VIILe lendemain, le ciel fut pur. Emile se leva de bonne heure. Il n'avait pas essayé de dormir. Immobile sur son lit, il avait pensé. C'était une volupté inexprimable. Autour de lui, il sentait du bonheur, du bonheur immensément, du bonheur à l'infini. Et c'était si doux qu'il en pleurait. Il se croyait vaguement emprisonné dans une tour d'émeraude, dans une tour aux murs chantants, la féerique tour du souvenir. Et solennel, il restait là dedans, sans oser bouger, de peur qu'un de ses gestes ne fit écrouler les murailles de rêve.Cependant, au milieu de la nuit, il avait brusquement sauté à bas de sa couchette.—C'est insupportable, ces cauchemars! se disait-il à voix basse.Et il avait allumé une bougie, très vite.Alors il s'était assis sur une chaise, et longuement il avait pressé son front entre ses mains.—Grand Dieu! cria-t-il tout à coup, mais ce doit être vrai, cette aventure d'hier soir!Oui; Emile en trouva les preuves. A son coude, cette meurtrissure: ne l'avait-il pas reçue en butant contre un chêne, tandis qu'il emportait Florence dans ses bras? Et cette déchirure à son paletot? Mais il s'en rappelait encore l'histoire: une aubépine jalouse, qui l'avait griffé au passage! C'est cela même: tout près du vieil arbre abattu sur lequel ils s'étaient assis. Oh! les éblouissements de la mémoire!Alors, avec délices, Emile avait agrandi la déchirure du paletot, ravivé la meurtrissure de son bras. Puis il s'était décidé à ne plus bouger jusqu'à l'aube.Elle vint, très blanche. Il la vit monter à l'orient. Et aussitôt, il s'habilla, puis quitta la maison.Il but l'air matinal à pleines bronches.Pour la première fois, peut-être, il écouta chanter les oiseaux.Il remarqua un long nuage, aplati à l'horizon comme une couleuvre rose: la traînée de brouillard qui indiquait le Lü. Et à grands pas rythmés, il se dirigea vers la forêt bénie.Il le trouva vite, le coin solitaire où Florence lui était apparue la veille.C'était près du Bignaou, non loin d'un chemin. Il s'approcha pieusement de l'arbre abattu. Il avait envie de se découvrir devant. Il le toucha, il le flatta doucement avec sa main, comme il flattait les bons bœufs après une journée de labour. Et son cœur se fondit en tendresse.Oui, le grand événement s'était accompli là. Il reconnut bien la chère silhouette d'un platane qui semblait le saluer. Il retrouva bien la trace de leurs pas dans les herbes. C'était donc irréfutablement vrai! Oh! chanter cela aux étoiles, aux nuages, aux fougères, aux grains de sable, à tout! le chanter avec frénésie, jusqu'à la vieillesse, jusqu'à la mort!Et alors, sans peur de la rosée, sans peur de paraître ridicule aux yeux despinsons jaseurs, ni même aux yeux des personnes matinales qui pouvaient passer sur la route, il se rassit sur le vieux tronc de l'arbre, à la place même qu'il avait occupée la veille; et il resta là une heure, si heureux, si terriblement heureux qu'il redoutait de songer à son bonheur.Il s'étonnait un peu de ne pas trouver Florence à son côté. Pour l'éternité, ce paysage était indissolublement lié à elle, et il lui semblait qu'un peu de son être visible aurait dû rester là. Certes, il percevait sa pensée qui planait sur ces feuillages. Mais cela ne lui suffisait plus.Il fut presque mécontent. Il s'en alla, après avoir adressé de muettes salutations aux végétaux. Il erra dans la forêt et retrouva la citrouille grotesque suspendue sur le chemin. Mais son cœur, délicieusement oppressé, avait grand mal dans sa poitrine.Toujours, il s'arrêtait dans un petit carrefour, d'où l'on pouvait découvrir, à deux cents mètres environ, un coin du château de la Taulade.Là! c'était là qu'il aurait voulu voler!Il n'osait pas.Soudain, il pensa:—Si elle était partie!Illustration: Un homme assisNe devait-elle pas quitter Salignacq le jour même? Dieu! Cela serait donc possible? Quoi, l'univers ne croulerait pas plutôt que de laisser s'accomplir une monstruosité pareille?Haletant, il se dirigea vers le château.Cette pensée affreuse, venant le sabrer brusquement dans sa joie, lui donna toutes les audaces.Il marcha vite, arriva devant la grille, sonna et vit paraître une servante.