IX

IXYan était déjà loin. Il marchait à grandes béquillées. Et, tout en marchant, il grommelait:—Ce pauvre enfant!... Ouf! quel malheur!Quand il eut dépassé la petite allée qui faisait communiquer le Bignaou avec la route, il s'arrêta, s'adossa contre un arbre et s'essuya le front.Il avait chaud comme s'il avait porté deux sacs de blé. Alors il se signa, joignit les mains et dit:—Jésus, inspirez-moi.Il reprit ses béquilles soudain.—Tant pis! j'y vais! dit-il tout haut.Et au lieu de prendre le chemin de Catalan, il s'engagea dans la forêt de la Taulade.Des gens passaient en le saluant à voix haute, à la façon du pays.Lui n'entendait rien. Il croyait avoir le tonnerre dans son front. Il franchit un talus, malgré ses béquilles, sans aucune hésitation, comme s'il avait eu encore ses jambes de vingt ans. Et, dans la forêt, il trouva le sentier voulu, très vite, sans trébucher une seule fois.La soirée était douce. Une grosse étoile blonde, l'étoile de l'amour, s'épanouissait déjà au couchant. Le vieux cœur de Yan bondissait sous la chamarre.Dans une mare que recouvraient des feuilles, il se crotta.—Tant mieux, pensa-t-il. J'aurai une tenue plus hostile!Et il donna une tournure vulgaire à son béret, et il résolut d'exagérer toutes ses grossièretés de paysan.—Nous allons voir! grommela-t-il en sautillant sur ses béquilles. Ah! la sorcière!... nous allons voir!Il arriva en quelques minutes à la Taulade. D'abord l'approche du château l'intimida. Voilà trente ans qu'il n'avait pénétré dans cette maison de messieurs et de dames. Il amortit le bruit de ses béquilles sur les pelouses, il retint sa respiration. Même, un instant,il s'arrêta, se demandant s'il ne faisait pas une folie.—Bah! il faut que je voie ce que cette petite a dans le corps! décida-t-il.Et crânement, il s'avança.La nuit était claire. Sur les branches recueillies, des insectes invisibles chantaient, de toutes leurs ailes éperdues. Yan, le cœur oppressé, arriva devant une barrière. C'était tout près du château. Aucun chien n'avait grogné encore. Il regarda un moment, avec des yeux jaloux, l'antique édifice qui osait, dans Salignacq, rivaliser de faste avec le Bignaou, puis, ayant concentré toute l'énergie de ses nerfs, il voulut ouvrir. Il ne sut pas. Ces Parisiens ont des barrières qui ferment si drôlement...—Satanés Parisiens! gronda Yan.Et, vainement, il promena ses doigts dans les barreaux.Il y avait déjà dix secondes qu'il tâtonnait, quand un gros chien s'élança vers lui, en aboyant à pleine gueule.—Bonsoir, Yan! dit alors une très douce voix.Le vieillard leva la tête.—Attendez! continua la voix. Je vais vous ouvrir.Et Yan vit une silhouette de femme encadrée là-haut; dans une croisée.—Ce doit être la bonne, pensa-t-il. Oui, il faut que ce soit une bonne, pour prononcerYancomme ça.La silhouette avait disparu, mais quelques secondes après, Yan la reconnut sous la forme d'une belle fille qui sortait allègrement du château et courait vers lui.—Voici, Yan! Entrez!Et la belle fille ayant ouvert la maudite barrière, prit le vieux paysan par le bras.Ce n'était pas une bonne. C'était MlleFlorence elle-même.Et Yan, au fond, en fut très navré.—Ah! si elle m'appelle souvent de cette voix-là! pensa-t-il.Donc il se mit en garde.—Bonne nuit, mademoiselle! dit-il sèchement.Et il bâilla devant elle, sans pudeur, pour paraître plus mal élevé qu'il n'était.Cependant la main de Florence produisait la sensation d'une aile d'oiseausous l'aisselle du vieillard. Oh! pressé par cette main, il se trouvait alerte et rajeuni!La voix continuait:—Vous allez bien, Yan?—Oui, je vous remercie. Et votre santé pareillement?Non, jamais dans le pays, une jeune fille n'aurait su, avec tant de grâce, tant de sollicitude, aider un pauvre infirme à marcher.Et Yan brida fortement ses lèvres pour ne pas dire:—Ah! mademoiselle! vous êtes bien bonne, bien bonne!Il prit un parti héroïque. Ayant découvert un banc contre un mur, il se laissa tomber dessus.