VIIIEmile s'étreignit le front; il avait peur de le sentir éclater de joie. Il marcha dans la forêt avec l'inconscience d'un somnambule. Il avait les oreilles pleines de fanfares. Il faisait de grands gestes automatiques, comme s'il avait voulu jeter des poignées de bonheur aux plantes, aux nuages, aux étoiles. Toutes les félicités réservées à ce globe devaient être accumulées en lui. Il avait de la joie pour plusieurs hommes, de la joie pour plusieurs siècles, et les organismes qui naîtraient un jour de son corps décomposé seraient tout imprégnés encore de son immortelle béatitude. Il marcha au hasard des routes. Il se sentait poussé par des influences célestes, comme par des mains de lumière; il alla, sans savoir où elles le conduisaient. Il traversades taillis, enfila une allée, arriva dans un bosquet ombreux, où un homme lisait des journaux sous une cabane de chaume. Cet homme était M. Brion, le père de Florence. Emile s'approcha. Il tremblait pourtant. La minute était si solennelle! Mais, les mains de lumière le poussaient toujours:—Va! va! semblait lui dire une voix amie, qui chantait dans le vent; va sans crainte! Le ciel te protège aujourd'hui et rien de ce que tu demanderas ne pourra t'être refusé!Emile s'arrêta devant M. Brion.—Bonjour, monsieur le Député! salua-t-il.Le père de Florence leva la tête et reconnut le filleul de Yan.—Bonjour, mon ami!... Qu'y a-t-il de nouveau? Tout le monde se porte bien chez vous?Emile avait ôté son béret et, quoique la voix amie lui parlât toujours, il se troubla de plus en plus. Il baissa le front, rougit comme une groseille et n'osa rien dire.—Allons! Allons! fit le père de Florence. Vous avez quelque chose de sérieux à m'annoncer. Ne tremblezpas! Je ne suis guère terrible! Racontez-moi tout.Emile releva la tête, ferma les poings, tendit les jarrets comme un homme décidé à faire un grand saut.—Vous fâcheriez-vous, monsieur, balbutia-t-il ingénument,—et ses lèvres brûlaient comme si elles avaient lâché des paroles de feu,—vous fâcheriez-vous si mon parrain venait vous demander pour moi la main de Mademoiselle votre fille?C'était fait! La question vertigineuse était formulée! Emile ne respira plus.M. Brion, lui, respira fortement. Il se tourna vers le jeune homme, le regarda de ses prunelles agrandies, puis il se leva, fit quatre pas sous la cabane de chaume, et agita les journaux sur sa tête.—Quel garçon bizarre! s'écria-t-il. Ah! quel garçon bizarre!... Vous demander comme ça, sans crier gare... Très drôle!... très drôle!... Il faut venir â Salignacq pour avoir des aventures pareilles!Emile frissonnait. Son visage était devenu livide.Le député le regarda de nouveau, etla surprise du premier moment se changea aussitôt en compassion.Il posa sa main droite sur l'épaule du jeune homme et dit, d'une voix amicale:—Rassurez-vous, monsieur Emile! je ne m'offense pas pour si peu! Si votre démarche manque de correction, elle n'est pas sans originalité, et j'adore les gens qui n'agissent pas comme tout le monde. Il vous plairait de savoir si je vous donnerais ma fille en mariage? Vous me prenez un peu à l'improviste; j'avoue que je n'ai guère étudié la question! Pourtant Florence m'a beaucoup parlé de vous ces jours-ci, et j'aurais dû être plus clairvoyant. Il n'importe! Vous avez l'air d'un brave garçon et vous portez un nom fort honoré dans le pays. Je sais du reste que vous êtes riche, très riche... Je vais donc vous faire connaître toutes mes pensées. Un mariage entre ma fille et vous ne me paraît pas impossible. Seulement vous me permettrez de dire que je vois des