—MlleFlorence va... va bien? demanda-t-il en bégayant d'émotion.—Ah! vous saviez qu'elle était souffrante? demanda la domestique. Oui, ce matin, elle va bien, merci! Mais, cette nuit, elle a eu un peu de fièvre. Il paraît qu'elle s'est perdue dans le bois; on lui a fait peur, a-t-elle dit, elle est tombée de cheval. Mais ce ne sera rien; il n'y a pas eu de blessure. Pourtant le départ est ajourné.—Ah! lança Emile dans une explosion d'ivresse.—Oui, mademoiselle ne quittera certainement le pays qu'après les élections.Et Emile s'en retourna, le paradis au cœur.Il ne mangea rien ce jour-là. Il ne dit rien à Yan dont les yeux semblaient chargés de mitraille. Il prit son fusil et essaya de braconner. Il resta plusieurs heures derrière un talus, un talus herbeux,d'où l'on entrevoyait la demeure des Brion. Il ne vit rien venir, jamais.C'était un supplice énervant.Il ne vit rien non plus le lendemain.Florence riait peut-être de lui. N'aurait-elle pas dû se trouver là tout le temps, là, dans ce coin sacré de la forêt?Un, deux, trois jours se passèrent ainsi. Emile pouvait à peine ouvrir les yeux. Ses mains tremblaient. Son front, où toujours se forgeaient les mêmes mots, semblait s'user à certaines places. Et une tristesse infinie lui noyait le cœur.Etait-elle malade réellement? Ou ne voulait-elle plus s'approcher de lui?Emile s'alarmait; il ne pensait qu'à Florence, il se demandait avec angoisses comment cette aventure se terminerait, et il n'osait espérer un dénouement heureux. Elle était la fille d'un député; lui n'était que le filleul de Yan. Elle était une Parisienne élégante; lui n'était qu'un paysan mal dégrossi. Tout, naissance, éducation, habitudes, devait les séparer pour toujours.Emile songea sérieusement à se pendre, dans ce coin de forêt où il avait cru être si heureux. A certaines heures, il partait d'un pas tragique. Souvent il changeait de costume. Tantôt, il s'habillait comme jadis, d'une blouse et d'un béret; tantôt, il revêtait les habits des dimanches, et frisait longuement ses humbles moustaches.Un jour, Yan dit à son filleul:—Tu sais, petit, Marie Catalan va se marier.C'était faux. Mais Emile ne comprit pas.—Diou biban! éclata le vieux. Il faut que ça finisse!Et le poing sous le nez d'Emile:—Tu sais, mon garçon, si tu y penses encore, à ta fille de député, je... je... Suffit! je me tais!Cela fut lancé d'une voix menaçante.Yan ne savait pas, du reste, ce qu'il avait voulu dire.Mais il décida qu'il irait, le lendemain, demander la main de Marie Catalan pour son filleul.Mai approchait. Voilà une semaine que les yeux d'Emile n'avaient puse rassasier de Florence. Le jeune homme, voyant Yan faire sa barbe pour se rendre chez les Catalan, eut une crise de désespoir. Il prit son fusil et entra dans la forêt.Des peupliers tremblaient le long d'un ruisseau. Emile se dirigea vers le coin où gisait l'arbre abattu, le coin où toutes choses chantaient pour lui des chœurs mélancoliques. A terre, il y avait des herbes que le pied de Florence avait courbaturées un soir... Ces herbes se redressaient peu à peu. Encore quelques jours et rien ne saurait plus qu'elle avait passé par là. Non, rien! Emile arma son fusil. Les tempes lui brûlaient. Il entendait le rythme saccadé du sang dans ses veines. Il s'assit doucement sur le tronc de l'arbre et plaça le fusil entre ses jambes. Ses lèvres murmuraient quelque chose. Quoi? Il ne savait guère. Des prières sans doute. Au loin, dans quelque champ labouré, il entendait un paysan dire des phrases simples à ses bœufs: «Bé, Martin! Bé, Youan!» Va, Martin! Va, Jean! Et cela lui remplit les yeux de larmes. Il embrassa le tronc inerte de l'arbre couché. Lecanon de l'arme toucha son cou et le glaça.—Mon Dieu! soupira-t-il.