XI

XIOctobre commençait; octobre, le mois gris qui serre tant le cœur des vieux.Autour de Yan, trente ouvriers travaillaient bruyamment à élever la maison nouvelle. Le vieux paysan avait la tête fendue par laChanson des Blés d'or, que rythmaient les truelles ou les marteaux. Autour de lui, tout puait la peinture et le plâtre.Le pays était bouleversé par les élections. Les facteurs arrivaient, chargés de paperasses politiques et fielleuses. Les arbres des routes, déshonorés d'affiches, semblaient de stoïques mutilés couverts d'emplâtres.Trois candidats en présence: Auguste Brion, républicain modéré; Gustave Darrigand, républicain radical; Victor de Cazenabe, monarchiste.Et les paysans, tiraillés par ces trois hommes, oubliaient de donner le foin à leurs vaches et de faire du tort à leurs voisins.Yan, qui autrefois s'amusait comme un fou pendant les périodes électorales, ne parut point s'apercevoir, cette année-ci, que la patrie manquât de députés. Les journaux locaux, tout ruisselants d'insultes et de bave, ne le déridèrent pas. Même les articles rédigés en un gascon suspect, que les agents politiques écrivent en pareille circonstance pour entraîner les masses rurales, ne purent le faire sourire. Yan ne s'intéressa ni au chemin de fer que promettait le candidat radical, ni à l'élargissement de la rivière que faisait entrevoir le candidat modéré, ni à la diminution des impôts que jurait d'obtenir le candidat monarchiste. Un quatrième personnage se serait engagé à faire ouvrir un volcan devant le Bignaou pour distraire un peu les électeurs, les dimanches et fêtes, que Yan n'aurait pas ressenti la moindre émotion.Les préparatifs du mariage le laissaient presque aussi froid.Le parrain d'Emile devait demander officiellement la main de MlleFlorence, le lendemain du scrutin. Comme ses lamentables jambes ne pouvaient plus remuer, il avait été convenu que cette cérémonie se passerait au Bignaou. M. Brion viendrait déjeuner à la maison avec sa fille. Ce jour-là, devait être inaugurée la salle à manger nouvelle: une pièce énorme tout encombrée de chêne sculpté, et dont le buffet, la table, les chaises, le dressoir, provenaient en droite ligne d'une des plus consciencieuses maisons de camelote florissant au faubourg Saint-Antoine. Yan resterait à table jusqu'à la fin du repas. Quand les convives grignoteraient des desserts multiples, aussi recherchés qu'indigestes, le vieil aïeul ferait un petit discours en français et solliciterait, avec l'émotion qui convient, la main de MlleFlorence pour son filleul.Emile dressa le vieillard pour qu'il n'y eût pas de surprise désagréable. Longtemps à l'avance, il lui indiqua les termes à employer, les défauts de prononciation à éviter, les inflexions de voix à produire. Il aimait Florence,le bon Emile. Et il craignait tellement, malgré tout, de s'entendre refuser sa main, qu'il aurait, sans remords, commis toutes les monstruosités pour épargner à son cœur une telle catastrophe.Illustration: Un portailEt Yan se laissa régenter, sans trop de révolte.Il n'apprenait pas vite le texte de la petite déclaration émue. Il s'embrouillait à partir de la première phrase.—Voyons, papa! lui disait Emile en le poussant dans un coin. Figurez-vous que nous sommes à lundi prochain. M. Brion est devant vous, sa fille est à votre droite, je suis à votre gauche, le domestique verse du champagne: que faites-vous?Et Yan, qui ouvrait de gros yeux ingénus vers son filleul pour concentrer toute son attention, commençait alors, d'une voix très sérieuse, en faisant sonner épouvantablement les nasales:«—Monsieur le député. A mon âge, les... et le... et mon émotion... et ce beau jour...»Il n'arrivait jamais à trouver la phrase exacte!Désespéré, Emile écrivit le petit discours. Il l'écrivit en caractères énormes pour que les prunelles du parrain pussent s'y reconnaître, et il supplia Yan de l'apprendre par cœur afin qu'on ne se moquât pas de lui, quand l'heure