obstacles sérieux à cette union. Ce n'est pas de votre côté que je les trouve, mais du côté de votre grand-père. Yan du Bignaoupossède cinquante mille livres de rente et s'habille comme un mendiant! Il pourrait avoir des châteaux et habite une vieille baraque! C'est honteux! On ne vit pas comme ça! Moi, vous comprenez, je suis obligé, à cause de ma situation, d'exiger une certaine tenue des gens susceptibles d'approcher ma fille; et je ne dois pas permettre que son beau-père file du lin, mange de la bouillie de maïs, soigne les veaux ou les cochons, et se laisse tutoyer par ses domestiques!... Vous le lui direz n'est-ce pas? Il s'amendera, je l'espère, il mènera un train de vie plus en rapport avec sa fortune, et alors, si vous agréez à ma fille, nous pourrons reprendre la conversation de ce matin!... Au revoir, cher monsieur Duvignau! Tâchez de civiliser le vieux Yan. Tout dépend de lui.Le député serra la main d'Emile et celui-ci s'en alla, le front haut, le pas dansant, le visage illuminé d'espoir.—Il veut bien me donner sa fille! Il veut bien!... Oh! que je suis heureux! se dit-il en traversant de nouveau la forêt.Il souriait à tous les arbres. Ses yeux avaient de triomphales clartés. Il aurait trouvé sur sa route un pape grandiose qui, à grand bruit de cloches, l'eût sacré empereur d'Occident, comme Charlemagne, qu'il n'aurait pas manifesté la moindre surprise! En dix minutes il arriva chez lui.Le soleil se couchait.Yan, qui avait filé ses trois quenouilles de lin dans la journée, achevait en ce moment son repas du soir. Il se leva de table et armé de ses béquilles des dimanches, il se disposa aussitôt à partir vers Catalan.Emile prit simplement son grand-père à bras-le-corps.—Venez! venez! lui dit-il.Et doucement il l'emporta, au nez de la servante ébahie.Et quand il fut dans sa chambre il assit le vieillard sur une chaise, ferma la porte, puis, doucement, avec une voix démontée par les sanglots, il balbutia.—Papa, je suis bien heureux!Yan se tâtait.—Mais il est fou, Diou biboste! fou!Et il regardait son petit-fils avec ahurissement.Par la fenêtre ouverte, le soleil mourant envoyait un adieu vermeil dans la chambre, et Emile, sous cette lumière, semblait un grand saint doré d'église.Yan ne le reconnaissait guère.—Je suis bien heureux! bien heureux! continuait le filleul.—Mais, mon garçon... répliqua le vieillard.—Je peux l'épouser!—Qui ça?—MlleBrion!—La fille du député?—Oui, papa! la fille du député, je peux l'épouser moi, Emile Duvignau!Et alors il s'assit, radieux et chargé de gloire, comme si après ces paroles suprêmes, le monde inutile n'avait eu qu'à se volatiliser sous ses regards.Yan éclata de rire.—Voyons, petit, reviens à toi! dit-il à son filleul. Il est tard et j'ai à parler longtemps avec les Catalan. Veux-tu me passer les béquilles?Alors Emile frissonna. Il rentraitdans la réalité. Il prit dans ses mains fébriles la main osseuse de l'aïeul.Illustration: Une jeune femme—Papa, dit-il, vous n'avez donc pas compris? Je peux épouser la fille du député, MlleFlorence: elle m'aime!Et il déborda de confidences.—Vous ne pouvez pas savoir... Desi grands yeux! Et une voix... Vous ne pouvez pas savoir! Elle m'aime, vous dis-je. Vous en êtes convaincu d'ailleurs, puisque vous nous avez surpris, l'autre soir! Longtemps j'ai cru rêver. Mais non, tout à l'heure encore... Tenez, tâtez cette meurtrissure à mon bras; vous voyez bien, vous voyez bien! J'ai les yeux éblouis comme si j'étais dans un arc-en-ciel... Vous ne pouvez pas savoir!... Donc, son père veut bien que je l'épouse. C'est trop de bonheur, vous comprenez? Aussi vous me permettrez bien de pleurer un peu. Oh! papa!Yan se dressa.