—Bé, Martin! bé Youan! disait toujours le paysan à ses bœufs.Et Emile rejeta le fusil avec terreur.Non, il ne pouvait pas. C'était plus fort que lui. La voix des laboureurs, les conseils des oiseaux, les murmures bienheureux des arbres, tout l'exhortait à vivre. Le suicide, n'est-ce pas une monstrueuse folie? Ils le savent bien, les paysans sains et virils qui n'admettent point qu'il y ait des êtres assez dépravés pour attenter à leurs jours. Que dirait-on dans le pays? Que penserait Yan? Non! Ce serait le déshonneur pour la maison. Et les mendiants galeux, les estropiés geignants qui vont dans la contrée, lamentables, mais heureux de souffrir au soleil, se montreraient du bâton le Bignaou maudit, et diraient, en se signant trois fois:—Jésus! délivrez-nous du mal! C'est ici qu'un jeune homme de vingt-deux ans s'est tué!Alors, très malheureux de ne pashabiter une ville sentimentale où les suicidés par amour provoquent l'attendrissement des bonnes âmes, Emile laissa son arme, et, anxieux, n'ayant plus ni dignité, ni réflexion, il ouvrit sa bouche, puis, de toute sa voix éperdue, comme un cerf brame au mois de mai, il appela:—Florence!Et aussitôt il tira en l'air un coup de fusil.Un grand bruit, cela fit un grand bruit dans la forêt; les feuilles crépitèrent sous les plombs. L'écho, très loin, appela plusieurs fois: «Florence!» et fit entendre plusieurs fois une détonation. Emile haletait. Il ne vit rien d'abord, rien que de la fumée. Et ses yeux se dilatèrent; les veines de son cou se gonflèrent sous sa peau. La fumée se dissipa. Mais Emile ne vit rien encore, rien qu'un tohu-bohu de choses qui dansaient: des feuillages, des troncs, des racines, une grande sarabande végétale. Et, dans sa poitrine, son cœur tonnait avec fracas. Non, il ne voyait pas venir celle qu'il avait appelée, et les lèvres entr'ouvertes, la respiration sifflante, il repritson fusil dans ses poings nerveux, son fusil qui contenait une charge de plomb encore.—Mon Dieu! balbutia-t-il, à mon aide!Il s'était tourné vers le nord, vers le château de la Taulade; et ses prunelles pleines d'adjurations lumineuses ne distinguaient rien de ce qu'il y avait autour de lui. Rien. Tous les arbres voisins auraient pu s'abattre sur sa tête, il n'aurait pas bougé. Sa respiration s'accéléra, s'accéléra désespérément, comme si tout son être avait couru d'un galop vertigineux à travers la forêt. Et, soudain, ses jambes tremblèrent, son visage s'éclaira d'un long sourire de transfiguration. Le fusil tomba de ses mains glacées. Emile, inconsciemment, fit quelques pas, en tendant ses bras nerveux, comme s'il avait vu un soleil marcher vers lui. Oh! ce devait être un soleil: car toute la forêt chantait sur son passage! un soleil: car sur sa route le sol semblait sourire par une soudaine éclosion de marguerites! Et le visage d'Emile s'illumina, comme pour refléter l'astre joyeux qui approchait.—Mes yeux, mes yeux, ne vous trompez-vous pas?Il s'avança encore. Et, tout à coup, en poussant un grand cri de triomphe, il tomba aux pieds de Florence, de Florence qui était venue à l'appel de sa volonté, et qui doucement lui baisa les mains, en pleurant de tendresse.Et, longtemps après sans doute, ou peut-être tout de suite, il entendit des explications bénies qui lui versaient du baume sur toutes les plaies du cœur:—Mon Emile, je n'ai jamais pu venir. Jamais! Mon père est rentré depuis hier à la Taulade. On me surveille. Puis j'ai été souffrante. Ma tante a tout compris, l'autre soir, quand on m'a vue arriver si tard. Le cheval était à la maison depuis deux heures! Emile, je vous aime. N'avez-vous pas senti ma pensée, nuit et jour, auprès de vous?Et soudain, le petit-fils de Yan entendit encore ces autres paroles, qui tombèrent sur lui comme une avalanche de roses:—Emile, il faut demander ma main à mon père.Il frémit:—Croyez-vous qu'il me l'accorde, lança-t-il, avec une flamme d'exaltation dans les yeux.—Mais certainement!... Bonjour, Emile. Confiance!Et Florence disparut, légèrement, sous les branches des arbres.