solennelle serait venue.Yan reçut entre les mains un largepapier blanc sur lequel il pouvait lire, à grand renfort de lunettes, et en tenant l'écriture tout au bout de son bras, à cause de ses déplorables yeux de presbyte: «Monsieur le député. A mon âge, les longs discours ne sont pas de saison. Pardonnez-moi si je suis bref. J'ai mon filleul Emile à côté de moi; vous avez votre fille Florence à côté de vous: ces enfants ne me pardonneraient pas si je laissais palpiter leurs jeunes cœurs trop longtemps. Monsieur Brion, c'est avec une émotion très réelle que j'ai l'honneur de vous demander, pour mon filleul, la main de Mademoiselle votre fille.»—Etudiez cela, papa! étudiez-le tout le temps! recommanda Emile.Yan promit tout.Au coin du feu, à table, au lit, il lisait le large papier blanc. Et parfois, sans le savoir, il se faisait la leçon à voix haute, comme les petits enfants studieux:—Attention là, Yan! Voyons, qu'est-ce qui vient après:palpiter leurs jeunes cœurs trop longtemps? C'est... c'est... Ah! oui:MonsieurBrion, c'est avec une émotion très réelle... Attention, là, Yan!Ce qui l'épouvantait surtout c'étaient lesuà prononcer. «Monsieur Jean», malgré lui, disait «les junes curs» pour «les jeunes cœurs». Emile lui avait signalé ce défaut voilà bien longtemps. Yan promit de se corriger. Aussi parvint-il à dire couramment «seur le meur», pour «sur le mur». De là, souvent, des confusions désastreuses qui donnaient à Yan des peurs bleues.Le jour terrible approchait.Cependant la métamorphose suivait son cours à la maison. Le domestique Poutoun avait dû changer de nom. «Poutoun» cela sentait trop le terroir. Actuellement il s'appelait Pierre.Monsieur Jean entra dans un grand courroux quand on lui apprit ça.—Poutoun! Mais il n'y a que ce nom qui soit joli au monde! écuma-t-il, avec une grande indignation dans toute sa voix. Poutoun: petit baiser! Poutoun: un nom d'adoration qui semble créé pour la face rose des marmots! Ah! les scélérats! Et alors, s'il en naît ici, des enfants, dans dix oudouze mois, on les appellera Ferdinand peut-être? ou Edmond?... Scélérats!Mais ses plus grandes colères tombaient très vite depuis quelques semaines, et de longues prostrations suivaient ses moindres emportements.Parfois Florence venait. Alors c'était comme un clair de lune sur l'antique Yan. La vue de la jeune fille l'apaisait, lui faisait du bien, l'invitait au recueillement et au silence.Certes, il lui gardait beaucoup de rancune. N'était-ce pas cette poupée, la cause de?... Ah! il se proposait de lui dire son fait, un jour ou l'autre!Mais Florence n'avait qu'à paraître; et toutes les fureurs s'évaporaient sous son rayonnement.Puis, elle seule savait être douce au vieillard. Elle seule l'appelait encore «Yan» tout court. Elle avait appris quelques phrases gasconnes pendant son séjour à Salignacq; elle les répétait continuellement à Yan, et cette flatterie emparadisait l'aïeul.Elle était toute prévenance pour lui ensuite. Elle lui prêtait son bras chaque fois qu'il voulait marcher; ellele débarrassait de ses béquilles chaque fois qu'il voulait s'asseoir.—Êtes-vous bien à votre aise dans cette redingote noire, Yan?—Mais, certainement mademoiselle!—Et ce chapeau ne vous fait pas mal à la tête?—Mais non, mademoiselle!Yan évitait bien de se plaindre. Et pour ne pas la chagriner, il attestait très haut qu'il aimait les vêtements noirs, et les chapeaux de soie, et les bottines étroites; et qu'il adorait se promener en voiture, et manger des huîtres, et nasiller le français, et dépenser des sommes fabuleuses à l'édification d'un château ridicule!