—Imbécile! dit-il.Et, rageusement il essaya de prendre ses béquilles lui-même.—Papa! cria Emile. Je ne veux pas, entendez-vous? Je ne veux pas que vous alliez chez les Catalan. Jamais je n'en épouserai d'autre!—Mais, petit nigaud...—Oh! taisez-vous! Si vous saviez ce qui se passe en moi! Je serais capable de tout, papa! de tout, si vous vous opposiez à ce mariage! Non; c'est entendu, je l'épouse. Vous allez demandersa main! M. Brion est chez lui, dans sa tonnelle. Ne perdez pas une seconde. Faites vite!... Ah! j'oubliais: je vais vous prêter mon chapeau. Et puis, vous allez quitter cette blouse. Vous tâcherez de vous exprimer en français ensuite. Car le député n'aime guère vos airs de paysan. C'est même une des conditions...—Hein? nasilla Yan, dont les yeux flamboyèrent.Emile sans se troubler, continua:—Oui, j'avais oublié. M. Brion consent à ce que j'épouse sa fille, pourvu que vous vous civilisiez un peu. Plus de béret, plus de chamarre, plus de sabots, et plus de familiarités avec les domestiques surtout! Vous allez acheter une voiture, nous aurons un cocher, vous porterez une redingote, vous...Il s'arrêta. Le visage de Yan semblait bouleversé par un tremblement de terre! On eût dit que le vieux voulait éclater de rire ou fondre en larmes, et il ne pouvait faire ni l'un ni l'autre. C'était effroyable. Ses bras ébauchaient machinalement un geste bizarre, le geste de filer avec frénésieune fantastique quenouille de lin.—Un monsieur! put-il enfin articuler. Il faudra que je devienne un monsieur, moi, Yan du Bignaou!Et il se décida tout à coup à rire, à rire convulsivement, avec des éclats qui firent trembler les murailles.Emile bondit.—Eh bien, vous savez, dit-il avec un frisson dans ses tempes, si vous ne voulez pas le devenir, je...—Quoi donc? demanda paisiblement le vieillard.Emile s'affaissa:—Oh! papa! que c'est donc malheureux!Et il étreignit, dans ses mains crispées, les doigts maigres de son grand-père.Il ne dit plus rien. Il s'assit sur une chaise, mit ses coudes sur ses genoux, ses joues dans ses mains, et regarda inconsciemment, à travers ses larmes, les dessins obliques des carreaux rouges qui pavaient la chambre.Le jour finissait. Au plafond, les suprêmes rayons du soleil s'étaient fondus, en imbibant les murs d'unegrande tristesse grise. Et, dans un champ lointain, montait une chanson lente, la simple chanson de quelque laboureur, rentrant chez lui a pas calmes, le râteau ou le pic sur l'épaule.Et Yan considérait, sur le front découvert d'Emile, une petite cicatrice blanche, une ancienne blessure que le filleul s'était faite jadis, à l'âge de trois ans, en tombant d'une chaise. Oh! les souvenirs bénis! Yan promena sa main tremblante sur le front tendre de son petit-fils.—Écoute, lui dit-il,—et sa voix résonnait avec une tendresse infinie,—écoute, enfant: Je t'aime bien. J'ai vécu si heureux avec toi! je mourrai si heureux si je meurs près de toi! Je te parle avec toute mon âme; écoute: Devenir un monsieur? Je le voudrais, si tu devais y trouver quelque plaisir. Tout ce que tu désireras, enfant, tout, je le ferai, tu le sais bien. Mon bon Emile! Mais j'ai promis à Dieu, moi, de ne pas devenir un monsieur, de ne pas faire de toi un monsieur! Je l'ai juré! A Dieu, te dis-je! Et Dieu existe, va! quoi qu'on en pense àParis. Et je sens bien, dans les larmes que je verse en ce moment, qu'il est près de nous, Emile, et qu'il m'encourage à te parler ainsi. Oui, devant ton père mourant, j'ai juré cela. Et c'est