—Comme ça, pensa-t-il, j'échapperai à l'influence de la main.—Vous ne voulez pas entrer, Yan? Papa est absent, mais vous serez le bienvenu quand même. Ma tante est à la maison. Elle lit. Entrez donc, Yan!C'étaient des paroles claires et douces comme des airs de flûte. Quand elles s'insinuaient dans l'oreille, chacune d'elles semblait enveloppée dans lepétale d'une fleur bleue. Oh! c'était frais!Et après ces paroles, ce ne fut pas une main, mais deux, qui s'abattirent sur le malheureux paysan. Et la voix, de plus en plus douce, de plus en plus fraîche, opéra de concert avec les deux mains.—Comment, Yan! Vous voudriez rester dehors? Mais vous attraperiez du mal! Oh! je vous en prie! entrez un instant... Je vous demande bien pardon, si je ne sais pas vous supplier en patois. J'apprendrai, Yan! Allons! donnez-moi le bras comme ceci. Prenez garde; il y a une marche, là! Marchez-vous à votre aise?—Je crois bien! répondit Yan malgré lui.Et il ne put s'empêcher de regarder, avec ses petits yeux entourés de rides, les deux yeux profonds de Florence.—Gredins d'yeux! ils parlent gascon! pensa-t-il.Et, un peu effrayé, il s'avança au bras de la jeune fille, en redressant son dos de toutes ses forces, pour paraître encore gaillard.Triomphant, radieux à côté de Florence,non sans penser au jour un peu oublié où il conduisait Mmedu Bignaou à l'autel, il entra dans le château.—Par ici, Yan! dit sa compagne.Yan voulait humblement aller à la cuisine.—Par ici. Venez au salon!Et elle le conduisit dans une pièce toute resplendissante d'étoffes, de dorures, de glaces, de fleurs, où Yan ne s'entendait pas marcher, tant les tapis étaient lourds, et où il demeura bouche bée, tant toutes choses étaient belles.—Là! asseyez-vous maintenant!Yan se sentit guider vers un siège troublant, capitonné de soie rose, un profond et large fauteuil, en tout semblable certainement à celui que le bon Dieu des laboureurs occupe là-haut, au-dessus des nuages, quand il trône parmi sa grande cour d'anges et de prophètes.Et Yan, que tant de prévenances auraient exaspéré autrefois, se trouva très flatté à cette heure. Il s'assit, se découvrit avec respect, et même il enleva, d'un frottement de manche, une tache de boue qu'il remarqua sur son pantalon.—Mille excuses, mademoiselle,—et il s'efforçait de réprimer son accent,—mille excuses pour avoir osé me présenter ainsi. Ce sont mes vêtements de travail, et...Mais les yeux gascons de MlleFlorence pardonnaient généreusement.Alors Yan regretta presque de ne pas s'être coiffé du chapeau ridicule que lui avait proposé son petit-fils.Cependant Florence lui mettait un coussin dans le dos, un tabouret sous ses pieds, le débarrassait de ses béquilles, installait des abat-jour de dentelles sur les lampes pour ne pas lui blesser les yeux, fermait les croisées pour éloigner la fraîcheur nocturne de ses épaules, le soignait, le dorlotait, l'étourdissait de bavardages amusants comme des chants d'oiseaux; et finalement, elle vint s'installer à côté de lui, si belle, si aimable, si resplendissante de grâce et de bonté, que le vieux Yan eut envie de tomber à genoux devant elle, et de lui chanter des cantiques.Mais il se secoua:—Surveille-toi, mon bonhomme! se dit-il, ou tu es perdu!Illustration: Florence lui mettait un coussin dans le dos.Cependant, Florence lui mettait un coussin dans le dos.Et tout haut, brusquement:—Alors, mademoiselle, vous... vous... aimez mon petits-fils, Emile?Florence ne dit rien. Elle osa seulement prendre une main de Yan dans ses mains veloutées. Et lentement, elle baissa la tête, pour ne pas laisser voir ses grands yeux illuminés de larmes.Alors Yan fut si heureux qu'il lui baisa les doigts.