VI

VI—Qu'est-ce que tu fais là petit? demanda Yan.—Une tête de Diable, parrain.—Pour qui?—Pour la fille du député.Il lui soumit son plan.Yan l'approuva.—Très bien! très bien! Idée excellente. Prépare ta citrouille, petit! Et fais-la grimacer pour que la marionnette s'évanouisse.Il lui donna des indications précieuses.—Enorme, la bouche; énorme et ronde. Les yeux de travers, comme ça. Vois un peu: Satan en personne!C'était une citrouille jaune, la plus grosse qu'on eut récoltée sur les champs du Bignaou. Ce serait fantastique.Le soir vint.Pourvu que MlleFlorence ne rentre pas avant la nuit!Non. Tout alla bien. Et la lune se levait très tard. Toutes les chances!—Ah! elle se souviendra de moi, celle-là, je le jure! s'exclamait Emile.Et il passa ses plus beaux vêtements, ceux qui avaient été achetés dans un magasin de confections, et qui étaient bien étriqués, bien ridicules, à l'instar de Paris. Il prit son chapeau pareillement, et sa montre, et ses souliers. Et il imprima à ses délicates moustaches cette tournure chevaleresque qu'il avait remarquée dans un portrait de grand voleur. Il voulut être beau pour aller à la vengeance, comme pour aller à la fête patronale de Salignacq!Et il fit une ovation enthousiaste à la première étoile qui parut.—Va, Poutoun! va! dit-il au valet de ferme.Poutoun alla se poster à l'entrée de la forêt, pour attendre Bernard, le domestique de M. Brion, qui avait accompagné Florence à la ville.—Tu lui diras qu'il y a le feu à sa maison de Lestanquet, Poutoun! Tujureras que c'est vrai; tu lèveras le bras au ciel afin qu'il te croie; et il abandonnera la demoiselle pour partir au triple galop.Emile haletait.Illustration: Citrouille sculptéeToute sa chair frémissait d'impatience.Il se dirigea vers la forêt.Le soir était doux. Le ciel semblait un grand dais de satin mauve; et l'airétait suave aux poumons, comme une liqueur.Il marcha vite, avec sa courge diabolique au bout du bras. Tous les arbres lui murmuraient des phrases douces au passage. Volontiers, il eût embrassé leurs troncs et pleuré d'attendrissement.Et le voici, le chemin, l'étroit chemin sinueux de la forêt. C'est par là que passera MlleFlorence! Par là; elle foulera cette poussière!Il haletait. Il éprouvait des sensations inconnues, des désirs nouveaux; un autre homme semblait naître en lui. Ses poings se contractaient, ses jambes avaient des picotements insolites, comme si la sève, qui courait alors sous l'écorce des arbres, s'était trompée une heure et montait aussi le long de son corps.Oh! fleurir comme l'un de ces pruniers sauvages de la forêt!Emile monta son épouvantail; il installa sa citrouille creuse sur une branche de chêne, au beau milieu du chemin, à deux mètres cinquante environ au-dessus du sol. Il alluma la chandelle. L'effet était prodigieux. Lecuré de Salignacq lui-même, se trouvant nez à nez avec cette tête-là, à dix heures du soir, en pleine forêt, se serait dissous de frayeur dans sa soutane.Emile alla se cacher derrière un arbre.La nuit était complète. Les grillons chantaient leurs longs cantiques extasiés et, dans le ciel resplendissant, les étoiles qui, chaque jour s'éloignent les unes des autres de plusieurs millions de lieues, apparaissaient fidèlement à leurs vieilles places, telles que les ont vues nos ancêtres, telles que les verront nos fils.Emile regarda les étoiles avec de grands yeux lumineux. Ah! leur appliquer à toutes un large baiser d'amour pour la béatitude qu'elles épanchaient ce soir en son être.—D'un moment à l'autre, pensa-t-il, elle va passer!Il tendit l'oreille. Rien au loin. A peine, de temps en temps, le roulement affaibli de quelque carriole revenant du marché.Il retint son souffle. Un pas! Le pas d'un cheval, grands dieux! Non! c'étaitson cœur qui faisait ce bruit-là dans sa poitrine.Mais, tout à coup, il entendit, nettement, le pas d'un cheval.Il allongea son cou à travers les feuilles.Oui, le pas d'un cheval! MlleFlorence devait arriver... Enfin!Et des éclats de fanfares lui emplirent la tête.MlleFlorence! Elle toute seule!La voilà donc l'heure si anxieusement attendue! Va-t-il rire! va-t-il être heureux, ô bonnes étoiles!C'était bien elle.Doucement, lentement, comme si elle avait pris plaisir à errer sous les arbres, elle approchait. Et Emile sentit sa poitrine se dilater, se dilater de plus en plus. Oh! toutes les chansons que le sang lui entonnait dans les oreilles!Encore vingt pas, dix pas...Brusquement, il frémit. La grande tête satanique surplombait, immobile, l'étroit chemin; ses gros yeux flamboyants dardaient des lueurs rouges.La jeune fille la verrait, tout àcoup, quand elle serait parvenue à ce petit détour.