—Mais certainement mademoiselle! c'est de plein gré que je fais tout ça!Et il s'essuyait les yeux avec le coin de son mouchoir,—toujours cet ignoble mouchoir blanc et propre qui l'empestait, parce qu'il n'y sentait plus la familière odeur de tabac!Florence restait pensive et regardait longtemps son futur beau-père. Croyait-elle à ce qu'il lui disait? Oui, sans doute. Et quand elle s'en allait,elle donnait un bon baiser sur le front parcheminé du paysan.Alors, Yan avait du bonheur sur sa figure pour vingt-quatre heures.Le jour du scrutin, il venta fort. Tous les arbres de Salignacq allongeaient des espèces de bras déformés, en jetant au loin des paquets de feuilles. On eût dit de grands électeurs végétaux déposant passionnément des bulletins de vote dans d'invisibles urnes.Dès les neuf heures du matin, Emile pria Yan d'aller voter. On installa l'inerte aïeul sur la voiture, on le descendit devant la mairie, et deux gars solides le portèrent devant la boîte de sapin.Yan fit son devoir: il vota pour Brion. Emile veillait d'ailleurs. Et quand il se fut acquitté envers le père de sa future bru, Yan revint paisiblement chez lui. Il avait le corps si exténué, les poumons si las, que sa voix parvenait à peine à se faire entendre. Il s'écroula dans un fauteuil, et par une croisée de sa maison neuve il regarda les arbres se démener sous le vent.Parfois les masses rousses de la forêt, déplacées par la rafale, lui montraient une plaque jaune au loin, un bout de rivière trouble, où précisément un fou s'était noyé, voilà quelques mois. Et Yan se dit tout à coup:—Pourquoi pensé-je à cela?Il passa la main sur ses yeux comme pour chasser une laide vision. Il n'avait rien mangé depuis la veille. L'odeur du pain lui donnait des nausées. Oui, sans doute, une tranche de mesture, toute mince, rôtie devant un bon feu, puis frottée d'ail, salée et enduite de graisse, aurait été bien accueillie par son estomac! Mais les nouveaux domestiques ne savaient pas préparer ce mets de mauvais goût. Et ses mains tremblaient trop: il aurait sali tous ses vêtements!Puis il songea que le surlendemain mardi,1ernovembre, il aurait à payer une traite de 4,500 francs à un entrepreneur.Là-bas, la plaque jaune du Lü apparaissait toujours à travers la forêt.—Pourquoi pensé-je à cela? répéta-t-il en fermant les yeux.Et quand il les rouvrit, ces yeux, cefut un bout de corde à sécher le linge qui frappa sa vue! Oh les pensées noires qui l'assaillirent alors! Pourquoi faisait-il mentalement un nœud coulant à l'extrémité de cette corde?—Et chaque mois, balbutia-t-il, j'aurai ainsi des traites de 4,500 fr., de 5,000 peut-être.Ses mains tremblaient de plus en plus. Il voulut arranger sa redingote qui prenait un mauvais pli sur le fauteuil; il ne put jamais y parvenir. Et il avait froid, froid jusqu'au sommet de ses cheveux. Yan, peu à peu, tomba en léthargie. Et rien ne remua plus que sa tête terreuse qui, à chaque mouvement de la respiration, oscillait un peu sur ses maigres épaules.Le temps passa.Vers le soir, une voix douce comme un vieil air de violon s'insinua dans ses oreilles:—Bonsoir, Yan!Il se réveilla.—Bonsoir, mademoiselle!Et Florence lui montra un petit panier de champignons qu'elle venait de cueillir dans la forêt.Illustration: Yan prit le panier et l'examina.Yan prit le panier et l'examina.—Est-ce qu'ils sont bons, Yan? Vous savez, moi, je ne m'y connais pas du tout.Yan prit le panier et l'examina.Oh! près d'elle, il se sentait revivre!—Oui, je crois qu'ils sont bons! dit-il en considérant les champignons menus. Cependant...Ils avaient de petites pustules blanches çà et là; et Yan hésitait. Ses yeux étaient devenus faibles aussi!—Enfin, s'ils sont bons et si vous voulez les accepter, je vous les donne de grand cœur, papa. Vous penserez un peu à moi en les mangeant?—Oh! merci! balbutia-t-il.Et Yan fit serrer les champignons avec joie.—Certainement, je les mangerai! se dit-il. Oui demain, au déjeuner des fiançailles.Il devint grave alors. Et il détourna la tête, de peur de pleurer.Florence repartit presque aussitôt. Elle était très affairée. Les élections avaient tourné la tête à tout le monde chez elle.—Bonsoir, Yan. Je viendrai vous dire si papa est élu.Alors, Yan eut la sensation d'une nuit très froide qui s'appesantirait sur lui.