—Oh! pardon! balbutia-t-il, je n'aurais jamais cru... Oh! mademoiselle!...Il se tut lui aussi, car il se sentait venir une voix ridicule dans le gosier, une voix entrecoupée de sanglots.Il s'en alla. Que pouvait-il apprendre encore? Rien. Les larmes lui avaient tout dit. Il s'en alla. Et ses oreilles étaient si pleines de musique, ses yeux si éblouis de beauté, qu'il n'entendit, qu'il ne vit rien de ce qui se passa autour de lui. Il comprit à peine que Florence lui redonna le bras pour s'en retourner, qu'elle lui cueillit des poignées de fleurs en passant au jardin, et qu'elle le fit précéder dansla forêt par un domestique tenant à la main une lanterne.Puis il crut bien que la jeune fille lui disait un bonsoir très harmonieux dans lequel elle appelait Yan: papa.Mais cette supposition était si ambitieuse qu'il n'osa trop l'admettre; et il se surprit en train de prier Dieu, de prier Dieu en français, certes! quand, titubant de félicité, il arriva dans la vieille avenue du Bignaou.Mais à peine eut-il fait quelques pas dans cette avenue, qu'il poussa un cri terrible.—Diou biban!Un panache de flammes sur sa maison!—Au feu! hurla Yan. Au feu!Et il s'élança sur ses béquilles.Le Bignaou brûlait.Yan ouvrit des yeux pleins de terreur.—Mais c'est vrai, allez! souffla-t-il, c'est bien vrai!Et il se mit à trembler de tous ses membres.—Au feu!Illustration: «Oh! pardon!» sanglota Yan.«Oh! pardon!» sanglota Yan.Il ne pouvait même pas crier. La voix se mourait dans sa gorge.—Au feu!Il reprit sa course, il s'approcha de la maison, s'approcha vite, en sautillant de façon lamentable sur ses béquilles.—Poutoun! Cadet! Emile! voulut-il appeler.Mais la bonne seule était présente; elle se frottait les yeux sans savoir que faire.L'incendie commençait à peine. Les bœufs bramaient en secouant leurs mangeoires. Un cheval avait fendu la porte de l'écurie à coups de sabots, et s'enfuyait, effaré, vers les champs.—Emile? Où est Emile? put demander Yan.—Je ne sais pas. Je ne l'ai pas vu! répondit la servante.Et des voisins accouraient, hagards.—Où est-ce que le feu a pris? Comment? Où sont les domestiques?Mais nul ne savait répondre aux questions de Yan.Les domestiques? ils étaient à l'auberge, sans doute.—Mile! Mile!A travers le crépitement des flammes, on entendait ce lambeau d'appel, ce cri exténué du vieux paysan cherchant son petit-fils.Soudain, un éclair dans la pensée de Yan:—Ah! c'est sur la chambre d'Emile, le feu!Il courut, il cassa une béquille en route.—Emile! clama-t-il.Et cognant sur une porte:—Es-tu là, Emile?Aucune voix ne répondit.La porte était verrouillée.—Au secours! Une hache! Vite une hache! demanda Yan en se tordant les mains.Dans un coin, il aperçut un maillet à égrener le maïs.Il le prit; et, retrouvant dans ses bras rouillés un peu de la force des jours passés, il frappa désespérément sur la porte.Après trois coups, elle céda.Et à travers les planches disjointes, Yan s'élança, au risque de tomber dans les flammes. Il s'élança, et tout à coup,entouré de feu, lui apparut Emile, Emile inerte qui semblait dormir sur son lit.—Oh! pardon! sanglota Yan, en comprenant ce qui s'était passé. Pardon! Viens! Je ferai tout ce que tu voudras! Tout, m'entends-tu?Et il arracha Emile de sa chambre.—Viens donc! Je l'ai vue, ta fiancée! Un ange! Vous vous marierez dans un mois, malgré le serment à ton père, malgré le serment à Dieu, malgré tout, Emile! Pardonne-moi!Alors Yan, qui défaillait, sentit brusquement les bras de son filleul s'attacher à son cou, dans un long transport de reconnaissance.—Eh! qu'elle brûle si elle veut, la vieille baraque! dit le vieillard, sous l'étreinte de son filleul. Qu'elle brûle! puisque je vais te faire bâtir un château!Mais quand il sut Emile hors de danger, quand il fut bien convaincu que personne n'avait pris mal dans la maison, Yan, qui était né au Bignaou, qui y avait aimé, souffert, vieilli, se permit de pleurer quelques larmes en voyant s'abattre les chers murs, lesbons murs de la douce maison dont les pierres tombaient à ses pieds, avec des bruits vagues, plaintifs comme des adieux d'amis.Illustration: Une maison