—Mon Dieu! pensa-t-il, alarmé. Si MlleFlorence allait se faire mal!Illustration: Un homme et une femme dans la forêtEt obéissant à un sentiment inexplicable, soudain malgré lui, il sortit de sa cachette, et s'écria:—N'ayez pas peur! ce n'est rien, mademoiselle!Mais il était trop tard.—Ha! fit la jeune fille.Elle poussa une clameur sourde, enreculant sur sa selle. Et le cheval se cabrant d'effroi, elle tomba à la renverse; elle tomba sur la route, les yeux tournés vers l'épouvantail.Mais alors Emile se précipita vers elle. Il la ramassa; il la prit dans ses bras nerveux.—Mademoiselle Florence! dit-il, en sentant toute sa haine s'en aller, mademoiselle Florence, oh! pardon!Et il tomba humblement à genoux.Mais la jeune fille ne comprit pas. Inerte, elle le regardait, sans une parole, en arrondissant toujours ses gros yeux terrifiés.Le cheval s'était enfui à travers la forêt; on entendait son galop décroissant dans les ténèbres lointaines.Emile serrait encore la jeune fille dans ses bras, et d'une voix craintive, il murmurait:—Vous n'avez pas de mal, n'est-ce pas? Oh! non! Je ne veux pas! je ne veux pas!... Ce ne sera rien!Il tremblait; ses lèvres avaient des frissons; ses yeux avaient des éblouissements. Et dans sa tête, il sentait passer de grands vacarmes harmonieux, comme si tous les oiseaux dubois avaient chanté dans sa cervelle.Il enleva la jeune fille dans ses bras robustes; et, léger, vigoureux, comme si une force inconnue l'avait soulevé de terre, il s'en alla par la forêt, en montrant aux arbres, aux buissons, aux étoiles, ce corps tiède et virginal qu'il sentait palpiter sur son cœur. Florence ouvrit les yeux et elle ne s'effraya pas. Elle se serra toute, instinctivement, contre la poitrine d'Emile. Et celui-ci défaillit alors. Il déposa la jeune fille sur le tronc d'un arbre abattu, puis, les prunelles radieuses, le crâne frissonnant comme si un être céleste l'avait saisi par les cheveux et le transportait, superbement, dans quelque planète nouvelle, il s'écria.—Pardonnez-moi! pardonnez-moi! Je vous aime!Elle entendit bien. Elle comprit bien, car deux larmes jaillirent dans ses grands yeux. Mais elle n'eut pas une parole. Sa poitrine seule haleta, de plus en plus vite, comme si son cœur emprisonné s'essayait à prendre un solennel essor. Et il n'y avait rien de bon comme ce silence, que semblaientécouter les arbres recueillis.Ils restèrent ainsi, longtemps, muets, immobiles, ne se parlant que par leurs yeux, que par leurs souffles, que par le rayonnement splendide de leur bonheur, comme doivent se parler deux arbustes voisins qui fleurissent. Et leurs mains qui se tenaient avaient parfois un serrement convulsif, sous lequel leurs êtres semblaient se fondre.On n'entendait rien. Où étaient-ils? Dans quel coin de forêt, dans quelle heure du temps? Ils ne savaient pas. Il se sentaient partout, éternellement. Et la terre, le ciel, tout semblait faire partie de leur être, tout était rempli de leur amour.La nuit devenait peut-être froide; leurs corps l'ignoraient. La rosée mouillait leurs pieds sans doute; ils ne s'en apercevaient pas. Leurs âmes planaient haut, à larges ailes.De temps en temps, Emile rentrait, pour ainsi dire, dans son corps, et alors il essayait de prononcer quelque phrase banale, pour ne pas sembler ridicule. Mais Florence interrompait ses paroles d'un regard. Et ce regard disait:Illustration: En se regardant, ils comprenaient tout.En se regardant, ils comprenaient tout.