X

XL'incendie épargna les granges. La maison d'habitation elle-même ne fut pas sérieusement endommagée. Mais Yan qui, depuis son entrevue avec MlleFlorence, croyait avoir une âme neuve dans son corps, désira qu'il ne survécût presque rien de son ancienne demeure. Quand les murs du Bignaou furent refroidis, le parrain d'Emile embaucha des maçons pour édifier une maison nouvelle. Un architecte fut mandé, un architecte de Paris. Il proposa des plans très coûteux et très incompréhensibles, que Yan accepta sans hésiter. Il fallait aller vite.La noce devait avoir lieu, non dans un mois,—il était impossible d'arriver si tôt,—mais dans six mois au plus tard. Emile menaçait de s'engager,s'il n'épousait pas Florence Brion avant le premier de l'an. Et Yan comprit son impatience, certes. Lui-même, du reste, exigea que les choses marchassent rondement.Tout de suite, il prépara la grande métamorphose qui lui avait été imposée.Il s'agissait de transformer le vieux paysan de Gascogne en un monsieur des plus distingués. Yan s'y appliqua aussitôt de son mieux. Il ne se coiffa plus d'un béret. Il ne chaussa plus ses lourds sabots de verne. Il pendit à un clou sa bonne chamarre bleue. Cela ne l'attrista pas outre mesure. A peine perdit-il l'appétit quand son filleul exigea qu'il parlât le français à table.Pendant soixante-dix-huit ans, sa langue avait gasconné, avait articulé les mots sonores et parfois assez risqués de son pays; on devait bien lui permettre un peu de maladresse mélancolique à prononcer les nouvelles paroles!—Eh bien! Yan, ça ne va donc pas? lui disaient les métayers en tapant gaillardement sur son épaule, à la gasconne.—Mais si! mais si! répondait Yan, en dissimulant sa tristesse.Et il s'éloignait des vieux camarades, dont la conversation trop familière ne plaisait plus à Emile.Et un jour, un nouveau domestique venu de Dax, qui portait des vêtements cossus, comme un instituteur, l'appela respectueusement «Monsieur Jean». Yan ne comprit pas d'abord de qui l'on parlait. «Monsieur Jean!» Il ne s'attendait pas à être désigné ainsi.Quand il sut de quoi il retournait, il pleura un peu, malgré tout, comme s'il avait appris soudain la mort d'un bon ami d'enfance, d'un bon ami appelé Yan et qu'il ne reverrait plus.Et il ne s'étonna point lorsqu'un tailleur vint coudre pour lui des vêtements noirs.Et il sortit de ses oreilles les minces anneaux d'or qu'il portait depuis son enfance, et que les baisers de sa défunte femme avaient si souvent effleurés, autrefois, au temps des lèvres roses et des baisers d'amour.Et, sur les observations d'Emile, il voulut bien laisser pousser sa barbe, afin de paraître distingué.Et ses mains qui, mécaniquement, faisaient toujours le geste plébéien de filer de l'étoupe, il essaya de les maîtriser, afin de ne pas sentir les regards irrités de son filleul.Et lamesture, le cher pain du pays dont toute sa chair était constituée, il y renonça sans douleur trop apparente, pour manger du pain bien blanc et bien hygiénique, de ce pain de froment qui ensanglante les gencives et fait gronder les estomacs gascons!Bientôt la bonne tenue de «Monsieur Jean» fut l'objet d'une admiration unanime.—Mais vous engraissez, papa, je vous assure! proclamait Emile, qui, de son côté, s'habillait comme un gentleman.Le Bignaou était sens dessus dessous. Des charpentiers, des forgerons, des couvreurs, des ébénistes s'acharnaient sur ses murailles, sur son toit, sur ses portes, sur ses parquets. Tout cela criait, chantait avec une noble émulation. Mais «monsieur Jean», depuis qu'il chaussait des bottines, était trop bien élevé pour se plaindre.Il payait sans murmurer, chaque samedi, et c'est à peine si, de temps en temps, on le voyait sortir un mouchoir bien blanc et bien empesé de sa poche, pour se moucher dedans ou peut-être pour y pleurer; l'on ne savait trop.Sans doute, il avait des absences. Ainsi, quand il passait devant son cocher, un beau garçon, habillé comme un docteur et tout plein de belles manières, il ne pouvait s'empêcher de dire: «Pardon, monsieur!» Et il n'osait rien ordonner à la femme de chambre, une grande dame, fort embaumée, dont les toilettes inspiraient le respect. De même, la voiture achetée par Emile lui donnait des terreurs folles. D'abord, il