Octobre commençait; octobre, le mois gris qui serre tant le cœur des vieux.

Autour de Yan, trente ouvriers travaillaient bruyamment à élever la maison nouvelle. Le vieux paysan avait la tête fendue par laChanson des Blés d'or, que rythmaient les truelles ou les marteaux. Autour de lui, tout puait la peinture et le plâtre.

Le pays était bouleversé par les élections. Les facteurs arrivaient, chargés de paperasses politiques et fielleuses. Les arbres des routes, déshonorés d'affiches, semblaient de stoïques mutilés couverts d'emplâtres.

Trois candidats en présence: Auguste Brion, républicain modéré; Gustave Darrigand, républicain radical; Victor de Cazenabe, monarchiste.

Et les paysans, tiraillés par ces trois hommes, oubliaient de donner le foin à leurs vaches et de faire du tort à leurs voisins.

Yan, qui autrefois s'amusait comme un fou pendant les périodes électorales, ne parut point s'apercevoir, cette année-ci, que la patrie manquât de députés. Les journaux locaux, tout ruisselants d'insultes et de bave, ne le déridèrent pas. Même les articles rédigés en un gascon suspect, que les agents politiques écrivent en pareille circonstance pour entraîner les masses rurales, ne purent le faire sourire. Yan ne s'intéressa ni au chemin de fer que promettait le candidat radical, ni à l'élargissement de la rivière que faisait entrevoir le candidat modéré, ni à la diminution des impôts que jurait d'obtenir le candidat monarchiste. Un quatrième personnage se serait engagé à faire ouvrir un volcan devant le Bignaou pour distraire un peu les électeurs, les dimanches et fêtes, que Yan n'aurait pas ressenti la moindre émotion.

Les préparatifs du mariage le laissaient presque aussi froid.

Le parrain d'Emile devait demander officiellement la main de MlleFlorence, le lendemain du scrutin. Comme ses lamentables jambes ne pouvaient plus remuer, il avait été convenu que cette cérémonie se passerait au Bignaou. M. Brion viendrait déjeuner à la maison avec sa fille. Ce jour-là, devait être inaugurée la salle à manger nouvelle: une pièce énorme tout encombrée de chêne sculpté, et dont le buffet, la table, les chaises, le dressoir, provenaient en droite ligne d'une des plus consciencieuses maisons de camelote florissant au faubourg Saint-Antoine. Yan resterait à table jusqu'à la fin du repas. Quand les convives grignoteraient des desserts multiples, aussi recherchés qu'indigestes, le vieil aïeul ferait un petit discours en français et solliciterait, avec l'émotion qui convient, la main de MlleFlorence pour son filleul.

Emile dressa le vieillard pour qu'il n'y eût pas de surprise désagréable. Longtemps à l'avance, il lui indiqua les termes à employer, les défauts de prononciation à éviter, les inflexions de voix à produire. Il aimait Florence,le bon Emile. Et il craignait tellement, malgré tout, de s'entendre refuser sa main, qu'il aurait, sans remords, commis toutes les monstruosités pour épargner à son cœur une telle catastrophe.

Illustration: Un portail

Et Yan se laissa régenter, sans trop de révolte.

Il n'apprenait pas vite le texte de la petite déclaration émue. Il s'embrouillait à partir de la première phrase.

—Voyons, papa! lui disait Emile en le poussant dans un coin. Figurez-vous que nous sommes à lundi prochain. M. Brion est devant vous, sa fille est à votre droite, je suis à votre gauche, le domestique verse du champagne: que faites-vous?

Et Yan, qui ouvrait de gros yeux ingénus vers son filleul pour concentrer toute son attention, commençait alors, d'une voix très sérieuse, en faisant sonner épouvantablement les nasales:

«—Monsieur le député. A mon âge, les... et le... et mon émotion... et ce beau jour...»

Il n'arrivait jamais à trouver la phrase exacte!

Désespéré, Emile écrivit le petit discours. Il l'écrivit en caractères énormes pour que les prunelles du parrain pussent s'y reconnaître, et il supplia Yan de l'apprendre par cœur afin qu'on ne se moquât pas de lui, quand l'heure solennelle serait venue.