Yan était déjà loin. Il marchait à grandes béquillées. Et, tout en marchant, il grommelait:

—Ce pauvre enfant!... Ouf! quel malheur!

Quand il eut dépassé la petite allée qui faisait communiquer le Bignaou avec la route, il s'arrêta, s'adossa contre un arbre et s'essuya le front.

Il avait chaud comme s'il avait porté deux sacs de blé. Alors il se signa, joignit les mains et dit:

—Jésus, inspirez-moi.

Il reprit ses béquilles soudain.

—Tant pis! j'y vais! dit-il tout haut.

Et au lieu de prendre le chemin de Catalan, il s'engagea dans la forêt de la Taulade.

Des gens passaient en le saluant à voix haute, à la façon du pays.

Lui n'entendait rien. Il croyait avoir le tonnerre dans son front. Il franchit un talus, malgré ses béquilles, sans aucune hésitation, comme s'il avait eu encore ses jambes de vingt ans. Et, dans la forêt, il trouva le sentier voulu, très vite, sans trébucher une seule fois.

La soirée était douce. Une grosse étoile blonde, l'étoile de l'amour, s'épanouissait déjà au couchant. Le vieux cœur de Yan bondissait sous la chamarre.

Dans une mare que recouvraient des feuilles, il se crotta.

—Tant mieux, pensa-t-il. J'aurai une tenue plus hostile!

Et il donna une tournure vulgaire à son béret, et il résolut d'exagérer toutes ses grossièretés de paysan.

—Nous allons voir! grommela-t-il en sautillant sur ses béquilles. Ah! la sorcière!... nous allons voir!

Il arriva en quelques minutes à la Taulade. D'abord l'approche du château l'intimida. Voilà trente ans qu'il n'avait pénétré dans cette maison de messieurs et de dames. Il amortit le bruit de ses béquilles sur les pelouses, il retint sa respiration. Même, un instant,il s'arrêta, se demandant s'il ne faisait pas une folie.

—Bah! il faut que je voie ce que cette petite a dans le corps! décida-t-il.

Et crânement, il s'avança.

La nuit était claire. Sur les branches recueillies, des insectes invisibles chantaient, de toutes leurs ailes éperdues. Yan, le cœur oppressé, arriva devant une barrière. C'était tout près du château. Aucun chien n'avait grogné encore. Il regarda un moment, avec des yeux jaloux, l'antique édifice qui osait, dans Salignacq, rivaliser de faste avec le Bignaou, puis, ayant concentré toute l'énergie de ses nerfs, il voulut ouvrir. Il ne sut pas. Ces Parisiens ont des barrières qui ferment si drôlement...

—Satanés Parisiens! gronda Yan.

Et, vainement, il promena ses doigts dans les barreaux.

Il y avait déjà dix secondes qu'il tâtonnait, quand un gros chien s'élança vers lui, en aboyant à pleine gueule.

—Bonsoir, Yan! dit alors une très douce voix.

Le vieillard leva la tête.

—Attendez! continua la voix. Je vais vous ouvrir.

Et Yan vit une silhouette de femme encadrée là-haut; dans une croisée.

—Ce doit être la bonne, pensa-t-il. Oui, il faut que ce soit une bonne, pour prononcerYancomme ça.

La silhouette avait disparu, mais quelques secondes après, Yan la reconnut sous la forme d'une belle fille qui sortait allègrement du château et courait vers lui.

—Voici, Yan! Entrez!

Et la belle fille ayant ouvert la maudite barrière, prit le vieux paysan par le bras.

Ce n'était pas une bonne. C'était MlleFlorence elle-même.

Et Yan, au fond, en fut très navré.

—Ah! si elle m'appelle souvent de cette voix-là! pensa-t-il.

Donc il se mit en garde.

—Bonne nuit, mademoiselle! dit-il sèchement.

Et il bâilla devant elle, sans pudeur, pour paraître plus mal élevé qu'il n'était.

Cependant la main de Florence produisait la sensation d'une aile d'oiseausous l'aisselle du vieillard. Oh! pressé par cette main, il se trouvait alerte et rajeuni!

La voix continuait:

—Vous allez bien, Yan?

—Oui, je vous remercie. Et votre santé pareillement?

Non, jamais dans le pays, une jeune fille n'aurait su, avec tant de grâce, tant de sollicitude, aider un pauvre infirme à marcher.

Et Yan brida fortement ses lèvres pour ne pas dire:

—Ah! mademoiselle! vous êtes bien bonne, bien bonne!

Il prit un parti héroïque. Ayant découvert un banc contre un mur, il se laissa tomber dessus.

—Comme ça, pensa-t-il, j'échapperai à l'influence de la main.