Le lendemain, le ciel fut pur. Emile se leva de bonne heure. Il n'avait pas essayé de dormir. Immobile sur son lit, il avait pensé. C'était une volupté inexprimable. Autour de lui, il sentait du bonheur, du bonheur immensément, du bonheur à l'infini. Et c'était si doux qu'il en pleurait. Il se croyait vaguement emprisonné dans une tour d'émeraude, dans une tour aux murs chantants, la féerique tour du souvenir. Et solennel, il restait là dedans, sans oser bouger, de peur qu'un de ses gestes ne fit écrouler les murailles de rêve.
Cependant, au milieu de la nuit, il avait brusquement sauté à bas de sa couchette.
—C'est insupportable, ces cauchemars! se disait-il à voix basse.
Et il avait allumé une bougie, très vite.
Alors il s'était assis sur une chaise, et longuement il avait pressé son front entre ses mains.
—Grand Dieu! cria-t-il tout à coup, mais ce doit être vrai, cette aventure d'hier soir!
Oui; Emile en trouva les preuves. A son coude, cette meurtrissure: ne l'avait-il pas reçue en butant contre un chêne, tandis qu'il emportait Florence dans ses bras? Et cette déchirure à son paletot? Mais il s'en rappelait encore l'histoire: une aubépine jalouse, qui l'avait griffé au passage! C'est cela même: tout près du vieil arbre abattu sur lequel ils s'étaient assis. Oh! les éblouissements de la mémoire!
Alors, avec délices, Emile avait agrandi la déchirure du paletot, ravivé la meurtrissure de son bras. Puis il s'était décidé à ne plus bouger jusqu'à l'aube.
Elle vint, très blanche. Il la vit monter à l'orient. Et aussitôt, il s'habilla, puis quitta la maison.
Il but l'air matinal à pleines bronches.Pour la première fois, peut-être, il écouta chanter les oiseaux.
Il remarqua un long nuage, aplati à l'horizon comme une couleuvre rose: la traînée de brouillard qui indiquait le Lü. Et à grands pas rythmés, il se dirigea vers la forêt bénie.
Il le trouva vite, le coin solitaire où Florence lui était apparue la veille.
C'était près du Bignaou, non loin d'un chemin. Il s'approcha pieusement de l'arbre abattu. Il avait envie de se découvrir devant. Il le toucha, il le flatta doucement avec sa main, comme il flattait les bons bœufs après une journée de labour. Et son cœur se fondit en tendresse.
Oui, le grand événement s'était accompli là. Il reconnut bien la chère silhouette d'un platane qui semblait le saluer. Il retrouva bien la trace de leurs pas dans les herbes. C'était donc irréfutablement vrai! Oh! chanter cela aux étoiles, aux nuages, aux fougères, aux grains de sable, à tout! le chanter avec frénésie, jusqu'à la vieillesse, jusqu'à la mort!
Et alors, sans peur de la rosée, sans peur de paraître ridicule aux yeux despinsons jaseurs, ni même aux yeux des personnes matinales qui pouvaient passer sur la route, il se rassit sur le vieux tronc de l'arbre, à la place même qu'il avait occupée la veille; et il resta là une heure, si heureux, si terriblement heureux qu'il redoutait de songer à son bonheur.
Il s'étonnait un peu de ne pas trouver Florence à son côté. Pour l'éternité, ce paysage était indissolublement lié à elle, et il lui semblait qu'un peu de son être visible aurait dû rester là. Certes, il percevait sa pensée qui planait sur ces feuillages. Mais cela ne lui suffisait plus.
Il fut presque mécontent. Il s'en alla, après avoir adressé de muettes salutations aux végétaux. Il erra dans la forêt et retrouva la citrouille grotesque suspendue sur le chemin. Mais son cœur, délicieusement oppressé, avait grand mal dans sa poitrine.
Toujours, il s'arrêtait dans un petit carrefour, d'où l'on pouvait découvrir, à deux cents mètres environ, un coin du château de la Taulade.
Là! c'était là qu'il aurait voulu voler!
Il n'osait pas.
Soudain, il pensa:
—Si elle était partie!
Illustration: Un homme assis
Ne devait-elle pas quitter Salignacq le jour même? Dieu! Cela serait donc possible? Quoi, l'univers ne croulerait pas plutôt que de laisser s'accomplir une monstruosité pareille?
Haletant, il se dirigea vers le château.Cette pensée affreuse, venant le sabrer brusquement dans sa joie, lui donna toutes les audaces.