sacré, vois-tu ce qu'on promet alors. Sans doute, il y a des personnes que ces choses font rire. Mon enfant, il ne faut jamais rire de rien. Retiens ce conseil d'un vieux qui ne rit plus.Emile ne bougeait pas. Aucun argument n'aurait pu entamer son amour. Toutes les supplications humaines auraient passé sur lui, comme toutes les averses du ciel sur un marbre, sans le pénétrer.Alors Yan dit:—Eh bien! j'ai autre chose à t'apprendre. Cette demoiselle Florence n'a pas le sou. Je le tiens d'excellente source. Le père est criblé de dettes. Quant à la personne elle-même: une jeune fille de Paris, par conséquent de mœurs plus ou moins...Emile se leva.—Ah non! cria-t-il. Je vous en supplie, pas ça!Et Yan comprit, à la flamme qui passa dans les yeux de son filleul, qu'il ne fallait pas aller plus loin.Il quitta sa chaise, fit quelques pas douloureux en se tenant aux meubles, alla prendre ses béquilles, et, sans mot dire, essaya de sortir.Au moment où il ouvrait la porte, Emile s'élança vers lui.—A genoux! tenez, à genoux, je vous en conjure, murmura-t-il en tombant à ses pieds, permettez que je l'épouse!—Aux conditions que tu m'as dites? Jamais!Et Yan s'en alla.Emile se remit debout. Il était livide. Il regarda s'éloigner son aïeul.—Papa! appela-t-il d'une voix éperdue. Papa!...Mais Yan disparut, tandis qu'au loin les cloches de Salignacq tintaient un mélancolique angelus sur les landes violettes.Alors, Emile rentra dans sa chambre, pressa un instant son front dans ses mains, puis, devant un vieux bénitier en faïence où un Christ informesaignait du vermillon par son flanc bleui, il dit:—Mon Dieu, pardonnez-moi ce que je vais faire!Il ferma ses volets et verrouilla sa porte.
Emile s'étreignit le front; il avait peur de le sentir éclater de joie. Il marcha dans la forêt avec l'inconscience d'un somnambule. Il avait les oreilles pleines de fanfares. Il faisait de grands gestes automatiques, comme s'il avait voulu jeter des poignées de bonheur aux plantes, aux nuages, aux étoiles. Toutes les félicités réservées à ce globe devaient être accumulées en lui. Il avait de la joie pour plusieurs hommes, de la joie pour plusieurs siècles, et les organismes qui naîtraient un jour de son corps décomposé seraient tout imprégnés encore de son immortelle béatitude. Il marcha au hasard des routes. Il se sentait poussé par des influences célestes, comme par des mains de lumière; il alla, sans savoir où elles le conduisaient. Il traversades taillis, enfila une allée, arriva dans un bosquet ombreux, où un homme lisait des journaux sous une cabane de chaume. Cet homme était M. Brion, le père de Florence. Emile s'approcha. Il tremblait pourtant. La minute était si solennelle! Mais, les mains de lumière le poussaient toujours:
—Va! va! semblait lui dire une voix amie, qui chantait dans le vent; va sans crainte! Le ciel te protège aujourd'hui et rien de ce que tu demanderas ne pourra t'être refusé!
Emile s'arrêta devant M. Brion.
—Bonjour, monsieur le Député! salua-t-il.
Le père de Florence leva la tête et reconnut le filleul de Yan.
—Bonjour, mon ami!... Qu'y a-t-il de nouveau? Tout le monde se porte bien chez vous?
Emile avait ôté son béret et, quoique la voix amie lui parlât toujours, il se troubla de plus en plus. Il baissa le front, rougit comme une groseille et n'osa rien dire.
—Allons! Allons! fit le père de Florence. Vous avez quelque chose de sérieux à m'annoncer. Ne tremblezpas! Je ne suis guère terrible! Racontez-moi tout.
Emile releva la tête, ferma les poings, tendit les jarrets comme un homme décidé à faire un grand saut.