«Oh! non! Je comprends mieux comme cela.»Oh! le bon regard, qu'Emile sentait pénétrer dans son âme, lumineux et doux comme un oiseau de paradis!Florence était belle, belle à faire pleurer. Il ne l'avait jamais vue, avant cette heure éternelle. Son front blanc semblait suer d'aube; son corps entier dégageait du bonheur; et Emile en sentait de larges effluves passer sur lui. Il la devinait bien aimante, elle aussi, bien aimante et bien pure; il sentait qu'elle ne s'était jamais abandonnée ainsi aux bras d'un jeune homme, et il bénissait le ciel qui venait de provoquer cette inoubliable rencontre, en cette nuit d'avril, au fond de cette forêt silencieuse... Oh! les yeux de Florence, ces yeux violets—qu'autrefois, au temps où il blasphémait, il appelait des yeux d'évêque—qu'ils étaient caressants, qu'ils faisaient du bien à ceux qu'ils daignaient regarder! Emile osait en rapprocher ses lèvres vibrantes, parfois, quand il s'oubliait. Mais le sentiment de son indignité lui revenait très vite. Et il se contentait de pleurer alors, depleurer banalement de bonnes larmes tièdes, de bonnes larmes joyeuses qui, dans la mousse où elles tombaient, devaient semer les fleurs des printemps futurs.Ils ne se dirent rien de leurs anciennes querelles; en se regardant, ils comprenaient tout, ils s'expliquaient tout. Un serrement de main de Florence lui révélait bien plus de choses qu'un long discours. Et tous deux, inondés de béatitude, regardaient partir vers le ciel les troncs grandioses des arbres amis qui, avec leurs branches extasiées, semblaient appeler sur le front des amoureux la bénédiction paternelle des astres.Parfois, Emile se secouait, comme s'il avait senti une autre âme que la sienne dans son corps.—Voyons, songeait-il, c'est bien moi, Emile, qui aime, qui suis aimé, qui suis heureux?Oui, c'était lui. Mais cette félicité-là était si formidable qu'il avait besoin d'en douter, par intervalles, pour s'alléger le cœur.Des insectes bourdonnaient près d'eux, les herbes bougeaient parfoisà leurs pieds, froissées par la marche de quelque bonne bestiole invisible et amoureuse, dont ils ne s'effrayaient point. Et, pas bien loin de leur place, derrière un épais massif, où des lierres passionnés étreignaient des végétaux branlants, on entendait hoqueter une source grave, comme si toute la forêt avait pleuré d'amour autour d'eux.Le temps passa, passa sans qu'ils osassent remuer; la lune monta comme un front rose parmi les cimes heureuses des bois; ils ne bougeaient toujours point.Emile avait pris une main de Florence, et, doucement, la tenait appliquée sur sa joue. C'était délicieux. Et par ce chaste contact, tout le fluide de leurs êtres fusionnait, en un large courant électrique qui emparadisait leurs corps. Toutes les attractions, toutes les joies de la planète passaient en eux; ils s'aimaient dans le passé; leurs chairs se souvenaient sans doute de s'être aimées autrefois, dans le limon primitif dont elles étaient sorties. Quand la lune déjà haute vint éclairer les choses autour d'eux, ils regardèrentles arbres et crurent ouvrir les yeux pour la première fois.Bons arbres! Emile et Florence paraissaient comprendre leurs formes, ils semblaient s'émouvoir des choses dites par leurs feuilles, et d'anciennes souvenances leur indiquaient d'intimes parentés avec toutes leurs ramures. Jamais ils n'avaient trouvé l'approche des bois si exquise, les ténèbres si veloutées. Tout avait l'air de s'attendrir autour d'eux, tout communiait avec eux, tout devait savoir qu'ils s'aimaient dans la nature; et ils se figuraient volontiers que là-haut, dans les mondes épars sur leurs têtes, de grands vols d'âmes en pérégrination applaudissaient à leur amour.Tout à coup Emile osa regarder le visage radieux de la jeune fille; et leurs yeux s'envoyèrent réciproquement de telles projections de lumière, qu'ils crurent se voir à travers un soleil.Alors, inconsciemment, leurs lèvres s'unirent.En ce moment, un grand cri éclata dans la forêt, un large cri d'horreur poussé là, devant eux:—Ha! la sorcière! disait quelqu'un.C'était Yan, Yan qui, inquiet, était parti sur ses béquilles, à dix heures du soir, pour chercher son petit-fils.Et il le trouvait dans les bras de MlleFlorence!—La sorcière! la sorcière!... Elle me l'a pris!Devant ce spectacle inattendu, Yan resta un instant pétrifié. Puis, il allongea son bras vers la jeune fille, comme pour lui lancer l'anathème, et fit un grand signe de croix sous la lune.