Il marcha vite, arriva devant la grille, sonna et vit paraître une servante.
—MlleFlorence va... va bien? demanda-t-il en bégayant d'émotion.
—Ah! vous saviez qu'elle était souffrante? demanda la domestique. Oui, ce matin, elle va bien, merci! Mais, cette nuit, elle a eu un peu de fièvre. Il paraît qu'elle s'est perdue dans le bois; on lui a fait peur, a-t-elle dit, elle est tombée de cheval. Mais ce ne sera rien; il n'y a pas eu de blessure. Pourtant le départ est ajourné.
—Ah! lança Emile dans une explosion d'ivresse.
—Oui, mademoiselle ne quittera certainement le pays qu'après les élections.
Et Emile s'en retourna, le paradis au cœur.
Il ne mangea rien ce jour-là. Il ne dit rien à Yan dont les yeux semblaient chargés de mitraille. Il prit son fusil et essaya de braconner. Il resta plusieurs heures derrière un talus, un talus herbeux,d'où l'on entrevoyait la demeure des Brion. Il ne vit rien venir, jamais.
C'était un supplice énervant.
Il ne vit rien non plus le lendemain.
Florence riait peut-être de lui. N'aurait-elle pas dû se trouver là tout le temps, là, dans ce coin sacré de la forêt?
Un, deux, trois jours se passèrent ainsi. Emile pouvait à peine ouvrir les yeux. Ses mains tremblaient. Son front, où toujours se forgeaient les mêmes mots, semblait s'user à certaines places. Et une tristesse infinie lui noyait le cœur.
Etait-elle malade réellement? Ou ne voulait-elle plus s'approcher de lui?
Emile s'alarmait; il ne pensait qu'à Florence, il se demandait avec angoisses comment cette aventure se terminerait, et il n'osait espérer un dénouement heureux. Elle était la fille d'un député; lui n'était que le filleul de Yan. Elle était une Parisienne élégante; lui n'était qu'un paysan mal dégrossi. Tout, naissance, éducation, habitudes, devait les séparer pour toujours.
Emile songea sérieusement à se pendre, dans ce coin de forêt où il avait cru être si heureux. A certaines heures, il partait d'un pas tragique. Souvent il changeait de costume. Tantôt, il s'habillait comme jadis, d'une blouse et d'un béret; tantôt, il revêtait les habits des dimanches, et frisait longuement ses humbles moustaches.
Un jour, Yan dit à son filleul:
—Tu sais, petit, Marie Catalan va se marier.
C'était faux. Mais Emile ne comprit pas.
—Diou biban! éclata le vieux. Il faut que ça finisse!
Et le poing sous le nez d'Emile:
—Tu sais, mon garçon, si tu y penses encore, à ta fille de député, je... je... Suffit! je me tais!
Cela fut lancé d'une voix menaçante.
Yan ne savait pas, du reste, ce qu'il avait voulu dire.
Mais il décida qu'il irait, le lendemain, demander la main de Marie Catalan pour son filleul.
Mai approchait. Voilà une semaine que les yeux d'Emile n'avaient puse rassasier de Florence. Le jeune homme, voyant Yan faire sa barbe pour se rendre chez les Catalan, eut une crise de désespoir. Il prit son fusil et entra dans la forêt.
Des peupliers tremblaient le long d'un ruisseau. Emile se dirigea vers le coin où gisait l'arbre abattu, le coin où toutes choses chantaient pour lui des chœurs mélancoliques. A terre, il y avait des herbes que le pied de Florence avait courbaturées un soir... Ces herbes se redressaient peu à peu. Encore quelques jours et rien ne saurait plus qu'elle avait passé par là. Non, rien! Emile arma son fusil. Les tempes lui brûlaient. Il entendait le rythme saccadé du sang dans ses veines. Il s'assit doucement sur le tronc de l'arbre et plaça le fusil entre ses jambes. Ses lèvres murmuraient quelque chose. Quoi? Il ne savait guère. Des prières sans doute. Au loin, dans quelque champ labouré, il entendait un paysan dire des phrases simples à ses bœufs: «Bé, Martin! Bé, Youan!» Va, Martin! Va, Jean! Et cela lui remplit les yeux de larmes. Il embrassa le tronc inerte de l'arbre couché. Lecanon de l'arme toucha son cou et le glaça.
—Mon Dieu! soupira-t-il.
—Bé, Martin! bé Youan! disait toujours le paysan à ses bœufs.