—Vous fâcheriez-vous, monsieur, balbutia-t-il ingénument,—et ses lèvres brûlaient comme si elles avaient lâché des paroles de feu,—vous fâcheriez-vous si mon parrain venait vous demander pour moi la main de Mademoiselle votre fille?
C'était fait! La question vertigineuse était formulée! Emile ne respira plus.
M. Brion, lui, respira fortement. Il se tourna vers le jeune homme, le regarda de ses prunelles agrandies, puis il se leva, fit quatre pas sous la cabane de chaume, et agita les journaux sur sa tête.
—Quel garçon bizarre! s'écria-t-il. Ah! quel garçon bizarre!... Vous demander comme ça, sans crier gare... Très drôle!... très drôle!... Il faut venir â Salignacq pour avoir des aventures pareilles!
Emile frissonnait. Son visage était devenu livide.
Le député le regarda de nouveau, etla surprise du premier moment se changea aussitôt en compassion.
Il posa sa main droite sur l'épaule du jeune homme et dit, d'une voix amicale:
—Rassurez-vous, monsieur Emile! je ne m'offense pas pour si peu! Si votre démarche manque de correction, elle n'est pas sans originalité, et j'adore les gens qui n'agissent pas comme tout le monde. Il vous plairait de savoir si je vous donnerais ma fille en mariage? Vous me prenez un peu à l'improviste; j'avoue que je n'ai guère étudié la question! Pourtant Florence m'a beaucoup parlé de vous ces jours-ci, et j'aurais dû être plus clairvoyant. Il n'importe! Vous avez l'air d'un brave garçon et vous portez un nom fort honoré dans le pays. Je sais du reste que vous êtes riche, très riche... Je vais donc vous faire connaître toutes mes pensées. Un mariage entre ma fille et vous ne me paraît pas impossible. Seulement vous me permettrez de dire que je vois des obstacles sérieux à cette union. Ce n'est pas de votre côté que je les trouve, mais du côté de votre grand-père. Yan du Bignaoupossède cinquante mille livres de rente et s'habille comme un mendiant! Il pourrait avoir des châteaux et habite une vieille baraque! C'est honteux! On ne vit pas comme ça! Moi, vous comprenez, je suis obligé, à cause de ma situation, d'exiger une certaine tenue des gens susceptibles d'approcher ma fille; et je ne dois pas permettre que son beau-père file du lin, mange de la bouillie de maïs, soigne les veaux ou les cochons, et se laisse tutoyer par ses domestiques!... Vous le lui direz n'est-ce pas? Il s'amendera, je l'espère, il mènera un train de vie plus en rapport avec sa fortune, et alors, si vous agréez à ma fille, nous pourrons reprendre la conversation de ce matin!... Au revoir, cher monsieur Duvignau! Tâchez de civiliser le vieux Yan. Tout dépend de lui.
Le député serra la main d'Emile et celui-ci s'en alla, le front haut, le pas dansant, le visage illuminé d'espoir.
—Il veut bien me donner sa fille! Il veut bien!... Oh! que je suis heureux! se dit-il en traversant de nouveau la forêt.
Il souriait à tous les arbres. Ses yeux avaient de triomphales clartés. Il aurait trouvé sur sa route un pape grandiose qui, à grand bruit de cloches, l'eût sacré empereur d'Occident, comme Charlemagne, qu'il n'aurait pas manifesté la moindre surprise! En dix minutes il arriva chez lui.
Le soleil se couchait.
Yan, qui avait filé ses trois quenouilles de lin dans la journée, achevait en ce moment son repas du soir. Il se leva de table et armé de ses béquilles des dimanches, il se disposa aussitôt à partir vers Catalan.
Emile prit simplement son grand-père à bras-le-corps.
—Venez! venez! lui dit-il.
Et doucement il l'emporta, au nez de la servante ébahie.
Et quand il fut dans sa chambre il assit le vieillard sur une chaise, ferma la porte, puis, doucement, avec une voix démontée par les sanglots, il balbutia.
—Papa, je suis bien heureux!
Yan se tâtait.
—Mais il est fou, Diou biboste! fou!