n'osait pas s'asseoir sur des coussins si riches; et il avait peur sans cesse de cracher sur le tapis, ce qui lui donnait des gastralgies constantes!Ensuite, comme les ressorts étaient souples, il croyait danser effroyablement quand il allait en promenade, ce qui lui valait de continuels vertiges.On lui avait réservé un large fauteuilrembourré de crin: il se meurtrissait dessus. Dans son lit, on avait mis un sommier confortable, au lieu de la patriarcale paillasse en feuilles de maïs: cela lui déchirait les côtes.Parfois, le dimanche, Emile voulait qu'on mangeât des huîtres: Yan ne pouvait sentir ces bêtes disgracieuses. Il en massacrait trois ou quatre, par tenue, sans trop laisser voir ses nausées.Et les parquets frottés sur lesquels il croyait tomber sans cesse! Et le silence des domestiques en sa présence, qu'il prenait pour du mépris! Et ses bretelles d'un nouveau système breveté, qu'il ne savait jamais installer sur son dos! Et le tabac, les bonnes prises de tabac dont, pendant quarante ans, il avait gratifié ses voluptueuses narines, et qu'il fallait supprimer actuellement pour cause de propreté! Et sa nouvelle barbe enfin, sa barbe en fleuve, qui lui occasionnait des démangeaisons si terribles, qu'il croyait sentir, selon sa belle expression: des courses de hérissons sur ses joues!Un matin, étant encore au lit, il vit arriver Emile.—Eh bien, papa, voulez-vous faire transporter vos papiers dans votre chambre neuve?—Hein? Quoi? Ma chambre neuve?—Oui, vous savez bien: celle que vous avez choisie vous-même! Il faut vous dépêcher; on va commencer à démolir celle-ci.Yan, qui ne s'entretenait plus qu'en français avec son petit-fils, dit brusquement:—Ne bouy pas(je ne veux pas)!—Mais, papa!—Laisse-moi la paix!Et il regarda, au plafond, une certaine poutrelle tortueuse, qu'il avait vue, en se réveillant, tous les matins de sa vie, et qu'avant lui avaient regardée sans doute les prunelles depuis longtemps éteintes de ses aïeux.Ce jour-là, Yan ne sortit pas de son lit.Et le jour suivant, Emile ayant réitéré sa demande, Yan ne bougea pas davantage.—C'est absurde, voyons! fit observer le jeune homme, le troisième jour.Et comme les maçons attendaient, il supplia le vieillard de se lever.—Ne bouy pas!Yan ajouta, dans sa langue natale, qu'il casserait la tête de celui qui reviendrait le tourmenter!—Vous comprenez, à cet âge, on déraisonne quelquefois! firent remarquer les voisins.Et comme la disparition de cette pièce était d'une importance capitale aux yeux de l'architecte, on résolut de transporter Yan dans sa chambre nouvelle, une nuit, pendant son sommeil.—Il ne s'en apercevra pas, vous verrez! dit la personne qui avait eu cette belle inspiration.Effectivement, Yan n'opposa pas beaucoup de résistance. Il se contenta de pleurer silencieusement, en disant tout bas:—Ah! moun Dioü! Ah! moun Dioü!Depuis lors, il ne put guère dormir.Des âmes, disait-il, venaient durant la nuit tirer ses couvertures; des âmes blanches que lui seul pouvait voir. Et tous les calmants des pharmaciens furentimpuissants sur lui. Il s'affaiblit de jour en jour.Bientôt il se mit à grogner contre les architectes, les maçons, les charpentiers, les serruriers, les menuisiers.—La ruine de la maison! soupirait-il. C'est la ruine de la maison!Il montrait une avarice basse, il ne pouvait s'empêcher de surveiller les domestiques quand ils mangeaient.D'autres fois, oubliant qu'il avait un chapeau de feutre sur sa tête, il prenait sa vieille quenouille, et voulait filer malgré tout, filer du lin, comme jadis.Du reste, il demandait pardon à Emile quand il revenait à lui.—Il faut m'excuser, mon enfant, murmurait-il de sa voix cassée. On ne change pas, en un jour, des habitudes vieilles de soixante ans. Tu verras toi-même, tu verras!...Et, par excès de zèle, il devenait joyeux alors, il lançait des tirades françaises à pleine bouche, se battait les flancs pour rire et amuser la compagnie.Puis, il demeurait des heures entières sans faire un mouvement, lesmains élargies devant le feu, le corps tordu comme un vieux tronc.A sa figure, des taches grises s'élargissaient; de ces taches de vieillesse qui semblent commencer la minéralisation de l'homme, et que les laboureurs appellent si profondément: des taches de terre.

