Puis une tête laide, laide à faire frémir, certes. Toute blanche, cette tête, d'un blanc gras et mou. Puis des yeux énormes, inimaginables, terrifiants: d'un bleu violet. Des yeux d'évêque!
—La plus belle fille que j'aie jamais vue! avait déclaré l'instituteur, un monsieur qui ne s'y connaissait pas sans doute.
Emile Saigne-du-nez erra dans la forêt.
Il avait sur lui un souvenir bizarre de cette personne: un gant de suède qu'elle avait laissé tomber en le giflant. Un gant très étroit, dans lequel on n'aurait pu mettre, semblait-il, qu'une main de bébé.
Et Emile, très probe, ne le jetait pas au feu ce gant. Non, il le lui rendrait, plus tard, après la réparation, quand cette demoiselle lui aurait demandé pardon à genoux.
Car c'était cela, décidément, qu'il exigerait. A genoux, et peut-être en présence de deux témoins, comme avait conseillé Yan.
Jamais l'occasion de formuler cet ultimatum ne se présentait.
Et Emile sentait redoubler sa fureur.
Un matin, au moment où il pénétrait dans la forêt, il rencontra Marie Catalan, la vierge paysanne et riche.
Celle-ci était bien. Rose, carrée, douée de petits yeux jaunes et de belles mains potelées aux ongles courts, elle semait l'enthousiasme autour d'elle, dans la commune de Salignacq.
Emile ne la salua pas.
—Il doit être malade, songeait Yan.
Il l'obligea prudemment à s'aliter. Il lui conseilla des sirops, des pilules, d'autres médications choisies; si bien qu'Emile tomba malade pour de bon.
Mais il guérit en apprenant que le député allait partir.
—Enfin! quelle délivrance!
Oui; mais voilà que la demoiselle restait au château, avec une vieille tante!
—Quel ennui! se dit Emile.
Néanmoins, il revint dans la forêt. Il lui fallait une explication, coûte que coûte.
Un soir, il la trouva, la fille du député. Elle se promenait toute seule, avec un petit chien noir. Elle était vêtue de rouge. Oh!
Mais Emile passait pour un garçon courageux. Il ne se sauva pas.
—Bonjour, monsieur!
Elle avait une voix extraordinairement désagréable, qui faisait mal aux oreilles comme une projection de verre pilé. Et quel accent burlesque:
—Zou, m'sieu!
C'est tout ce qu'on entendait.
Illustration: «Mademoiselle, j'ai un gant à vous...»«Mademoiselle, j'ai un gant à vous...»
«Mademoiselle, j'ai un gant à vous...»
Lui salua carrément, en appuyant sur les syllabes, à la gasconne:
—Bong-jour, Ma-deu-moi-sel-leu!
Elle éclata presque de rire. De sorte qu'Emile eut envie de l'injurier.
Il se retint:
—Vous devriez savoir, ma-deu-moi-sel-leu... aggrava-t-il en se retournant, que, malgré... malgré...
Il s'arrêta pour respirer. La salive encombrait sa gorge.
Et, furieusement, il dit, en baissant les yeux:
—Mademoiselle, j'ai un gant à vous, depuis longtemps; un gant que je voulais vous rendre... Le voici... le voi... le...
Il fouilla dans toutes ses poches; il ne le trouva pas.
Et il prit la fuite alors, vite, en fermant les yeux, de peur de voir tous les arbres, tous les vieux arbres de la forêt, se tordre de rire sur son passage.
—Tiens, c'est bizarre! se dit-il, le soir, en se déshabillant. Voilà donc où il était!
Il le trouvait sous son gilet, le gantmaudit; sous son gilet, tout près du cœur.
Les jours suivants, il prit bravement son fusil, Emile; et il osa chasser dans la forêt. Il espérait se voir maltraiter par les valets, ce qui lui donnerait l'occasion de dire son fait à la maîtresse.
Mais MlleFlorence,—car il la rencontra souvent, presque toujours au même endroit et à la même heure,—n'eut pour lui aucune parole désagréable. C'était énervant.
Elle ne semblait plus aussi laide. A la longue, on s'y habituait. Mais elle paraissait toujours aussi insupportable; ses yeux faisaient mal réellement à la figure des gens qu'elle regardait.
Ils se saluaient à chaque rencontre.
—Zou, m'sieu! disait-elle.
—Bonjour, mad'moisel! répondait-il.
Car Emile surveillait son accent à cette heure. Il soignait ses syllabes muettes et ses nasales. De même, malgré Yan stupéfait, il se coiffait d'un chapeau, délaissait sa «chamarre»et parlait le français à ses chiens ahuris.
—Mais, malheureux! s'exclamait le vieil aïeul, tu fais de véritables concessions!
—Pour mieux arriver à mes fins, papa!
Les jeunes gens se voyaient tous les jours, peu ou prou.