Et il regardait son petit-fils avec ahurissement.
Par la fenêtre ouverte, le soleil mourant envoyait un adieu vermeil dans la chambre, et Emile, sous cette lumière, semblait un grand saint doré d'église.
Yan ne le reconnaissait guère.
—Je suis bien heureux! bien heureux! continuait le filleul.
—Mais, mon garçon... répliqua le vieillard.
—Je peux l'épouser!
—Qui ça?
—MlleBrion!
—La fille du député?
—Oui, papa! la fille du député, je peux l'épouser moi, Emile Duvignau!
Et alors il s'assit, radieux et chargé de gloire, comme si après ces paroles suprêmes, le monde inutile n'avait eu qu'à se volatiliser sous ses regards.
Yan éclata de rire.
—Voyons, petit, reviens à toi! dit-il à son filleul. Il est tard et j'ai à parler longtemps avec les Catalan. Veux-tu me passer les béquilles?
Alors Emile frissonna. Il rentraitdans la réalité. Il prit dans ses mains fébriles la main osseuse de l'aïeul.
Illustration: Une jeune femme
—Papa, dit-il, vous n'avez donc pas compris? Je peux épouser la fille du député, MlleFlorence: elle m'aime!
Et il déborda de confidences.
—Vous ne pouvez pas savoir... Desi grands yeux! Et une voix... Vous ne pouvez pas savoir! Elle m'aime, vous dis-je. Vous en êtes convaincu d'ailleurs, puisque vous nous avez surpris, l'autre soir! Longtemps j'ai cru rêver. Mais non, tout à l'heure encore... Tenez, tâtez cette meurtrissure à mon bras; vous voyez bien, vous voyez bien! J'ai les yeux éblouis comme si j'étais dans un arc-en-ciel... Vous ne pouvez pas savoir!... Donc, son père veut bien que je l'épouse. C'est trop de bonheur, vous comprenez? Aussi vous me permettrez bien de pleurer un peu. Oh! papa!
Yan se dressa.
—Imbécile! dit-il.
Et, rageusement il essaya de prendre ses béquilles lui-même.
—Papa! cria Emile. Je ne veux pas, entendez-vous? Je ne veux pas que vous alliez chez les Catalan. Jamais je n'en épouserai d'autre!
—Mais, petit nigaud...
—Oh! taisez-vous! Si vous saviez ce qui se passe en moi! Je serais capable de tout, papa! de tout, si vous vous opposiez à ce mariage! Non; c'est entendu, je l'épouse. Vous allez demandersa main! M. Brion est chez lui, dans sa tonnelle. Ne perdez pas une seconde. Faites vite!... Ah! j'oubliais: je vais vous prêter mon chapeau. Et puis, vous allez quitter cette blouse. Vous tâcherez de vous exprimer en français ensuite. Car le député n'aime guère vos airs de paysan. C'est même une des conditions...
—Hein? nasilla Yan, dont les yeux flamboyèrent.
Emile sans se troubler, continua:
—Oui, j'avais oublié. M. Brion consent à ce que j'épouse sa fille, pourvu que vous vous civilisiez un peu. Plus de béret, plus de chamarre, plus de sabots, et plus de familiarités avec les domestiques surtout! Vous allez acheter une voiture, nous aurons un cocher, vous porterez une redingote, vous...
Il s'arrêta. Le visage de Yan semblait bouleversé par un tremblement de terre! On eût dit que le vieux voulait éclater de rire ou fondre en larmes, et il ne pouvait faire ni l'un ni l'autre. C'était effroyable. Ses bras ébauchaient machinalement un geste bizarre, le geste de filer avec frénésieune fantastique quenouille de lin.
—Un monsieur! put-il enfin articuler. Il faudra que je devienne un monsieur, moi, Yan du Bignaou!
Et il se décida tout à coup à rire, à rire convulsivement, avec des éclats qui firent trembler les murailles.
Emile bondit.
—Eh bien, vous savez, dit-il avec un frisson dans ses tempes, si vous ne voulez pas le devenir, je...