—Vous ne voulez pas entrer, Yan? Papa est absent, mais vous serez le bienvenu quand même. Ma tante est à la maison. Elle lit. Entrez donc, Yan!

C'étaient des paroles claires et douces comme des airs de flûte. Quand elles s'insinuaient dans l'oreille, chacune d'elles semblait enveloppée dans lepétale d'une fleur bleue. Oh! c'était frais!

Et après ces paroles, ce ne fut pas une main, mais deux, qui s'abattirent sur le malheureux paysan. Et la voix, de plus en plus douce, de plus en plus fraîche, opéra de concert avec les deux mains.

—Comment, Yan! Vous voudriez rester dehors? Mais vous attraperiez du mal! Oh! je vous en prie! entrez un instant... Je vous demande bien pardon, si je ne sais pas vous supplier en patois. J'apprendrai, Yan! Allons! donnez-moi le bras comme ceci. Prenez garde; il y a une marche, là! Marchez-vous à votre aise?

—Je crois bien! répondit Yan malgré lui.

Et il ne put s'empêcher de regarder, avec ses petits yeux entourés de rides, les deux yeux profonds de Florence.

—Gredins d'yeux! ils parlent gascon! pensa-t-il.

Et, un peu effrayé, il s'avança au bras de la jeune fille, en redressant son dos de toutes ses forces, pour paraître encore gaillard.

Triomphant, radieux à côté de Florence,non sans penser au jour un peu oublié où il conduisait Mmedu Bignaou à l'autel, il entra dans le château.

—Par ici, Yan! dit sa compagne.

Yan voulait humblement aller à la cuisine.

—Par ici. Venez au salon!

Et elle le conduisit dans une pièce toute resplendissante d'étoffes, de dorures, de glaces, de fleurs, où Yan ne s'entendait pas marcher, tant les tapis étaient lourds, et où il demeura bouche bée, tant toutes choses étaient belles.

—Là! asseyez-vous maintenant!

Yan se sentit guider vers un siège troublant, capitonné de soie rose, un profond et large fauteuil, en tout semblable certainement à celui que le bon Dieu des laboureurs occupe là-haut, au-dessus des nuages, quand il trône parmi sa grande cour d'anges et de prophètes.

Et Yan, que tant de prévenances auraient exaspéré autrefois, se trouva très flatté à cette heure. Il s'assit, se découvrit avec respect, et même il enleva, d'un frottement de manche, une tache de boue qu'il remarqua sur son pantalon.

—Mille excuses, mademoiselle,—et il s'efforçait de réprimer son accent,—mille excuses pour avoir osé me présenter ainsi. Ce sont mes vêtements de travail, et...

Mais les yeux gascons de MlleFlorence pardonnaient généreusement.

Alors Yan regretta presque de ne pas s'être coiffé du chapeau ridicule que lui avait proposé son petit-fils.

Cependant Florence lui mettait un coussin dans le dos, un tabouret sous ses pieds, le débarrassait de ses béquilles, installait des abat-jour de dentelles sur les lampes pour ne pas lui blesser les yeux, fermait les croisées pour éloigner la fraîcheur nocturne de ses épaules, le soignait, le dorlotait, l'étourdissait de bavardages amusants comme des chants d'oiseaux; et finalement, elle vint s'installer à côté de lui, si belle, si aimable, si resplendissante de grâce et de bonté, que le vieux Yan eut envie de tomber à genoux devant elle, et de lui chanter des cantiques.

Mais il se secoua:

—Surveille-toi, mon bonhomme! se dit-il, ou tu es perdu!

Illustration: Florence lui mettait un coussin dans le dos.Cependant, Florence lui mettait un coussin dans le dos.

Cependant, Florence lui mettait un coussin dans le dos.

Et tout haut, brusquement:

—Alors, mademoiselle, vous... vous... aimez mon petits-fils, Emile?

Florence ne dit rien. Elle osa seulement prendre une main de Yan dans ses mains veloutées. Et lentement, elle baissa la tête, pour ne pas laisser voir ses grands yeux illuminés de larmes.

Alors Yan fut si heureux qu'il lui baisa les doigts.

—Oh! pardon! balbutia-t-il, je n'aurais jamais cru... Oh! mademoiselle!...

Il se tut lui aussi, car il se sentait venir une voix ridicule dans le gosier, une voix entrecoupée de sanglots.