—Qu'est-ce que tu fais là petit? demanda Yan.

—Une tête de Diable, parrain.

—Pour qui?

—Pour la fille du député.

Il lui soumit son plan.

Yan l'approuva.

—Très bien! très bien! Idée excellente. Prépare ta citrouille, petit! Et fais-la grimacer pour que la marionnette s'évanouisse.

Il lui donna des indications précieuses.

—Enorme, la bouche; énorme et ronde. Les yeux de travers, comme ça. Vois un peu: Satan en personne!

C'était une citrouille jaune, la plus grosse qu'on eut récoltée sur les champs du Bignaou. Ce serait fantastique.

Le soir vint.

Pourvu que MlleFlorence ne rentre pas avant la nuit!

Non. Tout alla bien. Et la lune se levait très tard. Toutes les chances!

—Ah! elle se souviendra de moi, celle-là, je le jure! s'exclamait Emile.

Et il passa ses plus beaux vêtements, ceux qui avaient été achetés dans un magasin de confections, et qui étaient bien étriqués, bien ridicules, à l'instar de Paris. Il prit son chapeau pareillement, et sa montre, et ses souliers. Et il imprima à ses délicates moustaches cette tournure chevaleresque qu'il avait remarquée dans un portrait de grand voleur. Il voulut être beau pour aller à la vengeance, comme pour aller à la fête patronale de Salignacq!

Et il fit une ovation enthousiaste à la première étoile qui parut.

—Va, Poutoun! va! dit-il au valet de ferme.

Poutoun alla se poster à l'entrée de la forêt, pour attendre Bernard, le domestique de M. Brion, qui avait accompagné Florence à la ville.

—Tu lui diras qu'il y a le feu à sa maison de Lestanquet, Poutoun! Tujureras que c'est vrai; tu lèveras le bras au ciel afin qu'il te croie; et il abandonnera la demoiselle pour partir au triple galop.

Emile haletait.

Illustration: Citrouille sculptée

Toute sa chair frémissait d'impatience.

Il se dirigea vers la forêt.

Le soir était doux. Le ciel semblait un grand dais de satin mauve; et l'airétait suave aux poumons, comme une liqueur.