Yan reçut entre les mains un largepapier blanc sur lequel il pouvait lire, à grand renfort de lunettes, et en tenant l'écriture tout au bout de son bras, à cause de ses déplorables yeux de presbyte: «Monsieur le député. A mon âge, les longs discours ne sont pas de saison. Pardonnez-moi si je suis bref. J'ai mon filleul Emile à côté de moi; vous avez votre fille Florence à côté de vous: ces enfants ne me pardonneraient pas si je laissais palpiter leurs jeunes cœurs trop longtemps. Monsieur Brion, c'est avec une émotion très réelle que j'ai l'honneur de vous demander, pour mon filleul, la main de Mademoiselle votre fille.»

—Etudiez cela, papa! étudiez-le tout le temps! recommanda Emile.

Yan promit tout.

Au coin du feu, à table, au lit, il lisait le large papier blanc. Et parfois, sans le savoir, il se faisait la leçon à voix haute, comme les petits enfants studieux:

—Attention là, Yan! Voyons, qu'est-ce qui vient après:palpiter leurs jeunes cœurs trop longtemps? C'est... c'est... Ah! oui:MonsieurBrion, c'est avec une émotion très réelle... Attention, là, Yan!

Ce qui l'épouvantait surtout c'étaient lesuà prononcer. «Monsieur Jean», malgré lui, disait «les junes curs» pour «les jeunes cœurs». Emile lui avait signalé ce défaut voilà bien longtemps. Yan promit de se corriger. Aussi parvint-il à dire couramment «seur le meur», pour «sur le mur». De là, souvent, des confusions désastreuses qui donnaient à Yan des peurs bleues.

Le jour terrible approchait.

Cependant la métamorphose suivait son cours à la maison. Le domestique Poutoun avait dû changer de nom. «Poutoun» cela sentait trop le terroir. Actuellement il s'appelait Pierre.

Monsieur Jean entra dans un grand courroux quand on lui apprit ça.

—Poutoun! Mais il n'y a que ce nom qui soit joli au monde! écuma-t-il, avec une grande indignation dans toute sa voix. Poutoun: petit baiser! Poutoun: un nom d'adoration qui semble créé pour la face rose des marmots! Ah! les scélérats! Et alors, s'il en naît ici, des enfants, dans dix oudouze mois, on les appellera Ferdinand peut-être? ou Edmond?... Scélérats!

Mais ses plus grandes colères tombaient très vite depuis quelques semaines, et de longues prostrations suivaient ses moindres emportements.

Parfois Florence venait. Alors c'était comme un clair de lune sur l'antique Yan. La vue de la jeune fille l'apaisait, lui faisait du bien, l'invitait au recueillement et au silence.

Certes, il lui gardait beaucoup de rancune. N'était-ce pas cette poupée, la cause de?... Ah! il se proposait de lui dire son fait, un jour ou l'autre!

Mais Florence n'avait qu'à paraître; et toutes les fureurs s'évaporaient sous son rayonnement.

Puis, elle seule savait être douce au vieillard. Elle seule l'appelait encore «Yan» tout court. Elle avait appris quelques phrases gasconnes pendant son séjour à Salignacq; elle les répétait continuellement à Yan, et cette flatterie emparadisait l'aïeul.

Elle était toute prévenance pour lui ensuite. Elle lui prêtait son bras chaque fois qu'il voulait marcher; ellele débarrassait de ses béquilles chaque fois qu'il voulait s'asseoir.

—Êtes-vous bien à votre aise dans cette redingote noire, Yan?

—Mais, certainement mademoiselle!

—Et ce chapeau ne vous fait pas mal à la tête?

—Mais non, mademoiselle!

Yan évitait bien de se plaindre. Et pour ne pas la chagriner, il attestait très haut qu'il aimait les vêtements noirs, et les chapeaux de soie, et les bottines étroites; et qu'il adorait se promener en voiture, et manger des huîtres, et nasiller le français, et dépenser des sommes fabuleuses à l'édification d'un château ridicule!

—Mais certainement mademoiselle! c'est de plein gré que je fais tout ça!

Et il s'essuyait les yeux avec le coin de son mouchoir,—toujours cet ignoble mouchoir blanc et propre qui l'empestait, parce qu'il n'y sentait plus la familière odeur de tabac!

Florence restait pensive et regardait longtemps son futur beau-père. Croyait-elle à ce qu'il lui disait? Oui, sans doute. Et quand elle s'en allait,elle donnait un bon baiser sur le front parcheminé du paysan.

Alors, Yan avait du bonheur sur sa figure pour vingt-quatre heures.