L'incendie épargna les granges. La maison d'habitation elle-même ne fut pas sérieusement endommagée. Mais Yan qui, depuis son entrevue avec MlleFlorence, croyait avoir une âme neuve dans son corps, désira qu'il ne survécût presque rien de son ancienne demeure. Quand les murs du Bignaou furent refroidis, le parrain d'Emile embaucha des maçons pour édifier une maison nouvelle. Un architecte fut mandé, un architecte de Paris. Il proposa des plans très coûteux et très incompréhensibles, que Yan accepta sans hésiter. Il fallait aller vite.

La noce devait avoir lieu, non dans un mois,—il était impossible d'arriver si tôt,—mais dans six mois au plus tard. Emile menaçait de s'engager,s'il n'épousait pas Florence Brion avant le premier de l'an. Et Yan comprit son impatience, certes. Lui-même, du reste, exigea que les choses marchassent rondement.

Tout de suite, il prépara la grande métamorphose qui lui avait été imposée.

Il s'agissait de transformer le vieux paysan de Gascogne en un monsieur des plus distingués. Yan s'y appliqua aussitôt de son mieux. Il ne se coiffa plus d'un béret. Il ne chaussa plus ses lourds sabots de verne. Il pendit à un clou sa bonne chamarre bleue. Cela ne l'attrista pas outre mesure. A peine perdit-il l'appétit quand son filleul exigea qu'il parlât le français à table.

Pendant soixante-dix-huit ans, sa langue avait gasconné, avait articulé les mots sonores et parfois assez risqués de son pays; on devait bien lui permettre un peu de maladresse mélancolique à prononcer les nouvelles paroles!

—Eh bien! Yan, ça ne va donc pas? lui disaient les métayers en tapant gaillardement sur son épaule, à la gasconne.

—Mais si! mais si! répondait Yan, en dissimulant sa tristesse.

Et il s'éloignait des vieux camarades, dont la conversation trop familière ne plaisait plus à Emile.

Et un jour, un nouveau domestique venu de Dax, qui portait des vêtements cossus, comme un instituteur, l'appela respectueusement «Monsieur Jean». Yan ne comprit pas d'abord de qui l'on parlait. «Monsieur Jean!» Il ne s'attendait pas à être désigné ainsi.

Quand il sut de quoi il retournait, il pleura un peu, malgré tout, comme s'il avait appris soudain la mort d'un bon ami d'enfance, d'un bon ami appelé Yan et qu'il ne reverrait plus.

Et il ne s'étonna point lorsqu'un tailleur vint coudre pour lui des vêtements noirs.

Et il sortit de ses oreilles les minces anneaux d'or qu'il portait depuis son enfance, et que les baisers de sa défunte femme avaient si souvent effleurés, autrefois, au temps des lèvres roses et des baisers d'amour.

Et, sur les observations d'Emile, il voulut bien laisser pousser sa barbe, afin de paraître distingué.

Et ses mains qui, mécaniquement, faisaient toujours le geste plébéien de filer de l'étoupe, il essaya de les maîtriser, afin de ne pas sentir les regards irrités de son filleul.

Et lamesture, le cher pain du pays dont toute sa chair était constituée, il y renonça sans douleur trop apparente, pour manger du pain bien blanc et bien hygiénique, de ce pain de froment qui ensanglante les gencives et fait gronder les estomacs gascons!

Bientôt la bonne tenue de «Monsieur Jean» fut l'objet d'une admiration unanime.

—Mais vous engraissez, papa, je vous assure! proclamait Emile, qui, de son côté, s'habillait comme un gentleman.

Le Bignaou était sens dessus dessous. Des charpentiers, des forgerons, des couvreurs, des ébénistes s'acharnaient sur ses murailles, sur son toit, sur ses portes, sur ses parquets. Tout cela criait, chantait avec une noble émulation. Mais «monsieur Jean», depuis qu'il chaussait des bottines, était trop bien élevé pour se plaindre.Il payait sans murmurer, chaque samedi, et c'est à peine si, de temps en temps, on le voyait sortir un mouchoir bien blanc et bien empesé de sa poche, pour se moucher dedans ou peut-être pour y pleurer; l'on ne savait trop.

Sans doute, il avait des absences. Ainsi, quand il passait devant son cocher, un beau garçon, habillé comme un docteur et tout plein de belles manières, il ne pouvait s'empêcher de dire: «Pardon, monsieur!» Et il n'osait rien ordonner à la femme de chambre, une grande dame, fort embaumée, dont les toilettes inspiraient le respect. De même, la voiture achetée par Emile lui donnait des terreurs folles. D'abord, il n'osait pas s'asseoir sur des coussins si riches; et il avait peur sans cesse de cracher sur le tapis, ce qui lui donnait des gastralgies constantes!