Il marcha vite, avec sa courge diabolique au bout du bras. Tous les arbres lui murmuraient des phrases douces au passage. Volontiers, il eût embrassé leurs troncs et pleuré d'attendrissement.

Et le voici, le chemin, l'étroit chemin sinueux de la forêt. C'est par là que passera MlleFlorence! Par là; elle foulera cette poussière!

Il haletait. Il éprouvait des sensations inconnues, des désirs nouveaux; un autre homme semblait naître en lui. Ses poings se contractaient, ses jambes avaient des picotements insolites, comme si la sève, qui courait alors sous l'écorce des arbres, s'était trompée une heure et montait aussi le long de son corps.

Oh! fleurir comme l'un de ces pruniers sauvages de la forêt!

Emile monta son épouvantail; il installa sa citrouille creuse sur une branche de chêne, au beau milieu du chemin, à deux mètres cinquante environ au-dessus du sol. Il alluma la chandelle. L'effet était prodigieux. Lecuré de Salignacq lui-même, se trouvant nez à nez avec cette tête-là, à dix heures du soir, en pleine forêt, se serait dissous de frayeur dans sa soutane.

Emile alla se cacher derrière un arbre.

La nuit était complète. Les grillons chantaient leurs longs cantiques extasiés et, dans le ciel resplendissant, les étoiles qui, chaque jour s'éloignent les unes des autres de plusieurs millions de lieues, apparaissaient fidèlement à leurs vieilles places, telles que les ont vues nos ancêtres, telles que les verront nos fils.

Emile regarda les étoiles avec de grands yeux lumineux. Ah! leur appliquer à toutes un large baiser d'amour pour la béatitude qu'elles épanchaient ce soir en son être.

—D'un moment à l'autre, pensa-t-il, elle va passer!

Il tendit l'oreille. Rien au loin. A peine, de temps en temps, le roulement affaibli de quelque carriole revenant du marché.

Il retint son souffle. Un pas! Le pas d'un cheval, grands dieux! Non! c'étaitson cœur qui faisait ce bruit-là dans sa poitrine.

Mais, tout à coup, il entendit, nettement, le pas d'un cheval.

Il allongea son cou à travers les feuilles.

Oui, le pas d'un cheval! MlleFlorence devait arriver... Enfin!

Et des éclats de fanfares lui emplirent la tête.

MlleFlorence! Elle toute seule!

La voilà donc l'heure si anxieusement attendue! Va-t-il rire! va-t-il être heureux, ô bonnes étoiles!

C'était bien elle.

Doucement, lentement, comme si elle avait pris plaisir à errer sous les arbres, elle approchait. Et Emile sentit sa poitrine se dilater, se dilater de plus en plus. Oh! toutes les chansons que le sang lui entonnait dans les oreilles!

Encore vingt pas, dix pas...

Brusquement, il frémit. La grande tête satanique surplombait, immobile, l'étroit chemin; ses gros yeux flamboyants dardaient des lueurs rouges.

La jeune fille la verrait, tout àcoup, quand elle serait parvenue à ce petit détour.

—Mon Dieu! pensa-t-il, alarmé. Si MlleFlorence allait se faire mal!

Illustration: Un homme et une femme dans la forêt

Et obéissant à un sentiment inexplicable, soudain malgré lui, il sortit de sa cachette, et s'écria:

—N'ayez pas peur! ce n'est rien, mademoiselle!

Mais il était trop tard.

—Ha! fit la jeune fille.

Elle poussa une clameur sourde, enreculant sur sa selle. Et le cheval se cabrant d'effroi, elle tomba à la renverse; elle tomba sur la route, les yeux tournés vers l'épouvantail.

Mais alors Emile se précipita vers elle. Il la ramassa; il la prit dans ses bras nerveux.

—Mademoiselle Florence! dit-il, en sentant toute sa haine s'en aller, mademoiselle Florence, oh! pardon!