Et Emile rejeta le fusil avec terreur.
Non, il ne pouvait pas. C'était plus fort que lui. La voix des laboureurs, les conseils des oiseaux, les murmures bienheureux des arbres, tout l'exhortait à vivre. Le suicide, n'est-ce pas une monstrueuse folie? Ils le savent bien, les paysans sains et virils qui n'admettent point qu'il y ait des êtres assez dépravés pour attenter à leurs jours. Que dirait-on dans le pays? Que penserait Yan? Non! Ce serait le déshonneur pour la maison. Et les mendiants galeux, les estropiés geignants qui vont dans la contrée, lamentables, mais heureux de souffrir au soleil, se montreraient du bâton le Bignaou maudit, et diraient, en se signant trois fois:
—Jésus! délivrez-nous du mal! C'est ici qu'un jeune homme de vingt-deux ans s'est tué!
Alors, très malheureux de ne pashabiter une ville sentimentale où les suicidés par amour provoquent l'attendrissement des bonnes âmes, Emile laissa son arme, et, anxieux, n'ayant plus ni dignité, ni réflexion, il ouvrit sa bouche, puis, de toute sa voix éperdue, comme un cerf brame au mois de mai, il appela:
—Florence!
Et aussitôt il tira en l'air un coup de fusil.
Un grand bruit, cela fit un grand bruit dans la forêt; les feuilles crépitèrent sous les plombs. L'écho, très loin, appela plusieurs fois: «Florence!» et fit entendre plusieurs fois une détonation. Emile haletait. Il ne vit rien d'abord, rien que de la fumée. Et ses yeux se dilatèrent; les veines de son cou se gonflèrent sous sa peau. La fumée se dissipa. Mais Emile ne vit rien encore, rien qu'un tohu-bohu de choses qui dansaient: des feuillages, des troncs, des racines, une grande sarabande végétale. Et, dans sa poitrine, son cœur tonnait avec fracas. Non, il ne voyait pas venir celle qu'il avait appelée, et les lèvres entr'ouvertes, la respiration sifflante, il repritson fusil dans ses poings nerveux, son fusil qui contenait une charge de plomb encore.
—Mon Dieu! balbutia-t-il, à mon aide!
Il s'était tourné vers le nord, vers le château de la Taulade; et ses prunelles pleines d'adjurations lumineuses ne distinguaient rien de ce qu'il y avait autour de lui. Rien. Tous les arbres voisins auraient pu s'abattre sur sa tête, il n'aurait pas bougé. Sa respiration s'accéléra, s'accéléra désespérément, comme si tout son être avait couru d'un galop vertigineux à travers la forêt. Et, soudain, ses jambes tremblèrent, son visage s'éclaira d'un long sourire de transfiguration. Le fusil tomba de ses mains glacées. Emile, inconsciemment, fit quelques pas, en tendant ses bras nerveux, comme s'il avait vu un soleil marcher vers lui. Oh! ce devait être un soleil: car toute la forêt chantait sur son passage! un soleil: car sur sa route le sol semblait sourire par une soudaine éclosion de marguerites! Et le visage d'Emile s'illumina, comme pour refléter l'astre joyeux qui approchait.
—Mes yeux, mes yeux, ne vous trompez-vous pas?
Il s'avança encore. Et, tout à coup, en poussant un grand cri de triomphe, il tomba aux pieds de Florence, de Florence qui était venue à l'appel de sa volonté, et qui doucement lui baisa les mains, en pleurant de tendresse.
Et, longtemps après sans doute, ou peut-être tout de suite, il entendit des explications bénies qui lui versaient du baume sur toutes les plaies du cœur:
—Mon Emile, je n'ai jamais pu venir. Jamais! Mon père est rentré depuis hier à la Taulade. On me surveille. Puis j'ai été souffrante. Ma tante a tout compris, l'autre soir, quand on m'a vue arriver si tard. Le cheval était à la maison depuis deux heures! Emile, je vous aime. N'avez-vous pas senti ma pensée, nuit et jour, auprès de vous?
Et soudain, le petit-fils de Yan entendit encore ces autres paroles, qui tombèrent sur lui comme une avalanche de roses:
—Emile, il faut demander ma main à mon père.
Il frémit:
—Croyez-vous qu'il me l'accorde, lança-t-il, avec une flamme d'exaltation dans les yeux.
—Mais certainement!... Bonjour, Emile. Confiance!
Et Florence disparut, légèrement, sous les branches des arbres.