—Quoi donc? demanda paisiblement le vieillard.
Emile s'affaissa:
—Oh! papa! que c'est donc malheureux!
Et il étreignit, dans ses mains crispées, les doigts maigres de son grand-père.
Il ne dit plus rien. Il s'assit sur une chaise, mit ses coudes sur ses genoux, ses joues dans ses mains, et regarda inconsciemment, à travers ses larmes, les dessins obliques des carreaux rouges qui pavaient la chambre.
Le jour finissait. Au plafond, les suprêmes rayons du soleil s'étaient fondus, en imbibant les murs d'unegrande tristesse grise. Et, dans un champ lointain, montait une chanson lente, la simple chanson de quelque laboureur, rentrant chez lui a pas calmes, le râteau ou le pic sur l'épaule.
Et Yan considérait, sur le front découvert d'Emile, une petite cicatrice blanche, une ancienne blessure que le filleul s'était faite jadis, à l'âge de trois ans, en tombant d'une chaise. Oh! les souvenirs bénis! Yan promena sa main tremblante sur le front tendre de son petit-fils.
—Écoute, lui dit-il,—et sa voix résonnait avec une tendresse infinie,—écoute, enfant: Je t'aime bien. J'ai vécu si heureux avec toi! je mourrai si heureux si je meurs près de toi! Je te parle avec toute mon âme; écoute: Devenir un monsieur? Je le voudrais, si tu devais y trouver quelque plaisir. Tout ce que tu désireras, enfant, tout, je le ferai, tu le sais bien. Mon bon Emile! Mais j'ai promis à Dieu, moi, de ne pas devenir un monsieur, de ne pas faire de toi un monsieur! Je l'ai juré! A Dieu, te dis-je! Et Dieu existe, va! quoi qu'on en pense àParis. Et je sens bien, dans les larmes que je verse en ce moment, qu'il est près de nous, Emile, et qu'il m'encourage à te parler ainsi. Oui, devant ton père mourant, j'ai juré cela. Et c'est sacré, vois-tu ce qu'on promet alors. Sans doute, il y a des personnes que ces choses font rire. Mon enfant, il ne faut jamais rire de rien. Retiens ce conseil d'un vieux qui ne rit plus.
Emile ne bougeait pas. Aucun argument n'aurait pu entamer son amour. Toutes les supplications humaines auraient passé sur lui, comme toutes les averses du ciel sur un marbre, sans le pénétrer.
Alors Yan dit:
—Eh bien! j'ai autre chose à t'apprendre. Cette demoiselle Florence n'a pas le sou. Je le tiens d'excellente source. Le père est criblé de dettes. Quant à la personne elle-même: une jeune fille de Paris, par conséquent de mœurs plus ou moins...
Emile se leva.
—Ah non! cria-t-il. Je vous en supplie, pas ça!
Et Yan comprit, à la flamme qui passa dans les yeux de son filleul, qu'il ne fallait pas aller plus loin.
Il quitta sa chaise, fit quelques pas douloureux en se tenant aux meubles, alla prendre ses béquilles, et, sans mot dire, essaya de sortir.
Au moment où il ouvrait la porte, Emile s'élança vers lui.
—A genoux! tenez, à genoux, je vous en conjure, murmura-t-il en tombant à ses pieds, permettez que je l'épouse!
—Aux conditions que tu m'as dites? Jamais!
Et Yan s'en alla.
Emile se remit debout. Il était livide. Il regarda s'éloigner son aïeul.
—Papa! appela-t-il d'une voix éperdue. Papa!...
Mais Yan disparut, tandis qu'au loin les cloches de Salignacq tintaient un mélancolique angelus sur les landes violettes.
Alors, Emile rentra dans sa chambre, pressa un instant son front dans ses mains, puis, devant un vieux bénitier en faïence où un Christ informesaignait du vermillon par son flanc bleui, il dit:
—Mon Dieu, pardonnez-moi ce que je vais faire!
Il ferma ses volets et verrouilla sa porte.