Et il tomba humblement à genoux.

Mais la jeune fille ne comprit pas. Inerte, elle le regardait, sans une parole, en arrondissant toujours ses gros yeux terrifiés.

Le cheval s'était enfui à travers la forêt; on entendait son galop décroissant dans les ténèbres lointaines.

Emile serrait encore la jeune fille dans ses bras, et d'une voix craintive, il murmurait:

—Vous n'avez pas de mal, n'est-ce pas? Oh! non! Je ne veux pas! je ne veux pas!... Ce ne sera rien!

Il tremblait; ses lèvres avaient des frissons; ses yeux avaient des éblouissements. Et dans sa tête, il sentait passer de grands vacarmes harmonieux, comme si tous les oiseaux dubois avaient chanté dans sa cervelle.

Il enleva la jeune fille dans ses bras robustes; et, léger, vigoureux, comme si une force inconnue l'avait soulevé de terre, il s'en alla par la forêt, en montrant aux arbres, aux buissons, aux étoiles, ce corps tiède et virginal qu'il sentait palpiter sur son cœur. Florence ouvrit les yeux et elle ne s'effraya pas. Elle se serra toute, instinctivement, contre la poitrine d'Emile. Et celui-ci défaillit alors. Il déposa la jeune fille sur le tronc d'un arbre abattu, puis, les prunelles radieuses, le crâne frissonnant comme si un être céleste l'avait saisi par les cheveux et le transportait, superbement, dans quelque planète nouvelle, il s'écria.

—Pardonnez-moi! pardonnez-moi! Je vous aime!

Elle entendit bien. Elle comprit bien, car deux larmes jaillirent dans ses grands yeux. Mais elle n'eut pas une parole. Sa poitrine seule haleta, de plus en plus vite, comme si son cœur emprisonné s'essayait à prendre un solennel essor. Et il n'y avait rien de bon comme ce silence, que semblaientécouter les arbres recueillis.

Ils restèrent ainsi, longtemps, muets, immobiles, ne se parlant que par leurs yeux, que par leurs souffles, que par le rayonnement splendide de leur bonheur, comme doivent se parler deux arbustes voisins qui fleurissent. Et leurs mains qui se tenaient avaient parfois un serrement convulsif, sous lequel leurs êtres semblaient se fondre.

On n'entendait rien. Où étaient-ils? Dans quel coin de forêt, dans quelle heure du temps? Ils ne savaient pas. Il se sentaient partout, éternellement. Et la terre, le ciel, tout semblait faire partie de leur être, tout était rempli de leur amour.

La nuit devenait peut-être froide; leurs corps l'ignoraient. La rosée mouillait leurs pieds sans doute; ils ne s'en apercevaient pas. Leurs âmes planaient haut, à larges ailes.

De temps en temps, Emile rentrait, pour ainsi dire, dans son corps, et alors il essayait de prononcer quelque phrase banale, pour ne pas sembler ridicule. Mais Florence interrompait ses paroles d'un regard. Et ce regard disait:

Illustration: En se regardant, ils comprenaient tout.En se regardant, ils comprenaient tout.

En se regardant, ils comprenaient tout.

«Oh! non! Je comprends mieux comme cela.»

Oh! le bon regard, qu'Emile sentait pénétrer dans son âme, lumineux et doux comme un oiseau de paradis!

Florence était belle, belle à faire pleurer. Il ne l'avait jamais vue, avant cette heure éternelle. Son front blanc semblait suer d'aube; son corps entier dégageait du bonheur; et Emile en sentait de larges effluves passer sur lui. Il la devinait bien aimante, elle aussi, bien aimante et bien pure; il sentait qu'elle ne s'était jamais abandonnée ainsi aux bras d'un jeune homme, et il bénissait le ciel qui venait de provoquer cette inoubliable rencontre, en cette nuit d'avril, au fond de cette forêt silencieuse... Oh! les yeux de Florence, ces yeux violets—qu'autrefois, au temps où il blasphémait, il appelait des yeux d'évêque—qu'ils étaient caressants, qu'ils faisaient du bien à ceux qu'ils daignaient regarder! Emile osait en rapprocher ses lèvres vibrantes, parfois, quand il s'oubliait. Mais le sentiment de son indignité lui revenait très vite. Et il se contentait de pleurer alors, depleurer banalement de bonnes larmes tièdes, de bonnes larmes joyeuses qui, dans la mousse où elles tombaient, devaient semer les fleurs des printemps futurs.