—Ah! aujourd'hui, je lui ai fait joliment sentir ma fureur! pensait Emile en se couchant. Je l'ai regardée avec des yeux!...
Parfois, quand il pleuvait trop, elle ne venait pas dans la forêt. Alors Emile était triste.
—Je serai plus terrible demain, décidait-il.
Et le lendemain, en effet, il mettait une fureur double dans ses regards, un courroux supplémentaire dans sa prononciation:
—Vous allais bieng, ojourd'hui?
Elle sentait toute l'hostilité de cet accent. La preuve, c'est qu'elle n'en riait plus.
Puis il lui jouait toutes sortes de tours.
Une fois, cherchant des fleurs dansla forêt, elle avait cueilli, sur les conseils d'Emile, une plante épineuse, très odorante, qui lui avait déchiré ses dentelles.
—Mais vous n'vous êt' pas fait mal, mad'moisel'?
—Oh! non, monsieur!
Ensuite, il lui faisait des peurs bleues avec ses chiens qui la caressaient trop. Ou bien, hypocritement, il lui disait de prendre telle direction dans la forêt; elle y trouverait des mûres. Et il n'y avait en réalité que des orties! Elle sentait parfaitement qu'Emile avait le droit de se venger. Elle ne se fâchait pas. Même, dans son visage, elle atténuait, semblait-il, la férocité de ses regards violets.
—Oui, oui, tu espères me désarmer! se disait Emile. Si tu crois!...
Quelquefois, elle venait avec sa tante. Sans doute, ces jours-là, elle redoutait l'explication si terrible.
Mais Emile, malin, ne lui adressait même pas la parole.
Un matin, elle lui dit,—et sa voix était un peu voilée:
—Vous savez, que nous allons bientôt quitter Salignacq?
—Ah! par exemple!
—Oui, je dois rentrer à Paris, pour rejoindre papa. Je partirai probablement le 15 avril.
Emile sentit une commotion dans sa poitrine.
—Elle va s'en aller sans que j'aie réalisé ma vengeance?... Ah! mais non!
Mille projets lui traversèrent le cerveau. Oui, il creuserait des fondrières dans le chemin de la forêt; ou il coucherait des arbres en travers, des arbres dans lesquels s'empêtreraient les chevaux et la voiture. Et elle manquerait le train! Et ce serait bien fait!
—Diou biban!... elle s'en irait comme ça?
D'abord il ne daigna plus lui parler, quand il la rencontra. Ça lui apprendrait! Et justement elle venait toujours seule depuis quelques jours.
Mais Emile passait, fier. Et elle ne vint plus.
—Elle va m'échapper! pensa le petit-fils de Yan.
Il maigrit. Cette vengeance était sa seule préoccupation. Dans ses rêves,il faisait sauter le château de la Taulade avec de la dynamite. Et il voyait MlleFlorence éclater en tout menus morceaux. Ce bon cauchemar le faisait crier de joie.
Le 15 avril approchait. La campagne était en enchantement; les arbres fleurissaient, les prés se piquaient de camomilles; les oiseaux amoureux chantaient des madrigaux au soleil. Emile ne pensait qu'au départ de MlleBrion; il comptait les jours sur son almanach, les jours et les heures.
—Enfin, se disait-il, en roulant des yeux éperdus, dans 12,735 minutes j'en serai débarrassé!
Et il pleurait.
—Oui, mais auparavant, je jure que...
Un mercredi, le petit-fils de Yan murmura:
—Je la tiens, ma vengeance!
MlleFlorence devait partir le surlendemain.
—Je la tiens! Et une vengeance éclatante!
Voici: ce mercredi, MlleFlorence était allée au marché de Peyrehorade,petite ville voisine. Elle y était allée à cheval. Un domestique l'accompagnait.
Elle rentrerait tard, certainement, à cause des nombreux achats projetés. Alors, c'était très simple. Le soir, quand la jeune fille et son domestique arriveraient à Salignacq, Poutoun, le valet de ferme du Bignaou, les attendrait dans la forêt et retiendrait, sous un prétexte quelconque, le compagnon de MlleFlorence, afin que celle-ci revint seule au château.
Or, à une branche d'arbre, à une branche haute et noueuse, sur le chemin que la jeune fille devait suivre, Emile attacherait l'épouvantail classique: une citrouille vide percée de trois trous: deux représentant les yeux, un représentant la bouche. Il mettrait une chandelle allumée là dedans.
Et certainement, la demoiselle du député aurait une de ces frayeurs! Ce qu'elle allait crier, bon Dieu! Elle prendrait ça pour la tête du Diable!
Bien souvent Emile avait terrifié de cette manière les paysannes attardées. La «tête du Diable» produisait toujours un effet extraordinaire. On citaitune couturière de Belus qui en était devenue folle.
Vibrant de joie, Emile prépara la citrouille infernale.
Illustration: Des fleurs et des gants