Le jour du scrutin, il venta fort. Tous les arbres de Salignacq allongeaient des espèces de bras déformés, en jetant au loin des paquets de feuilles. On eût dit de grands électeurs végétaux déposant passionnément des bulletins de vote dans d'invisibles urnes.

Dès les neuf heures du matin, Emile pria Yan d'aller voter. On installa l'inerte aïeul sur la voiture, on le descendit devant la mairie, et deux gars solides le portèrent devant la boîte de sapin.

Yan fit son devoir: il vota pour Brion. Emile veillait d'ailleurs. Et quand il se fut acquitté envers le père de sa future bru, Yan revint paisiblement chez lui. Il avait le corps si exténué, les poumons si las, que sa voix parvenait à peine à se faire entendre. Il s'écroula dans un fauteuil, et par une croisée de sa maison neuve il regarda les arbres se démener sous le vent.

Parfois les masses rousses de la forêt, déplacées par la rafale, lui montraient une plaque jaune au loin, un bout de rivière trouble, où précisément un fou s'était noyé, voilà quelques mois. Et Yan se dit tout à coup:

—Pourquoi pensé-je à cela?

Il passa la main sur ses yeux comme pour chasser une laide vision. Il n'avait rien mangé depuis la veille. L'odeur du pain lui donnait des nausées. Oui, sans doute, une tranche de mesture, toute mince, rôtie devant un bon feu, puis frottée d'ail, salée et enduite de graisse, aurait été bien accueillie par son estomac! Mais les nouveaux domestiques ne savaient pas préparer ce mets de mauvais goût. Et ses mains tremblaient trop: il aurait sali tous ses vêtements!

Puis il songea que le surlendemain mardi,1ernovembre, il aurait à payer une traite de 4,500 francs à un entrepreneur.

Là-bas, la plaque jaune du Lü apparaissait toujours à travers la forêt.

—Pourquoi pensé-je à cela? répéta-t-il en fermant les yeux.

Et quand il les rouvrit, ces yeux, cefut un bout de corde à sécher le linge qui frappa sa vue! Oh les pensées noires qui l'assaillirent alors! Pourquoi faisait-il mentalement un nœud coulant à l'extrémité de cette corde?

—Et chaque mois, balbutia-t-il, j'aurai ainsi des traites de 4,500 fr., de 5,000 peut-être.

Ses mains tremblaient de plus en plus. Il voulut arranger sa redingote qui prenait un mauvais pli sur le fauteuil; il ne put jamais y parvenir. Et il avait froid, froid jusqu'au sommet de ses cheveux. Yan, peu à peu, tomba en léthargie. Et rien ne remua plus que sa tête terreuse qui, à chaque mouvement de la respiration, oscillait un peu sur ses maigres épaules.

Le temps passa.

Vers le soir, une voix douce comme un vieil air de violon s'insinua dans ses oreilles:

—Bonsoir, Yan!

Il se réveilla.

—Bonsoir, mademoiselle!

Et Florence lui montra un petit panier de champignons qu'elle venait de cueillir dans la forêt.

Illustration: Yan prit le panier et l'examina.Yan prit le panier et l'examina.

Yan prit le panier et l'examina.

—Est-ce qu'ils sont bons, Yan? Vous savez, moi, je ne m'y connais pas du tout.

Yan prit le panier et l'examina.

Oh! près d'elle, il se sentait revivre!

—Oui, je crois qu'ils sont bons! dit-il en considérant les champignons menus. Cependant...

Ils avaient de petites pustules blanches çà et là; et Yan hésitait. Ses yeux étaient devenus faibles aussi!

—Enfin, s'ils sont bons et si vous voulez les accepter, je vous les donne de grand cœur, papa. Vous penserez un peu à moi en les mangeant?

—Oh! merci! balbutia-t-il.

Et Yan fit serrer les champignons avec joie.

—Certainement, je les mangerai! se dit-il. Oui demain, au déjeuner des fiançailles.

Il devint grave alors. Et il détourna la tête, de peur de pleurer.

Florence repartit presque aussitôt. Elle était très affairée. Les élections avaient tourné la tête à tout le monde chez elle.

—Bonsoir, Yan. Je viendrai vous dire si papa est élu.

Alors, Yan eut la sensation d'une nuit très froide qui s'appesantirait sur lui.


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