Ils ne se dirent rien de leurs anciennes querelles; en se regardant, ils comprenaient tout, ils s'expliquaient tout. Un serrement de main de Florence lui révélait bien plus de choses qu'un long discours. Et tous deux, inondés de béatitude, regardaient partir vers le ciel les troncs grandioses des arbres amis qui, avec leurs branches extasiées, semblaient appeler sur le front des amoureux la bénédiction paternelle des astres.

Parfois, Emile se secouait, comme s'il avait senti une autre âme que la sienne dans son corps.

—Voyons, songeait-il, c'est bien moi, Emile, qui aime, qui suis aimé, qui suis heureux?

Oui, c'était lui. Mais cette félicité-là était si formidable qu'il avait besoin d'en douter, par intervalles, pour s'alléger le cœur.

Des insectes bourdonnaient près d'eux, les herbes bougeaient parfoisà leurs pieds, froissées par la marche de quelque bonne bestiole invisible et amoureuse, dont ils ne s'effrayaient point. Et, pas bien loin de leur place, derrière un épais massif, où des lierres passionnés étreignaient des végétaux branlants, on entendait hoqueter une source grave, comme si toute la forêt avait pleuré d'amour autour d'eux.

Le temps passa, passa sans qu'ils osassent remuer; la lune monta comme un front rose parmi les cimes heureuses des bois; ils ne bougeaient toujours point.

Emile avait pris une main de Florence, et, doucement, la tenait appliquée sur sa joue. C'était délicieux. Et par ce chaste contact, tout le fluide de leurs êtres fusionnait, en un large courant électrique qui emparadisait leurs corps. Toutes les attractions, toutes les joies de la planète passaient en eux; ils s'aimaient dans le passé; leurs chairs se souvenaient sans doute de s'être aimées autrefois, dans le limon primitif dont elles étaient sorties. Quand la lune déjà haute vint éclairer les choses autour d'eux, ils regardèrentles arbres et crurent ouvrir les yeux pour la première fois.

Bons arbres! Emile et Florence paraissaient comprendre leurs formes, ils semblaient s'émouvoir des choses dites par leurs feuilles, et d'anciennes souvenances leur indiquaient d'intimes parentés avec toutes leurs ramures. Jamais ils n'avaient trouvé l'approche des bois si exquise, les ténèbres si veloutées. Tout avait l'air de s'attendrir autour d'eux, tout communiait avec eux, tout devait savoir qu'ils s'aimaient dans la nature; et ils se figuraient volontiers que là-haut, dans les mondes épars sur leurs têtes, de grands vols d'âmes en pérégrination applaudissaient à leur amour.

Tout à coup Emile osa regarder le visage radieux de la jeune fille; et leurs yeux s'envoyèrent réciproquement de telles projections de lumière, qu'ils crurent se voir à travers un soleil.

Alors, inconsciemment, leurs lèvres s'unirent.

En ce moment, un grand cri éclata dans la forêt, un large cri d'horreur poussé là, devant eux:

—Ha! la sorcière! disait quelqu'un.

C'était Yan, Yan qui, inquiet, était parti sur ses béquilles, à dix heures du soir, pour chercher son petit-fils.

Et il le trouvait dans les bras de MlleFlorence!

—La sorcière! la sorcière!... Elle me l'a pris!

Devant ce spectacle inattendu, Yan resta un instant pétrifié. Puis, il allongea son bras vers la jeune fille, comme pour lui lancer l'anathème, et fit un grand signe de croix sous la lune.


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