Ensuite, comme les ressorts étaient souples, il croyait danser effroyablement quand il allait en promenade, ce qui lui valait de continuels vertiges.

On lui avait réservé un large fauteuilrembourré de crin: il se meurtrissait dessus. Dans son lit, on avait mis un sommier confortable, au lieu de la patriarcale paillasse en feuilles de maïs: cela lui déchirait les côtes.

Parfois, le dimanche, Emile voulait qu'on mangeât des huîtres: Yan ne pouvait sentir ces bêtes disgracieuses. Il en massacrait trois ou quatre, par tenue, sans trop laisser voir ses nausées.

Et les parquets frottés sur lesquels il croyait tomber sans cesse! Et le silence des domestiques en sa présence, qu'il prenait pour du mépris! Et ses bretelles d'un nouveau système breveté, qu'il ne savait jamais installer sur son dos! Et le tabac, les bonnes prises de tabac dont, pendant quarante ans, il avait gratifié ses voluptueuses narines, et qu'il fallait supprimer actuellement pour cause de propreté! Et sa nouvelle barbe enfin, sa barbe en fleuve, qui lui occasionnait des démangeaisons si terribles, qu'il croyait sentir, selon sa belle expression: des courses de hérissons sur ses joues!

Un matin, étant encore au lit, il vit arriver Emile.

—Eh bien, papa, voulez-vous faire transporter vos papiers dans votre chambre neuve?

—Hein? Quoi? Ma chambre neuve?

—Oui, vous savez bien: celle que vous avez choisie vous-même! Il faut vous dépêcher; on va commencer à démolir celle-ci.

Yan, qui ne s'entretenait plus qu'en français avec son petit-fils, dit brusquement:

—Ne bouy pas(je ne veux pas)!

—Mais, papa!

—Laisse-moi la paix!

Et il regarda, au plafond, une certaine poutrelle tortueuse, qu'il avait vue, en se réveillant, tous les matins de sa vie, et qu'avant lui avaient regardée sans doute les prunelles depuis longtemps éteintes de ses aïeux.

Ce jour-là, Yan ne sortit pas de son lit.

Et le jour suivant, Emile ayant réitéré sa demande, Yan ne bougea pas davantage.

—C'est absurde, voyons! fit observer le jeune homme, le troisième jour.

Et comme les maçons attendaient, il supplia le vieillard de se lever.

—Ne bouy pas!

Yan ajouta, dans sa langue natale, qu'il casserait la tête de celui qui reviendrait le tourmenter!

—Vous comprenez, à cet âge, on déraisonne quelquefois! firent remarquer les voisins.

Et comme la disparition de cette pièce était d'une importance capitale aux yeux de l'architecte, on résolut de transporter Yan dans sa chambre nouvelle, une nuit, pendant son sommeil.

—Il ne s'en apercevra pas, vous verrez! dit la personne qui avait eu cette belle inspiration.

Effectivement, Yan n'opposa pas beaucoup de résistance. Il se contenta de pleurer silencieusement, en disant tout bas:

—Ah! moun Dioü! Ah! moun Dioü!

Depuis lors, il ne put guère dormir.

Des âmes, disait-il, venaient durant la nuit tirer ses couvertures; des âmes blanches que lui seul pouvait voir. Et tous les calmants des pharmaciens furentimpuissants sur lui. Il s'affaiblit de jour en jour.

Bientôt il se mit à grogner contre les architectes, les maçons, les charpentiers, les serruriers, les menuisiers.

—La ruine de la maison! soupirait-il. C'est la ruine de la maison!

Il montrait une avarice basse, il ne pouvait s'empêcher de surveiller les domestiques quand ils mangeaient.

D'autres fois, oubliant qu'il avait un chapeau de feutre sur sa tête, il prenait sa vieille quenouille, et voulait filer malgré tout, filer du lin, comme jadis.

Du reste, il demandait pardon à Emile quand il revenait à lui.

—Il faut m'excuser, mon enfant, murmurait-il de sa voix cassée. On ne change pas, en un jour, des habitudes vieilles de soixante ans. Tu verras toi-même, tu verras!...

Et, par excès de zèle, il devenait joyeux alors, il lançait des tirades françaises à pleine bouche, se battait les flancs pour rire et amuser la compagnie.

Puis, il demeurait des heures entières sans faire un mouvement, lesmains élargies devant le feu, le corps tordu comme un vieux tronc.

A sa figure, des taches grises s'élargissaient; de ces taches de vieillesse qui semblent commencer la minéralisation de l'homme, et que les laboureurs appellent si profondément: des taches de terre.


Back to IndexNext