Il s'en alla. Que pouvait-il apprendre encore? Rien. Les larmes lui avaient tout dit. Il s'en alla. Et ses oreilles étaient si pleines de musique, ses yeux si éblouis de beauté, qu'il n'entendit, qu'il ne vit rien de ce qui se passa autour de lui. Il comprit à peine que Florence lui redonna le bras pour s'en retourner, qu'elle lui cueillit des poignées de fleurs en passant au jardin, et qu'elle le fit précéder dansla forêt par un domestique tenant à la main une lanterne.

Puis il crut bien que la jeune fille lui disait un bonsoir très harmonieux dans lequel elle appelait Yan: papa.

Mais cette supposition était si ambitieuse qu'il n'osa trop l'admettre; et il se surprit en train de prier Dieu, de prier Dieu en français, certes! quand, titubant de félicité, il arriva dans la vieille avenue du Bignaou.

Mais à peine eut-il fait quelques pas dans cette avenue, qu'il poussa un cri terrible.

—Diou biban!

Un panache de flammes sur sa maison!

—Au feu! hurla Yan. Au feu!

Et il s'élança sur ses béquilles.

Le Bignaou brûlait.

Yan ouvrit des yeux pleins de terreur.

—Mais c'est vrai, allez! souffla-t-il, c'est bien vrai!

Et il se mit à trembler de tous ses membres.

—Au feu!

Illustration: «Oh! pardon!» sanglota Yan.«Oh! pardon!» sanglota Yan.

«Oh! pardon!» sanglota Yan.

Il ne pouvait même pas crier. La voix se mourait dans sa gorge.

—Au feu!

Il reprit sa course, il s'approcha de la maison, s'approcha vite, en sautillant de façon lamentable sur ses béquilles.

—Poutoun! Cadet! Emile! voulut-il appeler.

Mais la bonne seule était présente; elle se frottait les yeux sans savoir que faire.

L'incendie commençait à peine. Les bœufs bramaient en secouant leurs mangeoires. Un cheval avait fendu la porte de l'écurie à coups de sabots, et s'enfuyait, effaré, vers les champs.

—Emile? Où est Emile? put demander Yan.

—Je ne sais pas. Je ne l'ai pas vu! répondit la servante.

Et des voisins accouraient, hagards.

—Où est-ce que le feu a pris? Comment? Où sont les domestiques?

Mais nul ne savait répondre aux questions de Yan.

Les domestiques? ils étaient à l'auberge, sans doute.

—Mile! Mile!

A travers le crépitement des flammes, on entendait ce lambeau d'appel, ce cri exténué du vieux paysan cherchant son petit-fils.

Soudain, un éclair dans la pensée de Yan:

—Ah! c'est sur la chambre d'Emile, le feu!

Il courut, il cassa une béquille en route.

—Emile! clama-t-il.

Et cognant sur une porte:

—Es-tu là, Emile?

Aucune voix ne répondit.

La porte était verrouillée.

—Au secours! Une hache! Vite une hache! demanda Yan en se tordant les mains.

Dans un coin, il aperçut un maillet à égrener le maïs.

Il le prit; et, retrouvant dans ses bras rouillés un peu de la force des jours passés, il frappa désespérément sur la porte.

Après trois coups, elle céda.

Et à travers les planches disjointes, Yan s'élança, au risque de tomber dans les flammes. Il s'élança, et tout à coup,entouré de feu, lui apparut Emile, Emile inerte qui semblait dormir sur son lit.

—Oh! pardon! sanglota Yan, en comprenant ce qui s'était passé. Pardon! Viens! Je ferai tout ce que tu voudras! Tout, m'entends-tu?

Et il arracha Emile de sa chambre.

—Viens donc! Je l'ai vue, ta fiancée! Un ange! Vous vous marierez dans un mois, malgré le serment à ton père, malgré le serment à Dieu, malgré tout, Emile! Pardonne-moi!

Alors Yan, qui défaillait, sentit brusquement les bras de son filleul s'attacher à son cou, dans un long transport de reconnaissance.

—Eh! qu'elle brûle si elle veut, la vieille baraque! dit le vieillard, sous l'étreinte de son filleul. Qu'elle brûle! puisque je vais te faire bâtir un château!

Mais quand il sut Emile hors de danger, quand il fut bien convaincu que personne n'avait pris mal dans la maison, Yan, qui était né au Bignaou, qui y avait aimé, souffert, vieilli, se permit de pleurer quelques larmes en voyant s'abattre les chers murs, lesbons murs de la douce maison dont les pierres tombaient à ses pieds, avec des bruits vagues, plaintifs comme des adieux d'amis.

Illustration: Une maison


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